Le quartier des artilleurs occupait un vaste quadrilatère limité par une
place, où s’ouvrait la grille d’honneur, et par des rues aux maisons
pauvres qui ne se réveillaient qu’aux premières heures de la nuit, quand
les soldats quêtent un peu de distraction. Dans la journée, les jeunes
recrues faisaient leurs classes à pied sur la place; mais les rues qui
bordaient le quartier étaient à peu près désertes.
Le capitaine Joussert s’engagea dans une de ces rues assez tôt pour
apercevoir deux hommes, deux civils, dont l’un grimpait sur les épaules
de l’autre, le long du mur d’enceinte du quartier.
Prompt, le capitaine pressa le pas. Les deux hommes ne l’entendaient
point. Celui qui servait de soutien à l’autre tendait la main vers le
sol pour y saisir un sac de toile bise, sans compromettre l’équilibre de
son compère.
Le capitaine courut.
Du côté de la place où la grille d’honneur s’ouvrait, on chantait
_l’Internationale_.
Le capitaine fut rapidement sur les deux hommes.
Un bras qui brandit la cravache. Un derrière cravaché. Deux cris. Un
homme qui tombe. L’autre qui veut s’enfuir, avec son sac. Mais le
capitaine Joussert lui agrippait le poignet.
--Qu’est-ce que vous fichez là?
--...
--Voyons ce sac. Des brochures de propagande?
L’homme agrippé dénoua la ficelle. L’autre se massait la jambe droite.
Le capitaine, tenant toujours l’homme, prit une brochure.
--_Soldats, fraternisez!_ C’est gentil. Alors, vous n’avez pas le
courage de faire entrer ça par la porte?
Les deux compères se taisaient.
--Bon. A chacun selon son mérite! Toi, tu as ton compte?
Il s’adressait à celui qu’il avait cravaché.
--Et voilà pour toi! Vous ne serez pas jaloux.
Et deux gifles retentirent sur les joues de l’acolyte.
--Maintenant, au large!
Et, le pied sur le sac, son butin, il chassait les deux hommes, penauds,
qui détalèrent.
Traînant le sac de brochures, le capitaine Joussert, ragaillardi par son
exploit, gagna la place.
On y chantait toujours _l’Internationale_. Deux ou trois cents hommes et
femmes, graves comme à l’église, massés devant la grille autour d’un
drapeau rouge, chantaient profondément. Entre leur masse et la grille du
quartier, qui était fermée et gardée par une sentinelle, la chaussée,
libre, semblait préparée comme un piège. A toutes les fenêtres de tous
les bâtiments, il y avait des soldats.
Le capitaine Joussert, calme, traînant son sac, prit le milieu de la
chaussée.
Le refrain s’achevait.
--A bas l’armée!
--A bas la guerre!
--Mort aux galonnards!
--Vive Panouille!
--Rendez Panouille!
--Délivrez Panouille!
Un tumulte hurlait tout à coup. Les rangs des manifestants se
disloquaient. On avait vu le capitaine Joussert. On le menaçait.
--Vive Panouille!
--A bas la guerre!
Pâle, mais calme, sans morgue, traînant son sac, le capitaine Joussert
s’avançait.
--Vive Panouille!
Et les vociférations de gronder.
Mais, au bout de la place, un nouveau cortège apparaissait, drapeau
rouge en tête, qui chantait aussi _l’Internationale_. Les cris
redoublèrent. Des femmes s’élancèrent à la rencontre du capitaine.
--Aux armes! cria la sentinelle.
Les manifestants se précipitaient vers le capitaine. Sans lâcher son
sac, il jeta sa cravache derrière lui. Il n’avait plus qu’une dizaine de
mètres à franchir pour toucher à la grille. Les hommes du poste
accouraient, mousqueton à la main, commandés par le maréchal des logis
Faituel.
--La petite porte! cria le maréchal des logis.
Ce fut bref.
Entouré, le capitaine disparut au milieu des manifestants.
--Au capitaine! cria le chef de poste.
Par la petite porte, trois canonniers se ruèrent.
Mais, soudain, deux détonations, coup sur coup. Et, subitement, les
assaillants, se bousculant, reculèrent, refluèrent, s’échappèrent. Un
vide se trouva fait devant la grille. La sentinelle était toujours
debout. Deux hommes gisaient au bord du trottoir: un civil à casquette,
et le capitaine Joussert.
Le nouveau cortège, chantant _l’Internationale_, approchait.
Quelques manifestants, qui s’étaient ressaisis après la panique, se
baissaient autour du blessé. Les canonniers relevaient le leur, et
l’emportèrent dans la cour du quartier. Blême, le maréchal des logis
Faituel, revolver au poing, refoulait vers l’intérieur ses hommes de
garde. La cour s’emplissait de canonniers. L’adjudant de semaine hurlait
des ordres que nul n’exécutait. La foule, dehors, son chant coupé net,
s’enflait autour de son blessé.
--Il est mort! lança une voix de femme.
--Assassins!
--Assassins!
La foule criait à la mort.
Pendant vingt minutes, elle secoua la grille du quartier. La sentinelle
avait été emmenée par les plus furieux. Derrière la grille, le maréchal
des logis Faituel avait éloigné tous les canonniers.
--Assassins!
--Assassins!
--Assassins!
Et là-dessus, perçant les vociférations, brusquement, un cri affolé:
--Les chasseurs!
En moins de cinq minutes, la place fut déserte.
Le peloton de chasseurs passa au trot à hauteur de la grille des
artilleurs, sans trouver autre chose devant ses chevaux que quatre
hommes qui en emportaient un cinquième, mort ou blessé, que pas un
cheval ne frôla.