prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait
facile, par un examen impartial et approfondi de la
composition actuelle des diverses corporations savantes,
sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater
que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de
tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités
ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout
aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car,
sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces
compagnies sont désormais essentiellement composées de
chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance
passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des
titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms
ne devront certainement laisser aucune trace durable dans
l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur
entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect,
la moindre lacune appréciable pour la filiation effective
des différens progrès scientifiques. Mais cette application
individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du
reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire
à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle
puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et
même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop
malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma
démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité,
auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent
être les dangers.
Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément
trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation
permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette
époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir
leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car,
chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des
sentimens peuvent difficilement se développer sans la généralité des
pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les
vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde
phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement
systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était
habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse
harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine,
soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on
sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre
le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de
leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la
crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité
irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France,
à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer
déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant
désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération
de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels
étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi
désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale
destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi
livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation
générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais
les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient
été successivement établies pour plusieurs professions publiques,
et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même
que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré
du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement
cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait
remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était
donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité
scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement
impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi
prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout
pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement
générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont
évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent
les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la
seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne
savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y
cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée
pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans
actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler
le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime
réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement
ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement
partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable
expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à
l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive
qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime
purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse
efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une
destination incompatible avec ses dispositions initiales. Ce grave
résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa
manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions
générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire
mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et
morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore
très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique
d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans
détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont
les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans
services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation
doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément
liguées contre moi.
En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs
destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut
enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement
français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que
cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution
permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même
avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte
chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans
quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner,
ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial
jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup
plus important à tous égards, une pareille observance des garanties
ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions
formelles qui auraient pu sembler injurieuses à la délicatesse
personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi
méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un
temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà
trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale
devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre
la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent
encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique,
toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques;
c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou
entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés
jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivement entraînée
par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation
empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle
mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres
membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente, à la
fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres,
contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables
sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et
surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique,
quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à
d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité
la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a
déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération;
puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité
totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les
diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de
laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement
confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours
échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de
Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques,
parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais
aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont
la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture
privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier
souvent d'importans offices publics à des hommes profondément
incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément
le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs
français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus
espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique,
si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour
tenter aucun académicien.
Note 23: Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui
profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie,
cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir
signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble
de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement
caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel,
le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement
rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en
symptôme réel de l'esprit dominant.
Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce
volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim,
activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit
à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août
1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général,
la distinction rationnelle entre les élections purement
académiques et les élections essentiellement didactiques,
spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je
concluais que des traités et des leçons devaient alors
constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires
de détail, dont la considération eût, au contraire, dû
prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant
que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de
cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens
que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait
été expressément demandée par un membre (M. de Blainville),
suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous
cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre
textuellement toute semblable communication. Ce corps devait
assurément être touché de l'honorable confiance que je lui
témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique
à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses
membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à
mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux
accomplissement des garanties protectrices, alors devenues
non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à
ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases
de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa
suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il
obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le
président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive
aucune remontrance quelconque sur une pareille violation
du règlement académique: la voix loyale et courageuse de
M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au
nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité.
Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible
admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute
semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet
pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif
réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence
avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient
d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables,
d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les
fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable
témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des
études de l'École Polytechnique, y avait personnellement
suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble
et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un
seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres,
une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs
qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une
manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi
le public scientifique, soit chez la presse périodique,
qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir
spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés
et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.
Pour compléter cette observation, en y montrant combien
les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable
tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus
éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres
français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable
état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours
envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas
décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante
de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation
l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute
iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était
personnellement convaincu de la supériorité de mes droits,
il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de
contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il
avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre,
toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est
mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel,
pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude
académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses
confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa
compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous
ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux
premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je
me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet
éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que
son caractère ne soit point au niveau de son intelligence,
quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit
dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite;
ce qui montre combien est désormais profondément enracinée,
chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale
et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de
l'anarchie philosophique.
L'intime dégénération indiquée par de tels symptômes confirme l'état
purement provisoire d'une classe spéculative où l'actif sentiment
du devoir a dû s'affaiblir au même degré que le véritable esprit
d'ensemble, et chez laquelle on remarque, en effet, aujourd'hui, encore
plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale
métaphysique fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la
science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une
trop avide concurrence menace d'y déterminer, chez des natures trop
inférieures, une altération volontaire de la véracité des observations,
soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est
exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives
entre les spéculations scientifiques et les opérations industrielles.
C'est ainsi que s'annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime
préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l'impulsion
décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable
généralisation, qui, sans compromettre sa positivité, et même en
la consolidant beaucoup, organisera enfin sa suffisante harmonie
avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi,
en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait
seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle
exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale
et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l'ensemble d'une telle
appréciation, en considérant historiquement les savans proprement
dits comme une classe essentiellement équivoque, destinée à une
prochaine élimination, en tant qu'intermédiaires entre les ingénieurs
et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères
tranchés, puisqu'ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs
travaux, et des autres par l'abstraction de leurs spéculations[24].
Note 24: On peut même aisément reconnaître aujourd'hui
que, par suite de ce caractère bâtard et de cette fausse
position, nos corps savans remplissent désormais presque
aussi mal les fonctions des ingénieurs que celles des
philosophes. C'est ce que témoignent clairement, par exemple,
les consultations technologiques journellement émanées
de l'Académie des Sciences de Paris, où l'on voit trop
souvent prôner de vicieuses innovations pratiques d'après
d'insuffisantes considérations théoriques, appuyées de petits
essais insignifians, guère plus décisifs, d'ordinaire, que
les expériences agricoles si justement ridiculisées. De
telles décisions ne rencontrent encore habituellement qu'une
aveugle vénération chez un public incompétent, jusqu'à ce
que l'application en ait tardivement dévoilé la légèreté.
Mais quand elles pourront être convenablement assujetties à
une véritable discussion, on ne tardera pas à comprendre que
ces corporations équivoques ne se font, en général, aucune
idée juste des conditions essentielles propres à garantir la
sagesse et la stabilité de leurs jugemens technologiques,
et que leurs attributions actuelles à cet égard seraient
certainement beaucoup mieux exercées par une compagnie
franchement formée de purs ingénieurs judicieusement choisis.
Ces deux élémens hétérogènes coexistent confusément aujourd'hui
dans la constitution empirique de nos académies; mais ils tendront
évidemment à s'y séparer de plus en plus, soit par l'extension
croissante d'un mouvement industriel devenu plus rationnel, soit à
mesure que le besoin d'une véritable réorganisation spirituelle sera
mieux compris. La majeure partie des savans actuels ira se fondre parmi
les purs ingénieurs, pour former une active corporation franchement
destinée, sans aucune vaine diversion spéculative, à diriger
l'ensemble de l'action de l'homme sur le monde extérieur, d'après
des conceptions spécialement adaptées à une telle fin. Mais les plus
éminens d'entre eux deviendront, sans doute, le noyau d'une véritable
classe philosophique, directement réservée aujourd'hui à conduire la
régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes, sous
l'impulsion permanente d'une commune doctrine positive, instituant
une éducation scientifique vraiment générale, à laquelle serait
toujours rationnellement subordonnée toute indispensable répartition
ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque
époque, l'importance variable que l'ensemble de la situation humaine
doit assigner à chaque catégorie abstraite, et, par suite, accordant
maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales, jusqu'à
ce que la régénération finale soit suffisamment avancée[25]. Quant à
ceux des savans actuels, ou plutôt de leurs successeurs immédiats,
qui seraient incapables de s'élever habituellement à la généralité
philosophique, et qui cependant dédaigneraient l'utile office spécial
des ingénieurs, il resteront nécessairement, comme tous les êtres
équivoques, en dehors de toute hiérarchie régulière, tant qu'ils
n'auront pu s'investir convenablement d'un vrai caractère social, soit
spéculatif, soit actif. Mais cette exclusion naturelle n'empêchera
d'ailleurs aucunement, pendant cette inévitable transition, la juste
appréciation continue de leurs propres travaux. Quoique leur étrange
prépondérance actuelle doive alors entièrement cesser, ils trouveront
chez les véritables philosophes plus d'équité qu'ils n'en montrent
aujourd'hui envers eux: parce que la saine généralité fait dignement
sentir le prix de toute utile spécialité, quelque rétrécie qu'elle
puisse être; tandis que celle-ci, par sa restriction même, inspire
l'aversion de toute conception vraiment complète, c'est-à-dire
générale. Nulle politique normale ne saurait, en effet, assigner
d'office réellement fondamental à des esprits radicalement disparates,
dédaignant l'industrie, méconnaissant les beaux-arts, ne pouvant même
entre eux ni se comprendre, ni s'estimer, parce que chacun d'eux veut
tout ramener au sujet exclusif de son étroite préoccupation, enfin
tous incapables, dans les opérations d'ensemble de la vie sociale, de
prendre aucune délibération qui leur soit propre, faute d'une doctrine
commune, et seulement aptes à fournir à une direction supérieure de
précieux renseignemens partiels. On conçoit ainsi le secret instinct
personnel qui, malgré de vaines démonstrations, pousse maintenant
ces natures bâtardes et incomplètes à désirer involontairement la
conservation indéfinie de la philosophie théologico-métaphysique,
dont l'impuissance sociale leur permet aujourd'hui, outre le facile
mérite d'une opposition banale, la prolongation effective de leur
propre ascendant mental, qui serait, au contraire, incompatible avec
l'active suprématie d'une philosophie vraiment positive, assignant
à chacun, suivant une irrésistible rationnalité, sa fonction et son
rang. Ces motifs peuvent aisément expliquer la profonde antipathie
qu'inspirent aujourd'hui à ces étranges chefs provisoires de notre
évolution mentale tous ceux qui, comme moi, s'efforcent d'instituer
enfin, d'après des conceptions suffisamment générales, un véritable
gouvernement intellectuel, d'autant plus redouté que sa positivité le
rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées[26].
Note 25: Quelque inévitable que doive sembler, assurément,
d'après nos explications antérieures, la prochaine décadence
du régime dispersif propre aux académies scientifiques
actuelles, et caractérisé par leur morcellement empirique,
le remplacement définitif de ces corporations provisoires
par des académies vraiment philosophiques est encore loin
d'être immédiatement réalisable, faute d'un suffisant
développement et d'une convenable propagation du véritable
esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies
(l'Académie des Sciences de Paris), il n'existe peut-être
aujourd'hui qu'un seul membre qui satisfît dignement aux
conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement
médité sur la marche réelle de l'esprit humain. Dans une
telle situation, ces corporations pourraient, sans changer
encore radicalement leur constitution initiale, prolonger
et consolider utilement leur existence incomplète, par
l'introduction d'une section nouvelle et prépondérante,
spécialement consacrée à la physique sociale et à la
philosophie positive; la juste suprématie rationnelle de
cette section complémentaire étant d'ailleurs régulièrement
marquée par son privilége exclusif de fournir toujours
le président annuel et le secrétaire perpétuel de
l'Académie, ainsi que par la participation déterminée aux
délibérations partielles de chacune des autres sections.
Malgré que cette institution intermédiaire fût certainement
insuffisante pour l'entière régénération de nos Académies,
elle pourrait heureusement préparer la transition finale
de la constitution scientifique à la vraie constitution
philosophique. Toutefois, l'empirisme et l'égoïsme dont
le déplorable concours domine de plus en plus aujourd'hui
chez de telles compagnies, les pousseront plutôt à écarter
de toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui
désormais ne pourrait guère y être introduit que par la
sage énergie d'un pouvoir supérieur, dont l'intervention
convenable est, à cet égard, très-peu vraisemblable. Il est
malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération
croissante, à la fois intellectuelle et morale, dont ces
corps sont aujourd'hui menacés, par une suite nécessaire du
rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption
progressive de leur conduite, détermineront, au contraire,
leur suppression universelle, hâtée sans doute par
l'inévitable accroissement de leurs dissensions intestines,
avant le temps où de véritables corporations philosophiques
pourront enfin s'élever à leur place.
Note 26: Les libres réunions scientifiques qui, depuis
quelques années, commencent à se former temporairement sur
les divers points principaux de la république européenne, et
où le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte
si honorablement tout esprit de nationalité, peuvent être
regardées, à beaucoup d'égards, comme un témoignage spontané
d'un sentiment vague mais réel de l'insuffisance actuelle,
à la fois mentale et sociale, de nos Académies officielles.
Quoique ces rassemblemens périodiques ne puissent constituer
jusqu'ici, à vrai dire, que d'heureuses occasions d'un noble
divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la
réorganisation scientifique dont ils indiquent confusément
le besoin instinctif, quand l'apparition d'une véritable
philosophie aura permis enfin d'apprécier convenablement,
soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le
mode effectif de régénération.
L'appréciation que nous venons de terminer doit actuellement faire
comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal
degré de la grande crise politique, avait disposé l'énergie progressive
à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de
l'universelle suppression des corporations antérieures, dont l'esprit
devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables, plus ou
moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater,
de la manière la plus décisive, envers une illustre académie qui,
après tant d'éminens services partiels, constitue maintenant un
puissant obstacle, d'abord intellectuel, et même ensuite moral,
à toute véritable organisation spirituelle, par cela seul qu'elle
consacre directement l'anarchique prépondérance de l'esprit de
détail sur l'esprit d'ensemble, sans lequel ne saurait surgir une
construction devenue aujourd'hui le premier besoin social. Toutefois,
les illusions métaphysiques propres à l'unique philosophie qui pût
alors diriger, avaient dû, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, faire
prendre une destruction pour une fondation, sans penser que ce qu'il
fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible,
ce n'était point seulement la constitution légale de ces anciennes
corporations, mais le vicieux régime mental dont elles n'offraient
qu'une inévitable expression, et sur lequel les mesures politiques
ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression
prématurée, d'ailleurs si injustement flétrie, qui ne favorisait pas
réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle était
encore totalement impossible, fut-elle bientôt suivie d'une facile
restauration provisoire, parce qu'elle compromettait inutilement
d'importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement,
accompagné d'un surcroît essentiel d'attributions sociales, a mis en
pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l'entière
impuissance politique de la classe scientifique actuelle, et même
sa dégénération morale, d'après la vicieuse prolongation d'un
régime mental purement provisoire, dont la destination propre était
suffisamment accomplie, et qui pourtant n'a jamais été plus absolument
prôné que depuis que, par une abusive extension, il est vraiment devenu
beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin, je ne dois pas négliger
de faire ici ressortir spécialement de cette importante et difficile
appréciation, si contraire aux habitudes régnantes, un précieux
enseignement social, qui ne pourrait, en aucun autre cas, recevoir
spontanément une confirmation aussi décisive. Car, en quelques mains
que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent
faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience
m'autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d'avance, avec
les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de
ne jamais se désaisir volontairement, même d'après les plus spécieux
motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne
sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente
abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale
déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par
l'ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement
antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d'après une spécialité
dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables effets
politiques sont d'ailleurs maintenant fort analogues, malgré la
diversité d'origine.
Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier
demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions
élémentaires qui a maintenant le plus d'importance directe pour la
régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l'examen
de cette époque extrême, de manière à terminer enfin notre grande
élaboration historique, qu'à y considérer sommairement le cours
simultané de l'évolution philosophique proprement dite, relative
au quatrième élément préparatoire de la sociabilité moderne. Par
l'inévitable persistance de l'impuissante situation où nous l'avons vu
nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire,
qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire
que le mouvement scientifique apportait à l'esprit d'ensemble, n'a
réellement tendu, au contraire, qu'à consacrer dogmatiquement cette
fatale déviation, en s'efforçant aussi de l'étendre servilement au
sujet qui la repousse le plus.
Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que
la science, aux seizième et dix-septième siècles, se séparait
irrévocablement d'une philosophie caduque, sans pouvoir encore devenir
la base d'aucune autre, la philosophie, de son côté, s'isolant
toujours davantage de l'évolution scientifique qu'elle dirigeait
dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement
à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales,
désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux
seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour
la méthode ou pour la doctrine. Depuis l'accomplissement de cette
indispensable séparation, il n'a pu, à vrai dire, exister jusqu'ici
aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce
titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la
prépondérance habituelle de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit
d'ailleurs la nature ou la direction, théologique, métaphysique
ou positive. En ce sens, seul rigoureux, le grand Leibnitz aurait
effectivement constitué le dernier philosophe moderne; puisque personne
après lui, pas même l'illustre Kant, malgré son admirable puissance
logique, n'a convenablement rempli encore les conditions de la
généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé
de l'évolution mentale. Si la philosophie de l'énergique de Maistre a
pu ensuite, à sa manière, sembler vraiment complète, c'est uniquement
parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu'un office
purement historique, devait, en effet, la dispenser spontanément de
la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers
besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins
également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi,
sauf quelques heureux pressentimens exceptionnels d'une prochaine
rénovation, ce dernier demi-siècle n'a-t-il pu essentiellement offrir,
sous ce rapport, qu'une stérile consécration dogmatique d'une telle
situation transitoire, bien loin de tendre à la conduire vers sa
véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vaine tentative est
très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de
toute autre, doit aujourd'hui rester spécieuse pour beaucoup d'esprits
vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n'est pas
inutile d'en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique.
J'ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le
véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore
existante malgré des modifications de plus en plus destructives,
consiste principalement à concevoir l'étude de l'homme, surtout
intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du
monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de
base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie
définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les
doctrines théologico-métaphysiques, d'une manière plus conforme aux
nouvelles prédilections de l'esprit humain, la métaphysique moderne,
depuis que la science, affranchie de sa tutelle, développait rapidement
la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une
étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement
évitée, justifier sa propre marche d'après un principe logique
équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de
moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée,
graduellement prononcée à partir de Locke, a finalement abouti, de
nos jours, chez les diverses écoles métaphysiques, sous des formes
d'ailleurs adaptées à leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet
isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations
morales, en représentant désormais cette prétendue philosophie comme
fondée, autant que la science elle-même, sur un ensemble de faits
observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable
observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur,
cette fameuse _observation intérieure_, qui n'en peut être que la
vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement
contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même
pendant l'exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se
formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d'une manière
irrévocable, l'étude des fonctions cérébrales au domaine positif
de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce
principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle,
qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses
prétentions philosophiques aboutissant enfin à produire, sur
l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et
des commentaires, où l'on ne peut même trouver le plus souvent aucune
judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute
de toute saine théorie fondamentale relativement à l'évolution réelle
de l'esprit humain.
Cette sophistique parodie du régime scientifique, d'abord limitée
au seul principe logique, s'est ensuite étendue aussi à la marche
générale. La plus servile irrationnalité a fait aveuglément transporter
aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études
scientifiques proprement dites, au temps même où cette spécialité,
longtemps indispensable à la philosophie inorganique d'où elle émanait,
était déjà parvenue, comme nous l'avons vu ci-dessus, au terme naturel
de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom,
eût alors, conformément à sa destination normale, sagement averti les
savans, et surtout les biologistes, de l'immense déviation logique
à laquelle ils s'exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par
une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous
les aspects sont radicalement solidaires, un mode d'élaboration qui
n'avait pu provisoirement convenir qu'à l'égard des corps inertes.
Mais, au lieu de cela, arguer d'un tel entraînement spontané, pour
l'aggraver encore davantage en l'appliquant systématiquement à
l'étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa
nature, une indispensable unité permanente; c'est ce qui constitue,
à mes yeux, l'un des plus mémorables exemples historiques d'une
désastreuse fascination métaphysique, et en même temps un témoignage
décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs
quelconques d'une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser
enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement,
dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement
hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s'estimer
les unes les autres, l'inconcevable aveuglement que je viens de
signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque,
par l'irrationnel dépècement de la science morale et politique entre
les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile
imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives.
Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde,
détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement
servir qu'à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où,
leur office temporaire étant suffisamment accompli, elles devaient
désormais entraver profondément toute véritable réorganisation.
Quand un ministre métaphysicien, progressif et organisateur à sa
manière, a récemment restauré cette vaine congrégation, il y a
fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l'état plus
avancé de l'évolution mentale permettait certes d'apprécier alors
convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l'essor
des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant officiellement,
contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard
discordantes[27]. Chacun connaît d'ailleurs l'étrange complément
spécial que cet homme d'état a ensuite ajouté, pour l'histoire, à
cette irrationnelle décomposition, dans ce que ses flatteurs ont osé
qualifier d'organisation normale des études historiques. On ne saurait
aujourd'hui comment nommer ce dernier égarement, si, en réalité, une
telle innovation n'était surtout destinée à instituer, envers la presse
périodique, un misérable expédient de corruption permanente.
Note 27: Si une pareille institution était sérieusement
discutable, il serait curieux, par exemple, d'y remarquer
comment tout esprit qui aurait aujourd'hui dignement
satisfait à la plus importante condition logique, en
réunissant convenablement le point de vue philosophique et
le point de vue historique, se trouverait, à ce titre même,
naturellement exclu d'une Académie que son organisation
dispersive et ses habitudes irrationnelles disposeraient
toujours à lui préférer spontanément, soit un philosophe
étranger aux méditations historiques, soit un historien
dépourvu d'études philosophiques.
Tels sont, en général, les symptômes vraiment décisifs par lesquels
l'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution
scientifique s'en est complétement séparée, a dû être finalement
conduite, au dix-neuvième siècle, à constater directement son extrême
caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de
son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des
conceptions sociales. Néanmoins, quoiqu'un instinct confus de la
profonde discordance avec l'esprit et les besoins de notre temps
l'ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique,
l'influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue
philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à
vérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la
plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement
la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée,
qui n'a plus d'autre office effectif que d'entretenir imparfaitement,
au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la
concentration intellectuelle. Mais, quand l'inévitable apparition d'une
vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment
enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilége qui puisse lui
attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige
de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger
probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif
qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors
se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par
Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie
morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement
modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge,
après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire.
L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble
impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence
journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie
devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra,
sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans
le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile
à l'actif développement des contemplations les plus simples et les
plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base
rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications
générales, suivant les explications fondamentales du tome quatrième,
bientôt directement consolidées dans les trois chapitres qui vont
résumer et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans
doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences,
qui, sincèrement philosophiques, s'égarent aujourd'hui, faute d'un
plus digne aliment, aux stériles contemplations d'une irrationnelle
métaphysique, dont les déceptions, vaguement appréciées, aboutissent
trop souvent à déterminer, à l'âge de l'égoïsme, une inévitable
corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que
l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il
serait oiseux d'ailleurs d'examiner si, dans ce mouvement final, les
savans s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront
à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre
de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation
réciproque éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et
intéressée. D'heureuses exceptions individuelles viendront toutefois,
des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation
spirituelle, dès lors indifféremment qualifiée de scientifique ou
philosophique, sous la commune prépondérance permanente d'une éducation
générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de
forces intellectuelles, en organisant rationnellement l'indispensable
distribution continue de l'ensemble du travail spéculatif.
L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier
demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen
général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous
égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement
direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et
Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés
modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de
l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup
d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette
élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé
l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement
signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant
aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique
négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des
cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement
résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute,
en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire
intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se
réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus
incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin,
la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir
de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser;
tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude,
en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation
puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts,
entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut
seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de
progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu
et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant
aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution
humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient,
en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux
régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux
conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent
caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie
positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement
général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée
dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en
considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu
le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle,
où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder
l'avenir.
Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté
et la rationnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme
une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain, il
faut d'abord résumer, le plus sommairement possible, l'ensemble de la
grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent,
et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu'à son terme
extrême. Un tel résumé, destiné surtout à faciliter la conception
usuelle de cet enchaînement fondamental, sera d'ailleurs fort utile
pour mieux diriger une seconde lecture, sans laquelle une appréciation
aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable
aujourd'hui, même par les lecteurs le plus heureusement préparés. Cette
opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où
un indispensable artifice sociologique a dû nous conduire à étudier
séparément les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et
de recomposition élémentaire, dont l'intime connexité permanente, qu'il
importe tant de bien saisir, n'a pu ainsi devenir assez directement
évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la
caractériser à tous égards.
Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième,
sur l'extension générale de la méthode positive à l'étude rationnelle
des phénomènes sociaux, nous avons graduellement appliqué, à
l'ensemble du passé, ma loi fondamentale de l'évolution humaine, à
la fois mentale et sociale, démontrée à la fin de ce même volume,
et consistant dans le passage nécessaire et universel de l'humanité
par trois états successifs, l'état théologique préparatoire, l'état
métaphysique transitoire, et l'état positif final. Le judicieux usage
de cette seule loi nous a directement permis d'expliquer, d'une
manière vraiment scientifique, toutes les grandes phases historiques,
considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable
développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général
propre à chacune d'elles, son émanation naturelle de la précédente,
et sa tendance spontanée vers la suivante: d'où résulte enfin, pour
la première fois, la conception usuelle d'une liaison homogène et
continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier
essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état présent de
l'élite de l'humanité. Quelque immense que doive d'abord sembler un
tel intervalle, nous l'avons vu essentiellement rempli par les deux
premiers degrés de l'évolution fondamentale, qui constituent seulement
l'ensemble de l'éducation préliminaire, intellectuelle, morale et
politique, propre à notre espèce, dont l'état définitif n'a pu être
jusqu'ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation,
partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémens principaux.
Mais du moins avons-nous reconnu, d'une manière irrécusable, que,
chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule
de l'humanité, caractérisé par la prépondérance de l'imagination sur
la raison et de l'activité guerrière sur l'activité pacifique, est
désormais totalement accompli; puisque nous avons pu suivre, dans toute
son étendue, la vie théologique et militaire, en considérant d'abord
son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension
mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée, par
l'accroissement continu de l'influence métaphysique, sous l'impulsion
graduelle de l'essor positif. Ces trois phases principales de notre
passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu'affecte
successivement l'esprit théologique, nécessairement fétichique dans
son élan initial, polythéique au temps de sa plus grande splendeur, et
monothéique pendant son inévitable déclin. L'élaboration historique
devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode
propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la
destination générale, strictement indispensable, quoique seulement
provisoire, qui, suivant notre théorie dynamique, appartient
inévitablement à l'état théologique dans l'évolution fondamentale de
l'humanité, où cette philosophie primitive, maigre ses éminens dangers,
peut seule, en vertu de l'admirable spontanéité qui la caractérise,
déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles,
morales et politiques, qui constituent la prééminence de notre espèce,
et diriger ensuite leur développement continu jusqu'à ce que l'état
définitif commence à y devenir possible.
Quelque imparfait que soit, à tous égards, le fétichisme, d'abord
essentiellement analogue à l'état mental des animaux supérieurs, nous
avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible,
lui procure nécessairement le privilége exclusif d'arracher
l'intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant,
par sa nature, le fond invariable de toute philosophie théologique,
son essor primordial s'est présenté à notre appréciation historique
comme la véritable époque de la plus entière prépondérance individuelle
de l'esprit religieux, alors nullement entravé par l'esprit positif,
et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique:
aussi l'empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il
réellement offert, malgré de spécieuses apparences, un décroissement
continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous
avons reconnu, à tous égards, l'aptitude spontanée de ce régime
fétichique à diriger la première ébauche du développement humain,
soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son
inévitable tendance ultérieure à l'entraver profondément, par suite
d'une exorbitante prolongation. Même sous l'aspect social, nous y
avons apprécié les germes primordiaux de l'organisme antique, soit
d'après l'exercice primitif de l'activité militaire, soit en vertu de
la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit
ensuite à l'extension politique du gouvernement domestique. Toutefois,
la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup
l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment
distinct, les propriétés sociales de la philosophie théologique, liées
surtout à l'existence permanente d'une véritable classe sacerdotale,
y devaient être d'abord essentiellement dissimulées. C'est pourquoi
nous avons dû attacher une haute importance à la division de l'âge
fétichique en deux phases principales, successivement caractérisées,
l'une par le fétichisme proprement dit, l'autre par l'astrolâtrie, où
cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante
aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors
parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible,
le régime fétichique, commençant à déterminer le développement
d'un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité
politique, en permettant à l'ordre naissant des sociétés humaines
d'acquérir une extension indispensable et une consistance durable,
d'après l'essor d'un système d'opinions suffisamment communes et du
principe de subordination inhérent à la consécration religieuse: le
passage, ordinairement simultané, de l'existence nomade à l'existence
sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence
sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de
l'avénement décisif du polythéisme proprement dit, vers lequel
l'astrolâtrie constitue, de sa nature, une inévitable transition. Par
cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà
une modification très-profonde, jusqu'ici mal appréciée; l'activité
divine primordiale, résultant de l'assimilation spontanée de tous
les phénomènes quelconques aux actes humains, y est directement
retirée aux êtres réels pour devenir désormais l'attribut exclusif
des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination
graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine, dont
l'essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute
difficulté mentale d'une telle transformation, la plus profonde que
dussent éprouver les spéculations théologiques dans l'ensemble de
leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques
la détermine, d'une manière presque imperceptible, en temps opportun,
quand un suffisant essor de l'esprit d'observation a fait naître
le besoin d'imprimer aux conceptions religieuses un premier degré
de généralisation, de concentration, et de simplification, dont
l'accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de
l'esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques
aux divinités matérielles ainsi écartées.
Comparé à toutes les autres phases théologiques, le polythéisme nous
a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles
propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux
habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque
de la vie religieuse: soit quant à la plénitude d'ascendant dont un tel
système est spontanément susceptible en un temps où l'assujettissement
général des phénomènes naturels à des lois invariables n'est
encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser
convenablement la plus importante destination du régime préliminaire,
doublement indispensable à la sociabilité humaine. L'impulsion
décisive qu'il a directement imprimée à l'imagination a rendu son
empire longtemps favorable à l'essor intellectuel, qui, après la
première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la
prolongation de l'état fétichique. Il exerce d'abord une heureuse
influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait dû
profondément entraver par l'immédiate consécration de la matière: les
faciles ressources qu'il présente pour une certaine explication des
divers phénomènes, adaptée à cette enfance de la raison humaine, le
rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens
de l'évolution scientifique, malgré son imperfection spéciale à cet
égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister
à diriger l'éducation esthétique de l'humanité, qui ne pouvait
autrement s'accomplir. Sous l'aspect social, outre son indispensable
participation à l'établissement primitif d'un ordre régulier et stable
propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait
exclusivement présider à l'immense opération politique par laquelle
la sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant
l'exercice spontané de l'activité militaire. Quelque variées qu'aient
dû être les formes de ce régime polythéique, nous l'avons toujours vu
caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes:
d'une part, l'esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à
l'essor du système de conquête, et même à la première formation des
habitudes industrielles; d'une autre part, la concentration habituelle
des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez
les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu
alors obtenir la plénitude d'autorité convenable à sa destination
essentielle. L'aspect moral, le plus défavorable à un tel régime, doit
d'ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique,
suivant le génie de toute l'antiquité, où les exigences politiques
ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s'y sont
réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour
bien connaître la nature de cette principale phase théologique, et
déterminer sa participation nécessaire à l'évolution fondamentale de
l'humanité, nous avons dû y distinguer d'abord deux états généraux,
l'un essentiellement théocratique, l'autre éminemment militaire. Dans
le premier système, caractérisé par le régime des castes, l'imitation
constitue directement, à l'exemple de l'organisme domestique, le
souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine
manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle
organisation, régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale,
unique dépositaire des connaissances quelconques: fondement nécessaire
de l'économie ancienne, malgré ses modifications diverses, ce
principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante
jusqu'aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les
plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le seul vestige
essentiel. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était, à tous
égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation
naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas: destiné
à ébaucher l'essor spéculatif, par suite d'une première séparation
permanente entre la théorie et la pratique, il était surtout propre à
seconder longtemps le développement industriel, par sa préoccupation
continue des applications immédiates. Mais, après avoir toujours
présidé aux divers progrès originaires de l'humanité, ce régime a dû
peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer
une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique n'a
pu être suffisamment neutralisée, et surtout chez la race jaune.
Quoique toute issue n'y puisse être fermée au mouvement social,
nous avons cependant reconnu que, sauf l'indispensable initiation
empruntée à ce premier système polythéique, l'évolution fondamentale
de l'élite de l'humanité a dû s'accomplir, suivant une voie beaucoup
plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme
militaire, successivement réalisé sous les deux formes générales
qui lui sont propres, l'une essentiellement intellectuelle, l'autre
éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence
finale sur l'ensemble du passé humain. La première, qui caractérise
la civilisation grecque, s'est développée quand les circonstances
locales et sociales, exerçant une assez grande stimulation directe
vers l'essor continu de l'activité militaire pour interdire le régime
purement théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles
à l'établissement régulier du système de conquête, de manière à
constituer spontanément une heureuse contradiction permanente, qui a
dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale
dénuée d'une suffisante destination politique. C'est d'un tel contraste
social que devait alors dépendre la principale évolution mentale,
non-seulement esthétique, mais surtout scientifique et philosophique,
compatible avec la vie préliminaire de l'humanité, et qui seule
pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La
libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie
ancienne, se manifeste alors par la première apparition caractéristique
du génie positif, quoique borné nécessairement aux plus simples
conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières
destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens
abstraits de l'évidence et de l'harmonie, quelque limité qu'en dût être
d'abord le domaine, suffit pour déterminer une importante réaction
philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique,
n'en devait pas moins annoncer de loin l'inévitable avénement de la
philosophie positive, en assurant la prochaine élimination de la
théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale
du polythéisme, la métaphysique s'empare essentiellement, dès cette
époque, de l'étude du monde extérieur; mais l'impuissance organique qui
lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l'universelle
domination philosophique de ses entités caractéristiques; en sorte
que, sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions
morales et sociales, elle l'y réduit cependant à la simplification
monothéique, bien plus voisine d'une désuétude totale. Par là se
trouve irrévocablement rompue l'antique unité de notre système mental,
jusqu'alors uniformément théologique, et qui n'a pu retrouver encore
une équivalente homogénéité, dont l'ascendant final de l'esprit
positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit
cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme
provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours le développement général
de l'esprit humain, employant déjà simultanément deux philosophies
incompatibles: l'une _naturelle_, dès lors parvenue à l'état
métaphysique; l'autre _morale_, demeurée essentiellement théologique,
d'après la complication supérieure de ses phénomènes, combinée avec
les nécessités de sa destination sociale. Tandis que celle-ci, plus
active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique,
l'autre, plus spéculative, préparait indirectement l'essor ultérieur
de la philosophie positive. L'institution naissante de cette double
élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique
du second mode, essentiellement politique, propre au polythéisme
militaire, et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la
civilisation romaine, la principale destination sociale du régime
préliminaire de l'humanité. Il ne pouvait exister d'autre moyen
primitif de procurer à la société humaine une indispensable extension,
et en même temps d'y comprimer intérieurement une stérile ardeur
guerrière incompatible avec l'essor suffisant de la vie laborieuse,
que d'après l'incorporation graduelle des populations civilisées à
une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base
essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l'élite de l'humanité,
constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente,
d'abord spontanée, puis systématique, d'une admirable politique,
poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par
aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue
d'efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus
éminent de l'homogénéité sociale, ultérieurement impossible à un
tel degré, faute d'un but équivalent. L'opération romaine pouvait
d'ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l'élaboration
grecque, dont la propagation et l'application étaient autrement
impossibles. Mais quand ces deux grandes productions du polythéisme
progressif purent être suffisamment combinées, le commun régime
polythéique, déjà mentalement discrédité, marcha directement vers une
irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement
du système de conquête faisait nécessairement cesser son principal
office provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, qui
alors ne pouvait plus trouver d'issue essentielle que dans le régime
monothéique, dont cette double influence préparait aussi l'avénement
spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême
phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement, d'une
suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l'extension politique
de la société humaine manifestait l'aptitude exclusive du monothéisme à
rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions
nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir
le besoin continu d'une morale vraiment universelle, dont l'élaboration
lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même
extension tendait à constater graduellement l'impossibilité de
maintenir, sur un aussi vaste territoire, la concentration habituelle
des deux puissances, primitivement relative au régime d'une seule
ville; pendant que l'existence purement spéculative des philosophes,
dont l'action sociale était constamment extérieure à l'ordre légal,
constituait le germe évident d'un pouvoir spirituel indépendant du
pouvoir temporel.
Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social, le
régime monothéique vint constituer, au moyen âge, la dernière phase
suffisamment durable de l'état préliminaire de l'humanité, pendant
que l'ancienne concentration politique aboutissait à une dispersion
graduelle, accélérée par d'inévitables invasions, et rendant plus
indispensables le lieu spirituel qui pouvait seul maintenir, et
même étendre, l'assimilation universelle. Le système primordial
subit alors, à tous égards, une intime modification générale, indice
spontané d'une irrévocable décadence, soit par la simplification
et la réduction de la philosophie théologique, livrant désormais
à l'esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine
primitif de l'esprit religieux; soit par la transformation naturelle de
l'activité conquérante en activité essentiellement défensive; soit par
l'altération profonde qu'apportait à l'organisme antique l'admirable
séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires;
soit aussi par l'ébranlement décisif que recevait le principe des
castes d'après la suppression catholique de l'hérédité antérieure
du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l'organisme
théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser
enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez
l'élite de l'humanité, une dernière préparation indispensable à sa
vie définitive, et qui devait consister, d'une part, dans le premier
établissement social de la morale universelle, d'une autre part, dans
l'évolution directe, quoique nécessairement partielle et empirique, des
divers élémens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération
capitale, qui fit alors justement surgir le premier sentiment
instinctif de la progression humaine, dut être surtout dirigée par le
système catholique, dont la formation successive constitue jusqu'ici
le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, d'autant plus digne
d'une éternelle admiration, qu'il était ainsi forcé d'employer une
philosophie extrêmement imparfaite, toujours essentiellement appuyée
sur la considération vague et indirecte de la vie future, dont
l'économie ancienne n'avait fait qu'un usage secondaire. Quoique la
division fondamentale des deux puissances, d'abord empiriquement
établie d'après l'irrésistible tendance de la nouvelle situation
sociale, ait dû être profondément entravée, et même bientôt compromise,
par les graves imperfections de la théologie dirigeante, nous y
avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu'ait encore
éprouvé la saine théorie générale de l'organisme social, envisagé
comme destiné à l'ensemble de notre race. Malgré son existence
passagère, cette tentative anticipée, trop supérieure, à tous égards,
à l'état social correspondant, n'en a pas moins réalisé suffisamment
un résultat vraiment fondamental, base impérissable de tous les
progrès ultérieurs, en constituant enfin l'indispensable indépendance
de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux
besoins de l'humanité, qu'elle a dû essentiellement résister ensuite
à l'entière décadence de la philosophie théologique qui lui servait
de principe intellectuel, en restant dès lors de plus en plus exposée
à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l'aptitude
temporaire de ce régime monothéique à seconder directement la première
élaboration décisive des élémens définitifs de la sociabilité
humaine, elle résultait nécessairement de sa tendance générale à
transformer, et ensuite à supprimer l'esclavage antique, de manière à
permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut
de l'existence moderne: sous le rapport spéculatif, il devait d'abord
favoriser spontanément l'universelle propagation, et même l'extension
graduelle, de l'évolution scientifique, tant qu'elle pouvait conserver
envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu
longtemps admettre; en outre, l'évolution esthétique, quoique la moins
encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une
dissémination graduelle, et surtout une libre incorporation sociale,
très-supérieures à ce que l'antiquité avait habituellement réalisé.
L'exacte appréciation historique des divers résultats essentiels
propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y
distinguer deux époques principales, dont la première, s'étendant du
début du cinquième siècle à la fin du septième, est caractérisée, à
tous égards, par l'établissement initial de la nouvelle société, à
l'issue des invasions, et n'accomplit d'autre élaboration immédiate
que la transformation universelle de l'esclavage en servage, première
source nécessaire de l'entière émancipation personnelle. Mais la
phase suivante, où le régime monothéique a développé enfin ses vrais
attributs, soit par l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit
par la prépondérance de l'organisation défensive destinée à contenir
suffisamment le système d'invasion, a dû ensuite être subdivisée en
deux périodes, chacune composée aussi d'environ trois siècles, selon
que l'activité féodale dut être dirigée d'abord contre les sauvages
polythéistes du nord, et ensuite contre l'irruption du monothéisme
musulman. Dans la première, l'organisme, soit spirituel, soit temporel,
propre au moyen âge, tend directement vers sa constitution définitive,
mais sans pouvoir encore l'y réaliser suffisamment: la libération
individuelle, à la suite d'une convenable initiation à la vie
laborieuse, s'accomplit essentiellement chez les habitans des villes,
désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité
industrielle; les langues modernes s'élaborent rapidement, à mesure
que l'humanité s'éloigne définitivement de la sociabilité antique,
et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original; l'élément
scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne,
commence à s'incorporer directement à la société nouvelle. La dernière
époque est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéique,
parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance
politique du pouvoir spirituel, et par l'entière constitution de la
hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement
son plus noble office temporaire, soit en faisant convenablement
prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le
développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine,
soit en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination
de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine,
bientôt consolidée par un indispensable affranchissement collectif,
conduisant rapidement à l'entière abolition de la servitude rurale,
tend graduellement à régénérer l'existence temporelle de l'homme,
dès lors amené, dans tout le monde civilisé, à la vie définitive la
plus conforme à sa nature habituelle, malgré une haute répugnance
primitive, enfin surmontée par une suffisante préparation. L'ensemble
de la situation encourage alors spontanément l'évolution esthétique,
qui, dans tous les beaux-arts, manifeste partout une marche à la fois
originale et populaire, à laquelle cependant l'instabilité radicale
d'un tel état social devait bientôt interdire un développement
convenable. En même temps, l'esprit scientifique et philosophique, dont
l'activité, quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie,
tant que l'élaboration sociale du catholicisme avait dû justement
absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une
impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi
pleinement réalisé: il constituait déjà une rivalité de plus en
plus dangereuse envers l'esprit purement religieux, qui, par la
mémorable transaction scolastique, est obligé d'abandonner aussi à la
métaphysique le domaine moral; de manière à organiser passagèrement,
dans notre système mental, une certaine unité ontologique, dont la
nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la
conception, radicalement contradictoire, d'un gouvernement providentiel
subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive
de l'esprit théologique à l'esprit positif. Malgré ces éminentes
propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général
devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la
mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble
de l'évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule
contenir jusqu'alors les germes de décomposition spontanée inhérens à
un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir
spirituel, qui en constituait le principal caractère, y devait être
finalement incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue,
inséparable de l'activité militaire, restée dominante quoique passée
à l'état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique,
propre à toute autorité religieuse; d'où résultait sans cesse un
imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d'un
tel organisme, flottant toujours entre la théocratie et l'empire.
Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration
historique, n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà
dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter
d'en être enfin discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par
l'établissement incontesté de la morale universelle, la haute mission
sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier son infériorité
philosophique, désormais de plus en plus antipathique à l'esprit
humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif,
bientôt inconciliable avec toute théologie quelconque. Nous avons
reconnu que l'ensemble de ce mémorable régime transitoire devait,
à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir
graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait
d'abord ébauchés. C'est ainsi qu'a nécessairement commencé l'état
essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous
séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser,
par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes
négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à
l'avénement direct du régime final de l'humanité, soit en effectuant
la démolition progressive du système théologique et militaire, soit
en élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux.
L'impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d'ailleurs
ce double mouvement à s'accomplir sous la haute prépondérance
politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l'ancien
organisme, que l'irrévocable transformation subie au moyen âge rendait,
à tous égards, de plus en plus modifiable.
Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fois
révolutionnaire et régénératrice, particulière à l'Europe occidentale,
comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, nous
avons dû y distinguer d'abord deux époques successives, selon que la
décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un
caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la
première, s'étendant du début du XIVe siècle à la fin du
XVe, l'irréparable dissolution du régime ancien s'accomplit
naturellement d'après le seul antagonisme de ses élémens principaux;
le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel, soit
en détruisant l'autorité européenne des papes, soit ensuite en
brisant l'unité de la hiérarchie catholique par la nationalisation
des divers clergés: en même temps, le conflit permanent des deux
élémens généraux du pouvoir temporel, l'un local, l'autre central, se
développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance
de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent
ainsi à démolir instinctivement l'organisme monothéique, les nouveaux
élémens sociaux, coopérant seulement à ces luttes comme simples
auxiliaires, s'efforcent surtout de les utiliser pour l'accélération
de leur propre essor partiel, dont la réaction nécessaire seconde
éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend
et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse
des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires
et des liens féodaux, et en faisant aussi ressortir naturellement
l'inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler
une sociabilité qu'elle n'avait pu suffisamment pressentir: l'essor
esthétique, sous l'impulsion acquise au moyen âge, parvient bientôt à
un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l'ordre ancien, mais
promptement entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation
sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et
précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité: l'évolution
scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et
agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle,
d'après l'heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors
éminemment progressives, de l'astrologie et de l'alchimie, mais en
demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de
l'esprit métaphysique, auquel la présidence du mouvement critique
procurait momentanément une importante destination sociale. Quand
la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment
avancée, elle passe nécessairement à l'état systématique, par
l'avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation
sociale, et dont l'indispensable réaction générale était destinée à
poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures
jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler
directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une
régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation
négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux
élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens
de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant
que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre
appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double
progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution
française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le
milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la
série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant
que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du
libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec
l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa
démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette
existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des
différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans
la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par
l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement
diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation
du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor,
direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la
mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre
s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère
qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens,
selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique
ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la
prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le
premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus
favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime
ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons
d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément
développé, à partir de son entière installation, un caractère politique
essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes
antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée
à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou
du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant,
par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la
sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant,
ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation,
indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement
social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait
cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution
industrielle, directement accélérée par une protection systématique,
qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires,
marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société
européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait
partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation
confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation,
et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques
de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en
plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans
le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus
caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité
déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne
philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui
renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi
toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme
dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de
celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion,
une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement
philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit
positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis,
évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du
partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie
naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au
profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode
positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de
l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode
à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la
sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie
devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques
et organiques amène nécessairement la phase finale de la double
progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement
philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus
essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable
la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence
métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment
générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de
l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme
fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du
régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser
à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance
uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire
qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant,
sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels
de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution
industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus
extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien
système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité
militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de
la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité
positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient,
obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir
de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à
la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur
l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées
devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime
primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui
avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement
empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait
à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les
collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination
systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant
désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art
moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la
phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens
à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout
depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler
l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres,
il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne
exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale,
quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement
l'empirisme et l'individualité.
En cet état final de la double évolution européenne, une immense
crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement
déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir
la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses
antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette
salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la
grande république occidentale, dont le développement, essentiellement
homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente.
Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale,
ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du
système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils
s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait
toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique
à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif,
la destination principale de cette grande révolution devait être au
fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la
démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le
résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial
de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement
ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de
toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle
opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique
de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait
antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office
dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli.
Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû
jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et
cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération
finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe
politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater,
par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde
inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux
divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette
double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt
naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la
coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration
graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine
résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel
d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble
destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette
réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste
intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à
jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou
social des populations modernes. Le cours général des événemens propres
au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par
l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que
les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent
désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct
d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement,
l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme
avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir
qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct
plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un
progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens
pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les
passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces
espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse
mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses
caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y
est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de
partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne
dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition
forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour
diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé
le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté
croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le
gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la
concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque
périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de
l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre
temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de
l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une
vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur
avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais
que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant
que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens
sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la
phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées
seulement par les conséquences naturelles de la crise politique;
et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement
ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans
laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante.
L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable
le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs,
une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel
a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution
scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude
de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la
vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans
d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique
au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le
remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final
essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence
délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre
gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches
aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales
exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de
l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable
solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle
prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort
surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du
grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale
et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode
positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la
principale condition logique d'une véritable réorganisation.
D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble
du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la
théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le
dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi
essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches
de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus
avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans
passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité,
la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration
commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire
enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense
spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence.
Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut
plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient
certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut
donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier
l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété
qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle,
sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à
une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée
d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on
examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi
nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire,
la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une
précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale;
d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il
faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement
converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu
que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes
les phases successives de la vie théologique, et même les divers
degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement
direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens
ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent
plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un
nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais
l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire.
Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord
intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la
révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de
la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la
méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient
à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette
source logique serait radicalement impuissante contre le désordre
actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous
cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution
devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution,
en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total
de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée
à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable
à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui
qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été
suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement
de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais
prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai
sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié,
de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les
règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en
vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques
justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur
quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives
généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est
pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines
sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de
son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle
autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et
reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue
de l'occident européen, la première base essentielle du régime final
de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui,
appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du
problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe
général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche
nécessaire.
Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de
la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui,
malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous
les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain,
tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales,
pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux
diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration
des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du
désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura
pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature,
aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base
solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus
ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien,
de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable,
contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées
d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie
spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle
que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne
pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste
système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive.
Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale,
soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura
donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement
politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce
que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens
judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention
mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter
l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître
que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début
de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui,
du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu,
malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position,
comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment
progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres
puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs
constructions les plus éphémères.