XIII

Dans l’étroite et sombre cellule qui lui servait de prison, l’humble

Panouille se morfondait. Il ignorait, naturellement, que sa petite

histoire fût l’objet de toutes les conversations au quartier. Il avait

appris, la veille, à l’heure de la soupe du soir, que le capitaine ne

lui infligeait que quatre jours de prison, et il avait voué une

reconnaissance infinie à cet homme dont l’indulgence le déconcertait.

Quatre jours de prison. Six ou huit par le colonel. Peut-être dix.

Peut-être huit seulement. Et par le général? En supposant que le général

fût très sévère, Panouille espérait s’en tirer avec un maximum de vingt

jours. Vingt jours! Il admettait qu’il devait s’estimer heureux de s’en

tirer avec vingt jours. Cela, grâce au capitaine. Mais vingt jours, même

mérités, vingt jours, presque trois semaines, trois semaines en fait

pour simplifier, trois semaines à demeurer dans cette étroite et sombre

cellule sans fumer, sans voir personne en dehors des heures de la soupe,

quel supplice! Trois semaines sans voir personne, sans voir surtout la

Marguerite qu’il n’avait pas vue depuis deux mois, et qu’il s’était

promis de voir le dimanche suivant, quelle atroce punition! Marguerite

l’appelait; elle serait déçue. Que ferait-elle sans lui?

Il ne pouvait même pas lui écrire qu’il n’irait pas la voir. A-t-on le

droit d’écrire quand on est en prison? Et oserait-il écrire qu’il était

en prison pour trois semaines? Sans compter que, les trois semaines

écoulées, il n’obtiendrait peut-être pas d’emblée une permission de

vingt-quatre heures. En la demandant au capitaine? Le capitaine avait

été très bon pour Panouille. Mais, de toute façon, que ferait Marguerite

jusque-là? Et que dirait-elle, sans nouvelles de son ami? Elle croirait

qu’il ne voulait plus d’elle. Elle obéirait à la maîtresse, et elle se

marierait avec le gars de Sellières qui avait remplacé Panouille à la

ferme. En revanche, si elle savait que Panouille pensait toujours à

elle, ne pensait qu’à elle dans sa prison, elle serait rassurée. Comment

la rassurer?

Dans sa cellule, Panouille avait mal dormi. Non pas qu’il y fût plus mal

couché qu’à l’ordinaire: il avait dans sa chambre le plus mauvais lit,

et il y dormait bien; et il dormait bien sur la paille des baraquements,

quand il était garde d’écurie. Mais de penser à Marguerite l’avait

perdu. Il ne s’était assoupi qu’après avoir entendu sonner, au cadran du

bâtiment central, toutes les heures, jusqu’à deux heures. Puis il

s’était réveillé en sursaut, au milieu d’un cauchemar où le gars de

Sellières et le lieutenant Calorgne l’étranglaient ensemble. C’était

nuit pleine. Et, longtemps avant de s’assoupir à nouveau, il avait

entendu sonner trois heures. Mais, à cinq heures, le trompette de garde

et le jour naissant, qui entrait dans la cellule par une ouverture en

forme d’entonnoir évasé vers le ciel, l’avaient définitivement éveillé.

--Ils prennent le jus, songeait-il.

Lui, puni de prison, ne prendrait pas de café. Il n’avait droit qu’à

l’eau de la cruche, s’il en désirait: ce que Rechin nommait du jus de

canard.

Rechin? Il consentirait peut-être à écrire pour Panouille à Marguerite?

Mais comment demander ce service à Rechin? Par l’entremise du camarade

qui apporterait au prisonnier la gamelle de midi? En priant Rechin

d’apporter la gamelle du soir? Tout s’arrangerait ainsi. Rechin

écrirait. Marguerite ne serait pas sans nouvelles, et le prisonnier

endurerait avec moins de peine le supplice de ses trois semaines de

prison.

A chaque sonnerie de trompette, Panouille prêtait l’oreille. Ayant fait

le tour de ses pensées, délivré de cette crainte du conseil de guerre

qui le hantait la veille, délivré du souci d’écrire à Marguerite, il se

morfondait. L’inaction lui pesait: il lui eût préféré la corvée la plus

harassante, car il n’était point paresseux, et il ne semblait jamais si

embarrassé de ses puissantes mains que lorsqu’il ne s’en servait pas.

Assis au bord du bat-flanc, jambes écartées, coudes aux genoux, ses

puissantes mains pendantes, il regarda ses mains. Un jour, un dimanche

d’août,--le souvenir s’en ranimait en lui,--comme ils rentraient à pied

de la fête de Darbonnay, bras dessus, bras dessous, Marguerite avait

posé sa main dans la main de Panouille, paume contre paume, à plat, pour

les mesurer toutes deux. Et celle de Marguerite était si menue au milieu

de la grande patte de Panouille, qu’il avait dit en riant:

--Une soucoupe sur une assiette.

Sur quoi Marguerite ne s’était pas privée de rire aux éclats.

Mais, dispersant les souvenirs agréables, le trompette sonna la soupe.

Panouille craignit qu’on ne l’oubliât dans sa prison, et trouva les

dernières minutes plus longues que les heures de la matinée.

Il fut récompensé de son attente, et au delà de ce qu’il souhaitait. Et

tant, qu’il poussa un juron joyeux à la vue de l’homme qui lui apportait

sa gamelle, car c’était Rechin, son voisin de lit, son fidèle copain.

--Mon vieux pote!

--Ferme! ferme! dit précipitamment Rechin, et dégrouille, cache ça.

Il lui jetait un journal roulé en boule.

--Qu’est-ce c’est?

--Boucle! Tu verras.

Et Rechin se retournait pour s’assurer que le brigadier de garde ne

s’occupait pas d’eux.

Mais la feuille s’était dépliée, et Panouille en aperçut le titre.

--Qu’est-ce c’est?

Déjà, il abandonnait sa gamelle.

--Lis, lui dit Rechin. Le cabot s’en va. L’adjudant de semaine lui a

fait signe. Tu as le temps.

Panouille, lisait, lentement, tête basse.

--Range ça, les voilà qui radinent. C’est tapé, hein?

Rechin, sur le seuil de la cellule, reculait.

--Range ça, que je te dis! Les voilà.

Panouille leva la tête. Il avait l’air hagard.

--C’est toi? fit-il, la voix lourde.

--Range donc! Vrai, ce que tu es nouille!

--C’est toi!

Brusque, Panouille, dressé, saisit sa gamelle et, de toutes ses forces,

la lança vers Rechin.

L’autre reculait. Il s’effaça. La gamelle alla tomber aux pieds de

l’adjudant de semaine.

--Bon Dieu! fit Panouille.

Panouille · 第 21 / 42 题