Les passions entraînent à des actes coupables dont le bonheu

RÉFLEXIONS

SUR

LE SUICIDE.

PAR

MAD. LA BARONNE

DE STAËL-HOLSTEIN.

ÉDITION ORIGINALE.

A BERLIN 1813,

SE VEND DANS LA REALSCHULBUCHHANDLUNG.

A SON ALTESSE ROYALE

LE PRINCE ROYAL

DE SUÈDE.

MONSEIGNEUR!

J’ai écrit ces réflexions sur le Suicide, dans un moment où le malheur

me faisait éprouver le besoin de me fortifier par le secours de la

méditation. C’est près de VOUS, MONSEIGNEUR, que mes peines se sont

adoucies; mes enfans et moi nous avons fait comme ces bergers d’Arabie,

qui lorsqu’ils voient venir l’orage, se retirent à l’abri du laurier.

VOUS n’avez jamais considéré la mort, MONSEIGNEUR, que comme dévouement

à la patrie; et jamais VOTRE âme n’a pu être atteinte par ce

découragement que ressentent quelquefois les êtres qui se croient

inutiles sur la terre. Néanmoins VOTRE esprit transcendant n’est

étranger à aucun sujet philosophique, et VOUS voyez de trop haut pour

que rien puisse VOUS échapper. Je n’avais jusqu’à ce jour dédié mes

ouvrages qu’à la mémoire de mon Père; je VOUS ai demandé, MONSEIGNEUR,

l’honneur de VOUS rendre hommage, parce que VOTRE vie publique signale à

tous les yeux les vertus réelles, qui seules méritent l’admiration des

penseurs.

Un courage intrépide VOUS distingue personnellement entre tous les

braves, mais ce courage est dirigé par une bonté non moins sublime; le

sang des guerriers, les pleurs du pauvre, les inquiétudes même du faible

sont l’objet de VOTRE humanité prévoyante. Vous craignez la souffrance

de VOS semblables, et le rang éminent où VOUS êtes placé ne pourra

jamais effacer de VOTRE cœur la sympathie. Un Français disait de VOUS,

MONSEIGNEUR, que VOUS réunissiez _la chevalerie du républicanisme à la

chevalerie de la Royauté_: en effet, dans quelque sens que la générosité

puisse s’exercer, elle VOUS est toujours native.

Dans les rapports de la société VOUS ne mettez point à la gêne, par une

roideur factice, l’esprit et l’âme de ceux qui VOUS entourent. VOUS

pourriez, pour ainsi dire, gagner tout un peuple _un à un_, si chaque

individu qui le compose, avait le bonheur de s’entretenir un quart

d’heure avec VOUS, mais à côté de cette affabilité pleine de grâces,

VOTRE mâle énergie VOUS attache tous les caractères forts.

Cette Nation Suédoise, jadis si célèbre par ses exploits, et qui

conserve encore les grandes qualités que ses ancêtres ont manifestées,

chérit en VOUS le présage de sa gloire. VOUS respectez les droits de

cette Nation, MONSEIGNEUR, par penchant et par conscience, et l’on VOUS

a vu, dans plusieurs circonstances difficiles, aussi fier des barrières

constitutionnelles, que d’autres en seraient impatiens.

Les devoirs ne VOUS semblent jamais des bornes mais des appuis, et c’est

ainsi que VOTRE déférence habituelle pour la sagesse expérimentée du ROI

ajoute un nouveau lustre au pouvoir qu’IL VOUS confie.

Poursuivez, MONSEIGNEUR, la carrière dans laquelle un si bel avenir VOUS

est offert, et VOUS montrerez au monde ce qu’il avait désappris, c’est

que les véritables lumières enseignent la morale, et que les héros

vraiment magnanimes, loin de mépriser l’espèce humaine, ne se croient

supérieurs aux autres hommes, que par les sacrifices mêmes qu’ils leur

font.

Je suis avec respect,

de VOTRE ALTESSE ROYALE,

MONSEIGNEUR,

la très-humble et très-obéissante servante

NECKER,

Baronne de STAËL HOLSTEIN.

Réflexions sur le suicide.

C’est pour les malheureux qu’il faut écrire; ceux qui sont en possession

des prospérités de ce monde, ne s’instruisent que par leur propre

expérience, et les idées générales en toutes choses ne leur paraissent

que du temps perdu. Il n’en est pas ainsi de ceux qui souffrent: la

réflexion est leur plus sûr asile, et séparés par l’infortune des

distractions de la société, ils s’examinent eux-mêmes et cherchent,

comme un malade qui se retourne dans un lit de douleur, quelle est la

position la moins pénible qu’ils puissent se procurer.

L’excès du malheur fait naître la pensée du Suicide, et cette question

ne saurait être trop approfondie; elle tient à toute l’organisation

morale de l’homme. Je me flatte de présenter quelques aperçus nouveaux

sur les motifs qui peuvent conduire à cette action, et sur ceux qui

doivent en détourner. Je discuterai ce sujet sans malveillance comme

sans exaltation. Il ne faut pas haïr ceux qui sont assez malheureux pour

détester la vie; il ne faut pas louer ceux qui succombent sous un grand

poids: car s’ils pouvaient marcher en le portant leur force morale

serait plus grande[1].

[1] J’ai loué l’acte du Suicide dans mon ouvrage _sur l’Influence des

passions_, et je me suis toujours repentie depuis de cette parole

inconsidérée. J’étais alors dans tout l’orgueil et la vivacité de la

première jeunesse; mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n’était

dans l’espoir de s’améliorer?

Les personnes qui d’ordinaire condamnent le Suicide, se sentant sur le

terrain du Devoir et de la Raison, se servent souvent, pour soutenir

leur opinion, de certaines formes méprisantes, qui peuvent blesser leurs

adversaires; elles mêlent aussi quelquefois d’injustes attaques contre

l’enthousiasme en général, à la censure méritée d’un acte coupable. Il

me semble au contraire, que c’est par les principes mêmes du véritable

enthousiasme, c’est-à-dire, de l’amour du beau moral, qu’on peut

aisément montrer, combien la résignation à la destinée est d’un ordre

plus élevé que la révolte contre elle.

Je me propose de présenter la question du Suicide sous trois rapports

différens: j’examinerai d’abord _Quelle est l’action de la souffrance

sur l’âme humaine_; secondement, je montrerai _Quelles sont les lois que

la religion chrétienne nous impose relativement au Suicide_, et

troisièmement je considérerai _En quoi consiste la plus grande dignité

morale de l’homme sur cette terre._

Première section.

Quelle est l’action de la souffrance sur l’âme humaine?

On ne saurait se le dissimuler, il y a, sous le rapport des impressions

causées par la douleur, autant de différence entre les individus, qu’il

en peut exister relativement au génie et au caractère; non seulement les

circonstances, mais la manière de les sentir diffère tellement, que des

personnes très-estimables d’ailleurs peuvent ne pas s’entendre à cet

égard; et cependant, de toutes les bornes de l’esprit, la plus

insupportable, c’est celle qui nous empêche de comprendre les autres.

Il me semble que le bonheur consiste _dans la possession d’une destinée

en rapport avec nos facultés_. Nos désirs sont une chose momentanée et

souvent funeste même à nous, mais nos facultés sont permanentes et leurs

besoins ne cessent jamais: il se peut donc que la conquête du monde fût

nécessaire à Alexandre, comme la possession d’une cabane à un berger. Il

ne s’ensuivrait pas que la race humaine dût se prêter à servir d’aliment

aux facultés gigantesques d’Alexandre; mais on peut dire que, d’après sa

nature, lui, ne savait être heureux qu’ainsi.

La puissance d’aimer, l’activité de la pensée, le prix qu’on attache à

l’opinion, font de tel ou tel genre de vie une existence douce pour les

uns et tout-à-fait pénible pour les autres. L’inflexible loi du devoir

est la même pour tous, mais les forces morales sont purement

individuelles, et la profonde connaissance du cœur humain peut seule

donner à nos jugemens sur le bonheur et le malheur de ceux qui ne nous

ressemblent pas, une équité philosophique.

Il me semble donc qu’il ne faut jamais disputer sur ce que chacun

éprouve; le conseil ne peut porter que sur la conduite et la fermeté

d’âme, dont la vertu et la religion font une égale loi dans toutes les

situations; mais les causes du malheur et son intensité varient autant

que les circonstances et les individus. Ce serait vouloir compter les

flots de la mer, qu’analyser les combinaisons du sort et du caractère.

Il n’y a que la conscience qui soit en nous comme un être simple et

invariable, dont nous pouvons tous obtenir, ce dont nous avons tous

besoin--le repos de l’âme.--La plupart des hommes se ressemblent, non

pas dans ce qu’ils font, mais dans ce qu’ils peuvent faire, et nul être

capable de réfléchir ne niera, qu’en commettant des fautes contre la

morale, on sent toujours qu’on était le maître de les éviter. Si donc on

reconnaît qu’il est ordonné à l’homme sur cette terre de supporter la

douleur, on ne saurait s’excuser ni par la violence de cette douleur, ni

par la vivacité du sentiment qu’elle cause. Chaque individu possède en

lui-même les moyens d’accomplir son devoir; et ce qu’il y a d’admirable

dans la nature morale, comme dans la nature physique, c’est à quel point

le nécessaire est également et universellement réparti, tandis que le

superflu est diversifié de mille manières.

La douleur physique et la douleur morale sont une et même chose dans

leur action sur l’âme; car la maladie est une peine aussi bien qu’une

souffrance; mais la douleur physique fait d’ordinaire périr le corps,

tandis que les douleurs morales servent à régénérer l’âme.

Il ne suffit pas de croire avec les Stoïciens, _que la douleur n’est

point un mal_; il faut être convaincu qu’elle est un bien, pour s’y

résigner. Le plus petit mal serait insupportable, si l’on le considérait

comme purement accidentel; l’irritabilité individuelle influant sur la

manière de sentir, on n’aurait pas plus le droit de blâmer un homme qui

se tuerait pour une piqûre d’épingle, que pour une attaque de goutte;

pour une contrariété, que pour un chagrin. Le moindre sentiment de

douleur peut révolter l’âme, s’il ne tend pas à la perfectionner; car il

y a plus d’injustice dans un léger mal, s’il est inutile, que dans la

plus grande peine, si elle tend vers un noble but.

Ce n’est pas ici le cas de remonter à la grande question métaphysique,

qui a vainement occupé tous les philosophes: _l’origine du mal_. Nous ne

pouvons concevoir la liberté de l’homme sans la possibilité du mal. Nous

ne pouvons concevoir la vertu sans la liberté de l’homme, ni la vie

éternelle sans la vertu; cette chaîne, dont le premier anneau nous est

tout à la fois incompréhensible et indispensable, doit être considérée

comme la condition de notre être. Si la réflexion et le sentiment nous

conduisent à croire, qu’il y a toujours dans les voies de la Providence

une justice cachée ou manifeste; nous ne pouvons considérer la

souffrance ni comme accidentelle ni comme arbitraire. L’homme aurait le

même droit de se plaindre pour un bonheur de moins que pour une peine de

plus, s’il croyait que la Divinité pût communiquer à la créature des

qualités ou des puissances sans bornes, et qu’ainsi l’infini fût

transmissible. Pourquoi l’homme ne s’irriterait-il pas de n’avoir pas

toujours vécu comme de devoir cesser d’être? Enfin sur quelles bases

reposent ses plaintes? Est-ce contre le système de l’univers qu’il se

révolte, ou contre la part qu’il a dans un ensemble soumis à

d’invariables lois?

La douleur est un des élémens nécessaires de la faculté d’être heureux,

et nous ne pouvons concevoir l’une sans l’autre. La vivacité de nos

désirs tient aux difficultés qu’ils rencontrent; l’ébranlement de nos

jouissances, à la crainte de les perdre; la vivacité de nos affections,

aux dangers qui menacent les objets de notre amour. Enfin nul mortel n’a

pu délier le nœud gordien du plaisir et de la peine que par le fer qui

tranche la vie.

--Oui, diront quelques individus malheureux, nous nous soumettons à la

balance des biens et des maux, que le cours ordinaire des événemens

amène; mais quand nous sommes traités en ennemis par le sort, il est

juste d’échapper à ses coups.--D’abord le régulateur, qui détermine le

résultat de cette balance, est tout entier en nous-mêmes: le même genre

de vie, qui réduit l’un au désespoir, comblerait de joie l’homme placé

dans une sphère d’espérances moins élevée. Cette réflexion n’est point

en opposition avec ce que j’ai dit sur les ménagemens qu’on doit aux

diverses manières de sentir: sans doute le bonheur de l’un peut être en

désaccord avec le caractère de l’autre; mais la résignation convient

également à tous. S’il y a dans la nature physique deux forces opposées

qui font mouvoir le monde: l’Impulsion et la Gravitation; on peut

affirmer aussi, que le besoin d’agir et la nécessité de se soumettre, la

Volonté et la Résignation sont les deux pôles de l’être moral, et

l’équilibre de la raison ne peut se trouver qu’entre-deux.

La plupart des hommes ne comprennent guères que deux Puissances dans la

vie, le Sort et leur Volonté, qui peut, à ce qu’ils croient, influer sur

ce sort; ils passent donc d’ordinaire de l’irritation à l’orgueil. Quand

ils sont en état d’irritation, ils maudissent le destin, comme les

enfans battent la table contre laquelle ils se heurtent; et quand ils

sont satisfaits des événemens de la vie, ils se les attribuent tout

entiers, et se complaisant dans les moyens qu’ils ont employés pour les

diriger, ils considèrent ces moyens comme l’unique source de leur

félicité. Il y a erreur dans ces deux façons de voir.

La Volonté de l’homme agit d’ordinaire, il est vrai, concurremment avec

la destinée; mais quand cette destinée devient de la nécessité,

c’est-à-dire quand elle prend le caractère de l’irréparable, elle est la

manifestation des desseins de la Providence sur nous. Un homme d’esprit

disait: _la nécessité rafraîchit_. Il faut s’élever à une grande hauteur

pour adopter ce mot dans son entier; mais toujours est-il vrai qu’on

doit avoir pour le Sort un genre de respect. C’est une puissance qui

tour-à-tour subite et lente, imprévue ou préparée, se saisit de la vie à

une certaine époque et en détermine le cours; mais loin que le Sort soit

aveugle, comme on se plaît à le dire, l’on croirait qu’il nous connaît,

car presque toujours il nous atteint dans nos faiblesses les plus

intimes. C’est le Tribunal secret qui nous juge, et lorsqu’il paraît

injuste, peut-être savons-nous seuls ce qu’il veut nous dire et ce qu’il

exige de nous.

Il n’y a point de doute que nous ne sortions sensiblement meilleurs de

l’épreuve de l’adversité, quand nous nous y soumettons avec une fermeté

douce. Les plus grandes qualités de l’âme ne se développent que par la

souffrance, et ce perfectionnement de nous-mêmes nous rend, après un

certain temps, le bonheur; car le cercle se referme et nous ramène aux

jours d’innocence qui précédèrent nos fautes. C’est donc se soustraire à

la vertu, que de se tuer parce qu’on est malheureux: c’est se soustraire

aux jouissances que cette vertu nous aurait données, quand nous aurions

triomphé de nos peines par son secours. Les Platoniciens disaient, _que

l’âme avait besoin d’un certain temps de séjour sur cette terre, pour

s’épurer des passions coupables_. On croirait en effet que la vie a pour

but de renoncer à la vie. La nature physique accomplit cette œuvre par

la destruction, et la nature morale par le sacrifice. L’existence

humaine bien conçue n’est autre chose que l’abdication de la

Personnalité pour rentrer dans l’Ordre universel. Les enfans ne

comprennent qu’eux, les jeunes gens qu’eux et les amis qui font partie

d’eux-mêmes; mais dès que les avant-coureurs du déclin arrivent, il faut

ou se consoler par les pensées générales, ou s’abandonner à toutes les

terreurs que présente la dernière moitié de la vie; car c’est bien peu

de chose que les circonstances heureuses ou malheureuses de chaque

individu, en comparaison des lois inflexibles de la nature. La

vieillesse et la mort devraient mettre tous les hommes au désespoir bien

plus que leurs chagrins particuliers; mais on se soumet facilement à la

condition universelle, et l’on se révolte contre son propre partage,

sans réfléchir, que la condition universelle se retrouve dans chaque

lot, et que les différences sont plus apparentes que réelles.

En traitant de _la dignité morale de l’homme_, je prononcerai fortement

la différence qui existe entre le Suicide et le Dévouement;

c’est-à-dire, entre le sacrifice de soi aux autres, ou ce qui est la

même chose, à la vertu; et le renoncement à l’existence, parce qu’elle

nous est à charge. Les motifs qui déterminent à se donner la mort,

changent tout à fait la nature de cette action; car lorsqu’on abdique la

vie pour faire du bien à ses semblables, on immole, pour ainsi dire, son

corps à son âme, tandis que, quand on se tue par l’impatience de la

douleur, on sacrifie presque toujours sa conscience à ses passions.

On a néanmoins eu tort de prétendre, que le Suicide était un acte de

lâcheté: cette assertion forcée n’a convaincu personne; mais on doit

distinguer dans ce cas la bravoure de la fermeté. Il faut, pour se tuer,

ne pas craindre la mort; mais c’est manquer de fermeté d’âme que de ne

pas savoir souffrir. Une sorte de rage est nécessaire pour vaincre en

soi l’instinct conservateur de la vie, quand ce n’est pas un sentiment

religieux qui nous en demande le sacrifice. La plupart de ceux qui ont

vainement essayé de se donner la mort, n’ont pas renouvelé leurs

tentatives, parce qu’il y a dans le Suicide, comme dans tous les actes

désordonnés de la volonté, une certaine folie, qui s’apaise quand elle

atteint de trop près à son but. Le malheur n’est presque jamais une

chose absolue; ses rapports avec nos souvenirs ou nos espérances en

composent souvent la plus grande partie, et quand une secousse très-vive

s’opère en nous-mêmes, notre douleur s’offre souvent à notre imagination

sous un aspect tout différent.

Revoyez, après dix ans, une personne qui a subi une grande privation de

quelque nature qu’elle soit, et vous saurez qu’elle souffre et jouit par

une autre cause que cette privation même, dans laquelle consistait son

malheur dix ans auparavant. Il n’est pas dit pour cela, que le bonheur

soit rentré dans son âme, mais l’espérance et la crainte ont pris en

elle un autre cours; et c’est de l’activité de ces deux sentimens que se

compose la vie morale.

Il y a une cause de Suicide, qui intéresse presque tous les cœurs de

femme: c’est l’amour; le charme de cette passion est sûrement le

principal motif des erreurs qu’on commet dans la manière de juger

l’homicide de soi-même. On veut que l’amour subjugue les plus hautes

puissances de l’âme, et qu’il n’y ait rien au-dessus de son empire. Tous

les genres d’enthousiasme ayant subi l’atteinte de l’incrédulité

moqueuse, les romans ont maintenu le prestige du sentiment dans quelques

contrées du monde où la bonne-foi s’est retirée; mais de tous les

malheurs de l’amour il n’en est qu’un, ce me semble, contre lequel la

force de l’âme puisse se briser: c’est la mort de l’objet qu’on aime et

dont on est aimé.

Un frissonnement intérieur obscurcit la nature entière, quand le cœur

avec lequel se confondait notre existence, repose glacé dans le tombeau.

Cette douleur, l’unique peut-être qui dépasse ce que Dieu nous a donné

de force contre la souffrance, a pourtant été considérée par divers

moralistes comme plus facile à supporter que celles dans lesquelles

l’orgueil offensé se mêle de quelque manière. En effet, dans le malheur

que cause l’infidélité de ce qu’on aime, c’est bien le cœur qui reçoit

la blessure, mais l’amour-propre y verse ses poisons. Sans doute aussi

un sentiment plus noble que l’amour-propre nous déchire quand nous

sommes obligés de renoncer à l’estime que nous avions conçue pour le

premier objet de nos affections, quand il ne reste plus d’un

enthousiasme aussi profond que le souvenir des vaines apparences qui

l’ont causé. Mais il faut cependant se le prononcer avec rigueur, du

moment que dans une liaison intime et sincère, telle qu’elle doit

exister entre des êtres vrais et purs, l’un des deux est infidèle, l’un

des deux peut tromper; c’est qu’il était indigne du sentiment qu’il

inspirait. Je ne veux point par ce raisonnement imiter ces pédans qui

réduisent les peines de la vie à des syllogismes. On souffre de mille

manières, on souffre par des sentimens divers, opposés, contradictoires;

et nul n’a le droit de contester à qui que ce soit sa douleur. Mais dans

tout chagrin de l’âme, où l’amour-propre peut entrer pour quelque chose,

il est aussi insensé que coupable de vouloir se tuer; car tout ce qui

tient à la vanité, est nécessairement passager, et il ne faut pas

accorder à ce qui est passager le droit de nous lancer dans l’éternité.

Un malheur entièrement dégagé de tout mouvement d’orgueil, serait donc

le seul qui motiverait le Suicide; mais par cela même qu’un tel malheur

consiste en entier dans la sensibilité, la religion en adoucit

l’amertume. La Providence, qui veut que toutes les blessures de l’âme

humaine puissent être guéries, vient au secours de celui qu’elle a

frappé d’un coup plus fort que ses forces. Souvent alors les palmes de

l’Ange de paix ombragent notre tête abattue, et qui sait si cet Ange

n’est pas l’objet même que nous regrettons? qui sait si, touché de nos

larmes, il n’a pas obtenu du ciel même le pouvoir de veiller sur nous?

Les peines de sentiment, qu’aigrit l’amour-propre, sont nécessairement

modifiées par le temps; et les peines, dont la touchante nature est sans

mélange d’aucun mouvement d’orgueil, inspirent une disposition

religieuse, qui porte l’âme à la résignation.

Les plus fréquentes causes du Suicide dans les temps modernes, ce sont

la ruine et le déshonneur. Les revers de la fortune, telle que la

société est combinée, causent une peine très-vive, et qui se multiplie

sous mille formes diverses. La plus cruelle de toutes cependant, c’est

la perte du rang qu’on occupait dans le monde. L’imagination agit autant

sur le passé que sur l’avenir, et l’on fait avec les biens qu’on possède

une alliance, dont la rupture est cruelle; mais après un certain temps,

une situation nouvelle présente une nouvelle perspective à presque tous

les hommes. Le bonheur est tellement composé de sensations relatives,

que ce ne sont pas les choses en elles-mêmes, mais leur rapport avec la

veille ou le lendemain, qui agit sur l’imagination. Si la destinée ou

les menaces d’un maître ont fait craindre à un homme tel degré de

douleur, et qu’il apprenne que la moitié de ce qu’il redoutait lui est

épargnée, son impression sera toute différente de celle qu’il aurait

ressentie, s’il n’avait pas éprouvé une aussi grande terreur. Le Sort

entre presque toujours en composition avec les infortunés; on dirait

qu’il se repent, comme tout autre Souverain, d’avoir fait trop de mal.

L’opinion exerce sur la plupart des individus une action poignante dont

il est très-difficile de diminuer la force: ce mot:--_je suis

déshonoré_--trouble entièrement l’esprit de l’homme social, et l’on ne

peut s’empêcher de plaindre celui qui succombe sous le poids de ce

malheur, car probablement il ne l’avait pas mérité, puisqu’il le ressent

avec tant d’amertume. Mais il faut encore ranger sous deux classes

principales les causes du déshonneur: celles qui tiennent à des fautes

que notre conscience nous reproche, ou celles qui naissent d’erreurs

involontaires et nullement criminelles.

Le remords tient nécessairement à l’idée qu’on se fait de la Justice

divine, car si nous ne comparions pas nos actions à ce type suprême de

l’équité, nous n’aurions dans la vie que des regrets. On ne peut

considérer l’existence que sous deux rapports; ou comme une partie de

jeu dont le gain ou la perte consiste dans les biens de ce monde, ou

comme un noviciat pour l’immortalité. Si nous nous en tenons à la partie

de jeu, nous ne saurions voir dans notre propre conduite que la

conséquence de raisonnemens bien ou mal faits: si nous avons la vie à

venir pour but, ce n’est qu’à l’intention que notre conscience

s’attache. L’homme borné aux intérêts de cette terre peut avoir des

regrets, mais il n’y a de remords que pour l’homme religieux; or il

suffit de l’être pour sentir que l’expiation est le premier devoir et

que la conscience nous commande de supporter les suites de nos fautes

afin de les réparer, s’il se peut, en faisant du bien. Le déshonneur

mérité est donc pour l’homme religieux une juste punition à laquelle il

ne se croit pas le droit de se soustraire: car quoique parmi les actions

humaines il y en ait un grand nombre de plus perverses que le Suicide,

il n’en est pas qui semble nous dérober aussi formellement à la

protection de Dieu.

Les passions entraînent à des actes coupables dont le bonheur est le

but, mais dans le Suicide il y a un renoncement à tout secours venant

d’en haut qu’on ne saurait concilier avec aucune disposition pieuse.

Celui qui est vraiment atteint par le remords s’écriera comme l’enfant

prodigue:--_Je sais ce que je ferai, je retournerai vers mon père, je me

prosternerai devant lui et je lui dirai: mon père, j’ai péché contre le

ciel et contre vous, je ne mérite plus d’être appelé votre fils._--C’est

avec cette résignation touchante que s’exprime l’être religieux; car

plus il se croit criminel, moins il s’attribue le droit de quitter la

vie, puisqu’il n’a point fait de cette vie ce qu’exigeait le Dieu dont

il la tenait. Quant aux coupables qui n’ont point foi à l’existence

future et dont la considération dans ce monde est perdue, le Suicide,

d’après leur manière de penser, n’a d’autre inconvénient pour eux que de

les priver des chances heureuses qui leur resteraient encore, et chacun

peut estimer ces chances ce qu’il veut d’après le calcul des

probabilités.

Je crois qu’on peut affirmer que le déshonneur non mérité n’est jamais

durable. L’influence de la vérité sur le public est telle qu’il suffit

d’attendre pour être mis à sa place. Le temps est quelque chose de sacré

qui semble agir indépendamment même des événemens qu’il renferme. C’est

un appui du faible et de l’infortuné, c’est enfin l’une des formes

mystérieuses par lesquelles la Divinité se manifeste à nous. Le public

qui est à quelques égards une chose si différente de chaque individu, le

public qui est un homme d’esprit quoiqu’il se compose de tant d’êtres

stupides, le public qui a de la générosité quoique des platitudes sans

nombre soient commises par ceux qui en font partie, le public finit

toujours par se rallier à la justice dès que des circonstances

prédominantes et momentanées ont disparu. _Possédez vos âmes en paix par

la patience_, dit l’Evangile. Ce conseil de la piété est aussi celui de

la raison. Quand on réfléchit sur les livres saints, on y trouve

l’admirable réunion des meilleurs conseils pour se passer de succès dans

ce monde, et souvent aussi des meilleurs moyens pour en obtenir.

Les douleurs physiques, les infirmités incurables, toutes ces misères

enfin que l’existence corporelle traîne après elle, sembleraient une des

causes de Suicide les plus plausibles, et cependant ce n’est presque

jamais, sur-tout parmi les modernes, ce genre de malheur qui porte à se

tuer. Les douleurs qui sont dans le cours ordinaire des choses accablent

mais ne révoltent pas. Il faut qu’il se mêle de l’irritation dans ce

qu’on éprouve pour qu’on se livre à la colère contre le destin et qu’on

veuille ou s’en affranchir ou s’en venger, comme d’un oppresseur. Il y a

un singulier genre d’erreur dans la manière dont la plupart des hommes

considèrent leur destinée. L’on ne saurait trop présenter cette erreur

sous ses diverses faces, tant elle a d’influence sur les impressions de

l’âme: on dirait qu’il suffit d’avoir un certain nombre de compagnons

d’infortune pour se résigner aux événemens quels qu’ils soient, et qu’on

ne trouve d’injustice que dans les malheurs qui nous sont personnels.

Cependant ces variétés comme ces ressemblances ne sont-elles pas pour la

plupart compensées, et ne sont-elles pas toutes, je le répète, également

comprises dans les lois de la nature?

Je ne m’arrêterai point aux consolations communes qu’on peut tirer de

l’espoir d’un changement dans les circonstances: il est des genres de

peines qui ne sont pas susceptibles de cette sorte de soulagement; mais

je crois qu’on peut hardiment prononcer qu’un travail fort et suivi a

soulagé la plupart de ceux qui s’y sont livrés. Il y a un avenir dans

toute occupation et c’est d’un avenir dont l’homme a sans cesse besoin.

Les facultés nous dévorent comme le vautour de Prométhée, quand elles

n’ont point d’action au dehors de nous, et le travail exerce et dirige

ces facultés: enfin quand on a de l’imagination, et la plupart de ceux

qui souffrent en ont beaucoup, on peut trouver des plaisirs toujours

renouvelés dans l’étude des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, soit qu’on

en jouisse comme amateur, ou comme artiste. Une femme d’esprit a dit que

_l’ennui se mêlait à toutes les peines_, et cette réflexion est pleine

de profondeur. L’ennui véritable, celui des esprits actifs, c’est

l’absence d’intérêt pour tout ce qui nous entoure combinée avec des

facultés qui rendent cet intérêt nécessaire: c’est la soif sans la

possibilité de se désaltérer. Tantale est une assez juste image de l’âme

dans cet état. L’occupation rend de la saveur à l’existence, et les

beaux-arts ont tout à la fois l’originalité des objets particuliers et

la grandeur des idées universelles. Ils nous maintiennent en rapport

avec la nature; on peut l’aimer sans le secours de ces médiateurs

aimables, mais ils apprennent cependant à la mieux goûter.

Il ne faut pas dédaigner, dans quelque tristesse qu’on soit plongé, les

dons primitifs du Créateur: la vie et la nature. L’homme social met trop

d’importance au tissu de circonstances dont se compose son histoire

personnelle. L’existence est en elle-même une chose merveilleuse. L’on

voit souvent les malades n’invoquer qu’elle. Les sauvages sont heureux

seulement de vivre, les prisonniers se représentent l’air libre comme le

bien suprême, les aveugles seraient prêts à donner tout ce qu’ils

possèdent pour revoir encore les objets extérieurs; les climats du midi,

qui animent les couleurs et développent les parfums, produisent une

impression indéfinissable; les consolations philosophiques ont moins

d’empire que les jouissances causées par le spectacle de la terre et du

ciel. Ce qu’il faut donc le plus soigner parmi nos moyens de bonheur,

c’est la puissance de la contemplation. On est si à l’étroit dans

soi-même, tant de choses nous y agitent et nous y blessent, qu’on a sans

cesse besoin de se plonger dans cette mer des pensées sans bornes; l’on

doit, comme dans le Styx, s’y rendre invulnérable ou tout au moins

résigné.

Nul n’osera dire qu’on peut tout supporter dans ce monde, nul n’osera se

confier assez dans ses forces pour en répondre; il est bien peu d’êtres

doués de quelques facultés supérieures, que le désespoir n’ait atteint

plus d’une fois, et la vie ne semble souvent qu’un long naufrage, dont

les débris sont l’amitié, la gloire et l’amour. Les rives du temps, qui

s’est écoulé pendant que nous avons vécu, en sont couvertes; mais si

nous en avons sauvé l’harmonie intérieure de l’âme, nous pouvons encore

entrer en communication avec les œuvres de la Divinité.

La clémence du Ciel, le repos de la mort, une certaine beauté de

l’univers, qui n’est pas là pour narguer l’homme, mais pour lui prédire

de meilleurs jours: quelques grandes idées, toujours les mêmes, sont

comme les accords de la création, et nous rendent du calme quand nous

nous accoutumons à les comprendre. C’est à ces mêmes sources que le

héros et le poète viennent puiser leurs inspirations. Pourquoi donc

quelques gouttes de la coupe qui les élève au-dessus de l’humanité, ne

seraient-elles pas salutaires pour tous?

On accuse le Sort de malignité, parce qu’il frappe toujours sur la

partie la plus sensible de nous-mêmes: ce n’est point à la malignité du

Sort qu’il faut s’en prendre, mais à l’impétuosité de nos désirs, qui

nous précipite contre les obstacles que nous rencontrons, comme on

s’enferre toujours plus avant dans la vivacité du combat. Et d’ailleurs

l’éducation que nous devons recevoir de la douleur, porte nécessairement

sur la portion de notre caractère, qui a le plus besoin d’être réprimée.

Nous ne pouvons admettre la croyance en Dieu, sans supposer qu’il dirige

le Sort dans son action sur l’homme; nous ne pouvons donc considérer ce

Sort comme une puissance aveugle: reste à considérer si celui qui la

gouverne a donné la liberté à l’homme pour s’y soumettre ou s’y

soustraire. C’est ce que nous allons examiner dans la seconde partie de

ces réflexions.

Seconde section.

Quelles sont les lois que la religion chrétienne nous impose

relativement au Suicide?

Lorsque l’Ancien des douleurs, Job fut atteint par tous les genres de

maux, lorsqu’il perdit sa fortune et ses enfans et que d’affreuses

souffrances physiques lui firent éprouver mille morts: sa femme lui

conseilla de renoncer à la vie.--_Bénis Dieu_, lui dit-elle, _et

meurs_.--_Quoi_, lui répondit-il, _je n’accepterais pas les maux de la

même main dont j’ai reçu les biens_, et dans quelque désespoir qu’il fût

plongé, il sut se résigner à son sort et sa patience fut récompensée. On

croit que Job a précédé Moïse, il existait du moins bien longtemps avant

la venue de Jésus-Christ, et dans une époque où l’espoir de

l’immortalité de l’âme n’était point encore garanti au genre humain.

Qu’aurait-il donc pensé maintenant? On voit dans la Bible des hommes

qui, tels que Samson et les Machabées, se dévouent à la mort pour

accomplir un dessein qu’ils croient noble et salutaire, mais nulle part

on ne trouve des exemples du Suicide dont le dégoût ou les peines de la

vie soient l’unique cause. Nulle part ce Suicide, qui n’est qu’une

désertion du Sort, n’a été considéré comme possible. On a beaucoup dit

qu’il n’y avait aucun passage de l’Evangile qui indiquât la

désapprobation formelle de cet acte. J.-C. dans ses discours remonte

plutôt aux principes des actions qu’à l’application détaillée de la loi:

mais ne suffit-il pas que l’esprit général de l’Evangile tende à

consacrer la résignation?

_Heureux ceux qui pleurent_, dit J.-C., _car ils seront consolés: si

quelqu’un veut venir avec moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa

croix et qu’il me suive. Vous serez bienheureux lorsqu’à cause de moi

vous serez injuriés et persécutés._ Partout J.-C. annonce que sa mission

est d’apprendre aux hommes que le malheur a pour objet de purifier l’âme

et que le bonheur céleste est obtenu par les revers supportés

religieusement ici-bas. C’est le but spécial de la doctrine de J.-C. que

l’explication du sens inconnu de la douleur.

On trouve de très-belles choses en fait de morale sociale et dans les

prophètes hébreux et dans les philosophes païens: mais c’est pour

prêcher la charité, la patience et la foi que J.-C. est descendu sur la

terre; et ces trois vertus tendent toutes également à soulager les

malheureux. La première: la charité, nous apprend nos devoirs envers

eux; la seconde, la patience, leur enseigne à quelles consolations ils

doivent recourir, et la troisième, la foi, leur annonce leur récompense.

La plupart des préceptes de l’Evangile manqueraient de base, s’il était

permis de se donner la mort; car le malheur inspire à l’âme le besoin

d’en appeler au Ciel, et l’insuffisance des biens de ce monde est ce qui

rend surtout une autre vie nécessaire.

Il est rare que les individus dans l’enivrement des jours prospères

conservent un saint respect pour les choses sacrées. L’attrait des biens

de ce monde est si vif qu’il fait tout pâlir, même l’éclat d’une

existence future. Un philosophe allemand, en disputant avec ses amis,

disait une fois: _je donnerais pour obtenir telle chose, deux millions

d’années de ma félicité éternelle_, et il était singulièrement modéré

dans le sacrifice qu’il offrait: car les jouissances temporelles ont

d’ordinaire bien plus d’activité que les espérances religieuses, et la

vie spirituelle ou le christianisme, ce qui est une et même chose,

n’existerait pas, s’il n’y avait pas de la douleur dans le fond du cœur

de l’homme. Le Suicide réfléchi est inconciliable avec la foi

chrétienne, puisque cette foi repose principalement sur les différens

devoirs de la résignation. Quant au Suicide causé par un moment de

délire, par un accès de désespoir, il se peut que le divin Législateur

des hommes n’ait pas eu l’occasion d’en parler au milieu des Juifs qui

n’offraient guères d’exemples de ce genre d’égarement. Il combattait

sans cesse dans les Pharisiens les vices d’hypocrisie, d’incrédulité et

de froideur. L’on dirait qu’il a considéré les torts des passions comme

des maladies de l’âme et non comme son état habituel, et qu’il s’est

toujours plus appliqué à l’esprit général de la morale qu’aux préceptes

qui peuvent dépendre des circonstances.

J.-C. recommande sans cesse à l’homme de ne point s’occuper de la vie en

elle-même, mais de ses rapports avec l’immortalité. _Pourquoi vous

mettez-vous en souci de vos vêtemens?_ dit-il: _voyez les lis des

champs, ils ne travaillent ni ne filent; et cependant Salomon dans toute

sa gloire n’a pas été vêtu aussi magnifiquement qu’eux._ Ce n’est point

la paresse ni l’insouciance que J.-C. conseille par ce passage, mais une

sorte de calme qui serait utile même dans les intérêts de ce monde. Les

guerriers appellent ce sentiment la confiance dans son bonheur, les

hommes religieux l’espoir dans le secours de la Providence: mais les uns

et les autres trouvent dans cette disposition intérieure de l’âme un

genre d’appui qui fait juger plus clairement les circonstances mêmes de

cette vie, tout en donnant des ailes pour y échapper.

On croit s’affranchir du joug des événemens humains en se promettant de

se tuer, si l’on n’atteint pas le but de ses désirs. Dans un tel système

l’on se considère comme uniquement au service de soi-même et libre de se

quitter dès qu’on n’est plus content des conditions du sort. Si

l’Evangile s’accordait avec cette manière de voir, on y trouverait des

leçons de prudence: mais toutes celles qui tiennent à la vertu

n’auraient qu’une application bien restreinte, car la vertu ne consiste

jamais que dans la préférence qu’on donne aux autres, c’est-à-dire, à

son devoir sur ses intérêts personnels; or lorsqu’on renonce à la vie

seulement parce qu’on n’est pas heureux, c’est soi seul que l’on préfère

à tout, et l’on est pour ainsi dire égoïste en se donnant la mort.

De tous les argumens religieux qu’on a faits contre le Suicide, celui

sur lequel on est revenu le plus souvent, c’est qu’il est formellement

compris dans la défense exprimée par ce commandement de Dieu: _tu ne

tueras pas_. Sans doute cet argument aussi peut être admis, mais comme

il est impossible de considérer l’homme qui se tue du même œil qu’un

assassin, le véritable point de vue de cette question, c’est que le

bonheur n’étant pas le but de la vie humaine, l’homme doit tendre au

perfectionnement et considérer ses devoirs comme n’ayant rien à démêler

avec ses souffrances.

Marc-Aurèle dit _qu’il n’y a pas plus de mal à sortir de la vie que

d’une chambre lorsqu’il y fume_: certes s’il en était ainsi les Suicides

devraient être bien plus fréquens encore qu’ils ne le sont, car il est

difficile, quand l’illusion de la jeunesse est passée, de réfléchir sur

le cours des choses et d’aimer constamment l’existence. On pourrait

persister dans cette existence par la crainte d’en sortir; mais si ce

seul motif nous retenait sur la terre, tous ceux qui ont vaincu la

terreur par des habitudes militaires, toutes les personnes dont

l’imagination est plus frappée du fantôme de la vie que de celui de la

mort, s’épargneraient les derniers jours qui répètent d’une voix si

rauque les airs brillans des premiers.

J.-J. Rousseau dans sa lettre pour le Suicide dit: _Pourquoi serait-il

permis de se faire couper la jambe, s’il ne l’était pas de s’ôter la

vie? La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné l’une et

l’autre?_ Un passage de l’Evangile semble répondre textuellement à ce

sophisme: _Si votre bras vous est une occasion de chute_, dit J.-C.,

_coupez-le. Si votre œil vous égare, arrachez-le et le rejetez loin de

vous._ Ce que l’Evangile dit s’applique à la tentation et non au

Suicide; mais néanmoins on peut y puiser la réfutation de l’argument de

J.-J. Rousseau. Il est permis à l’homme de chercher à se guérir de tous

les genres de maux: mais ce qui lui est interdit c’est de détruire son

être, c’est-à-dire la puissance qu’il a reçue de choisir entre le bien

et le mal. Il existe par cette puissance, il doit renaître par elle et

tout est subordonné à ce principe d’action auquel se rapporte en entier

l’exercice de la liberté.

J.-C. en encourageant les hommes à supporter les peines de la vie

rappelle sans cesse l’efficacité de la prière. _Heurtez_, dit-il, _et

l’on vous ouvrira: demandez et vous obtiendrez._ Mais les espérances

qu’il donne ne se rapportent pas aux événemens de cette vie: c’est la

disposition de l’âme sur laquelle la prière a le plus d’empire. On

appelle également bonheur, le contentement intérieur et les prospérités

de la terre, et cependant rien ne diffère autant que ces deux sources de

jouissances. Les philosophes du dix-huitième siècle ont appuyé la morale

sur les avantages positifs qu’elle peut procurer dans ce monde et l’ont

considérée comme l’intérêt personnel bien entendu. Les chrétiens ont

transposé le foyer de nos plus grandes satisfactions au fond de l’âme.

Les philosophes promettent les biens temporels à ceux qui sont vertueux,

ils ont raison à quelques égards: car dans le cours ordinaire des choses

il est très-probable que les bénédictions de cette vie accompagnent une

conduite morale; mais si l’attente à cet égard était trompée, le

désespoir serait donc légitime; car la vertu n’étant considérée que

comme une spéculation, lorsqu’elle est manquée, l’on pourrait abdiquer

l’existence. Le Christianisme, au contraire, place le bonheur avant tout

dans les impressions qui nous viennent par la conscience. N’avons-nous

pas éprouvé, même à part des sentimens religieux, que notre disposition

intérieure n’était pas toujours en rapport avec nos circonstances, et

que souvent l’on se sentait plus ou moins heureux qu’on n’aurait dû

l’être d’après l’examen de sa situation? Si cela est ainsi par le simple

effet de la mobilité de notre nature: combien l’action sainte et secrète

de la piété sur l’âme n’a-t-elle pas plus de pouvoir! On peut le

demander à ces êtres vertueux, que les afflictions ont visités, que de

fois ne leur est-il pas arrivé d’éprouver au fond du cœur un calme

inattendu? Je ne sais quelle musique céleste se faisait entendre dans le

désert et semblait annoncer que la source sortirait bientôt du sein même

du rocher.

Quand on a vu marcher à l’échafaud la victime la plus respectable et la

plus pure, que les factieux pussent immoler, Louis XVI, on se demandait

quel secours la main de Dieu lui prêtait dans cet abîme de malheur? Tout

à coup on entendit la voix d’un Ange, qui sous la forme d’un Ministre de

l’Eglise lui disait;--_Fils de Saint-Louis, montez au Ciel!_--Sa

grandeur mondaine, ses espérances célestes, tout était rassemblé dans

ces simples paroles. Elles le relevaient, en lui rappelant son illustre

race, de l’abaissement où les hommes voulaient le précipiter: elles

évoquaient ses aïeux, qui sans doute tenaient déjà leurs couronnes

prêtes pour accueillir la venue de l’auguste Saint dans le ciel.

Peut-être dans cet instant le regard de la foi les lui fit-il

apercevoir. Il approchait des bornes du temps, et nos calculs des heures

ne le concernaient déjà plus. Qui sait ce qu’un seul moment

d’attendrissement put faire goûter alors de délices à son âme?

Lorsqu’une main sanguinaire lia les mains qui avaient porté le sceptre

de la France, le même envoyé de Dieu dit à son roi:--_Sire, c’est ainsi

que notre Seigneur fut conduit à la mort._--Quel secours il prêtait au

martyr en lui rappelant son divin modèle! En effet le plus grand exemple

du sacrifice de la vie n’est-il pas la base de la croyance des

chrétiens? et cet exemple ne fait-il pas ressortir le contraste qui

existe entre le Martyre et le Suicide? Le martyr sert la cause de la

vertu en livrant son sang pour l’enseignement du monde: celui qui se

rend coupable du Suicide pervertit toutes les idées de courage et fait

de la mort même un scandale. Le Martyre apprend aux hommes quelle force

il y a dans la conscience, puisqu’elle l’emporte sur l’instinct physique

le plus puissant: le Suicide prouve bien aussi le pouvoir de la volonté

sur l’instinct, mais c’est celui d’un maître égaré qui ne sait plus

tenir les rênes de son char et se précipite dans l’abîme au lieu de se

diriger vers son but. On dirait que l’âme, en commettant cet acte

terrible, éprouve je ne sais quel accès de fureur qui concentre en un

instant l’éternité des peines.

La dernière scène de la vie de J.-C. semble être destinée surtout à

confondre ceux qui croient qu’on a le droit de se tuer pour échapper au

malheur. L’effroi de la souffrance s’empara de celui qui s’était

volontairement dévoué à la mort des hommes comme à leur vie. Il pria

longtemps son Père dans le jardin des oliviers, et les angoisses de la

douleur couvraient son front.--_Mon Père_, s’écria-t-il, _s’il est

possible, que cette coupe s’éloigne de moi!_--Trois fois il répéta ce

vœu, le visage baigné de larmes. Toutes nos peines avaient passé dans

son divin être. Il craignait comme nous les outrages des hommes; comme

nous peut-être il regrettait ceux qu’il chérissait, sa mère et ses

disciples; comme nous, et mieux que nous peut-être, il aimait cette

terre féconde et les célestes plaisirs d’une active bienfaisance dont il

remerciait son Père chaque jour. Mais ne pouvant écarter le calice qui

Lui était destiné, il s’écria:--_que ta volonté soit faite, ô mon

Père_,--et se remit entre les mains de ses ennemis. Que veut-on chercher

de plus dans l’Evangile sur la résignation à la douleur et sur le devoir

de la supporter avec patience et courage?

La résignation qu’on obtient par la foi religieuse est un genre de

Suicide moral, et c’est en cela qu’il est si contraire au Suicide

proprement dit, car le renoncement à soi-même a pour but de se consacrer

à ses semblables: et le Suicide causé par le dégoût de la vie n’est que

le deuil sanglant du bonheur personnel.

Saint Paul dit:--_Celui qui passe sa vie dans les délices est mort en

vivant._--A chaque ligne on voit dans les livres saints ce grand

malentendu des hommes du temps et de ceux de l’éternité: les premiers

placent la vie où les autres voient la mort. Il est donc simple que

l’opinion des hommes du temps consacre le Suicide, tandis que celle des

hommes de l’éternité exalte le Martyre: car celui qui fonde la morale

sur le bonheur qu’elle doit donner sur cette terre hait la vie, quand

elle ne réalise pas ce qu’il s’en promettait; tandis que celui qui fait

consister la véritable félicité dans l’émotion intérieure qu’excitent

les sentimens et les pensées en communication avec la Divinité, peut

être heureux malgré les hommes et, pour ainsi dire, à l’insu même du

Sort. Quand les épreuves de l’existence nous ont appris la vanité de nos

propres forces et la toute-puissance de Dieu, il s’opère quelquefois

dans l’âme une sorte de régénération, dont la douceur est inexprimable.

On s’accoutume à se juger soi-même, comme si l’on était un autre: à

placer sa conscience en tiers entre ses intérêts personnels et ceux de

ses adversaires: on se calme sur son propre sort, certain qu’on ne peut

le diriger: on se calme aussi sur son amour-propre, certain que ce n’est

pas nous-mêmes, mais le Public qui nous fera notre part: on se calme

enfin sur ce qu’il est le plus difficile de supporter, les torts de ses

amis, soit en reconnaissant nos propres imperfections, soit en confiant

à la tombe de l’être qui nous a le plus aimé, nos pensées les plus

intimes: soit enfin en reportant vers le Ciel la sensibilité qu’il nous

a donnée. Quelle différence entre cette abnégation religieuse de la

lutte terrestre et la fureur qui porte à se détruire pour se délivrer de

ce qu’on souffre. Le renoncement à soi-même est en tout l’opposé du

Suicide.

Réflexions sur le suicide · 第 1 / 4 段