Les révélations de _l’Humanité_ et de _l’Ami du Peuple_ avaient moins
ému les hommes que les officiers. Les hommes, qui s’étaient instruits
auprès de leurs camarades de la 5e batterie, savaient que l’incident
Panouille se réduisait à peu de chose et que les journaux exagéraient.
Certes, chacun possédait de l’incident une version qui n’était ni celle
du capitaine Joussert, ni celle du lieutenant Calorgne, ni celle de
Rechin, ni celle de Panouille. Mais tous, ou presque tous,
n’éprouvaient, à l’annonce du scandale, qu’une impression de joie.
Au milieu des petits tracas de leur vie quotidienne, l’incident
Panouille, se greffant sur les événements du Sud-Algérien dont tous
s’occupaient, procurait aux canonniers un sujet de conversation facile
où le tempérament de chacun s’exerçait, et le plaisir, si humain, qu’on
éprouve en face des ennuis d’un supérieur qu’on n’aime pas. La vie de
caserne, si elle enseigne les vertus de la solidarité, c’est longtemps
après que l’on n’est plus soldat. Tant qu’on la mène, ou qu’on la subit,
elle ne développe pas, chez ceux qu’elle assemble, l’amour du prochain.
Et la plupart des jeunes soldats étant incapables, par leur âge ou leur
éducation, de se hausser jusqu’aux idées générales les plus modestes,
imputent en bloc à leurs chefs immédiats, officiers et sous-officiers,
les petites misères de cette vie de caserne que leur imposent la loi du
service militaire obligatoire et les lois informulées, mais aussi
strictes, qui régissent toutes les communautés d’hommes. L’incident
Panouille, exagéré par la presse révolutionnaire, ne pouvait pas ne pas
causer maints ennuis à la gradaille du régiment, et tous les canonniers,
peu ou prou, s’en réjouissaient. Mais, dans ce concert de bavardages,
nul ne se souciait de Panouille. Panouille n’existait pas. Seul existait
l’incident Panouille, l’affaire Panouille.
--N’empêche qu’on est consignés, grognaient les uns.
--Encore heureux si on ne nous expédie pas tous en Algérie, d’office,
franco de poste et d’emballage! enchérissaient les autres.
--Tas d’idiots! criait un malin. C’est le colonel qui encaissera, et ils
amélioreront l’ordinaire.
Dans l’affaire Panouille, Panouille disparaissait pour ses camarades. Si
peu d’entre eux le connaissaient! Et ceux qui le connaissaient auraient
été bien empêchés de dire si l’humble Panouille était capable de se
révolter contre ses chefs. L’affaire Panouille introduisait au quartier
une distraction: les camarades du prisonnier n’en demandaient pas
davantage. L’affaire leur arrivait du dehors, avec les journaux: elle
leur en paraissait plus grosse et plus vague, et par conséquent plus
passionnante.
Mais ce fut différent quand on apprit, après la soupe du matin, la
dernière nouvelle, colportée sans retard par Rechin et par les plantons
de la salle des services: Panouille, le prisonnier Panouille, avait
lancé sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine. Et Panouille devint
un personnage extraordinaire. Parce qu’il avait osé lancer sa gamelle à
la tête de l’adjudant de semaine, on crut ce qu’affirmaient les journaux
trop rapidement lus; on crut qu’il avait refusé de partir pour le
Sud-Algérien; on crut qu’il avait répondu: «A bas la guerre!» N’en
était-il pas capable?
L’effervescence au quartier s’accrut d’autant, et, comme il est naturel,
elle se traduisit par un silence qui pesa sur tout le quartier pendant
toute l’après-midi. Les canonniers, si bavards à l’heure de la soupe, se
regardaient sans parler. Ou, s’ils parlaient, ils parlaient à voix
basse, comme dans la chambre d’un malade. On vit, dès deux heures,
revenir le colonel Bouteril, en auto, un colonel pressé qui s’enferma
dans son bureau jusqu’à l’heure de la soupe du soir. On vit le capitaine
Joussert se diriger vers le bureau du colonel,--bâtiment C. On vit s’y
diriger également le lieutenant Calorgne, le canonnier Rechin,
l’adjudant de semaine, le brigadier de garde, puis le prisonnier
Panouille, encadré par deux servants en armes, puis encore le capitaine
Joussert, et l’adjudant de semaine encore. Le même planton faisait la
navette entre le bâtiment C et les autres bâtiments. L’immense cour du
quartier semblait plus déserte que jamais. Dehors, derrière la grille
fermée, on voyait des civils qui s’arrêtaient, regardaient, et s’en
allaient, ou tenaient des conciliabules qui intriguaient les artilleurs.
A l’heure de la soupe du soir, le quartier étant consigné, la cantine
fut envahie. Jusqu’à l’heure de l’appel, elle fut pleine d’un brouhaha
inaccoutumé. Le vin aidant, et les alcools versés en cachette au
comptoir dans les verres de café, les esprits s’échauffèrent. Le
brigadier de garde dut emmener au poste un canonnier ivre que le
cantinier expulsa brutalement.
Au crépuscule, quand les usines s’ouvrent pour laisser fuir leurs
ouvriers fatigués, des rassemblements, plus importants que ceux du
matin, se formèrent devant la porte du quartier. Un journaliste, arrivé
de Paris, insista longtemps, pour être reçu par le colonel. On vit le
colonel sortir, en auto, parmi les huées des civils rassemblés devant la
grille. Et la nuit était noire, quand on vit passer un capitaine, petit,
maigre, voûté, triste, que la foule hua comme elle avait hué le colonel.
La foule ignorait que, contraint par son colonel qui prétendait
l’ordonner de la part du général, le capitaine Joussert avait remis à
son colonel une plainte en conseil de guerre contre le canonnier
Panouille, et, en même temps, mais de lui-même, sa démission, qu’il
adressait au ministre.