Ce samedi-là, le maréchal des logis Faituel était chef de poste au
quartier.
Excellent sous-officier qui n’avait jamais attiré la moindre réprimande,
il s’acquittait de son service avec un zèle remarquable. Seuls, Rechin
et deux ou trois autres canonniers connaissaient mieux le véritable
Faituel. Pour eux, il se réservait moins que pour tout le monde. Il les
recevait assez souvent, le soir, après la soupe, dans la chambre qu’il
avait louée, en ville, chez une vieille dame sourde dont il excitait
l’admiration par sa courtoisie et sa sagesse. Jamais le maréchal des
logis Faituel ne recevait une femme chez lui. Chaque soir, il arrivait
en uniforme bien taillé, vers cinq heures. A sept heures, qu’il eût eu
ou qu’il n’eût pas eu la visite de ses camarades, il repartait, en
civil. Vers neuf heures, il rentrait, se déshabillait, et regagnait le
quartier. Mais Rechin, qui n’était pas un sot, le soupçonnait d’avoir en
ville une autre chambre, sinon tout un appartement, où l’on ignorait
qu’il fût soldat et où il ne recevait aucun soldat.
Au quartier, le maréchal des logis Faituel évitait toute rencontre
familière avec les camarades qu’il traitait en ville comme de véritables
amis. Il avait même dû, à plusieurs reprises, en avertir expressément
Rechin, qui le jugeait timoré. Pas n’est besoin sans doute de spécifier
que, ce samedi-là, troisième jour de prison de Panouille, le maréchal
des logis Faituel, plus circonspect que jamais, renvoya sans ménagement
le canonnier Rechin qui cherchait à l’aborder dès la fin de la parade de
garde. Rechin, toutefois, ne désirait lui dire que deux mots:
--Tâche de voir Panouille. Moi, je suis brûlé, tu le sais.
--Bon. Rompez! répondit le chef de poste.
Faituel avait d’autres soucis, car il pressentait que son tour de garde
ne serait pas des moins délicats, mais il s’était promis de ne pas
perdre une si précieuse occasion de causer avec Panouille. Chef de
poste, il était responsable, et par conséquent il pouvait pénétrer dans
tous les locaux pour s’assurer, à telle heure qu’il lui plairait, que
tout y était bien en ordre.
Il visita les prisons quand son brigadier fut revenu de la corvée de
soupe aux prisonniers. Il eut soin seulement, avant d’ouvrir la cellule
de Panouille, d’abaisser le plus possible sur ses yeux la visière de son
casque.
Il était adroit. Il sut trouver quelques paroles suffisantes pour que
Panouille ne regimbât pas d’emblée. Et, les ayant prononcées, il n’eut
plus aucune crainte: il était maître de Panouille.
--Mais oui, mon pauvre vieux, lui dit-il doucement, vous avez des amis.
Ils vous sauveront.
--J’ai rien fait. J’ai pas frappé le lieutenant et j’ai pas lancé la
gamelle à l’adjudant. Je vous jure...
--Oh! moi, je vous crois. Mais ici, dans ce métier, ce n’est pas
toujours la vérité qu’on croit. Et à votre place, moi, je ne
persisterais pas à nier. C’est un très mauvais système de nier avec
obstination: il y a des juges que ça incommode, surtout au conseil de
guerre.
--Alors, sûr et certain, ils me font passer au conseil?
--Dame!
Panouille, une fois de plus, exhala son juron favori.
--Vous les connaissez, poursuivit le maréchal des logis: tous des
brutes, qui ne sont contents que du malheur des pauvres types. Ah! si tu
étais riche, mon pauvre Panouille, sois tranquille: tu ne serais pas où
tu es, et on n’aurait pas voulu t’envoyer d’office en Algérie. Ici comme
ailleurs, il n’y a de misère que pour les misérables. Mais ça ne durera
pas toujours: nous nous vengerons. Toute l’armée, c’est de la racaille à
pendre.
--Ils sont pas tous mauvais, hasarda Panouille que semblables paroles,
d’un sous-officier, rendaient perplexe. Le capitaine Joussert, il est
bon fieu.
--C’est vrai qu’il ne voulait pas te punir?
--Sûr et certain. Et gentil avec ça. Il comprend les choses.
--Ça me fait plaisir de te l’entendre dire. Est-ce que tu sais qu’il a
donné sa démission?
--Non!
--A cause de toi.
--Alors, je passerai pas en conseil?
--Au contraire.
--Ah! alors, je suis foutu. J’aurai personne pour me défendre.
--Mais si, tu auras un avocat. Un grand, qui te fera acquitter.
--Acquitter?
--Oui. Et puis, on me disait que tu avais un ami, comment donc? Rochin?
Regin?
--Rechin? C’est un faux frère. Il m’a fait poisser hier un sale journal.
--Non, Panouille, non. Rechin est ton ami. Écoute-le, tu ne t’en
plaindras pas.
--Vous le connaissez?
--Non, mais un de mes camarades le connaît très bien.
--Ah!
--Ce journal qu’il t’apportait hier, c’est lui qui te sauvera.
--Vrai! vous me dites des choses! Si c’était pas vous, je le croirais
pas.
--Ne le répète à personne. Garde ça pour toi.
--Sûr et certain.
--Tu sortiras de prison, la tête haute, Panouille. Tu es du peuple, le
peuple te délivrera.
--Personne me connaît.
--Plus que tu ne penses, Panouille. Allons, courage! Donne-moi la main.
Espère.
--Ah! maréchal des logis! J’aimerais mieux pas passer au conseil.
--Il vaut mieux que tu y passes. Ton procès est le procès du peuple. Tu
auras tout le monde de ton côté.
--Vous croyez?
--Adieu, Panouille, et silence.
Et la porte de la cellule fut refermée sur Panouille, plus perplexe que
jamais.