Dans les affaires du genre de l’affaire Panouille, il vient un moment
où, avec la meilleure volonté du monde, l’homme le moins partial ne
discerne plus le vrai du faux, et le possible de l’invraisemblable; et
la suite des événements échappe à ceux qu’elle intéresse le plus.
Importe-t-il de relever ici, minutieusement, le détail des
interrogatoires que le colonel Bouteril, prenant l’affaire en main, fit
subir aux principaux acteurs de ce drame? Panouille ne comprenait rien à
tout ce qu’on lui reprochait. Secret et têtu comme tous les simples
quand ils croient avoir raison, intimidé par ce colonel qu’il n’avait
toujours aperçu qu’au milieu d’une pompe militaire propre à faire
impression sur lui, dérouté par cet article de journal mal lu qui gâtait
tout lorsque tout s’arrangeait, abasourdi par les griefs de communisme,
antimilitarisme, bolchevisme, pacifisme, etc., que le colonel inscrivait
à sa charge, il ne sut ni se défendre, puisqu’il n’était pas coupable,
ni dire la vérité, car elle lui paraissait sans rapport aux crimes dont
on le chargeait. Rechin, lui, on s’en doute peut-être, se montra d’une
candeur digne d’éloges; le lieutenant Calorgne et l’adjudant de semaine,
victime de la fureur de Panouille, déposèrent sans haine, mais aussi
sans bienveillance; les autres gradés ne savaient et ne pouvaient pas
dire grand’chose; et le capitaine Joussert, qui ne s’expliquait pas le
dernier geste de Panouille, exaspéra le colonel par son calme et par sa
volonté de n’agir que selon sa conscience.
Devant les manifestations, encore isolées et bénignes, mais redoutables
pour les jours suivants, que les civils avaient déjà provoquées à la
porte du quartier d’artillerie et qui révélaient une intention de
désordres, le colonel jugeait nécessaire de ne plus étouffer le
scandale; mais il estimait qu’il le résoudrait en donnant à l’affaire du
canonnier Panouille des dessous que le capitaine Joussert ne voulait pas
admettre. Sommé d’accomplir enfin son devoir, le capitaine Joussert
avait rédigé la plainte en conseil de guerre que motivaient les gestes
du canonnier Panouille; toutefois, sans tenir compte des dessous
mystérieux que le colonel vitupérait, il n’avait pas négligé de noter
honnêtement ce qui sauverait l’accusé. Le colonel mécontent et le
capitaine tenace s’étaient affrontés sans témoins. L’un avait poussé
l’autre à bout en lui reprochant de travailler à la ruine de la France
républicaine, et l’autre, refoulant ses larmes et son envie de châtier
celui qui l’injuriait, avait décidé d’abandonner la partie.
Loin de s’atténuer, l’affaire Panouille s’enfla. Vainement le colonel
s’était enfermé dans son bureau avec le capitaine Joussert: on sut que
le capitaine Joussert donnait sa démission. Pas plus que Panouille, les
canonniers ne comprirent.
--Faut pas chercher à comprendre! disaient-ils.
C’est le refrain éculé de la philosophie militaire. Mais pouvaient-ils
comprendre? Qui pouvait comprendre? Des bruits, ramenés de la ville par
les plantons, couraient de chambre en chambre au moment de l’appel du
soir. On chuchotait que le général avait infligé trente jours d’arrêts
simples au colonel; que le député Cachin, du parti communiste, était
arrivé, à fin d’enquête, par le train de huit heures; que les chasseurs
à cheval, par crainte de grabuge, étaient consignés au quartier comme
les artilleurs, mais en outre alertés; que les fantassins partaient le
surlendemain pour l’Algérie au grand complet, jusqu’aux hommes
libérables dans trois mois; que le capitaine Joussert avait giflé le
colonel Bouteril, cependant que certains affirmaient le contraire, ce
qui compliquait la situation; quoi encore?
Mais rien de ce qui se chuchotait au quartier, ce soir-là, ne faisait
présumer ce que réservaient les journaux du lendemain.
Les grands journaux d’informations étaient vides pour la plupart, et les
curieux en concluaient déjà que l’affaire Panouille n’était pas si
terrible que d’aucuns l’imaginaient. En revanche, les journaux
d’extrême-gauche ne consacraient pas moins de trois colonnes au nouveau
crime dont se souillait le militarisme bourgeois. Ainsi les canonniers
avides--que le cycliste du colonel avait cette fois largement
approvisionnés, apprirent que leur camarade Panouille, martyr du
Prolétariat, faisait dans sa prison,--un taudis immonde,--la grève de la
faim, pour protester contre la barbarie de l’impérialisme capitaliste.
Et le Prolétariat était convié à protester aussi, par les moyens dont il
disposait et dès que le Comité d’Action le décréterait opportun, contre
les procédés indignes que la bourgeoisie employait pour obtenir des
volontaires en vue de la guerre sud-algérienne. Après quoi, _l’Ami du
Peuple_ laissait présumer que le Comité d’Action préparait des mesures
énergiques, annonçait de prochains détails sur la conduite singulière
d’un capitaine qui avait donné sa démission, et publiait le texte de la
demande d’interpellation que le député communiste Vaillant-Couturier
avait déposée sur le bureau de la Chambre pour le président du Conseil,
ministre de la guerre.
Les canonniers ne riaient plus. Ils sentaient trop que, pour une affaire
où ils ne comprenaient rien, ils seraient les premières victimes de ce
beau mouvement que préparait le Comité d’action de _l’Ami du Peuple_.
Ils savaient que, depuis le matin, toutes les troupes de la garnison
étaient consignées et que des patrouilles de gendarmerie circulaient
dans la ville. Et le cycliste du colonel glissait à l’oreille de qui
voulait l’entendre, que, par le train de Paris, avaient débarqué des
voyageurs dont le nombre insolite dissimulait à la fois des chefs du
parti communiste et des agents de la sûreté.