notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de
diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir
ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder
ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination
équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion
directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et
moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes
d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique
de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à
cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de
bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule
classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord
sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une
manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le
principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est
aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au
système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement
subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la
doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le
pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation,
résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à
aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres
indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de
tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent
scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu
le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation
sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social
ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des
intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en
sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature,
de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu
à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation
détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait
aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse
influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces
vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit
inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder
son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de
caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système
final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment
son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse
efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement
des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle,
longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.
Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux
puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation
actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de
philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur
peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au
cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance
de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et
pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels,
elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop
grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des
conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux
volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur
attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus
maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à
la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée,
d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir
temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que
l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons
reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée
par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur
la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant
effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la
partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture
propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence
aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus
inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé,
au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de
l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent
communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et
la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers
les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre
ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus
importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment
réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux
puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une
telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux
idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait
donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement
à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait
indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de
celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique,
sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les
motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique
du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait
ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir
suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas
vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint
à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous
genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en
affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque
alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale
convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni
la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de
notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise
du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la
première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant
les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus
généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées
des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il
n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait,
à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de
nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine
abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active
intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et
suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne
le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et
qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation
spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la
civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute
attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique
qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé
ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de
leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions,
ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre
sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par
ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer,
jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures
politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des
moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement
à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire
à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi
contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation
continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre
à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue,
à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et
de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa
première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué,
bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par
l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni
ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors
éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement
en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont
l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser
indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son
développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi
contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant
indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la
nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle
des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de
son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute
vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une
irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social
du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à
beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer
sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment
absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré
sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous
l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus
complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont
la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion
réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y
sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes
organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à
fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité
nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible
avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction
des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes
classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment
prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité
que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre
leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat
spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des
droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même,
quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes,
encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec
les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les
carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au
plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique
naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est
assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude
usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans
portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique
des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos
jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement
social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les
services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement
abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les
âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité
immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité,
la principale source des richesses, quelles que puissent être les
améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers
travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente,
en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique
leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés,
par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante,
leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique
que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts
degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette
discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut
remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester
toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là
même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie
des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte
de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et
les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral,
soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans,
l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité
d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir
son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à
beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les
plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités
élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son
ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond,
sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une
véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration
philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à
des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment
conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes
connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et
qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux
éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune
garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité:
il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on
approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation
moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de
cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que
très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de
l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante:
l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous
égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et
de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation
spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les
hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée,
chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens.
D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger
une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute
attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique
qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations,
radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de
plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences
décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines
vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante
fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord
sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre,
on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement
commencer la régénération finale, cette double condition préalable est
aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve
encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé
surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise
jusqu'ici.
Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez
caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance
générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa
pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit
sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences,
une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une
harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de
haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme
à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier
aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de
l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé
par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la
sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique,
non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre,
et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré
de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité,
analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire
du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement
privées à la fois de frein et de stimulation (_voyez_ le début de
la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie,
naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer
aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite
reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance
croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la
décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des
chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires.
Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen,
presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes
exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été
plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance
insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait
ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement
négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une
réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter
les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des
grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait
se développer à peu près également, soit dans les états protestans,
où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée,
soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle
n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement
simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser
de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la
grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces
irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en
principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque
universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature
de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à
jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer
contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle,
désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite
de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor
croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des
sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation.
Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus
dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la
tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement
l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu
de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une
manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement
humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités
mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité,
combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver
maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique,
qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de
questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait,
à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération,
le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à
une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une
influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus
sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose
directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu
d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental
de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le
seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source
de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que
cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime.
La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement
ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême
direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter
constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne
nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au
respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont
toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend
toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de
sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale
n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais
à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils
de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit
graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre
rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit
peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner
le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier
lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à
entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services.
La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement
relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte
dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième
chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice,
et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent
d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle,
toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales
susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au
moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation
philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule
transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire
l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre
système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion
qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie
contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes
d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras,
de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses
prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes
conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point
établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et
les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera
d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais
également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les
garanties exclusivement convenables aux autres.
Note 28: Cette dangereuse utopie grecque est tellement en
harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande
transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai
établie à ce sujet, au 54e chapitre, doit maintenant choquer
beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux
qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet
inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction
de voir un tel jugement complétement adopté par l'un des
penseurs les plus éminens et les plus indépendans dont
l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En
m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes
les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M.
Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre
heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère
perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique,
que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public.
La dénomination de _pédantocratie_ me semble, en effet,
très-propre à résumer désormais l'appréciation positive
d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai
démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la
capacité, la domination, profondément oppressive à tous
égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses
dont la valeur philosophique se réduit essentiellement à
une vaine érudition; à l'exemple du régime chinois, plus
stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché
d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M.
Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une
véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule,
convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir
et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le
vrai caractère politique de cette désastreuse aberration
philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression
spéciale, de qualifier par des locutions trop composées.
À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration
philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond
naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence
équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences.
Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre
spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui
profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions
politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés
quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire,
graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont
suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que
s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à
sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement
entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques
propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule
fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées
de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille
illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques,
l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder
suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle
impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie
du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale
une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins
naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant
aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent
morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut
douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés
par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux
sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation
totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes
puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation.
Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai
bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves
abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses,
et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des
utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable
intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que
de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est,
à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne,
à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que
de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement
la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport
capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement,
vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle
très-importante, directement propre à faciliter le retour universel
d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude
ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation
des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme
aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la
nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût
être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire,
si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras
sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement
dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution
générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes
quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives,
sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez
énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une
telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence,
d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration
régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un
semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de
déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au
lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc
méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à
la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une
saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions
populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui
le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En
général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer
spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse
des _droits_ par la détermination calme et rigoureuse des _devoirs_
respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique,
a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne
économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire,
essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la
régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et
l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement
les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on
concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant
des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est
nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente
alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou
de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où
domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée
par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles
dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée
à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle,
comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre
résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux
puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le
premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations
contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions
purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes
à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes
repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces
habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle,
sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès
lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.
Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens
qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique
destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des
sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la
raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution
régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de
son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition
d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant
ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement,
d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la
nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le
caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper
suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables,
qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel,
vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles
de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des
conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la
sociabilité moderne.
Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance
catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme
relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont
l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement
indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible
d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son
usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles
il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de
l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du
principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme
spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement
subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer
profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de
l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos
précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment
le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social
du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé
comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de
faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est
d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait,
au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une
équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel
sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les
distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la
différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations.
Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra
surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon
Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver
essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant
que possible, toute vicieuse interprétation.
J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général,
aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la
séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir
spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages
des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits
plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi
inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre
les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité
humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme
devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne
l'_éducation_, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement
consultative en tout ce qui se rapporte à l'_action_, soit privée,
soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre
objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de
conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire,
entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa
responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils
correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une
simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision
ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui
semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite
l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive,
non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera
l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une
telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement
le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour
servir de base générale à un tel système que devra être préalablement
coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le
premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir
désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une
suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques
et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes,
depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la
positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et
sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part,
l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité
correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil
fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse,
que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire
n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir
suffisamment les divagations dispersives propres à la science
actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie
convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et
où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne
jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement
destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive,
quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des
populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est
au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen
âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle,
qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà,
malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement
homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens:
il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution
moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les
dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent,
à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation
catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social,
sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague
et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient
précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre,
sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la
honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent
habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire,
dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur
sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition
essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et
morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation
sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité.
Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que
spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir,
c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop
fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des
diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche,
de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit
humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez
les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à
tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation,
que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient
finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu
d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis
longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne
l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond,
pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques,
quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même,
l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges
compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut
offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un
mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de
m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de
l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique
et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès
intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure
d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité
exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier
volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité
caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront
ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la
préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout
ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité
empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité
rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration
spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de
condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie
naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la
doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une
dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination
sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre.
Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige
habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que
chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute
que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation
préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent,
l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles.
Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour
chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité
envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent
au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel
de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale
qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme
spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première
condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même
à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière
désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais
profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une
telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier
attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination
achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement
prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais
le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même
envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique
actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application
partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement
spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la
constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux
mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques,
et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de
simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est
aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant
la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de
motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi
spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est
clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la
science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la
systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal
de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que
la direction intellectuelle et morale des populations civilisées;
application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont
l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité
du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et
d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi,
sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique
destinée à la fondation du système final de l'éducation positive,
exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une
heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation
mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels
sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais
ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même
temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par
une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers
philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation
européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes
dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui
décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps
savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites,
mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions
passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre
contre toute rivalité extérieure.
Note 29: Quelque nécessaire que soit cette séparation
préalable des vrais savans, s'élevant enfin à l'état
philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on
peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de
tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs
principaux titres actuels à la considération publique: et
cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs
qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine
suppression de ces compagnies arriérées, maintenant dominées
à tant d'égards par un esprit contraire aux principaux
besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessités
philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par
l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que
le mouvement industriel deviendra plus systématique: car,
lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre
caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une
orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à
raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond,
offrir le plus souvent une faible capacité technologique,
dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation
mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.
Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera
principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale
humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique,
reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble
de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au
soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation,
de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des
préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif
développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour
être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après
la connaissance réelle de notre nature et des principales lois,
statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir
solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé,
successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique
ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières
suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation
moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles
métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir,
malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment
la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la
morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement
constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire,
que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de
l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à
sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons
historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé
primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à
celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et
la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis
l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur
influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme
surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions,
personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction
religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir
jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est
maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour,
comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie
des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations
individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi
vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le
degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces
doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la
suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs
serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle
que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous
un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance
du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie
religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une
véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement
repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les
esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle
inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle
de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la
morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé!
L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions,
tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement
de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a
expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire,
plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société
moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des
unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule
aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la
morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques,
puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté
jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses,
malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle:
cette indépendance effective est même parvenue au point que des
observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté,
en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral
régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué
déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine
théologique est maintenant devenue directement contraire à leur
efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable
discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une
philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité
constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de
la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder
convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au
reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou
déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses,
comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle.
Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif
est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la
fois produire de véritables convictions morales, aussi stables
qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez
indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps,
la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement
prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine,
peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment
social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière
fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les
inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité,
imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme
exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse
théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains
n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et
soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du
bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent
d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure,
devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des
affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le
dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels,
dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante
protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que
soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive,
une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera,
malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la
possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention
religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle
transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse.
C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration
philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour
déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité
ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance,
tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement
puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition,
continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.
Note 30: Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui
sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales,
ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point
d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où,
par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée,
la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en
conservant toutefois les récompenses; conception assurément
très-propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent
toute base positive! Une telle monstruosité ne constitue
pourtant que l'extrême développement d'une disposition
caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu,
dès les premiers progrès de la désorganisation théologique,
toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la
salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les
principales aberrations morales propres à notre temps se
rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique,
et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits
pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du
défaut habituel de doctrine régulière.
Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin
signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement
incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la
destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera
déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle.
Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à
l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû
commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les
peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins
subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à
l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor
ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité,
à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre
qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde
insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les
tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il
ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté
occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique
subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la
séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une
abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement
convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion
sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique
suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples,
dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive
prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur
civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début
de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne
sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement
impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel:
et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers
exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment
commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles.
Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége
de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses
populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible
d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi
que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera
inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le
caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre
la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup
d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie
métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en
sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après
l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension
ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche,
à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait
aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en
consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale
de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit
est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière
entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques
ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui
réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi
de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura,
sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la
destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne,
et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les
situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale.
La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à
dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait
avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord
embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et
dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de
notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les
avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui
à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez
complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée.
Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble
de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive
de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation
temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par
une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens
de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration
philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation
positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire
convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en
appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment
identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène,
habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif
patriotisme européen.
L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment
l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature,
sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres
au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien
généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous
l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée
ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais
ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif
à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand
office social, à la fois national et européen. En un temps où il
n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est
spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou
moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique,
même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du
passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle
attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette
opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir
correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active,
une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que
possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître
les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être
convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à
l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux
qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers
les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire,
sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation
primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la
nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement
spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations
d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la
judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois
publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment
soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être
assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre
espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus
précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste
système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put
réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu
de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment
l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier,
par tous les moyens convenables, les diverses phases successives
de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès
respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique
de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour
offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant
la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces
diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère
qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux
sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31].
Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de
l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir
la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours
improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression
morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs
primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions
actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa
destination sociale, devra naturellement disposer les individus et
les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura
dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative
dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques,
afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des
principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun
autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation.
Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point
de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence,
exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible
de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés
par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de
soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra
surtout une grande importance envers les relations internationales,
qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient
abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part,
elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence
directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être
partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique
entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne,
très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de
faciliter la grande transition européenne, suivant les explications
historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands
conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont
désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la
république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à
contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura
bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses,
exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur.
Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance
est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette
grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités
nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des
monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique
économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme
établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement
modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que
l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique,
cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si
cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir
une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions.
Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement
dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des
individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après
cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans
la vie active, les divergences particulières, tant nationales que
personnelles.
Note 31: Si une appréciation plus détaillée était ici
possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces
fonctions complémentaires, une attribution fort étendue,
source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le
pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant
accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes
générales, les autres spéciales, propres aux différentes
carrières sociales, d'après un sage système d'examens
publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et
imparfaite, mais qui, sous le régime positif, devra recevoir
un vaste développement usuel.
Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres
au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence nécessaire qui en
dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation,
en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité
correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste,
avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la
puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance
matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est
souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et
plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée
à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement
un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion, à une
commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et
les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine
aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter
profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à
tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique,
toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne
saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi
positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont
l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique
l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à
la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais
subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent,
les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale
manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité
positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit
de la philosophie correspondante: nul ne pouvant tout savoir, ni
tout juger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur offre
nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui
que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble
intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer
sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance
illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à
interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec
l'état mental d'où elle émanait: et, de cette émancipation décisive,
pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et
de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi
intense, à beaucoup près, que la foi théologique, l'expérience des
trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune
organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément
une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés.
L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré
leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet
d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans
la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations
véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations
morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte,
et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser
l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de
dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le
système de l'éducation universelle: cette discipline est surtout
indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment
unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment
contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il
est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude
d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la
sociabilité correspondantes ne l'exigent pas non plus: puisqu'il
s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence,
permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer
la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait
dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les
profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et
arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus
disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à
cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la
possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes;
du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment
perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent
à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques
que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation
spirituelle; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement
moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes
à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire,
par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa
manière, susceptible de graves abus, inhérens à l'infirmité de notre
nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même
certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne
saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui
compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le
langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une
profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d'ailleurs tout
aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être,
quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens.
Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit
par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire
de la séparation des deux puissances, suivant les explications du
cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu
dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse
prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne
devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il
sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique,
et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus
propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation
des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide
garantie contre le charlatanisme scientifique: car, lorsque, par
exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu
vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute
autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne
saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en
même temps développer aussi une continuelle surveillance critique,
qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système,
concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie,
parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale,
d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement
soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des
conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées,
dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être
invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces
conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que
les conditions finales seront principalement morales. Les premières
se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois
logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle
des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos
académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe
de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément
employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétens, pourra
évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils
n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes,
bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les
simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais
aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de
l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment
soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même
aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le
catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la
morale, non-seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par
suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif
croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit
légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque
qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même
l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les
respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime
monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente
au principe religieux, elle doit être, à plus forte raison, mieux
compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient
nécessairement discutable sous les conditions convenables; outre que
les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront
beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être
celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au
gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt
qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute
capacité pour cette grande destination: le discrédit universel qui
atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette
alliance nécessaire, montrera que la société moderne, dont la foi ne
saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention
de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun
service continu.
L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de
notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante
détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à
la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer
et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez
l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le
moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvemens sociaux.
Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du
passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair,
d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et
spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la
rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse
concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant
tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation
du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle
ne serait pas d'abord entreprise seulement dans l'ordre spirituel ou
européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait
encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais
cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter
directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de
la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés
modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra
naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former
une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y
adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but
politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté,
ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis
une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a
spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens;
en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son
appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination
universelle, comme je l'ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième
chapitres; en renvoyant d'ailleurs au Traité spécial de philosophie
politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications
développées qui seraient actuellement déplacées.
Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il
faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les
deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et
privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires,
constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine
conception du classement social, par l'impossibilité de ramener
cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société
vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un
véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière
concourt à l'économie générale suivant une destination régulière,
dont l'utilité est universellement sentie: sauf l'existence oisive ou
purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la
sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en
saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une
civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène:
car alors les nouveaux élémens sociaux, quoique éminemment actifs,
ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers
lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se
présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles,
dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous
avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que
la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le
régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples
où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde,
principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un
degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque,
quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec, et
principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais
il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre,
dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination
militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant
une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système
précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend
encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu
demeurer suffisamment prononcé: tous les hommes libres y présentaient
toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le
moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences
d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire,
quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après
l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude,
que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les
professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se
rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant
quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et
empiriques des nouveaux élémens sociaux, dont nul ne pouvait alors
apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale.
Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à
mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la
fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution
moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire
représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble
du passé; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui
doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie
historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale.
Toutefois la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit
se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives
que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien
conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous
la phase suivante, où l'essor industriel a pris assez d'importance
pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner
directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de
l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient
déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes
existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé.
Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu
tellement tranché qu'il indique une inévitable inversion de la
disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé
non-seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais
aussi quant à l'ordre temporel, par l'extinction presque totale du
genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques,
et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le
gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant
dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus
complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins la
distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement,
à un certain degré, jusqu'à ce que la conception fondamentale du
nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière
pour développer un sentiment élémentaire d'utilité publique, d'abord
parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les
moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur
soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point,
sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également
à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples
professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout
prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu
rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de
chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation
vulgaire de la division encore existante entre les professions privées
et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération
universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de
cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions
doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune,
ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble
du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement
d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils
devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions
qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement
écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine
théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître
essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce
qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire,
non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers
soient aujourd'hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond,
plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne
présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est
nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble
de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on
s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment
ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur
doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication
préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale
des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive,
sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice
spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra
même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une
part, une telle appréciation normale développera, chez tous les rangs
quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de
valeur sociale, elle y fera, d'une autre part, sentir la nécessité
permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement
incompatible avec le caractère purement individuel, et tendant à
garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres
à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera
spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.
Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois
maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné,
au commencement de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), à établir
la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de
généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature
des phénomènes correspondans: telle fut aussi, dans mon évolution
personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous
avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que
la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution
intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique.
En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère
plus actif, plus rapproché de sa destination sociale: passant de
l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres eux-mêmes,
ce principe taxonomique, convenablement appliqué, est aussi devenu
apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle
maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de
la série animale. Par une dernière extension, nous y avons directement
rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute
la statique sociale: et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon
précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des
diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne.
Une suite aussi décisive d'applications capitales, érige désormais,
j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale
de toute hiérarchie quelconque: l'universalité nécessaire des lois
logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences
successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit.
Ainsi, dans chaque société régulière, quelles qu'en puissent être
la nature et la destination, les diverses activités partielles se
subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et
d'abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire
ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels;
pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable
système, d'ailleurs quelconque, formé d'élémens homogènes, convergeant
tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence
d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit
militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici
être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination
évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale
ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type
caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre
civilisation en conserve encore; surtout dans l'organisme militaire,
resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre,
et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agens
moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée qu'elle
demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles.
Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société
nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance
convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification
normale, appliquée seulement à des élémens d'un autre ordre; ainsi que
l'annoncent directement les divers classemens partiels qui s'y sont
déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition
moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se
réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différens
degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction,
inhérens aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une
anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement
accomplie, quoiqu'à une autre fin, dès le début de ce volume; et
les volumes précédens avaient spontanément amené les principales
indications propres à compléter une telle explication, du moins en la
bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser
ici: en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner
directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment
ressortir la conception rationnelle de l'économie finale.
Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression
sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au
cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire
de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se
rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part,
l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante
à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels
qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité.
Quoique l'ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés,
dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit
évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime
connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les
lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle
des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement
offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale:
en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes
doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues
à ceux qui distinguent les différens degrés d'animalité. Telle est
la première base inébranlable que la philosophie positive fournira
naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement
rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa
propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est
essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal
siége de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus
ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système;
quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence,
doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins
dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance
spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise
nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les
idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre
intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers
autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire,
procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse,
les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre
extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur
extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante
de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le
progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et
la théologie, considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux,
l'autre comme le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport,
suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens,
quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance
nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, d'un même
type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminente aptitude de
la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de
subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins
tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe
universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivans, place d'abord
la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et
ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de
l'animalité.
Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble
de la nouvelle économie sociale, conduit à y concevoir la classe
spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment
établi: puisque la première offre certainement un essor plus complet
des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus
la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne
paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer
que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible
deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation
fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite
dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne
faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous
les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son
caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond
et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation
humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de
cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences
purement religieuses, montre clairement qu'elle est plus désintéressée
qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une
disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les
conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première
subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans
l'économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle
classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité
dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation,
constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation
sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation
préalable[32]. Quand la régénération philosophique aura convenablement
ramené ces divers élémens à une véritable unité, d'ailleurs pleinement
compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la
diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement
cette classe obtiendra réellement l'éminente position que comporte
sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une
très-faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord
faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative
comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux
puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre,
suffisamment complétées ci-dessus, préviendront, j'espère, chez
tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence; puisque nous
avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la
considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon
des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s'excluent
essentiellement. Or il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de
l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non
de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que
la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier
aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux
puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être
suffisamment consolidée: car, si celle des deux forces positives qui
est inévitablement inférieure en ascendant temporel, l'était aussi
en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt
détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est
précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie
que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité
générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun
d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois
de graves conflits, n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré,
la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en
se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique,
il est clair que la même conception scientifique qui établit la
dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la
prépondérance pratique du pouvoir actif en la rattachant à l'ascendant
nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes
natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son
plus noble développement social, suivant les explications décisives des
quarantième et cinquante-unième chapitres.
Note 32: Dans leur dédain stupide pour toute philosophie
générale, la plupart des savans actuels, surtout en France,
ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie
est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de
dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère
spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition
rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait
effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt,
sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur
tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de
la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des
applications directes, conduirait nécessairement les simples
ingénieurs à éliminer les vrais savans, aux mêmes titres
que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables
philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure
de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur
prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savans
ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales
doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule
condition d'une suffisante positivité, une supériorité
non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel?
L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut
s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable
empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que
j'ai déjà suffisamment caractérisés.