douleur qui nous poursuit? Quelle certitude les Athées peuvent-ils avoir
de l’anéantissement, et les Philosophes du mode d’existence que la
nature leur réserve? Lorsque Socrate enseigna dans la Grèce
l’immortalité de l’âme, plusieurs de ses disciples et des penseurs de
son temps se donnèrent la mort, avides de goûter cette vie
intellectuelle, dont les confuses images du Paganisme ne leur avait
point offert l’idée. L’émotion, que dut causer une doctrine si nouvelle,
égara les imaginations ardentes; mais les Chrétiens, à qui les promesses
d’une vie future n’ont été faites qu’en y joignant la menace des
punitions pour les coupables, les Chrétiens peuvent-ils espérer que le
Suicide soit un moyen de s’arracher à la peine qui les dévore? Si notre
âme survit à la mort, le sentiment qui la remplissait tout entière, de
quelque nature qu’il soit, n’en fera-t-il plus partie? Qui de nous sait
quel rapport est établi entre les souvenirs de la terre et les
jouissances célestes? Est-ce à nous d’aborder par notre propre
résolution sur cette plage inconnue, dont une terreur violente nous
repousse? Comment anéantir, par un caprice de sa volonté, et j’appelle
ainsi tout ce qui n’est pas fondé sur un devoir, l’œuvre de Dieu dans
nous-mêmes? Comment déterminer sa mort, quand on n’a rien pu sur sa
naissance? Comment répondre de son sort éternel, lorsque les plus
simples actions de cette courte vie ont souvent été pour nous l’occasion
d’amers regrets? Qui peut se croire plus sage et plus fort que la
destinée, et lui dire:--c’en est trop?--
Le Suicide nous soustrait à la Nature aussi bien qu’à son Auteur. La
mort naturelle est adoucie presque toujours par l’affaiblissement des
forces, et l’exaltation de la vertu nous soutient dans le sacrifice de
la vie à ses devoirs. Mais l’homme qui se tue semble arriver avec
d’hostiles armes sur l’autre rive du tombeau et délier à lui seul les
images de terreur qui sortent des ténèbres.
Ah! qu’il faut de désespoir pour un tel acte! Que la pitié, la plus
profonde pitié soit accordée à celui qui le commet, mais que du moins
l’orgueil humain ne s’y mêle pas! Que le malheureux ne se croie pas plus
homme en étant moins Chrétien, et que l’être qui pense sache toujours où
placer la véritable dignité morale de l’homme!
Troisième section.
De la dignité morale de l’homme.
Presque tous les individus tendent ici-bas ou à leur bien-être physique,
ou à leur considération dans le monde, et la plupart à tous les deux
réunis. Mais la considération consiste pour les uns dans l’ascendant que
donnent le pouvoir et la fortune, et pour les autres dans le respect
qu’inspirent le talent et la vertu. Ceux qui cherchent le pouvoir et la
fortune désirent bien cependant qu’on leur croie des qualités morales et
surtout des facultés supérieures; mais c’est un but secondaire qui doit
céder au premier; car une certaine connaissance dépravée de la race
humaine apprend que les solides avantages de cette vie sont ceux qui
nous asservissent les intérêts des hommes plus encore que leur estime.
Nous laisserons de côté, comme tout-à-fait étrangers à notre sujet, ceux
dont l’ambition a seulement pour but le pouvoir et la fortune: mais nous
examinerons avec attention en quoi consiste la dignité morale de
l’homme; et cet examen nous conduira nécessairement à juger l’action
d’immoler sa vie sous deux points de vue absolument contraires: le
sacrifice inspiré par la vertu, ou le dégoût qui résulte des passions
trompées. Nous avons opposé, sous le rapport de la religion, le Martyre
au Suicide: nous pouvons de même, sous le rapport de la dignité morale,
présenter le contraste du dévouement à ses devoirs avec la révolte
contre son sort.
D’ordinaire le Dévouement conduit plutôt à recevoir la mort qu’à se la
donner; cependant il y a chez les Anciens des Suicides de dévouement.
Curtius se précipitant au fond de l’abîme pour le combler, Caton se
poignardant pour apprendre au monde qu’il existait encore une âme libre
sous l’empire de César, de tels hommes ne se sont pas tués pour échapper
à la douleur: mais l’un a voulu sauver sa patrie, et l’autre offrir à
l’univers un exemple dont l’ascendant subsiste encore: Caton passa la
nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon de Socrate, et le Phédon
condamne formellement le Suicide, mais ce grand citoyen savait qu’il
s’immolait non à lui-même, mais à la cause de la liberté; et selon les
circonstances cette cause peut exiger d’attendre la mort comme Socrate
ou de se la donner comme Caton.
Ce qui caractérise la véritable dignité morale de l’homme, c’est le
Dévouement. Ce qu’on fait pour soi-même peut avoir une sorte de grandeur
qui commande la surprise; mais l’admiration n’est due qu’au sacrifice de
la personnalité sous quelque forme qu’elle se présente. L’élévation de
l’âme tend sans cesse à nous affranchir de ce qui est purement
individuel, afin de nous unir aux grandes vues du Créateur de l’univers.
Aimer et penser ne nous soulagent et ne nous exaltent qu’en nous
arrachant aux impressions égoïstes. Le Dévouement et l’enthousiasme font
entrer un air plus pur dans notre sein. L’amour-propre, l’irritation,
l’impatience sont des ennemis contre lesquels la conscience nous oblige
à lutter, et le tissu de la vie d’un être moral se compose presque en
entier de l’action et de la réaction continuelle de la force intérieure
contre les circonstances du dehors, et des circonstances extérieures
contre cette force. Elle est la vraie mesure de la grandeur de l’homme,
mais elle n’a droit à notre admiration que dans l’être généreux qui se
l’oppose à lui-même et sait s’immoler quand elle le commande.
Le génie et le talent peuvent produire de grands effets sur cette terre,
mais dès que leur action a pour but l’ambition personnelle de celui qui
les possède, ils ne constituent plus la nature divine dans l’homme. Ils
ne servent qu’à l’habileté, qu’à la prudence, qu’à toutes ces qualités
mondaines dont le type est dans les animaux, quoique le perfectionnement
en appartienne à l’homme. La patte du renard ou la plume de celui qui
vend son opinion à son intérêt, est une et même chose sous le rapport de
la dignité morale. L’homme de génie qui se sert lui-même aux dépens du
bonheur de la race humaine, de quelques facultés éminentes qu’il soit
doué, n’agit jamais que dans le sens de l’égoïsme; et sous ce rapport le
principe de la conduite de tels hommes est le même que celui des
animaux. Ce qui distingue la conscience de l’instinct, c’est le
sentiment et la connaissance du devoir, et le devoir consiste toujours
dans le sacrifice de soi aux autres. Tout le problème de la vie morale
est renfermé là-dedans, toute la dignité de l’être humain est en
proportion de sa force, non seulement contre la mort, mais contre les
intérêts de l’existence. L’autre force, c’est-à-dire celle qui renverse
les obstacles opposés à nos désirs, a le succès pour récompense aussi
bien que pour but, mais il n’est pas plus admirable de faire usage de
son esprit pour asservir les autres à ses passions, que d’employer son
pied pour marcher ou sa main pour prendre; et dans l’estimation des
qualités morales, c’est le motif des actions qui seul en détermine la
valeur.
Hégésippe de Cyrène, disciple d’Aristippe, prêchait le Suicide en même
temps que la volupté. Il prétendait que les hommes ne devaient avoir que
le plaisir pour objet dans ce monde; mais comme il est très-difficile de
s’en assurer les jouissances, il conseillait la mort à ceux qui ne
pouvaient les obtenir. Cette doctrine est une de celles, d’après
laquelle on peut le mieux motiver le Suicide, et elle met en évidence le
genre d’égoïsme qui se mêle, ainsi que je l’ai dit, à l’acte même par
lequel on veut s’anéantir.
Un professeur Suédois, nommé Robeck, a écrit un long ouvrage sur le
Suicide, et s’est tué après l’avoir composé; il dit dans ce livre qu’il
faut encourager le mépris de la vie jusqu’à l’homicide de soi-même. Les
scélérats ne savent-ils pas aussi mépriser la vie? Tout consiste dans le
sentiment auquel on en fait le sacrifice. Le Suicide relatif à soi, que
nous avons soigneusement distingué du sacrifice de son existence à la
vertu, ne prouve qu’une chose en fait de courage, c’est que la volonté
de l’âme l’emporte sur l’instinct physique: des milliers de grenadiers
donnent sans cesse la preuve de cette vérité. Les animaux, dit-on, ne se
tuent jamais. Les actes de réflexion ne sont pas dans leur nature; ils
paraissent être enchaînés au présent, ignorer l’avenir et n’avoir
recueilli du passé que des habitudes. Mais dès que leurs passions sont
irritées, ils bravent la douleur, et cette dernière douleur que nous
appelons la mort, dont ils n’ont sans doute aucune idée. Le courage d’un
grand nombre d’hommes tient souvent aussi à cette imprévoyance. Robeck a
tort d’exalter autant le mépris de la vie. Il y a deux manières de la
sacrifier, ou parce qu’on donne au devoir la préférence sur elle, ou
parce qu’on donne aux passions cette préférence en ne voulant plus vivre
dès qu’on a perdu l’espoir d’être heureux. Ce dernier sentiment ne
saurait mériter l’estime. Mais se fortifier par sa propre pensée, au
milieu des revers de la vie; se faire un appui de soi contre soi, en
opposant le calme de sa conscience à l’irritation de son caractère:
voilà le vrai courage auprès duquel celui qui vient du sang est bien peu
de chose, et celui qu’inspire l’amour-propre, encore moins.
Quelques personnes prétendent qu’il est des circonstances, où se sentant
à charge aux autres, on peut se faire un devoir de les délivrer de soi.
Un des grands moyens d’introduire des erreurs dans la morale, c’est de
supposer des situations auxquelles il n’y a rien à répondre, si ce n’est
qu’elles n’existent pas. Quel est l’infortuné qui ne rencontrera jamais
un être auquel il puisse porter quelque consolation? Quel est l’homme
malheureux qui par sa patience et sa résignation ne donnera pas un
exemple qui émeuve les âmes et fasse naître des sentimens que jamais les
meilleures leçons ne suffiraient pour inspirer? La moitié de la vie est
du déclin; quelle a donc été l’intention du Créateur en imposant cette
triste perspective à l’homme, à l’homme dont l’imagination a besoin
d’espoir et qui ne compte jamais ce qu’il a que comme un moyen d’obtenir
plus encore? Il est clair que le Créateur a voulu que l’être mortel
parvînt à se déprendre de lui-même et qu’il commençât ce grand acte de
désintéressement longtemps avant que la dégradation de ses forces le lui
rendît plus facile.
Dès que vous avez atteint l’âge mur, vous entendez déjà de toutes parts
parler de votre mort. Mariez-vous vos enfans? c’est en faisant valoir
vous-même la fortune qu’ils auront quand vous ne serez plus. Les devoirs
de la paternité consistent dans un dévouement continuel, et dès que les
enfans ont atteint l’âge de raison, presque toutes les jouissances
qu’ils donnent sont fondées sur les sacrifices qu’on leur fait. Si donc
le bonheur était l’unique but de la vie il faudrait se tuer dès qu’on a
cessé d’être jeune, dès que l’on descend la montagne dont le sommet
semblait environné de tant d’illusions brillantes.
Un homme d’esprit à qui l’on faisait compliment du courage avec lequel
il avait supporté de grands revers, répondait:--_je me suis bien consolé
de n’avoir plus vingt-cinq ans._--En effet il est bien peu de douleurs
plus amères que la perte de la jeunesse. L’homme s’y accoutume par
degrés, dira-t-on,--sans doute le temps est un allié de la raison, il
affaiblit les résistances qu’elle rencontre en nous-mêmes, mais quelle
est l’âme impétueuse que n’irrite pas l’attente de la vieillesse? Les
passions se calment-elles toujours en proportion des facultés? Ne
voit-on pas souvent le spectacle du supplice de Mezence renouvelé par
l’union d’une âme encore vivante et d’un corps détruit, ennemis
inséparables? Que signifie ce triste avant-coureur dont la nature fait
précéder la mort? si ce n’est l’ordre d’exister sans bonheur et
d’abdiquer chaque jour, fleur après fleur, la couronne de la vie.
Les Sauvages n’ayant point l’idée de la destinée religieuse ou
philosophique de l’homme croient rendre service à leurs pères en les
tuant, quand ils sont vieux: cet acte est fondé sur le même principe que
le Suicide. Il est certain que le bonheur, dans l’acception que lui
donnent les passions, que les jouissances de l’amour-propre du moins
n’existent guère plus pour les vieillards, mais il en est qui par le
développement de la dignité morale, semblent nous annoncer l’approche
d’une autre vie comme dans les longs jours du nord le crépuscule du soir
se confond avec l’aurore du matin suivant. J’ai vu ces nobles regards
tout pénétrés d’avenir, ils semblaient déclarer prophète le vieillard
qui ne s’occupait plus du reste de ses années, mais se régénérait
lui-même par l’élévation de son âme, comme s’il eût déjà franchi le
tombeau. C’est ainsi qu’il faut s’armer contre la douleur. C’est ainsi
que dans la force de l’âge même, souvent la destinée nous donne le
signal de ce détachement de l’existence que le temps nous commandera tôt
ou tard.
--Vous avez des pensées bien humbles, diront quelques hommes convaincus
que la fierté consiste dans ce qu’on exige du sort et des autres, tandis
qu’elle consiste au contraire dans ce qu’on se commande à soi-même. Ces
mêmes hommes mettent en contraste le christianisme avec la doctrine
philosophique des anciens et prétendent que cette doctrine était bien
plus favorable à l’énergie du caractère que celle dont la résignation
est la base. Mais certes il ne faut pas confondre la résignation à la
volonté de Dieu avec la condescendance pour le pouvoir des hommes. Ces
héros citoyens de l’antiquité qui auraient supporté la mort plutôt que
l’esclavage, étaient capables d’une soumission religieuse envers la
puissance du Ciel, tandis que des écrivains modernes qui prétendent que
le christianisme affaiblit l’âme pourraient bien, malgré leur force
apparente, se plier sous la tyrannie avec plus de souplesse qu’un
vieillard débile mais chrétien.
Socrate, ce saint des sages, refusa de se sauver de sa prison lorsqu’il
était condamné à mort. Il crut devoir donner l’exemple de l’obéissance
aux magistrats de sa patrie, quoiqu’ils fussent injustes envers lui. Ce
sentiment n’appartient-il pas à la véritable fermeté du caractère?
Quelle grandeur aussi dans cet entretien philosophique sur l’immortalité
de l’âme, continué avec tant de calme jusqu’à l’instant où le poison lui
fut apporté! Depuis deux mille ans les penseurs, les héros, les poètes,
les artistes ont consacré la mort de Socrate par leur culte; mais ces
milliers de Suicides causés par le dégoût et l’ennui dont les annales de
tous les coins du monde sont remplies, quelles traces ont-ils laissées
dans le souvenir de la postérité?
Si les anciens s’enorgueillissent de Socrate, les chrétiens, sans
compter même les martyrs, peuvent présenter un grand nombre d’exemples
de cette force généreuse de l’âme auprès de laquelle l’irritation ou
l’abattement qui portent à se tuer ne sont dignes que de pitié. Thomas
Morus, chancelier d’Henri VIII, pendant une année entière enfermé dans
la tour de Londres, refusa tous les jours les offres qu’un Roi
tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service en étouffant
le scrupule de conscience qui l’en tenait éloigné. Thomas Morus sut
mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du
sacrifice. Ecrivain célèbre, il aimait ces occupations intellectuelles
qui remplissent toutes les heures d’un intérêt toujours croissant. Une
fille chérie, une fille qui pouvait comprendre le génie de son père,
répandait sur l’intérieur de sa maison un charme habituel. Il était dans
un donjon, derrière ces grilles qui ne laissent pénétrer qu’une lueur
brisée par des barreaux funèbres: et non loin de cet horrible séjour une
campagne délicieuse, sur les bords verdoyans de la Tamise, lui offrait
la réunion de tous les plaisirs que les affections de famille et les
études philosophiques peuvent donner. Cependant il fut inébranlable,
l’échafaud ne put l’intimider: sa santé cruellement altérée n’affaiblit
point sa résolution, il trouva des forces dans ce foyer de l’âme qui est
inépuisable parce qu’il doit être éternel. Il mourut, parce qu’il le
voulait, immolant à sa conscience le bonheur avec la vie; sacrifiant
toutes les jouissances à ce sentiment du devoir, la plus grande
merveille de la nature morale, celle qui féconde le cœur comme dans
l’ordre physique le soleil éclaire le monde.
L’Angleterre, où cet homme si vertueux était né, où tant d’autres
citoyens ont sacrifié si simplement leur vie à la vertu: l’Angleterre,
dis-je, est pourtant le pays dans lequel il se commet le plus de
Suicides: et l’on s’étonne avec raison qu’une nation où la religion
exerce un si noble empire offre l’exemple d’un tel égarement. Mais ceux
qui se représentent les Anglais comme des hommes d’un caractère froid,
se laissent tout-à-fait tromper par la réserve de leurs manières. Le
caractère anglais est en général très-actif et même très-impétueux; leur
admirable Constitution qui développe au plus haut degré les facultés
morales peut seule suffire à leur besoin d’agir et de penser: la
monotonie de l’existence ne leur convient point, quoiqu’ils s’y
astreignent souvent. Ils diversifient alors par les exercices du corps
le genre de vie qui nous paraît uniforme.
Aucune nation n’aime à se hasarder autant que les Anglais, et d’un bout
du monde à l’autre, de la chute du Rhin aux cataractes du Nil, si
quelque chose de singulier et de dangereux a été tenté; c’est par un
Anglais. Des paris extraordinaires, quelquefois même des excès blâmables
sont une preuve de la véhémence de leur caractère. Leur respect pour
toutes les lois, c’est-à-dire pour la loi morale, la loi politique et la
loi des convenances réprime au-dehors leur ardeur naturelle: mais elle
n’en existe pas moins, et quand les circonstances ne leur donnent pas
d’aliment; quand l’ennui s’empare de ces imaginations si vives; il y
produit des ravages incalculables.
On prétend aussi que le climat d’Angleterre porte singulièrement à la
mélancolie: je n’en puis juger, car le ciel de la liberté m’a toujours
paru le plus pur de tous; mais je ne crois pas que ce soit à cette cause
physique qu’on doive surtout attribuer les fréquens exemples de Suicide.
Le ciel du nord est bien moins agréable que celui de l’Angleterre, et
cependant on y est moins sujet au dégoût de la vie, parce que l’esprit y
a moins besoin de mouvement et de diversité. Une autre cause rend aussi
les Suicides plus fréquens en Angleterre, c’est l’extrême importance que
l’on y attache à l’opinion publique: dès que la réputation d’un homme
est altérée, la vie lui devient insupportable. Cette grande terreur du
blâme est certainement un frein très-salutaire pour la plupart des
hommes; mais il y a quelque chose de plus sublime encore, c’est d’avoir
un asile en soi-même et d’y trouver, comme dans un sanctuaire, la voix
de Dieu qui nous invite au repentir de nos fautes, ou nous récompense de
nos bonnes intentions méconnues.
Le Suicide est très-rare chez les peuples du midi. L’air qu’ils
respirent leur fait aimer la vie, l’empire de l’opinion publique est
moins absolu dans un pays où l’on a moins besoin de société, les
jouissances d’une si belle nature suffisent aux grands comme au peuple,
il y a dans le printemps de l’Italie de quoi distribuer du bonheur à
tous les êtres.
L’Allemagne offre plusieurs exemples de Suicide, mais les causes en sont
diverses et souvent bizarres, comme cela doit arriver chez un peuple où
règne un enthousiasme métaphysique qui n’a point encore d’objet fixe ni
de but utile. Les défauts des Allemands sont bien plus le résultat de
leurs circonstances que de leur caractère, et ils s’en corrigeront, sans
doute, s’il existe chez eux un ordre politique fait pour donner une
carrière à des hommes dignes d’être citoyens.
Un événement récemment arrivé à Berlin peut donner l’idée de la
singulière exaltation dont les Allemands sont susceptibles[2]. Les
motifs particuliers qui ont pu égarer deux individus quelconques sont de
peu d’importance; mais l’enthousiasme avec lequel on a parlé d’un fait
pour lequel on devait tout au plus réclamer l’indulgence, mérite la plus
sérieuse attention. Si deux personnes profondément malheureuses
s’étaient donné la mort en implorant la commisération des êtres
sensibles et en se recommandant aux prières des âmes pieuses, personne
n’aurait pu se défendre de donner des larmes à la douleur qui rend
insensé, quel que soit le genre de folie qu’elle suggère. Mais peut-on
présenter comme le sublime de la raison, de la religion et de l’amour un
assassinat mutuel? peut-on donner le nom de vertu à la conduite d’une
femme qui se délie volontairement des devoirs de fille, d’épouse et de
mère? à celle d’un homme qui lui prête son courage pour sortir ainsi de
la vie?
[2] Mr. de K... et Me. de V..., deux personnes dont le caractère était
très-estimé, sont partis de Berlin, lieu de leur demeure, vers la
fin de l’année 1811, pour se rendre dans une auberge de Potsdam où
ils ont passé quelques heures à prendre de la nourriture et à
chanter ensemble les Cantiques de la Sainte Cène. Alors d’un
consentement mutuel l’homme a brûlé la cervelle à la femme, et s’est
tué lui-même l’instant d’après. Me. de V... avait un père, un époux
et une fille. Mr. de K... était un poète et un officier de mérite.
Quoi! cette femme se confie assez dans l’action qu’elle commet pour
écrire en mourant: _qu’elle veillera du haut des cieux sur sa fille._ Et
tandis que le juste tremble souvent au lit de la mort; elle se croit
assurée de la destinée des bienheureux. Deux êtres qu’on dit estimables,
admettent la religion en tiers de l’acte le plus sanguinaire! deux
chrétiens comparent le meurtre à la communion en laissant ouvert à côté
d’eux le cantique chanté par les fidèles lorsqu’ils se réunissent pour
jurer d’obéir au divin modèle de la patience et de la résignation; quel
délire dans la femme et quel abus de ses facultés dans l’homme! Car
pouvait-il ne pas se regarder comme un assassin, bien qu’il eût obtenu
le consentement de l’infortunée qu’il immolait? La volonté toujours
momentanée d’un être humain donnait-elle à son semblable le droit
d’enfreindre les principes éternels de la justice et de l’humanité?
L’ami s’est tué, dira-t-on, presque en même temps que son amie: mais
peut-on se croire ainsi la féroce propriété d’une autre existence, lors
même qu’on immole aussi la sienne?
Et cet homme qui voulait mourir, n’avait-il pas de patrie, ne pouvait-il
pas combattre pour elle? N’existait-il aucune entreprise noble et
périlleuse dans laquelle il pût offrir un grand exemple? Quel est celui
qu’il a donné? Il ne s’attendait pas, je pense, que le genre humain se
réunît un jour pour abdiquer le don de la vie à la clarté du soleil: et
cependant quelle autre conséquence faudrait-il tirer du Suicide de ces
deux personnes auxquelles on ne connaissait d’autre malheur que celui
d’exister?
Quoi donc? il restait à ces amis fidèles un an peut-être, du moins un
jour pour se voir et pour s’entendre, et volontairement ils ont anéanti
ce bonheur? L’un d’eux a pu défigurer les traits dans lesquels il avait
lu de généreuses pensées, l’autre a souhaité de ne plus entendre la voix
qui les avait excitées dans son âme? Et tout ce qu’on expliquerait
presque par de la haine s’appellerait de l’amour? Il s’y mêlait,
assure-t-on, la plus parfaite innocence. Est-ce assez pour justifier une
si barbare folie? Et quel avantage de tels égaremens ne donnent-ils pas
à ceux qui considèrent l’enthousiasme comme un mal?
Le véritable enthousiasme doit faire partie de la raison parce qu’il est
la chaleur qui la développe. Peut-il exister une opposition entre deux
qualités naturelles à l’âme et qui sont toutes deux les rayons d’un même
foyer? Quand on dit que la raison est inconciliable avec l’enthousiasme,
c’est parce qu’on met le calcul à la place de la raison, et la folie à
la place de la raison, toutes les fois que l’une et l’autre ont pris
naissance dans la nature et qu’aucun mélange d’affectation n’en fait
partie.