On s’étonne qu’on puisse trouver de l’affectation et de la vanité dans

un Suicide: ces sentimens si petits, même dans cette vie, que sont-ils

en présence de la mort? Il semble que rien n’est trop profond ni trop

fort pour déterminera l’acte le plus terrible. Mais l’homme a tant de

peine à se figurer la fin de son existence, qu’il associe même au

tombeau les plus misérables intérêts de ce monde. En effet, on ne peut

s’empêcher de voir de l’affectation sentimentale d’une part et de la

vanité philosophique de l’autre dans la manière dont le double Suicide

de Berlin a été combiné. La mère envoie sa fille au spectacle la veille

du jour où elle veut se tuer, comme si la mort d’une mère devait être

considérée comme une fête pour son enfant et qu’il fallût déjà faire

entrer dans ce jeune cœur les plus fausses idées de l’imagination

égarée. Cette mère se revêt de parures nouvelles ainsi qu’une victime

sainte. Dans sa lettre à sa famille elle s’occupe des plus minutieux

détails du ménage afin de montrer de l’insouciance pour l’acte qu’elle

va commettre, de l’insouciance, grand Dieu, en disposant de soi sans

votre ordre! en passant de la vie à la mort sans que le devoir ou la

nature aide à franchir cet abîme.

L’homme qui, prêt à tuer son amie, célèbre un festin avec elle et

s’exalte par des chants et des liqueurs comme s’il craignait le retour

des mouvemens vrais et raisonnables! Cet homme, dis-je, n’a-t-il pas

l’air d’un auteur sans génie qui veut produire avec une catastrophe

véritable les effets auxquels il ne peut atteindre en poésie?

La vraie supériorité dans tous les genres n’est point de la bizarrerie:

c’est une intensité plus énergique et plus profonde dans les impressions

qu’éprouve la masse des hommes. Le génie est à plusieurs égards,

populaire: c’est-à-dire, qu’il a des points de contact avec la manière

de sentir du plus grand nombre. Il n’en est pas ainsi de l’esprit exalté

ou de l’imagination travaillée: ceux qui se tourmentent pour attirer

l’attention du public, pour l’emporter sur leur semblables, croient

avoir fait des découvertes dans des contrées inconnues du cœur humain.

Ils vont jusqu’à s’imaginer que ce qui révolte les sentimens de la

plupart des hommes est d’un ordre plus relevé que ce qui les touche et

les captive. Gigantesque vanité que celle qui nous met, pour ainsi dire,

en dehors de notre espèce. L’éloquence et l’inspiration du talent

raniment ce qui existait souvent dans le cœur des individus les plus

obscurs, et ce qu’étouffaient en eux l’apathie ou les intérêts

vulgaires. Les belles âmes par leurs écrits ou par leurs actions

dispersent quelquefois les cendres qui couvraient le Feu sacré. Mais

créer, pour ainsi dire, un nouveau monde dans lequel la vertu fasse

abandonner ses devoirs; la religion, se révolter contre l’autorité

divine; l’amour, immoler ce qu’on aime: c’est le triste résultat de

quelques sentimens sans harmonie, de quelques facultés sans force et

d’un besoin de célébrité auquel les dons de la nature ne se prêtaient

pas.

Il ne vaudrait pas la peine de s’arrêter sur un acte de démence qui peut

être excusé par des circonstances personnelles dont nous ignorons

jusqu’à un certain point les détails, si cet événement n’avait pas eu

des apologistes en Allemagne. Le goût des écrivains allemands pour

l’esprit de système se retrouve dans presque tous les rapports de la

vie; ils ne peuvent se résoudre à vouer toutes les forces de leur âme

aux simples vérités déjà reconnues; on dirait qu’ils veulent innover en

fait de sentiment et de conduite comme dans une œuvre littéraire.

Cependant la nature physique n’invente rien de mieux que le soleil, la

mer, les forêts et les fleuves; pourquoi les affections du cœur ne

seraient-elles pas aussi toujours les mêmes dans leur principe, quoique

variées dans leurs effets? N’y a-t-il pas bien plus de vraie chaleur

dans ce qui est compris par tous, que dans ces natures humaines

inventées, pour ainsi dire, comme une fiction faite à plaisir?

Les Allemands sont doués des qualités les plus excellentes et des

lumières les plus étendues; mais c’est par les livres que la plupart

d’entre eux ont été formés, et il en résulte une habitude d’analyse et

de sophisme, une certaine recherche de l’ingénieux qui nuit à la mâle

décision de la conduite. L’énergie qui ne sait où s’employer inspire les

résolutions les plus extravagantes; mais quand on peut consacrer ses

forces à l’indépendance de sa patrie, quand on peut renaître comme

nation et faire revivre ainsi le cœur de l’Europe paralysé par la

servitude, alors il ne doit plus être question de _sentimentalité_

maladive, de Suicides littéraires, de commentaires abstraits sur ce qui

révolte l’âme, il faut imiter ces peuples forts et sains de l’antiquité

dont le caractère constant, direct, inébranlable ne commençait rien sans

l’achever; ils regardaient comme aussi lâche dans un citoyen de reculer

devant une résolution patriotique, qu’il le serait pour un soldat de

fuir un jour de bataille.

Le don de l’existence est un miracle de chaque instant, la pensée et le

sentiment qui la composent, ont quelque chose de si sublime que l’on ne

peut sans étonnement contempler son être à l’aide des facultés de cet

être. Qu’est-ce donc que prodiguer dans un moment d’impatience et

d’ennui le souffle avec lequel nous avons senti l’amour, reconnu le

génie et adoré la divinité?--Shakespear dit en parlant du Suicide:

_faisons ce qui est courageux et noble suivant le sublime usage des

Romains, et que la Mort soit orgueilleuse de nous prendre_[3]. En effet

si l’on était incapable de la résignation chrétienne qui soumet à

l’épreuve de la vie, au moins devrait-on retourner à l’antique beauté du

caractère des anciens, et faire sa divinité de la gloire, lorsqu’on ne

se sentirait pas digne d’immoler cette gloire même à de plus hautes

vertus.

[3]

-- -- --And then, what’s brave, what’s noble,

Let’s do it after the high Roman fashion,

And make Death proud to take us.

Nous croyons avoir montré que le Suicide dont le but est de se défaire

de la vie ne porte en lui-même aucun caractère de dévouement et ne

saurait par conséquent mériter l’enthousiasme.

L’esprit, le courage même ne sont dignes de louange que quand ils

servent à ce dévouement qui peut produire plus de merveilles que le

génie. On a vu les plus habiles succomber, mais la réunion des volontés

religieuses et patriotiques ne saurait faillir. Il n’y a rien de

vraiment grand sans le mélange d’une vertu quelconque. Toute autre règle

de jugement conduit nécessairement à l’erreur. Les événemens de ce

monde, quelque importans qu’ils nous paraissent, sont quelquefois mus

par les plus petits ressorts, et le hasard en réclame sa forte part.

Mais il n’y a ni petitesse ni hasard dans un sentiment généreux: soit

qu’il nous ait fait donner notre vie, ou qu’il n’ait exigé que le

sacrifice d’un jour: soit qu’il ait valu la couronne ou qu’il se perde

dans l’oubli, soit qu’il ait inspiré des chefs-d’œuvre ou conseillé

d’obscurs bienfaits, n’importe. C’était un sentiment généreux: et c’est

à ce seul titre que les hommes doivent admirer les paroles ou les

actions d’un homme.

Il y a des exemples de Suicide chez la nation Française, mais ce n’est

d’ordinaire, ni à la mélancolie du caractère ni à l’exaltation des

idées, qu’on peut les attribuer. Des malheurs positifs ont déterminé

quelques Français à cet acte, et ils l’ont commis avec l’intrépidité

mais aussi avec l’insouciance qui souvent les caractérise; néanmoins

cette foule d’émigrés que la révolution a fait naître, a supporté les

plus cruelles privations, avec une sorte de sérénité dont aucune autre

nation n’eût été capable. Leur esprit est plus enclin à l’action qu’à la

réflexion, et cette manière d’être les distrait des peines de

l’existence. Ce qui coûte le plus aux Français, c’est d’être éloigné de

leur patrie: en effet quelle patrie ne possédaient-ils pas avant que les

factions l’eussent déchirée, avant que le despotisme l’eût avilie?

Quelle patrie ne verrions-nous pas renaître si c’était la nation qui

disposât d’elle?

L’imagination se représente cette belle France qui nous accueillerait

sous son ciel d’azur, ces amis qui s’attendriraient en nous revoyant,

ces souvenirs de l’enfance, ces traces de nos parens que nous

retrouverions; à chaque pas; et ce retour nous apparaît comme une sorte

de résurrection terrestre, comme une autre vie accordée dès ici-bas;

mais si la bonté céleste ne nous a pas réservé un tel bonheur, dans

quelques lieux que nous soyons nous prierions pour ce pays qui sera si

glorieux, si jamais il apprend à connaître la liberté, c’est-à-dire, la

garantie politique de la justice.

Notice sur Lady JANE GREY.

Lady Jane Grey était petite-nièce de Henry VIII par sa grand’-mère

Marie, sœur de ce Roi et veuve de Louis XII; elle avait épousé Lord

Guilford, fils du Duc de Northumberland. Ce dernier obtint d’Edouard VI,

fils de Henry VIII, de l’appeler au trône par son testament en 1553 au

détriment de Marie et d’Elisabeth; la première avait pour mère Catherine

d’Arragon, et l’intolérance de son catholicisme la faisait redouter des

protestans anglais; la naissance de la fille d’Anne de Boleyn pouvait

être attaquée.

Le Duc de Northumberland fit valoir ces motifs auprès d’Edouard VI. Lady

Jane Grey ne trouvant pas elle-même que ses droits à la couronne fussent

assez valides, refusa d’abord d’accéder au testament d’Edouard; enfin

les prières de son époux, qu’elle aimait tendrement et sur qui

Northumberland exerçait un grand empire, arrachèrent à Lady Jane Grey le

fatal consentement qu’on lui demandait. Elle régna neuf jours ou plutôt

son beau-père le Duc de Northumberland se servit de son nom pour

gouverner pendant ce temps.

Marie, la fille aînée de Henry VIII, l’emporta malgré la résistance des

partisans de la réformation; son caractère cruel et vindicatif se

signala par la mort du Duc de Northumberland, de son fils Guilford et de

l’innocente Jane Grey. Elle n’avait que dix-huit ans quand elle périt,

et déjà son nom était célèbre par sa profonde connaissance des langues

anciennes et modernes; on a des lettres d’elle en Latin et en Grec qui

supposent des facultés bien rares à son âge. C’était une personne d’une

piété parfaite, et dont toute l’existence était empreinte de douceur et

de dignité. Sa mère et son père insistèrent beaucoup tous les deux pour

obtenir d’elle, malgré sa répugnance, qu’elle montât sur le trône

d’Angleterre. La mère elle-même porta le manteau de sa fille le jour de

son couronnement; et le père, le Duc de Suffolk fit une tentative pour

réveiller le parti de Jane Grey lors qu’elle était déjà dans les fers et

condamnée à mort depuis plusieurs mois: c’est de ce prétexte que l’on se

servit pour faire exécuter sa sentence et le Duc de Suffolk périt peu de

temps après sa fille.

La lettre que l’on va lire pourrait avoir été écrite dans le mois de

Février 1554; ce qu’il y a de certain c’est qu’à cette époque qui est

celle de la mort de Lady Jane Grey, elle entretint de sa prison une

correspondance suivie avec ses amis et ses parens, et que jusqu’à son

dernier moment son esprit philosophique et sa fermeté religieuse ne se

démentirent point.

Lady Jane Grey au Docteur Aylmers.

C’est à vous que je dois, mon digne ami, l’instruction religieuse, cette

vie de la foi qui peut seule se prolonger à jamais; mes dernières

pensées s’adressent à vous dans l’épreuve solennelle à laquelle je suis

condamnée. Trois mois se sont écoulés, depuis la sentence de mort que la

Reine a fait prononcer contre mon époux et contre moi, en punition de ce

malheureux règne de neuf jours, de cette couronne d’épines, qui n’a

reposé sur ma tête que pour la dévouer à la mort. Je croyais, je vous

l’avoue, que l’intention de Marie était de m’épouvanter par cette

sentence, mais je n’imaginais pas qu’elle voulût répandre mon sang qui

est aussi le sien. Il me semblait que ma jeunesse suffisait pour

m’excuser, quand il ne serait pas prouvé que j’ai résisté longtemps aux

funestes honneurs dont j’étais menacée, et que ma déférence pour les

désirs du Duc de Northumberland mon beau-père a pu seule m’entraîner à

la faute que j’ai commise; mais ce n’est pas pour accuser mes ennemis

que je vous écris; ils sont l’instrument de la volonté de Dieu comme

tout autre événement de ce monde, et je ne dois réfléchir que sur mes

propres émotions. Enfermée dans cette tour je vis de ce que je sens, et

ma conduite morale et religieuse ne consiste que dans les combats qui se

passent en moi-même.

Hier notre ami Asham vint me voir et sa présence me causa d’abord un vif

plaisir; elle réveilla dans mon esprit le souvenir des heures si douces

et si fécondes que j’ai goûtées avec lui dans l’étude des anciens. Je

voulais ne lui parler que de ces illustres morts dont les écrits m’ont

ouvert une carrière de réflexions sans bornes. Asham, vous le savez, est

sérieux et calme, il s’appuie sur la vieillesse pour supporter les maux

de l’existence; en effet la vieillesse d’un penseur n’est pas débile,

l’expérience et la foi le fortifient, et quand l’espace qui reste est si

court, un dernier effort suffit pour le parcourir; ce terme est encore

plus rapproché pour moi que pour un vieillard, mais les douleurs

rassemblées sur mes derniers jours seront amères.

Asham m’annonça que la Reine me permettait de respirer l’air dans le

jardin de ma prison, et je ne puis exprimer la joie que j’en ressentis,

elle fut telle que notre pauvre ami n’eut pas d’abord le courage de la

troubler. Nous descendîmes ensemble et il me laissa jouir pendant

quelque temps de cette nature dont j’étais privée depuis plusieurs mois;

c’était un de ces jours de la fin de l’hiver qui annoncent le printemps:

je ne sais si la belle saison elle-même aurait autant frappé mon

imagination que ce pressentiment de son retour; les arbres tournaient

leurs branches encore dépouillées vers le soleil; le gazon était déjà

vert, quelques fleurs prématurées semblaient préluder par leurs parfums

à la mélodie de la nature quand elle reparaît dans toute sa

magnificence. L’air était d’une douceur inexprimable: il me semblait que

j’entendais la voix de Dieu dans le souffle invisible et tout-puissant

qui me redonnait à chaque instant la vie; la vie! quel mot j’ai

prononcé! je croyais jusqu’à ce jour qu’elle était mon droit et je

recueille maintenant ses derniers bienfaits comme les adieux d’un ami.

Asham et moi nous nous avançâmes sur le bord de la Tamise, et nous nous

assîmes dans le bois encore sans ombrage que la verdure doit bientôt

revêtir: les flots semblaient étinceler par le reflet des rayons du

ciel, mais quoique ce spectacle fût brillant comme une fête, il y a

toujours quelque chose de mélancolique dans le cours des ondes et je

défie de les contempler longtemps sans se livrer à ces rêveries dont le

charme consiste surtout dans une sorte de détachement de nous-mêmes.

Asham s’aperçut de la direction de mes pensées et tout à coup il prit ma

main et la baignant de ses larmes:--Oh vous! (me dit-il) qui êtes

toujours ma souveraine, faut-il que je sois chargé de vous apprendre le

sort qui vous menace? Votre père a rassemblé vos partisans pour

s’opposer à Marie et cette Reine justement détestée s’en prend à vous

de tout l’amour que votre nom fait naître.--Ses sanglots

l’interrompirent.--Continuez, lui dis-je, oh! mon ami, souvenez-vous de

ces génies méditatifs qui ont contemplé d’un œil ferme la mort même de

ceux qui leur étaient chers, ils savaient d’où nous venons et où nous

allons, c’en est assez.--

--Hé bien, me dit-il, votre sentence doit être exécutée, mais je vous

apporte le secours qui délivra tant d’hommes illustres de la

proscription des Tyrans.--Ce vieillard, ami de ma jeunesse, m’offrait en

tremblant le poison dont il aurait voulu me sauver au péril de ses

jours. Je me rappelai combien de fois nous avions admiré ensemble de

certaines morts volontaires parmi les anciens, et je tombai dans des

réflexions profondes comme si les lumières du Christianisme s’étaient

tout à coup éteintes en moi, et que je fusse livrée à cette indécision,

dont l’homme même dans les plus simples occurrences a tant de peine à se

tirer. Asham se mit à genoux devant moi, sa tête blanchie était inclinée

en ma présence et couvrant ses yeux d’une de ses mains il me tendait de

l’autre la ressource funeste qu’il m’avait préparée. Je repoussai

doucement cette main, et me recueillant par la prière j’y trouvai la

force de répondre ainsi.

--Asham, lui dis-je, vous savez avec quelles délices je lisais avec vous

les philosophes et les poètes de la Grèce et de Rome; les beautés mâles

de leur langage, l’énergie simple de leur âme resteront à jamais

incomparables. La société telle qu’elle est organisée de nos jours a

rempli la plupart des esprits de frivolités et de vanités, et l’on n’a

pas honte de vivre sans réfléchir, sans chercher à connaître les

merveilles du monde qui sont faites pour instruire l’homme par des

symboles éclatans et durables. Les anciens l’emportent de beaucoup sur

nous, parce qu’ils se sont faits eux-mêmes, mais ce que la révélation a

mis dans l’âme du chrétien est plus grand que l’homme. Depuis l’idéal

des arts jusqu’aux règles de la conduite, tout doit se rapporter à la

foi religieuse, et la vie n’a pour but que d’enseigner l’immortalité. Si

je me dérobais au malheur éclatant qui m’est destiné, je ne fortifierais

point par mon exemple l’espérance de ceux que mon sort doit émouvoir;

les anciens élevaient leur âme par la contemplation de leurs propres

forces, les chrétiens ont un témoin et c’est devant Lui qu’il faut vivre

et mourir; les anciens voulaient glorifier la nature humaine, les

chrétiens ne se regardent que comme la manifestation de Dieu sur la

terre; les anciens mettaient au premier rang des vertus la mort qui

soustrait au pouvoir des oppresseurs, les chrétiens estiment davantage

le dévouement qui nous soumet aux volontés de la Providence. L’activité

et la patience ont leur temps tour à tour; il faut faire usage de sa

volonté tant que l’on peut ainsi servir les autres, et se perfectionner

soi-même; mais lorsque la destinée est, pour ainsi dire, face à face

avec nous, notre courage consiste à l’attendre, et regarder le sort est

plus fier que s’en détourner. L’âme se concentre ainsi dans ses propres

mystères, toute action extérieure serait plus terrestre que la

résignation.

--Je ne chercherai point, me dit Asham, à discuter avec vous des

opinions dont l’inébranlable fermeté peut vous être nécessaire, je ne

m’inquiète que de la souffrance à laquelle le sort vous condamne;

pourrez-vous la supporter, et cette attente d’un coup mortel, d’une

heure fixée, n’est-elle pas au-dessus de vos forces? Si vous terminiez

vous-même votre sort, ne serait-il pas moins cruel?--Il faut, lui

répondis-je, laisser l’esprit divin se ressaisir de ce qu’il a donné.

L’immortalité commence avant le tombeau, quand par notre propre volonté

nous rompons avec la vie; dans cette situation les impressions

intérieures de l’âme sont plus douces qu’on ne l’imagine. La source de

l’enthousiasme devient tout-à-fait indépendante des objets qui nous

entourent, et Dieu fait seul alors toute notre destinée dans le

sanctuaire le plus intime de nous-mêmes.--Mais, reprit Asham, pourquoi

donner à vos ennemis, à cette Reine cruelle, à ce peuple sans vertus,

l’indigne spectacle...--il ne put achever.

--Si je me soustrayais, lui dis-je, même par la mort, à la fureur de

cette Reine, j’irriterais son orgueil, et je ne servirais pas

d’instrument à son repentir. Qui sait à quelle époque l’exemple que je

vais donner pourra faire du bien à mes semblables? Comment juger

moi-même la place que mon souvenir doit occuper dans la chaîne des

événemens de l’histoire? en me tuant qu’apprendrai-je aux hommes, si ce

n’est la juste horreur qu’inspire un supplice violent et le sentiment

d’orgueil qui porte à s’en délivrer? Mais en supportant ce terrible sort

par la fermeté que la religion me prête, j’inspire aux vaisseaux battus

comme moi par l’orage plus de confiance dans l’ancre de la foi qui m’a

soutenue.--

--Le peuple, dit Asham, croit coupables tous ceux qu’il voit périr de la

mort des criminels.--Le mensonge, lui répondis-je, peut tromper quelques

individus pendant quelques années, mais les nations et les siècles font

toujours triompher la vérité; il y a de l’éternité dans tout ce qui

tient à la vertu, et ce que nous avons fait pour elle arrivera jusqu’à

la mer, quelque faible ruisseau que nous ayons été pendant notre vie.

Non, je ne rougirai point de subir la punition des coupables, car c’est

mon innocence même qui m’y appelle, et ce serait troubler le sentiment

de cette innocence que d’accomplir un acte de violence; on ne peut

l’obtenir de soi-même qu’en altérant la sérénité que l’âme doit

ressentir à l’approche du ciel.--Ah! qu’y a-t-il de plus violent,

s’écria notre ami, que cette mort sanglante...--Le sang des martyrs, lui

répondis-je, n’est-il pas un baume pour les blessures des infortunés?

--Cette mort, reprit-il, imposée par les hommes, par la hache meurtrière

qu’un barbare osera lever sur votre tête royale!--Mon ami, lui dis-je,

quand mes derniers momens seraient entourés de respect, ils ne

m’inspireraient pas moins d’effroi; la mort porte-t-elle un diadème sur

son front livide? N’est-elle pas toujours armée de la même faux? Si

c’était dans le néant qu’elle nous entraînât, vaudrait-il la peine de

disputer avec cette ombre? Si c’est l’appel d’un Dieu sous ce voile de

ténèbres, sans doute alors le jour est derrière cette nuit, et le ciel

ne nous est caché que par de vains fantômes.--

--Quoi, dit encore d’une voix ébranlée cet ami que j’avais vu si calme

dans d’autres temps, savez-vous que ce supplice peut être douloureux,

qu’il peut se prolonger, qu’une main mal assurée...?--Arrêtez, lui

dis-je, je le sais, mais cela ne sera pas.--D’où vous vient cette

confiance?--De ma propre faiblesse, repris-je, j’ai toujours craint la

douleur physique et mes efforts pour me donner le courage qui la brave

ont été vains. Je crois donc qu’elle me sera toujours épargnée. Car il y

a beaucoup de protections secrètes exercées en faveur du chrétien, lors

même qu’il semble le plus malheureux, et ce que nous sentons au-dessus

de nos forces ne nous arrive presque jamais. L’on ne connaît d’ordinaire

que l’extérieur du caractère de l’homme, ce qui se passe en lui-même

peut offrir encore des aperçus nouveaux pendant des milliers de siècles.

L’irréligion a rendu l’esprit superficiel, on s’en est pris de tout

au-dehors, à la circonstance, à la fortune; le vrai trésor de la pensée

comme de l’imagination, ce sont les rapports du cœur humain avec son

Créateur; là sont les pressentimens, là les oracles, là les prodiges, et

tout ce que les anciens ont cru voir dans la nature n’était qu’un reflet

de ce qu’ils éprouvaient au-dedans d’eux-mêmes à leur insu.--

Nous gardâmes ensuite quelque temps le silence Asham et moi; une

inquiétude me poursuivait et je n’osais l’exprimer, tant j’en étais

troublée.--Avez-vous vu mon époux? lui dis-je.--Oui, me répondit

Asham.--L’avez-vous consulté sur l’offre que vous vouliez me

faire?--Oui, reprit-il encore.--Achevez de grâce, lui dis-je. Si

Guilford et ma conscience n’étaient pas d’accord, lequel de ces deux

pouvoirs me semblerait légitime?--Lord Guilford, me dit Asham, n’a pas

exprimé d’opinion sur le parti que vous deviez prendre, mais quant à lui

sa résolution de périr sur l’échafaud est inébranlable.--Oh mon ami,

m’écriai-je, combien je vous remercie de m’avoir laissé le mérite du

choix; si j’avais su plus tôt la résolution de Guilford, je n’aurais pas

même délibéré, et l’amour aurait suffi pour m’inspirer ce que la

religion me commande. Pourrais-je ne pas partager le sort d’un tel

époux? Pourrais-je m’épargner une seule de ses souffrances? et chacun de

ses pas vers la mort ne me trace-t-il pas ma route?--Asham comprit alors

que j’étais inébranlable; il s’éloigna de moi, triste et pensif, et me

promit de me revoir.

Le docteur Feckenham, chapelain de la reine, vint peu d’heures après me

déclarer que le jour de mon supplice était fixé à vendredi prochain,

dont cinq jours encore me séparaient. Je vous l’avouerai, il me sembla

que je n’étais préparée à rien, tant la désignation d’un jour me fit

éprouver de terreur. J’essayai de la cacher, mais sans doute Feckenham

s’en aperçut, car il se hâta de profiter de mon trouble pour m’offrir la

vie si je voulais changer de religion. Vous voyez, mon digne ami, que

Dieu vint à mon secours dans cet instant, car la nécessité de repousser

une offre si indigne de moi, me rendit les forces que j’avais perdues.

Réflexions sur le suicide · 第 3 / 4 段