--Et vous trouvez que ce n’est pas grave? Vous trouvez qu’il n’y a pas
lieu de s’émouvoir?
Le colonel n’avait plus sa voix amicale de la veille. Mais le capitaine
Joussert n’en paraissait pas ému.
--Pourquoi serais-je ému, mon colonel? répliqua-t-il. Tout, dans le
récit de ce journal, sent le mensonge et la provocation. Qui pensez-vous
qui s’en émeuve?
--Qui? Vous êtes jeune, capitaine Joussert, très jeune. Oui, je sais que
vous avez gagné la croix sur le champ de bataille, et que vous avez été
blessé deux fois, je sais, et que votre audace a sauvé la division sur
la Vesle. Mais la guerre est finie, vous me le disiez vous-même hier,
non sans amertume.
--Moi, mon colonel!
--Mettons: sans amertume; mais la guerre est finie, et l’audace, en
temps de paix, ou la bravoure, comme il vous plaira, n’est pas une vertu
que l’on requiert de vous. L’armée en temps de paix...
--Mon colonel!
Le colonel rougit subitement. Droit devant lui, au garde à vous, le
capitaine Joussert venait de claquer des talons en les joignant, et les
éperons avaient cliqueté. Le colonel voulut se ressaisir.
--Demandez à votre commandant, Joussert!
Le chef d’escadron, qui fumait près de la fenêtre, et qui n’avait
presque rien dit depuis le début de l’entretien, leva les mains à
hauteur de la poitrine, pour signifier qu’il désirait laisser au colonel
la responsabilité de tout. Il avait vu, le matin même, dans les papiers
du rapport, la punition infligée à Panouille par le capitaine Joussert.
Elle ne l’avait pas arrêté. Il la transmettait sans augmentation au
colonel, lorsque le colonel l’avait fait appeler. Le colonel était hors
de lui, et, tout en plaçant sous les yeux du chef d’escadron étonné les
deux journaux en cause, il avait fait appeler le capitaine Joussert. Un
peu vexé qu’on n’eût pas daigné prendre son avis, le chef d’escadron
boudait, écoutait, et ne disait rien.
Mais le colonel s’était ressaisi.
--Vous parlez de mensonges, Joussert, et ce sont des mensonges, soit.
Empêcherez-vous les gens d’y croire?
--Veuillez observer, mon colonel, que l’une de ces feuilles prétend que
le canonnier Panouille fut porté en prison au milieu d’une escorte de
fusils. Ce détail seul ne peut tromper personne, car personne n’ignore
que les artilleurs n’ont pas de fusils.
--Oh! fusils ou mousquetons, pour le public, c’est bonnet blanc et blanc
bonnet. Ne jouons pas sur les mots, je vous prie. Le public croira... Et
nous n’avons pas le droit de démentir. D’ailleurs, si ce journal ment,
il ne ment qu’en partie: on vous répondra qu’il n’y a pas de fumée sans
feu. Et tout retombera sur nous, car enfin vous avez puni votre
canonnier et vous avez transformé le motif de la punition.
Le colonel cherchait sur sa table la feuille de situation de la 5e
batterie.
--Mon colonel, répliqua, toujours calme, le capitaine Joussert, le
règlement n’interdit pas la mansuétude aux officiers.
--Sans doute, mais vos quatre jours de prison m’obligent de les porter à
huit. Huit jours de prison? Cela non plus ne peut tromper personne, et
l’on jugera que nous avons eu peur de la vérité.
--Peur, mon colonel? Ayez l’obligeance de me rendre ma situation: je
vous adresserai une plainte en conseil de guerre.
--Vous êtes fou?
--Mon colonel, je suis très jeune, mais je défends à quiconque de douter
de ma conscience. Avant de punir le canonnier Panouille, qui était
coupable, mais auquel je reconnaissais, moi, l’excuse des circonstances
atténuantes, j’ai réfléchi. Il mérite quatre jours de prison infligés
par moi, huit par vous, mon colonel. Ce n’est pas un journal
d’exploiteurs du peuple qui changera rien à ma décision.
--Je vous prie de ne pas faire ici de politique, capitaine.
--Je ne fais pas de politique. Ces journaux sont à la solde de
l’étranger.
--Raison de plus pour ne pas leur donner d’armes contre nous. Mais,
encore un coup, laissez ce chapitre. C’est moi qui vous conseillais de
réfléchir davantage.
--J’ai réfléchi.
--Bien. Mais vous n’aviez pas prévu les conséquences de cette affaire.
--Je n’ai pas à les prévoir.
--C’est votre dernier mot?
--Oui, mon colonel, je ne diminuerai pas la punition que j’ai portée.
--A votre aise. Je n’oublierai pas que vous avez refusé de nous aider à
étouffer un scandale qui rejaillira sur toute l’armée. Nous n’avions pas
besoin de scandale en ce moment.
Le colonel congédiait le capitaine Joussert.
Pâle, le capitaine Joussert hésita. Puis, ayant regardé le chef
d’escadron qui semblait soucieux, il prononça:
--Mon commandant, j’aurai l’honneur de vous présenter une demande
d’envoi au Sud-Algérien, pour moi. Je vous serais reconnaissant de la
transmettre avec avis favorable.
--Nous vous regretterons, Joussert, répondit le commandant. Mais je ne
m’opposerai pas à votre volonté.
Et il tendit la main au capitaine, qui la serra vigoureusement, puis
rectifia la position, salua le colonel, coude haut, et sortit.
--Et voilà! marmonna le colonel. Ce petit freluquet ira se faire nommer
chef d’escadron en Algérie, pendant que nous... Il n’en faut pas plus
pour briser la carrière d’un colonel.
Le chef d’escadron allumait une nouvelle cigarette.