XII

Quoi qu’il en eût dit, le colonel Bouteril n’avait peut-être pas prévu

toutes les conséquences de l’affaire Panouille. Il ne les prévoyait que

dans le sens militaire, et à titre personnel. Sa première pensée avait

été celle qu’il finit par avouer devant le chef d’escadron commandant le

deuxième groupe de son régiment. Car, bien qu’il eût déclaré, la veille,

au capitaine Joussert, qu’il n’espérait plus, la guerre étant finie,

recevoir jamais les étoiles de général et qu’il ne s’en plaignait pas,

il ne désespérait point de les décrocher, un jour, quand son tour

d’ancienneté serait venu.

Dès l’armistice, il avait calculé ses chances, dénombré les généraux qui

seraient placés avant peu de temps dans le cadre de réserve, dénombré

aussi les survivants de sa promotion, et leurs droits, et leurs chances.

Trois colonels lui seraient probablement préférés, à cause de ses

opinions: tout en se défendant, et avec ardeur, d’en avoir, il se

mordait les doigts de ne s’en être pas assez défendu, jadis, avant la

guerre. Mais qui pouvait deviner, vers 1910 et même aux premiers mois de

1914, que la guerre éclaterait et que l’esprit de radicalisme, dont tant

d’officiers avaient cru bon de se réclamer pour distancer leurs

camarades, s’évanouirait sous le dégoût et la colère d’une France amenée

au bord du gouffre et ressuscitée de son sommeil? Lui, ne l’avait pas

deviné plus que les autres. Et il se reprochait de n’avoir pas deviné

que la guerre renverserait les valeurs et que l’esprit nouveau,

méprisant les vieilles querelles intestines dont la France avait failli

mourir, élirait la Chambre du Bloc National du 16 novembre 1919. Ah!

comme il se reprochait de n’avoir pas eu le courage de se faire affecter

à l’armée de Salonique, au temps que Sarrail la commandait! Il y aurait

été promu plus vite colonel, et il ne serait pas, à cette heure,

condamné à piétiner sur place, ou à s’incliner devant des chefs qu’il

avait dédaignés jadis. Mais il ne désespérait pas complètement.

--Sait-on jamais, se disait-il, avec le suffrage universel? La Chambre

de l’armistice est une Chambre de droite. Qui peut deviner si celle qui

lui succédera ne sera pas une Chambre de gauche? Et alors...

Alors le colonel Bouteril rêvait, et s’efforçait de tenir son régiment

de telle façon qu’on n’eût pas l’occasion de lui imputer la moindre

peccadille.

Rien de plus aisé au demeurant.

Certes, il tenait garnison, après un an d’occupation sur la rive gauche

du Rhin, dans une ville ouvrière où le communisme avait un grand nombre

de partisans. Mais la ville était petite,--trente mille habitants

environ,--et, outre un régiment d’artillerie de campagne, elle avait un

régiment de chasseurs à cheval et quatre bataillons d’infanterie, sans

compter le quartier général et tous les services qu’il entraîne. Aussi

les artilleurs n’avaient-ils guère à craindre d’intervenir en cas de

troubles ou de simple grève. Le 1er mai, cavaliers et fantassins

suffisaient à maintenir l’ordre. Par précaution, le colonel Bouteril

consignait au quartier ses artilleurs, mais sans fièvre. Et les colonels

des chasseurs et de l’infanterie étaient quelquefois sifflés au passage

dans les faubourgs, tandis que les batteries du colonel Bouteril ne

recueillaient que plaisanteries sans aigreur, quand elles gagnaient le

polygone de manœuvre.

Or, c’est dans cette tranquillité sans mélange que surgissait,

inopportune et terrible tout de suite, l’affaire Panouille. L’affaire

Panouille! Tout de suite, en effet, le colonel Bouteril avait songé aux

journaux du lendemain. Les titres énormes de _l’Ami du Peuple_ et de

_l’Humanité_ lui annonçaient les titres de la presse entière. Il voyait

déjà son nom mis en vedette, et il redoutait les explications qu’il

devrait fournir au général,--un catholique fervent, que sa ferveur

avait, avant la guerre, immobilisé dans tous ses grades jusqu’à

l’extrême limite de la décence et que cette constante disgrâce n’avait

pas lassé.

Depuis qu’il avait lu ces journaux de malheur, le colonel Bouteril

tâchait vainement de garder son sang-froid. En face du capitaine

Joussert, il s’était trahi. Car, plus qu’aux explications qu’il

entendait, il pensait à celles qu’il fournirait. L’heure s’avançant, il

s’irritait davantage. Il attendait qu’un cycliste du quartier général

lui apportât l’ordre de comparaître que lui-même avait, quelques

instants plus tôt, envoyé au capitaine Joussert. Mais nul ne frappait à

la porte du bureau, et le colonel, impatient à la fois et découragé,

s’était hâté de congédier le capitaine trop fier de ses décorations,

puis le chef d’escadron dont le silence lui était moins tolérable que

l’orgueil de l’autre.

Comme il l’attendait, il reçut enfin l’ordre de comparaître.

L’enveloppe déchirée, il relut et relut les trois lignes que le général

avait écrites de sa fine écriture très nette. Il essayait d’y découvrir

un indice des sentiments du général. Il n’en découvrit aucun.

N’ayant plus de hâte, il traversa la salle des secrétaires sans saluer

les cinq «auxis» qui s’étaient dressés de leurs chaises.

--Où est l’adjudant? dit-il au planton qui se dressa de son banc.

--Au poste de garde, mon colonel.

--Non, non, restez là. J’y vais.

Mais le colonel n’avait pas prévu toutes les conséquences de l’affaire

Panouille. En débouchant du couloir qui menait à ses bureaux, il

s’arrêta: les hommes de garde et l’adjudant de semaine repoussaient hors

de la cour du quartier une trentaine de civils qui semblaient résister.

Le colonel marcha droit à la grille.

--Qu’est-ce que c’est? criait-il de loin.

Et il gesticulait.

--Fermez la grille! cria-t-il encore.

Puis à l’adjudant:

--Ordre au commandant major: le quartier est consigné. Personne ne

sortira sans billet de service. Et défense de stationner dans la cour.

Et au brigadier de garde:

--Mon cheval!

Il n’avait pas fini de parler, et déjà l’adjudant, d’une part, et deux

canonniers, d’autre part, couraient où il l’ordonnait.

Les civils s’étaient retirés en maugréant. Rassemblés à quelques pas de

la grille, ils discutaient entre eux.

Quand le colonel sortit du quartier, à cheval, des coups de sifflet

fusèrent. Pour la première fois, on l’insultait dans la rue.

Il piqua son cheval, qui prit le trot.

Le brigadier de garde repoussait vers les bâtiments les canonniers en

treillis que l’aventure égayait.

Panouille · 第 20 / 42 题