celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence
humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de
classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient
dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique,
la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes,
déjà indiquée d'ailleurs, quoiqu'à une autre fin, au début de ce
volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment
en deux très-distinctes, suivant les deux directions fort différentes
qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou
scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude
essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces
deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature
active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle
application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que
soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement
expliqué aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, et
quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai
directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de
vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de
vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif
aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel
de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux
facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang
dans notre système mental: en sorte que, chez la classe philosophique,
le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection
caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire,
de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la
principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe
biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette
inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si,
en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont
celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus
longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger,
à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les
aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut
essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien
plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de
leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui
nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus
complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles
encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur
égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationnaliser les
distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet
effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité
industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement
dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits: le
second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction
des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus
exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun
d'eux selon que la production concerne la simple formation des
matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est
immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes
représentatifs: il est clair que, des deux parts, le dernier ordre
industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le
précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux
décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie
industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la
généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres,
ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers, et
enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus
concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres
classes pratiques.
À cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale,
il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire,
soit spéculative, soit active; outre que des distinctions trop
multipliées, quelle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le
grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire
des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation
positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de
les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même
principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet
égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à
dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues
dans les volumes précédens quant à la décomposition rationnelle de
l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit même esthétique, afin
d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou
méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le
premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de
ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique
proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant
cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela
eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir
qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition
moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement
séparés; mais qu'une telle division devait être radicalement écartée
pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait
directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse
opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les
inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à
cette indispensable condition, son importance me détermine cependant,
afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière
expression directe, en indiquant que, à l'état positif, la science et
la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre,
seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce
volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination.
Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la
seule considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici,
consiste en ce qu'elles émaneront toujours du même principe fondamental
qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à
maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour
caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l'étendre
directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui,
dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement
dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire
de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd'hui, les plus
dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des
contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique; puisque
le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général
et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la
responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination,
si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni
plus arbitraire, ni moins immuable qu'aucune des autres: à l'état
normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la
richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins
contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe
propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de
la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus
particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des
divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera
véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute
vicieuse anticipation.
Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent,
chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse
rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement
disposé en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité
et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social
correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine
spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes.
La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée
d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie,
chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes
qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les
suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination: les
classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe
coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué,
légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux: on
voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que
ce même principe hiérarchique, étendu jusqu'à l'ordre domestique, y
comprend la véritable loi de la subordination des sexes.
En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus
étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales
deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale,
ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra
directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus
inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série
statique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une
compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre
à neutraliser d'exorbitantes prétentions; car, à mesure que les
opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus
concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus
directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même
temps, l'existence est plus indépendante[33] et la responsabilité
moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une
correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables:
en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une
coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent
légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent;
en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient
provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère
essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre
les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement
à l'harmonie sociale, elle est évidemment très-favorable au bonheur
privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction
des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude
habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais,
où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale;
de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à
cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance
qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave
défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d'ailleurs que
ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne
pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système
fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé
les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers
ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée:
mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer
sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions
essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de
base à l'éducation positive.
Note 33: Au sujet de cette indépendance croissante,
il importe ici de résoudre sommairement une objection
très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction
d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle
établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie
scientifique, première source philosophique de notre théorie
actuelle du classement universel: car nous avons alors
reconnu (_voyez_ la deuxième leçon) que l'indépendance des
spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur
généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales
devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles
sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à
expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence
inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans
l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est
clair que les conceptions les plus abstraites doivent le
moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au
contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus
être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister
et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations
en principale condition de leur indépendance, dès lors
croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes
et moins générales. Cette marche inverse des deux séries
positives sous un aspect aussi important ne constitue donc
aucune contradiction véritable: elle signale seulement un
nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et
indispensable notre distinction fondamentale entre les deux
modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle
il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte
appréciation de l'ensemble de l'économie moderne.
Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle,
désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique
présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage
l'ordre spéculatif ou l'ordre actif; car, dans le premier, cette
prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente,
en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet,
les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées
jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un
tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus
grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension
plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations
sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent
néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement
appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette
extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution
spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu
trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et
confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement
réel de son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure,
il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de
l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence
partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle.
C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement
le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui,
d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure
universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer,
à cet égard, entre l'ordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme
éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne,
en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si,
par exemple, la coopération finale, même purement industrielle, des
grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art
nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition
particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait
donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se
serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler,
d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux
le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à
manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération
uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant
comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine
et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure,
ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute
considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire
que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison
d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit
certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension
de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait
presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude
publique; malgré que certains économistes aient sérieusement
proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection
habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des
considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant
pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez
la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement
industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre
une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de
généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux. Or,
en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel
aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne
d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes
les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie,
intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude
d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer
davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux
combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique; en
sorte que là surtout se trouvera placé le principal siége ultérieur du
pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet,
que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des
classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit
nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que
les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et
exigent à la fois des agens plus multipliés.
Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit
naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous
avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie
positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera
nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne
doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur
commune destination sociale, et n'affectera nullement le mode effectif
de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. À mesure que
l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité
individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite,
d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues:
en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques
peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles
offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une
telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune
manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite,
l'indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est
clair que, sous cet aspect, les diverses fonctions de l'organisme
positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur
généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre
actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans
danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement
préparées par une sage éducation: en y réservant toujours la haute
intervention facultative de la direction centrale, il importera
beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait
à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux
progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la
raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité
sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie
du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense,
doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui
secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers
travaux habituels sous la protection normale de la munificence
publique: ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de
ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus
abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle.
Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des
professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais
toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune
destination sociale.
D'après l'ensemble de notre élaboration sociologique, il serait
assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la
composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques
de la hiérarchie positive. L'éducation universelle est, sous ce
rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à
placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales
aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse
influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques
que des institutions politiques, exige deux conditions opposées,
mais également indispensables, dont l'accomplissement continu doit
d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de
l'économie générale: il faut, d'une part, que l'accès de toute carrière
sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles,
et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure
sans cesse praticable; d'après la commune appréciation des garanties
normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation
fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important.
Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à
un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours
possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir
essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par
la tendance naturelle à l'hérédité des professions: puisque la plupart
des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées,
et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent
pas; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une
grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d'une véritable
prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus
puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire
craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue,
par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où
elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur
l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment
chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en
castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique;
car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans
une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis
longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible
avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement
à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme
je l'ai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs puériles
deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition
indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance
de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage
discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient
encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions
théologico-métaphysiques.
Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre
au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus
ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation
spirituelle des sociétés modernes, qu'à y considérer, d'une manière
sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant
convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations
sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet,
signaler successivement la principale influence d'une telle connexité,
soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.
Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature,
essentiellement populaire: puisque, sa mission caractéristique
consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir
la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir
le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les
plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec
lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des
contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable
décadence de la puissance catholique, que de la voir graduellement
abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette
double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui,
au moyen âge, l'avait si noblement occupée: son intime répugnance
envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour
les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes
les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette
corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en
plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives
autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté
involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur
défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la
protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme
et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentimens
chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et
qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social,
ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que
par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et
d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient
de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence
qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à
consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet
égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie
finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse
populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude
de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance
matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs
temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il
faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité
spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation
universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant
nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des
divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence
modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la
générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique
l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais
prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité
nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude
sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une
part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle
leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part,
sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que
l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces
diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité
sociale, comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence
immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue
devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une
noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront
ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des
esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure
de l'éducation universelle en consacrant une partie de leur activité
continue à une sage propagation de l'instruction positive, soit
scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues
de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être
beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule intervention
de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier;
du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société
actuelle aura partout suscité le zèle convenable[34]. Même avec les
élémens très-imparfaits qui existent aujourd'hui, et sans aucune
active assistance du pouvoir, cette opération préalable pourrait être
bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes
réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité
morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse
et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle
serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement
spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques,
susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous
le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires
de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables,
et devant exiger ici plus d'explications que les précédens, ne seront
assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires,
soit qu'ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses
vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate
auprès des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la
réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions
relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites,
la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la
direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale,
comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera
justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement
morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions
populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la
fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de
perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif
ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il
suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique
relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles
on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des
sentimens envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles
avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir
expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité
moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des
richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera
sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se
trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal
soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition
essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que
des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses
auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée
des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser
directement toute véritable activité sociale, il est clair que ces
procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle
que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive
à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation
d'autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir
n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune
éducation fondamentale, comme l'a montré le catholicisme, au temps de
sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous
les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété,
et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations
vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur
répression possible dépend surtout des opinions et des mœurs, dont la
souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger
graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des
situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître
l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à
réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse
analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire
transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que
je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement
morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera
nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une
telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes
qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations
morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet
de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les
dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif,
sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf
quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins
rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale,
nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et
dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal.
D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie
positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle,
les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute
déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social;
que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation
et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans
les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle
y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une
responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique.
En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations
industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou
à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les
lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi
imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe
chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance
secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale,
d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours
de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines.
Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation
fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous,
d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le
travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les
justes réclamations sociales des prolétaires: leur prépondérance
générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse
détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne
aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées
pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir
maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de
cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être
spécialement fortifiée par les institutions politiques: l'essentiel est
de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à
la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici
rendu suffisamment incontestable.
Note 34: Une telle conviction, chez moi très-profonde et
fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au
cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement,
depuis douze ans, à la municipalité du 3e arrondissement
de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient
certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement
pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les
dérangemens personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix
d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement
spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une
population non-maritime, et sa destination immédiate aux
classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs
exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée
de cette opération à l'universelle propagation sociale de
l'esprit positif. Si quelques-uns de mes lecteurs ont déjà
remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent
maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort
avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la
pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes
travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet
exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé
de cette combinaison directe entre la puissance spéculative
et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer
la réorganisation politique, quand la raison publique sera
convenablement préparée.
Tels sont, en aperçu, les éminens services que la grande cause
populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique
destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes
par la fondation graduelle du système universel de l'éducation
positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut
assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime
alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit
être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé; en sorte que, dans
une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même
qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est
clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus
sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives
du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement
affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme
théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les
graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions
humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur
caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant
religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au
temps même de son plus grand triomphe, tant exposée aux usurpations
temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive
n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup
plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence
plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance
matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative
envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse,
fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à
son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées
par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors
être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers
les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux
puissances, à l'une pour l'éducation fondamentale et l'assistance
morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels,
deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge,
le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue
effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération
politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que
si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie
catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien
plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez
le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une
compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle,
avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement
que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers
avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par
les sentimens d'envie que suscite trop souvent une supériorité de
richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement
au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a
vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les
affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes
temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous
pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus
importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation
graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale,
et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement
indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement
parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doit-on
penser qu'un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver, puisque
les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus
énergiques, envers cet avénement primitif qu'à l'égard du développement
ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts
populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer
directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action
philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes
d'état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement
surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de
systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de
plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions
de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir
à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention
morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme
matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d'envie
ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les
plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à
la richesse seront alors amenées par des expériences décisives, et
peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de
cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme
essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués
pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité
moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de
l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le
principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec
bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats
analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie
actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera
suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale
sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque
très-prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra
plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en
raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait
convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En
considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction
fondamentale de la cause populaire sur l'avénement de la réorganisation
spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne
comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraîner
suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de
plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi
les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de
toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus
la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que
perturbatrices. Abstraction faite des intérêts populaires proprement
dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement
compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que
la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur
en soit livrée; en même temps, les habitudes métaphysiques, entretenues
par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences
radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre
système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de
fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus
étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent,
même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile
influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop
fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra
que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse
spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour
placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment
organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques
résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les
vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales,
qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement
devenir très-indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux
n'en sauraient être aucunement affectés; il en est à peu près ainsi,
au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement
analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits
politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront
toujours fort peu d'attrait, malgré les artifices journaliers d'une
excitation métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail
et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le
seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite: or
ce grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions
constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après
nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation,
d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle.
Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation
moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les
tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue
social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des
réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand
problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par
l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée
que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En
même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les
ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui
commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner
profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent
être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les
intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction
de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés
par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les
illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent
encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus
soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel
que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi,
quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos
prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus
heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre
les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et
l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable
instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine
y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs,
à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel
de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette
heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les
dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures,
il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y
développer une convenable appréciation de la situation fondamentale.
Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par
l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme
populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues
élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions
que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation
spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais
philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire
convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent
offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance
inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination
qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres
quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre
d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale
infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective,
oblige peut-être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme
seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout
chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et
pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations
actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages
sont réellement évitables, ce ne saurait être que d'après un vaste
développement systématique de la véritable action philosophique, dont
l'avénement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos
jours, par les hommes d'état de tous les partis. Bonaparte a laissé
misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer
ainsi l'avenir: il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune
autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à
réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que
l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à
l'ensemble de l'évolution moderne.
Quelque sommaires qu'aient dû être ici de telles indications, j'espère
cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement
apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde
solidarité qui rattache nécessairement l'une à l'autre l'élaboration
systématique de la philosophie positive et l'avénement social de la
cause populaire, de manière à constituer spontanément une heureuse
et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande
force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus
décisive l'appréciation générale de la réorganisation spirituelle,
que l'ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir
aujourd'hui comme la seule issue possible des sociétés modernes, et qui
se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels
dont elle était susceptible; sauf les développemens ultérieurs que
pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité
spécial déjà promis.
Si les opinions et les habitudes actuelles n'étaient point aussi
éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle
pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa
nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés
d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise
maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste
élaboration, d'abord logique, puis scientifique, de la philosophie
sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale,
a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, les
indications initiales propres au premier chapitre du tome quatrième, et
dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif.
D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés,
à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvait sans
doute comporter autant d'efficacité sociale que la simple opération
philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive
que découvre la marche historique de la décomposition moderne,
entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser
les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux
institutions. À cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer
les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables,
vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec
l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu,
à beaucoup d'égards importans, que l'esprit positif est aujourd'hui le
seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies
subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de
l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet
depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit
même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance
directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse,
que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher
aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle
philosophie politique, appréciant non-seulement les doctrines, mais
d'abord et surtout les méthodes, transforme complétement à la fois
la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et
les conditions préalables de leur élaboration; elle constitue ainsi
spontanément une triple source générale de garanties logiques pour
l'ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit
d'ensemble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment
du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature
essentiellement morale des principales difficultés sociales; et, par
cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment
expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointemens, et même
de perturbations. Analysant avec précision l'insuffisance évidente
de la métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de
vue relatif au point de vue absolu, et fait sentir que le seul
moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l'état actuel,
consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l'ensemble du
passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans
plus de partialité que d'inconséquence, comme les différens degrés
successifs d'une même évolution fondamentale, où le type humain se
développe, à tous égards, de plus en plus: ce qui fait aussitôt cesser
la prépondérance sociale de l'instinct critique. Enfin, appréciant
l'inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par
lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait
irrécusablement ressortir de la position même de la sociologie, dans la
vraie hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions,
à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une
semblable élaboration: d'où résulte immédiatement l'exclusion motivée
d'une foule d'esprits incompétens, et la concentration spontanée de
ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles
d'y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés, aussi
incontestables qu'éminentes, ne sont pas senties par les hommes d'état
qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui
l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté
toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes
expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant
de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient
être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et
que dès lors les conceptions positives sont seules susceptibles d'en
triompher réellement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime
mental exige-t-il, chez nos gouvernemens européens, pour développer
convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui
le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin,
avec une pleine franchise, à l'espoir, de plus en plus chimérique,
de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les
liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus
avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment
favorable à l'ordre fondamental, constitue désormais une source féconde
de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire
de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la
politique des gouvernemens doit être, par l'imminence croissante de
la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains,
que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais
qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien
système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui
préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi
à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution
sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les
pouvoirs quelconques qui auront convenablement reconnu le sens général
du mouvement moderne? Si l'homme était suffisamment accessible aux
impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans
doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour
les hommes d'état, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement
avec des passions ou avec des convictions: or le choix ne saurait être
incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque
attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne
poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive
présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais
très-importans, aux esprits sincères de l'école stationnaire, et
dès lors aussi à ceux même de l'école rétrograde. Envers les plus
systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie
politique aura d'ailleurs l'éminent privilége de pouvoir seule faire
convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge
sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation
fondamentale des deux puissances élémentaires.
Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusivement
l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif,
les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une
suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie
positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais
directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec
autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social
et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la
vraie physionomie de la crise finale. D'après notre analyse générale
du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque
actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut
plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement
les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus
irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique.
Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines
ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action
rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne: elles sont
logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels
de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes
conditions d'existence. L'impossibilité croissante d'une vie purement
négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction
quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique
qui dirige encore l'école révolutionnaire, même la plus avancée, à
satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la
hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection
des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement
privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs: en sorte
que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple
changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies
antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or
notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par
l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger
en véritable construction une simple ruine: elle voulut seulement
caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le
système ancien, afin de procéder à une rénovation complète; ce qui
exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir
autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les
divers débris du régime déchu; mais ce point de départ ne fut pas alors
proclamé comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le
moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait
aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire
par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre,
il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices,
serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de
la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs
le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de
la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais
rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs,
la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction
ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire
maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à la
métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui, et dont le vice
radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique
valeur sociale de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera
nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures,
d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement
préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables
conditions générales de la progression sociale; car j'ai suffisamment
prouvé, envers chaque cas important, que la philosophie positive est
spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer
réellement ces diverses notions, en transformant seulement leur
caractère actuel, de l'absolu au relatif: de manière à y montrer
autant de prescriptions sociales propres à la grande transition
moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des
conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement;
soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit
pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette
transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même
dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces
principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup,
en comportant une application plus hardie que quand leur nature
absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique:
une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement
circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans
aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant
impossible, depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant.
Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer,
et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors,
sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de
la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à
écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment
obstacle à l'ordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche
générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement,
surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre
d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange
corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais
les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique,
incompatible avec la véritable régénération moderne; outre que la
seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité
d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernemens européens,
de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes leurs
attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien,
de plus en plus difficile, de l'ordre matériel, s'empresseront sans
doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom
d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout
enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée,
au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un
ordre vraiment normal: ce qui distinguera profondément, à cet égard,
les franches réclamations de l'école positive des prétentions mal
dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre
aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions
analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non
moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive,
en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors
pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale.
J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit
critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique,
conservera toujours une active destination normale dans l'économie
définitive des sociétés modernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un
degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition
fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une
application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la
réorganisation positive, soit en aidant à ruiner l'ascendant actuel
des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement
transitoire, devenus aujourd'hui les principaux obstacles à la solution
finale; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux
élémens sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure
des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore
indignes d'une véritable suprématie politique.
Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme
ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès
le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive
des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement
opposés, propres au grand problème social. Sans effort, et sans
inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que
l'école rétrograde, et plus progressive que l'école révolutionnaire, de
manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après l'un ou l'autre
attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis
actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette
école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions
isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit
même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de
ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de
l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation
politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif
de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des
efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur
intelligence pouvait assez s'affranchir du régime théologique pour
rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature,
sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe
militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne
extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office
social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement
l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver
les armées pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel,
pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper
l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de
signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences
vraiment scientifiques ou esthétiques, une philosophie qui, sous la
condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et
de sentimens, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel
de l'humanité. Quant aux chefs industriels, dont elle sanctionnerait
convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule
pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare
l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable
accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en
suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale.
Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui
doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement
sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu
suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez
les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées
ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie
peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux
exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité
caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement
choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux de
détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions
vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école seule
apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble,
enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer
désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira
les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des
savans actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque,
dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule
apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui
auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront
y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur
est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à
leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur
permettra d'adapter leurs talens d'exposition et de discussion, soit
à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile
censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au
besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi
neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour,
d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que les plus audacieux
d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect.
Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les
différens partis et les diverses classes de la société actuelle, je
n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle
part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus
choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses
préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale
dès lors assurée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer,
au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la
plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général,
par l'empirisme et l'égoïsme inhérens à l'anarchie universelle, et
que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver
obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est
aujourd'hui classé, à un titre quelconque; elle n'obtiendra longtemps
que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de
tous les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels
appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout
concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle
dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout
d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors
en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution
moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la
philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à
rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité,
et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les
grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle
et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion?
Dans tout le cours de mon appréciation historique, et dans les
conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis
scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais
d'abord formulée, au début du volume précédent, en ne considérant
essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par
l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction
sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la
véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant
que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la
sociologie comme une dernière branche principale de la philosophie
naturelle, il y aura lieu, quand cette nouvelle science sera
suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations,
jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes
populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus
ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but
final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base
rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement
l'élite actuelle de l'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de
ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement
vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce: de même que
l'opération principale nous a définitivement conduits ci-dessus à
concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent
aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité
nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses
phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité
et une facilité fort inégales; et il n'est pas possible que l'exacte
connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue
d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne
doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité: en sorte que,
par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès
lors rationnellement développables sous cette heureuse direction,
puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester
indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale
n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être
aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité
pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de
la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus
d'importance et d'étendue au sujet des populations retardées. Le passé
ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce
qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester,
par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante,
qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle
imitation routinière de leurs sociabilités respectives: tandis que le
caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra
de modifier judicieusement les applications de la théorie fondamentale
suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord
exactement déterminé jusqu'à quel degré et par quelles voies les phases
analogues de l'évolution typique sont alors susceptibles d'amélioration
effective. Par là, les relations croissantes des populations d'élite
avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à
d'actifs sentimens d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de
rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble
cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter
les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet
à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure.
Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée,
il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur
élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur
la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité,
suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée
au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes
nations de l'occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire
d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques
l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles
le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité
caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de
s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment
éliminer l'esprit vague et absolu de l'ancienne philosophie, et, par
suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment
radicale. Cette restriction me semble tellement capitale, que j'ai
cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon
élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable
que, tant que l'occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé,
il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action
collective sur le reste de l'humanité; outre l'imminent danger d'une
telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement
cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute
notre espèce. Sagement préoccupée de cette opération décisive, la
population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention
politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie,
et même dans celle de l'orient européen: sauf, bien entendu, les
précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix
générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais
sans jamais seconder les efforts spontanés que tente aujourd'hui
l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se
rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme
social, comme je l'ai ci-dessus expliqué.
Malgré l'homogénéité fondamentale de la population d'élite à l'ensemble
de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième
siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des
différences essentielles entre les cinq nations principales qui la
composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver
la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent
pourtant, par la nature d'une telle rénovation, s'y accomplir
simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément
ressortir cette connexité nécessaire, permet aussi d'apprécier
exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de
caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique
par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle
philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément
naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes
classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive,
solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans
toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après
les deux chapitres précédens, une base pleinement irrécusable pour
cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale
doit être soigneusement bannie: la concordance de ces deux séries
simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif
d'une entière conviction philosophique, qui doit d'ailleurs être
naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai
directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale,
qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve
accoutumée des développemens ultérieurs, incompatibles avec les limites
et même avec la destination de ce Traité.
Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent
évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter
aujourd'hui la France comme le siége nécessaire de la principale
élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition
politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une
manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même
pendant sa période spontanée, et, à plus forte raison, à partir de sa
systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement
à l'ensemble de notre occident, dut être d'abord essentiellement
française, ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement.
Il serait certes superflu de prouver ici que le régime ancien,
soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu
en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive,
l'évolution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans
y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus
grand ascendant social; ce qui importe surtout à notre comparaison
actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant
encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement
amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une
véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale, condition
si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément
plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez
expliqué comment un admirable instinct politique, malgré la tendance
dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement
maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de
l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un
plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les
foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection
décisive qui, dans l'Europe entière, depuis l'heureux avénement de la
paix universelle, dispose de plus en plus, non-seulement les artistes,
les savans et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à
voir dans Paris une sorte de patrie commune, doit certainement dissiper
toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble
initiative, si chèrement acquise.
Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres
caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion
commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays
le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y
est peut-être plus radicalement éteint que partout ailleurs; et
cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au
cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas
étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation
du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au
plein essor original de l'ébranlement philosophique, la compression
rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute
grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu
cependant y empêcher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés,
une entière émancipation théologique, aujourd'hui mal dissimulée. En
outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés
essentielles pour les deux dernières phases de l'évolution moderne,
a spécialement réservé à la population italienne la transmission
naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est
susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement
à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le
véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment
familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle,
quoique presqu'aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu
une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre
extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique: mais
elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que
chez tout le reste de la communauté occidentale. Il serait assurément
superflu d'y mentionner l'admirable développement de l'évolution
esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout
ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique
d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil
fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité
dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement
réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime
et rapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée
par les bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie
historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus
prononcée à la réorganisation spirituelle: soit qu'on envisage le
catholicisme, suivant l'indication spéciale du cinquante-quatrième
chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie; soit que
l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement
sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être
obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont
l'avénement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun
de l'ordre et du progrès, des tentatives également chimériques et
perturbatrices.
Envisagée dans toute l'étendue de la définition sociologique indiquée
au début de ce volume, la population allemande me paraît être, tout
compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui,
en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation
positive. L'esprit militaire ou féodal, et même, malgré les apparences,
l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y
sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre
au mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance
politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins
universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que
la grande concentration temporelle propre à la transition moderne
n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée,
au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si
préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel,
éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre
l'équivalent germanique, toutefois très-altéré. La plus dangereuse
influence qui distingue cette population est certainement celle de
l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et
plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité
y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues
et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation
sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante est,
par cela même, beaucoup moins prononcé dans l'Allemagne catholique; et
d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. À cela près,
l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de
la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique,
plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à
l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je
l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de
l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement
métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition
aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus
qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques.
L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée
qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale
destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de
la suprématie aristocratique. Enfin, quoique le défaut de nationalité,
résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère
qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à
la régénération positive: soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux
sentir la nécessité de renoncer enfin à la philosophie théologique,
désormais principal obstacle à la réunion; soit, comme en Italie, en
faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément
commune à l'ensemble de l'occident européen.
Diverses explications incidentes, dans les deux chapitres précédens,
ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine
appréciation de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population
anglaise, malgré tous ses avantages réels, est aujourd'hui moins
préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande
famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement
retardée. L'esprit féodal et l'esprit théologique, par la profonde
modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus
qu'ailleurs une dangereuse consistance politique, qui, longtemps
compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant
un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le
système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être
le plus complétement organisé, au spirituel et au temporel. Jamais,
par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur
le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile
à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane,
dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple
journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime
a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord
un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est
finalement devenue, à beaucoup d'égards importans, une source directe
d'entraves politiques: soit en prolongeant l'ascendant social d'une
aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle
maintient la haute intervention du principe militaire; soit en
viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par
une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité
immédiate; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales
d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une
cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais
de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que,
par une suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait
été notablement altérée, non-seulement dans l'ordre scientifique,
malgré les immenses progrès qui s'y sont individuellement accomplis,
mais aussi dans l'ordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf
l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts: l'incorporation
sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée
que chez les trois autres nations. Toutefois ces divers dangers
caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la
commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la
masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation,
la coopération fondamentale à cette œuvre finale n'y doive être
immédiatement fort active et très-importante de la part des esprits
d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus
préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur
position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion
politique qui, dans le reste de notre occident, vicie aujourd'hui les
meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution
finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à
l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup
mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent.
Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins
cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences
convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales,
elle leur imprime involontairement un caractère de netteté et de
réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré,
en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre
importance sociale des corporations scientifiques, les savans, plus
isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une originalité plus
réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances
dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable
transformation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles
qu'en France.
Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières
phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de
nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver
expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique
population, malgré ses éminens caractères, quant à sa préparation
directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde
n'y ait pu réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en
Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins habile,
une compression immédiate beaucoup plus intense; au point d'y
entraver profondément l'essor partiel des nouveaux élémens sociaux,
non-seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique,
et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu
devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur
de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques
du moyen âge sur la séparation des deux puissances. Sous ce dernier
aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par
suite d'une incorporation trop intime au système de gouvernement; de
manière à susciter plutôt de vicieuses tendances théocratiques que de
saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir
moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne
doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi
cet élément capital de la république occidentale dans la conception
et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité
antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future;
quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement
devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques.
L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de
Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et
une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, résident surtout dans
les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure
au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être
suffisamment compensé par les voies convenables.
D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la
régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent
y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes,
il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à
la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours
manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois
assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir,
autant que possible, ces inévitables différences en nouveaux moyens
d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités
essentielles propres à chacun de ces élémens nationaux. Afin de
mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer
expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous
l'active direction d'une association universelle, d'abord très-peu
nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations
successives, à un vaste développement, et dont la dénomination
caractéristique de _Comité positif occidental_ indiquerait sa
destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille
européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée,
d'après l'ensemble de ce Traité[35]. Cette association philosophique,
indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs
sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité
des travaux, tendrait ouvertement à systématiser les attributions
intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par
les gouvernemens européens, et déjà livrées, du moins en France, à
la libre concurrence des penseurs indépendans. Si j'ai suffisamment
caractérisé la nature et l'étendue de la réorganisation spirituelle,
fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit
sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer
partout cette sorte de concile permanent de l'église positive: soit
pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions
humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation;
soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de
colléges philosophiques, propres à lui préparer directement de dignes
coopérateurs; soit pour en seconder la réalisation graduelle par
l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois
scientifique et esthétique; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu
l'application pratique par un judicieux enseignement journalier, tant
oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique
au milieu des divers conflits politiques naturellement résultés de
l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux.
Note 35: Malgré le petit nombre des membres qui doivent
primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne
me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe
que sa composition primitive représente expressément une
telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aptitude
nationale correspondante, soit collective, soit personnelle.
D'après les indications précédentes, on y pourrait, par
exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens,
cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune
vaine gravité à de tels chiffres, j'insiste seulement pour
qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité
numérique, et que le contingent corresponde autant que
possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre
constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est
leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance
la plus décisive dans la formation initiale d'une telle
association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à
Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence
invariable.
Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales
conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de
l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées,
sous la réserve des développemens ultérieurs propres au Traité spécial
que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la
nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire
enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes
directement plongés depuis un demi-siècle, et qui doit, à tous égards,
constituer la crise la plus décisive de l'évolution humaine. Par une
telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration
philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière
rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir
ainsi dépassé non-seulement l'engagement initial pris au début de
ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait
la première partie de mon opération sociologique. En un temps où
toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement
flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement
posé les fondemens rationnels de nouvelles convictions vraiment
stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes,
soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont
partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité
philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations
théoriques, en établissant, entre les unes et les autres, une
subordination systématique sans laquelle il est impossible désormais
de s'élever, en politique, à rien de grand ni de stable. À l'époque
où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité
dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus en plus
misérables et de plus en plus éloignés de toute haute destination
sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de
l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir
le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la
fondation d'une science nouvelle, la dernière et la plus importante de
toutes, sans laquelle le système de la véritable philosophie moderne
ne saurait avoir ni unité ni consistance, et qui, je ne crains pas
de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la
constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques,
n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autant de positivité et
plus de rationnalité qu'aucune des sciences antérieures déjà jugées par
ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs
réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins
de difficultés que cette création fondamentale: non-seulement parce
que la méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais
à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus
précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales
ici obtenues, outre qu'elles sont, par la nature du sujet, les plus
essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus
spéciales.
Une telle fondation scientifique complétant enfin le système
élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée
par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à
son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus
maintenant, pour avoir atteint, autant que possible, le but principal
de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale
de cette philosophie positive dont tous les élémens essentiels, soit
logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre
des six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus
simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations
sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires
qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la
doctrine, et enfin à la future harmonie générale de la philosophie
positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial,
publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité.