repoussai en lui observant que mes lumières étant nécessairement
obscurcies par la situation dans laquelle je me trouvais; je n’irais
pas, moi mourante, remettre en discussion les vérités dont j’avais été
convaincue lorsque mon esprit était dans toute sa force. Il essaya de
m’effrayer en me disant qu’il ne me reverrait plus, ni dans ce monde, ni
dans le ciel, dont m’excluait ma croyance religieuse.--Vous me causeriez
plus d’effroi que mes bourreaux, lui répondis-je, si je pouvais vous
croire; mais la religion à laquelle on immole sa vie, est toujours la
vraie pour notre cœur. Les lumières de la raison sont bien vacillante
dans des questions si hautes, et je m’en tiens au dogme du sacrifice,
c’est celui-là dont je ne puis douter.--
Cet entretien avec le docteur Feckenham releva mon âme abattue, la
Providence venait de m’accorder ce qu’Asham désirait pour moi, une mort
volontaire; je ne me tuais pas, mais je refusais de vivre, et l’échafaud
consenti par ma volonté, ne me semblait plus que l’autel choisi par la
victime. Renoncer à la vie qu’on ne pourrait acheter qu’au prix de sa
conscience, c’est le seul genre de Suicide qui soit permis à l’homme
vertueux.
Depuis que je croyais avoir fait mon devoir j’osais compter sur mon
courage, mais bientôt l’attachement à l’existence que je me suis
quelquefois reproché dans les jours de ma félicité, se réveilla dans mon
faible cœur. Asham revint le lendemain et nous allâmes encore une fois
sur les bords de cette Tamise, l’orgueil de notre belle contrée;
j’essayai de reprendre mes sujets habituels d’entretien, je récitai
quelques passages des beaux chants de l’Iliade et de Virgile, que nous
avions étudiés ensemble, mais la poésie sert surtout à se pénétrer d’un
noble enthousiasme pour l’existence, le mélange séducteur des pensées et
des images, de la nature et de l’âme, de l’harmonie du langage et des
émotions qu’il retrace, nous enivre de la puissance de sentir et
d’admirer; et ce n’était plus pour moi que ces plaisirs étaient faits!
je ramenai l’entretien sur les écrits plus sévères des philosophes.
Asham considère Platon comme une âme prédestinée au christianisme, mais
lui-même et la plupart des anciens sont trop fiers des forces
intellectuelles de l’esprit humain; ils jouissent tellement de la
faculté de penser, que leurs désirs ne se portent point vers une autre
vie, ils croient pouvoir l’évoquer en eux-mêmes par l’énergie de la
contemplation: jadis aussi je goûtais les plus pures délices en méditant
sur le ciel, le génie et la nature. A ce souvenir un regret insensé de
la vie s’empara de moi; je me la représentai sous des couleurs auprès
desquelles le monde à venir ne me paraissait plus qu’une abstraction
sans charmes. Quoi, me disais-je, l’éternelle durée des sentimens
vaudra-t-elle cette succession de crainte et d’espoir qui renouvelle si
vivement les affections les plus tendres? La connaissance des secrets de
l’univers égalera-t-elle jamais l’attrait inexprimable du voile qui les
couvre? La certitude aura-t-elle le prestige décevant du doute? L’éclat
de la vérité donnera-t-il jamais autant de jouissances que sa recherche
et sa découverte? La jeunesse, l’espoir, le souvenir, l’habitude, que
seront-ils si le cours du temps est arrêté? Enfin, l’Etre suprême dans
toute sa splendeur pourra-t-Il faire à sa créature un plus beau présent
que l’amour?
Ces craintes étaient impies, je le confesse humblement devant vous, mon
digne ami. Asham qui dans notre entretien de la veille semblait moins
religieux que moi, reprit bientôt tout son avantage sur ma douleur
rebelle.--Vous ne devez pas, me dit-il, vous servir des bienfaits mêmes
pour mettre en doute la puissance du Bienfaiteur: cette vie que vous
regrettez, qui l’a faite? et si ses incomplètes jouissances vous
semblent d’un tel prix, pourquoi les croyez-vous irréparables? Certes,
notre imagination même peut concevoir mieux que cette terre, mais quand
elle n’y parviendrait pas, est-ce à nous de considérer la Divinité comme
un poète qui ne saurait créer une seconde œuvre plus belle que la
première?--Cette simple réflexion me fit rentrer en moi-même, et je
rougis de l’égarement où m’avait plongée l’angoisse de la mort. Oh mon
ami, qu’il en coûte pour creuser cette pensée! Des abîmes toujours plus
profonds s’entrouvrent sous ses abîmes.
Dans quatre jours je n’existerai plus, cet oiseau qui vole dans les airs
me survivra, j’ai moins d’avenir que lui; les objets inanimés qui
m’entourent conserveront leur forme, et rien de moi ne subsistera sur la
terre, que le souvenir de mes amis. Inconcevable mystère de l’esprit qui
prévoit sa fin ici-bas et ne peut la prévenir. La main retient les rênes
des coursiers qui nous conduisent, la pensée ne peut conquérir un
instant sur la mort. Pardonnez ma faiblesse, ô mon père en religion,
vous qui m’avez tendrement chérie; nous serons réunis dans le ciel, mais
entendrai-je encore cette voix si touchante qui m’annonçait un Dieu de
bonté? mes yeux contempleront-ils vos traits vénérables? Oh Guilford, ô
mon époux, vous dont la noble figure est sans cesse présente à mon cœur,
vous retrouverai-je, tel que vous êtes, parmi les anges dont vous étiez
l’image sur la terre? Mais que dis-je? Mon âme sans force ne sait
souhaiter par-delà le tombeau que le retour de la vie actuelle!
(Jeudi)
Mon époux m’a fait demander de me voir aujourd’hui pour la dernière
fois. J’ai refusé cet instant dans lequel la joie et le désespoir se
confondraient de trop près. J’ai craint de n’être plus résignée; vous
l’avez vu, mon cœur a trop d’attachement au bonheur, il n’y fallait pas
retomber. Mon père, m’approuvez-vous? ce sacrifice n’a-t-il pas tout
expié? je ne crains plus maintenant que l’existence me soit encore
chère.
(Le matin même de l’exécution)
Oh mon père, je l’ai vu! il marchait au supplice d’un pas aussi ferme
que s’il eût commandé ceux qui l’y conduisaient. Guilford a levé les
yeux vers ma prison, puis il les a portés plus haut, je l’ai compris: il
a continué sa route. Au détour du chemin qui mène à la place où la mort
est préparée pour nous deux, il s’est arrêté pour me revoir encore; ses
derniers regards ont béni celle qui fut sa compagne sur le trône et sur
l’échafaud.
(Une heure après)
On a porté les restes de Guilford sous les fenêtres de la tour, un
linceul couvrait son corps mutilé, à travers ce linceul une image
horrible s’est offerte... Si le même coup ne m’était pas réservé, quelle
est la terre qui pourrait porter le poids de ma douleur! mon père, quoi
j’ai pu regretter si vivement le jour! Oh sainte mort, don du ciel comme
la vie, c’est vous qui maintenant êtes mon ange tutélaire, c’est vous
qui me rendez du calme. Mon souverain Maître a disposé de moi, mais
puisqu’il me réunit à mon époux, il ne m’a rien demandé qui surpassât
mes forces, et je remets sans crainte mon âme entre ses mains.