XVIII

Le cortège qui chantait _l’Internationale_, le capitaine Joussert

l’avait vu passer, lui aussi, de la terrasse du Café des Sports où il

était attablé en compagnie d’un camarade, ingénieur de l’une des usines

dont la ville tenait à la fois sa richesse et son air lourd de fumées.

--Pauvres gens! murmura-t-il.

Mais il n’avait dans la voix aucun mépris.

--Pauvres gens qu’animait jadis une foi religieuse propre à les consoler

de leur vie si dure, et qu’anime à présent une autre foi, mais basse, et

sans issue! Tels qu’ils marchent vers ils ne savent trop quoi, ils

marchaient vers l’ennemi, le jour de la bataille de Guise. Il suffit

d’exalter en eux cet instinct d’abnégation et de dévouement qui dort au

cœur de tous nos compatriotes, pour les emmener n’importe où. C’est un

beau peuple, ami, que le peuple de France.

--Tu ne les vois pas à l’atelier, toi, répondit l’ami. Ce sont les

premiers ouvriers du monde, tant par leur intelligence personnelle que

par leur application. Mais, Français, ils aiment à se critiquer et à

critiquer leurs patrons; et les chefs communistes sont impardonnables,

qui méprisent ces ouvriers au point de les vouloir ravaler tous au

niveau de simples manœuvres égaux.

--Impardonnables? répliqua le capitaine Joussert. Ineptes, plutôt, les

uns parce que, sincères dans leur conviction, ils n’ont les yeux fixés

que sur leur idéal, et les autres parce que, véritables exploiteurs de

la misère populaire, ils n’ont pour les troupes qui les suivent que le

dédain le plus écœurant. Ni les uns ni les autres de ces chefs ne sont

de vrais chefs: intellectuels ratés dans la plupart des cas, ils

manquent ou d’esprit pratique ou de conscience. Ils perdront leurs

troupes, non sans les faire d’abord décimer par la guerre civile et sans

les précipiter dans une misère plus grande. Une révolution, comme une

guerre, ne profite qu’à une minorité de sacripants. Le peuple n’en fait

que les frais.

L’ingénieur posa la main sur le bras du capitaine.

--Comme te voilà triste!

--J’ai donné ma démission.

--Toi?

--Tu ne sais pas ce qu’est devenue notre prodigieuse armée de la guerre,

cette élite de la nation. Elle est devenue ce que la nation redevient

peu à peu, tandis que les anciens combattants, fatigués,

s’engourdissent: la proie des anciens embusqués, des anciens lâches, la

proie des partisans de toutes les compromissions.

--Allons! dit l’ingénieur, avoue-le: tu t’aperçois que tes doctrines

sont en train de faire faillite.

--Non.

--Mais tu n’y crois plus.

--J’y crois plus que jamais. Plus que jamais, je crois que la France a

besoin d’une monarchie.

--Le peuple, qui vote, n’en veut pas.

--Le peuple ne sait pas. Dès l’école, on le trompe; on lui enseigne que

les rois mangeaient son pain et buvaient sa sueur; mais on ne lui

enseigne pas qu’il ne faut pas imputer aux rois ce qui est imputable à

la noblesse, et on se garde bien de lui enseigner que les rois étaient

toujours en lutte contre la noblesse et que c’est contre la noblesse,

avec le peuple et pour le peuple, que les rois ont créé le royaume de

France. On ne lui enseigne pas que cette noblesse d’autrefois n’était

que ce que sont les banquiers, les agioteurs, les accapareurs, les

sociétés anonymes d’aujourd’hui. On ne lui enseigne pas que les rois

étaient moins dangereux pour le peuple que ne le sont aujourd’hui ces

Normaliens défroqués et ces avocats sans clientèle qui composent les

trois quarts du parlement tout-puissant. Si le peuple savait...

--Veux-tu faire de la politique?

--Faire de la politique? Car c’est un métier, n’est-ce pas? C’est la

France qu’il faut faire, mon ami.

--Toujours des guerres?

--Où as-tu lu ton Histoire? Louis XIII et Louis XIV avaient fait la

France intérieure, mon ami. Il faut refaire cette France. Il ne s’agit

pas de la refaire contre un étranger quelconque, il s’agit de la refaire

contre ceux qui la désagrègent intérieurement. La démagogie, qui penche

vers l’internationalisme, étrangle un pays et le met à la merci des

autres. Que m’importe que la Russie et l’Allemagne soient fortes et

prospères, si ma France est prospère et forte aussi? Je ne souhaite la

mort et la ruine ni de l’Allemagne qui voulait nous conquérir, et nous

l’avons vaincue, ni de la Russie, qui rêve de détruire le monde entier.

Il me suffit que ma France ne meure pas. Et ces gens qui chantent

_l’Internationale_, je suis sûr qu’ils ne sont pas plus assoiffés de

paix que moi-même.

--Alors, pourquoi quittes-tu l’armée?

--Une altercation avec mon colonel. C’est un peureux autoritaire. Je

n’aime pas ce genre d’hommes, surtout quand ils prétendent me faire agir

contre ma conscience. Je suis au service de mon pays, je ne suis pas au

service d’un colonel. Au reste, de nous deux, il n’aura pas le dernier

mot. As-tu entendu parler de l’affaire Panouille? Tu ne lis ni

_l’Humanité_, ni _l’Ami du Peuple_?

--Non.

--Tu en entendras parler. Ces gens qui chantaient _l’Internationale_

vont certainement la chanter devant notre quartier. Si le colonel fait

un geste maladroit, nous aurons peut-être du vilain. Le tout, à cause

d’un pauvre diable auquel j’ai dû infliger quatre jours de prison. Mais

tout s’est embrouillé. Je t’expliquerai plus tard. C’est assez curieux.

Je rentre au quartier: le ministre n’a pas encore accepté ma démission.

--A demain?

--A demain.

Panouille · 第 26 / 42 题