menaçante pour l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, une
seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition
réelle, une politique essentiellement dépourvue de toutes racines
populaires, suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que
la chute de Bonaparte, loin d'être simplement due à l'unique amour
de la paix, était également résultée de l'aversion universellement
inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenue le but
déplorable d'une inévitable dictature. La forme effective du dénoûment
impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard, ainsi que je
l'ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale, qu'il importait de
dissiper à jamais, cette énergique manifestation était certainement
indispensable, dans l'état présent de la philosophie politique, pour
faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n'était pas
moins fondamental, aux yeux de la nation française, premier organe
spontané de la république européenne, que le besoin de l'ordre et celui
de la paix, déjà spécialement signalés, l'un à l'avénement, l'autre
au déclin, du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire
doit être, ce me semble, historiquement envisagée comme destinée à
marquer enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde,
immédiatement commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre,
complétement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément
prolongée par ses faibles successeurs. Depuis cet indispensable
enseignement, la nation française est demeurée essentiellement
inaccessible à de fréquentes tentatives d'une agitation politique
toujours dépourvue jusqu'ici de toute véritable intention organique,
et ne pouvant aboutir qu'à de vaines substitutions de personnes, où
l'ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès.
Quoique le caractère purement provisoire, propre à l'ensemble de
la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément
appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a
dû, en général, sauf d'inévitables manifestations, dès lors, il est
vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale,
reprendre paisiblement le cours naturel de son évolution industrielle,
dont l'exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux,
doit spontanément résulter de l'absence prolongée de toute éminente
activité politique, jusqu'à une convenable élaboration de la vraie
réorganisation spirituelle.
Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement
des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite
mais irrécusable, du régime officiel à l'établissement régulier d'aucun
ordre intellectuel et moral: devenue directement matérielle, la
politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentimens,
et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts
proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui
venaient de perdre le système royal, vainement obstiné à poursuivre,
en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement
inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l'état des
idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d'une
manière vraiment progressive, cette indispensable réorganisation.
En même temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment
l'ordre matériel, au milieu de l'anarchie mentale et morale, ainsi
directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû
maintenir habituellement cette nouvelle disposition, en produisant un
état continu d'imminente préoccupation politique, qui détournerait
le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il
serait sérieusement accessible à aucune considération étrangère à la
conservation, de plus en plus pénible, de sa propre existence, dès lors
incessamment menacée, non-seulement par des agitations exceptionnelles
devenues plus fréquentes, mais surtout par le jeu régulier des divers
élémens d'un régime contradictoire. C'est ainsi que s'est enfin
trouvé provisoirement réalisé, autant que le comportent les tendances
générales de la société moderne, l'étrange type politique propre à
la philosophie négative, qui avait si longtemps demandé un système
réduisant le pouvoir à de simples fonctions répressives, sans aucune
attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée
toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale.
Mais, après son entière installation, ce dernier régime provisoire est
radicalement méconnu de ceux-là même qui en avaient été d'avance les
plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu'ils y ont vu s'évanouir
aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu'ils
en avaient aveuglément conçues, et qui ont fait place à la triste
conviction expérimentale qu'une telle politique matérielle nécessite
aujourd'hui la plus vaste extension permanente d'une corruption
organisée, à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente,
sous l'essor presque illimité des ambitions perturbatrices, et d'où
résulte nécessairement l'accroissement continu des plus onéreuses
dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d'un régime
surtout vanté pour sa nature éminemment économique.
Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres
à une situation déjà spécialement analysée, à tous égards, dans la
leçon préliminaire du tome quatrième, il nous suffit de les avoir
ainsi directement rattachés à l'ensemble de notre appréciation
historique. Toutefois, afin de compléter réellement l'explication
ci-dessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande
dictature temporelle, il importe de considérer, d'une manière distincte
quoique sommaire, la nouvelle situation générale d'un pouvoir
central auquel la précision du langage philosophique ne permet guère
d'appliquer désormais l'ancienne qualification de royauté, depuis
que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec
les croyances qui les consacraient, et lorsque d'ailleurs le cours
naturel des événemens, pendant le dernier demi-siècle, a dû rendre
fort problématique, en France, la vaine hérédité légale d'une fonction
qui n'y saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et
qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle,
dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Il serait
d'ailleurs superflu de s'arrêter ici aucunement à l'irrécusable
confirmation que notre dernière commotion politique a spontanément
fournie pour l'inanité radicale des imitations métaphysiques du régime
transitoire propre à l'Angleterre, d'après l'évidente subalternité
parlementaire à laquelle s'est ainsi trouvé réduit un prétendu
élément aristocratique d'origine impériale ou royale. Mais il faut,
au contraire, soigneusement noter les nouveaux empiétemens généraux
de l'assemblée législative sur le pouvoir qu'une habitude invétérée
conduit encore à qualifier de royal, malgré qu'il ait déjà perdu sans
retour tous les principaux attributs historiquement rappelés par
une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques
consistent d'abord dans l'initiative directe constitutionnellement
accordée à chacun des membres de cette législature, et surtout dans
la tendance permanente, encore plus décisive, quoique moins légale,
qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentimens habituels,
à l'annulation directe de l'autorité centrale, en lui imposant les
organes qu'elle doit employer, de manière à empêcher l'exercice le
plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double
influence, il est clair que le centre d'action, désormais privé de
toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun
des personnages qui parviennent, tour à tour, à obtenir, par des moyens
plus ou moins éphémères, un ascendant parlementaire, si rarement
attaché à une vraie capacité politique, d'après l'irrationnelle nature
d'une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd'hui les
vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, sauf
les cas exceptionnels où l'imminence d'un grave danger commun vient
y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer
que les ministres même du pouvoir central, ainsi devenus presque
indépendans de la puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son
entière élimination graduelle, sans plus d'embarras que les anciens
maires du palais, quoique d'une tout autre manière, si notre milieu
social n'empêchait spontanément une telle usurpation, soit par la
propre fragilité de ces suprêmes agens, soit surtout par l'absence
nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation
provisoire du grand mouvement révolutionnaire. Toutefois, malgré ces
périls continus, l'action royale, habilement exercée, et sagement
réduite à son indispensable office actuel pour le maintien matériel
d'un ordre public souvent compromis, finit par obtenir suffisamment,
sous l'adhésion spontanée d'une masse essentiellement étrangère à de
vaines agitations parlementaires, un véritable ascendant habituel, en
vertu de sa constance et de sa concentration, sur les vues incohérentes
de tant d'ambitions contradictoires, qu'apaisent aisément de nouvelles
décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont
l'influence continue, en dissipant toute crainte sérieuse d'empiètement
ministériel, tend d'ailleurs évidemment à l'augmentation rapide de la
déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais
dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera
l'interrègne intellectuel et moral.
Dans cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à
considérer que le résultat général de la renonciation implicite du
régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation
spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude
radicale, comme je l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence,
tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle
et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans
aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement
aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée
humaine puisse être jamais préoccupée: d'où suit habituellement,
beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination
spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de
purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit
surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui
constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque,
fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive,
et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales
intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation
philosophique des principales difficultés sociales en un stérile
appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours
calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine
succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères
parlementaires, ce pouvoir, inconstitutionnel mais irrécusable, a
dû malheureusement rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou
révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues
personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment
anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation
des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité
moderne, d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière
plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre,
spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine.
Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques
stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations
les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel
propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu
s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un
dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste
déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications
fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me
borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y
ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que
les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels
périls tendent nécessairement d'ordinaire à les aggraver beaucoup,
puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi
imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent
naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes
coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en
un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies
convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement
encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent
être aujourd'hui suffisamment affranchis d'un déplorable entraînement
intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection
actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la
haute importance de son avénement caractéristique, malgré les vaines
réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi
surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers
elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore,
sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique
spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande
aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux
puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis
que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits
à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs
appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il
faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis,
malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la
tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette nouvelle
prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue
maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire,
un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y
acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de
la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été
déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde,
suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai
ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésistible impulsion d'un
enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations
sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à
reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode
très-imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la
régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais
purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée,
tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une
telle rénovation préalable.
Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons
d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable
extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république
européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant
la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix
universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les
germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière
avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement,
comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne
pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que
la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal.
C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a
pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion politique,
que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir.
Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine
imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation
historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement,
surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie
n'y saurait acquérir aujourd'hui aucune véritable consistance,
même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique
avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve
universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation
spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation
britannique, doit nécessairement discréditer toute application
extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national.
Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée,
pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une
suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de
la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance
décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation
intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément
à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra
s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante,
sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme
je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû
naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire,
qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance
organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester
universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national
des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale
des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel
profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction
nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine
sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande
défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse
impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement
condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses
populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées
contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées
principalement à contenir ces agitations intérieures.
Telle est la suite naturelle de considérations historiques, qui,
d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des
cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure
plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à
reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble
de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siége
de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une
réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger
spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont
l'inévitable avénement, désormais complétement préparé, n'attend
plus aujourd'hui que l'indispensable initiative philosophique qui
seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par
ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la
rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à
cette indication définitive, que l'esprit général et le cours graduel
de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir,
il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à
laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son
importance décisive, en y considérant enfin, abstraction faite de toute
période particulière, l'extension nécessaire de la double progression
sociale que les deux chapitres précédens ont démontrée propre à
toute l'évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du
système théologique et militaire, soit pour l'essor universel d'un
organisme rationnel et pacifique. À l'un et l'autre titre, il importe
ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi
rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à la fois
négatif et positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les
cinq siècles antérieurs.
Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu,
le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui
concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système
social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement
la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire,
spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment
contribué à la rendre évidemment irrévocable, en portant une dernière
atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques,
intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spirituelle. Sous le
premier aspect, il est clair que l'asservissement antérieur de l'ordre
ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté,
soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique
dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes,
soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute
grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son
existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques
incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation
sacerdotale, quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par
une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie
des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En
laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore
cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la
nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite
d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de
renoncer à toute influence politique, et de se borner à ses fonctions
privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la
prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit
d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel
abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement
prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera,
sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en
réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs
respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général
de la métaphysique révolutionnaire pour rester longtemps inévitable,
comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un
tel usage, qui, dans les mœurs protestantes des anglo-américains, est
très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément
sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays
demeurés nominalement catholiques, sauf l'insuffisante compensation
de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence
intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire
a dû l'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes
quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant
plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression
légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a
paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication
directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile
aux anciennes croyances, a certes suffisamment constaté son plein
affranchissement théologique; surtout quand on considère que même
d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur
religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries: les
vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard, ont
toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui
seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment
dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde,
d'abord impériale et puis royale.
Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut
aisément développer, il faut enfin, quant aux considérations morales,
insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins
décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de
l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive
des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles,
soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y
chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine
émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits
cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera
toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa,
tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance
fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui,
dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à
leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement
multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez
le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les
faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient
habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour
l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des
graves discordes, domestiques, civiles, et nationales, dont elles
étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers
enseignemens, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps
survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi
complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur
ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine,
il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque
qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement
besoin d'une sanction religieuse, que la progression intellectuelle
et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine
appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans
chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti,
comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue
dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après
l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse: il
suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines
pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les
cas que les plus croyans regardent, chez les peuples avancés, comme
nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique,
par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps
indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des
convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent
cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à
leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor
universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'état et même
beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente
démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions
polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus
raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance
d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une
manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes
vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même
profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel
est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement
redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie
par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi
les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit
guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouemens patriotiques,
tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout
pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis
que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées,
il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne
pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde
relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Cette
grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la
ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague
déisme tant d'énergiques résultats: outre que les demi-convictions
propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et
trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement
sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans
l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférens au
déisme moderne qu'à tout autre système religieux; car le déisme légal
devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique
de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les
degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort
étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires.
Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir
l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement
complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant
radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un
opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilége exclusif.
Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à
montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à
l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société
actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine
historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif
d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux
philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double
office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit
d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable
organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la
philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement
reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé
de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd
rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont
une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui
une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser
convenablement d'heureuses indications générales[17]. Quoique tout
vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de
cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent
guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la
régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de
transition; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de
l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment
positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines
intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant.
Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble
édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses
fondemens intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre
polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir
des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement
l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnemens essentiels
qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social,
suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent.
Note 17: Cette irrévocable dégénération intérieure du clergé
catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa
philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est
alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts
mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque,
pour recomposer la théorie générale du catholicisme, et
qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'en mieux
caractériser le système historique, furent essentiellement
dus à des penseurs étrangers à l'église: tel fut surtout
l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes
qui a jusqu'ici le plus complétement apprécié ce grand
organisme. Parmi les différens prêtres qui ont suivi ses
traces, le seul qui l'ait fait avec un véritable talent,
toutefois bien plus littéraire que philosophique, longtemps
célébré comme le plus ferme appui de la restauration
catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse
conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des
convictions que peuvent maintenant produire des doctrines
caduques, qu'un aveugle empirisme s'obstine vainement à
présenter encore comme les seules garanties solides de
l'ordre intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le
moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler
radicalement chez leurs principaux organes.
Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique
relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que,
malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité
guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas
moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du
régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord,
le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense
républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération
de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule
attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du
prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées
permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens
les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage,
les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement
accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc
sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment
compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute
tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des
sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement
inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination
populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait,
à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop
clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde
de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une
manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que
cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les
populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système
fondamental de notre civilisation.
En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut
aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres
systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué
au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à
perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique
de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien
esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même
profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit,
à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence
presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase,
et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit
essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout
renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant
suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une
exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations
européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt
commun de la grande république occidentale, éminemment compatible
avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des
aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré.
L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission
nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental;
mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations
exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou
moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut
alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne,
la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs
suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire
se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration
guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible
entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré
tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes,
qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par
une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire,
ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité
provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude
des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à
prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire
que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à
durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et
morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe
et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui
constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et
en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation
journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit
nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle,
interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai
spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué
l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce
aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment
l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la
spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la
civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations
les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état
présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère
de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement
beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle;
logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé
l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres
les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et,
sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement
toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on
a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial,
suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques
graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme,
l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement
dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même
seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres
générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes
dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation
et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude
populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique
d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de
la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse,
essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement
opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez
un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine
parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès
longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.
La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est
partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au
milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième
aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens,
par une grande innovation universelle, dont la haute signification
historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement
la plus profonde modification que l'institution moderne des armées
soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au
XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé,
d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre
défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de
l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement
adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances
nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout
survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature,
un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux
populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment
volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle
concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières,
en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle
profession, et en composant les armées d'une masse radicalement
antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement
temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux
qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et
inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que,
sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques,
un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance,
par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres,
sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus
ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation
réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée
depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision,
on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource
nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit
même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire,
désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique
indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.
D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les
esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec
une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que
l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit
totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et
confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis
trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur
insuffisante rationnalité, n'eussent point excité tant de frivoles
dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au
cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles
sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent
toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un
véritable besoin capital, et une certaine création correspondante,
quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation
primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heureuse conséquence finale
se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une
suite nécessaire de l'ensemble de la situation fondamentale propre
aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers
motifs généraux de guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu
à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire.
La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles
prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré
déjà sans exemple dans l'ensemble de l'histoire moderne, constitue
certainement un admirable phénomène qui, si nous n'y étions pas
plongés, paraîtrait à tous éminemment décisif pour l'avénement final
d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à
ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement
irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique,
qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur
le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à
l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait
éprouver aujourd'hui de perturbation grave, quoique momentanée, que
si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France,
la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que
le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs
à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent
assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois
dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations
anti-progressives.
Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le
vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens,
avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle,
semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si
un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait
aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement,
d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise
révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république
occidentale. L'active participation des armées proprement dites au
maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une
destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire,
partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante,
en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi
continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et
d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes
extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure
garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs
nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral,
qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien
que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à
celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable
protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu
d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses.
Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes
successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance
assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens
quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation
intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un
terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine,
soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération,
d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et
de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable
prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant
aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général
suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement
disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les
armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée
politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est
point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée,
suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup
plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution
finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice.
Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise,
parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment
positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance;
outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes
s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là
résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des
artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver,
auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible,
le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier
directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle
mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme
je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond,
d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit
bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin
d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir;
car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses
séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont
l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur
ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.
La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc
frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale
aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la
philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale,
chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une
transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans
l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit
avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la
caste militaire, commencée au XIVe siècle, par l'institution
fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France,
sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun
grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre
convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa
nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce
qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être,
en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique
situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit
conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui
peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie,
d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera
toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources
secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le
développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant
convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la
solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier
et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine,
l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues
radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature
temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la
force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils
presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux
de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une
émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes
réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur
l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle,
qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine
utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente
de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez
d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs
n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie.
Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent
tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui
s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé,
depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance
entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont
l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes
créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des
antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus
tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les
armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes;
tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la
rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle
est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait
ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux
élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme
décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs
nullement altérée par cette indispensable distinction; puisque
c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à
l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une
véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où
son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure
que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la
nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être
l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.
Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre
au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande
progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger
aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant
successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue
composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses
résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune
relation à la réorganisation finale.
Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait
certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur
une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux,
et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement
général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce
qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en
effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait
être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait
la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors
plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée
sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment
exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale.
Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation
a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite
sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable
terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique
de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès
social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du
mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général
vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu
consister surtout en une large application des agens mécaniques,
dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé
sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé,
pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que
va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer
partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même
maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de
plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément
contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas
été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération
qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de
la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est
surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs,
celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible,
à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à
quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor
caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec
chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de
crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension
simultanée des dépenses nationales.
Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter
aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales
signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres
à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après la spécialité
empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à
l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences
de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la
condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été
finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a
dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie
manufacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se
sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû, comme dans le passé,
s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être,
à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable
et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux
inhérens jusqu'ici au mouvement industriel, consiste assurément dans
l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts
respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable
antagonisme montre aujourd'hui combien l'industrie moderne est encore
essentiellement éloignée d'une véritable organisation, puisque sa
marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la
majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable.
Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu
spécialement caractéristique par la grande extension universelle de
l'usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l'essor pratique
correspondant eût été évidemment impossible. On ne saurait douter que
la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après
de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme
je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation,
en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables
chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des
rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes
laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente
de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui
trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission
croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus
reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout
à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées
des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement
profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds
contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation
positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au
contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils
ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux
chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire, sans hériter
pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai
déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le
mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire
rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale
spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi
aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers
leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable
solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se
fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance
trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser
leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public,
d'importans monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe
et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux,
pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs
sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont
la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée
d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux
uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans
insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité
est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet
égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en
présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique
d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer
indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée.
Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion
indique, d'une manière indirecte et confuse, le vague pressentiment
de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites,
c'est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense
difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout
d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin,
dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes
industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir
spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer
spécialement ci-après.
Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de
l'évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous
dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation
pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport,
qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune
modification radicale. Seulement la direction unanime des esprits vers
les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière
régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous
les inspirations absolues d'une métaphysique anti-historique, les
lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe
philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable
caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous
la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques,
comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés
jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile
situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges
impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle
réformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable
réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale: car,
l'impulsion prolongée d'une philosophie radicalement négative n'a
conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous
genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des
compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de
tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment
durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations
contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces
vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la
métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le
fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois, malgré une
décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané
et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations,
essentiellement indépendantes de cette stérile poétique, ont alors
constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques
de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu
le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l'aristocratie
britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses
persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment
rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de
l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissans
imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par
sa nature anti-poétique, cette situation transitoire ne pouvait
comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique
idéalisation. En même temps, le genre de compositions le mieux
adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément
sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un
mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse
alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement
envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie
nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un
choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement
éloignées, l'immortel auteur d'_Ivanhoë_, de _Quentin Durward_, des
_Puritains_, etc., a produit tant d'éminens chefs-d'œuvre, si avidement
accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement
consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que
notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne
représentation poétique dans l'admirable composition de _I Promessi
sposi_, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera,
sans doute, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles
génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est
probablement destinée, par son indépendance naturelle, à déterminer
ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art
moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se
manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et assez fixe
pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la
réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer
ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement
soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur éclat antérieur, sans
toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est pour
la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors
devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus
complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une
énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance
esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même
purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi
peu musicale que l'est assurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus
parfait de la musique politique, dans cet hymne admirable qui tant de
fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.
Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus
que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation
générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment
nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout
son importance sociale prépondérante, comme première base directe
de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de
plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement
la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui,
sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent
aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules
doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération
universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique.
Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des
travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction
finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale
de l'immortel Fourier, étendant l'analyse, avec une si heureuse
rationnalité, à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux,
par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des
températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses
intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on
distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même
Fourier sur la résolution des équations, utilement poursuivie, et
même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on
peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette
idée-mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source.
La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai
exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée
de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à
présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même
trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul
paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique,
qui ne peut être pleinement conçue que d'un point de vue plus élevé,
comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement
essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à
saisir une telle ouverture. En même temps, l'incomparable Lagrange
perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant
à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationnalité dont
elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être
appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son
auteur pour constituer enfin une véritable philosophie mathématique,
fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante; comme le
montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de
régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord
de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique.
Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir,
et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle
spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là
cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement
préparée, honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout
à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul
géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit
historique avec l'esprit scientifique, destinée à caractériser la plus
haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au
tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans les chapitres
qui vont terminer ce Traité.
Quoique la pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne pût désormais
comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière
supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors
cependant d'intéressantes extensions, par la découverte d'Uranus et
de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes
entre Mars et Jupiter: toutefois, les curieuses observations de cette
époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave
inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de
vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec
la saine philosophie astronomique.
La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources
fondamentales qu'elle reçoit alors de l'analyse mathématique, trop
souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des
hypothèses anti-philosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes
notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales,
et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux
successifs, d'une part, de Malus, de Fresnel, et d'Young; d'une
autre part, de Volta, d'Œrsted, et d'Ampère. Au milieu du spectacle
peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment
nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant
ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont
j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche,
soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par
la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient
alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la
philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique, cette
grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par
la création décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous
ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution
mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le
caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet
indispensable complément rapprochait directement la science moderne de
sa plus haute destination sociale.
J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général, et
même la marche nécessaire, de cette élaboration capitale, pour devoir
ici me borner à rappeler au lecteur cette appréciation spéciale et
directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois
aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique, propres
à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés,
après une suffisante considération de leur intime connexité permanente.
Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager
à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale
du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des
tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de
Lamarck, et de l'école allemande, pour constituer directement la
hiérarchie animale, enfin pleinement systématisée par les pensées et
les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville,
l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le
monde scientifique actuel. À l'ensemble de cette élaboration, première
base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la
même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de
Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables
aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le
domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes
fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie
théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui
fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les
spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable
révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de
la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité.
Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor initial de la saine
philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement
l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de
Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique,
avec d'insuffisans matériaux, et surtout d'après des conceptions
biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies; ce qui ne doit
toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite,
soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle
un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un
enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble,
cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a
certainement contribué, encore plus qu'aucune autre partie simultanée
de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit
humain: non-seulement, sous l'aspect scientifique proprement dit,
en établissant toutes les bases essentielles d'une étude pleinement
philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la
société; mais surtout, comme je l'ai d'avance indiqué au chapitre
précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie
de la philosophie naturelle où, d'après l'intime solidarité évidente
des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir
sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la
disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques,
par une influence active et continue que les tendances dispersives
de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser,
quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse
imitation provisoire, d'abord inévitable, et même, à certains égards,
indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvement scientifique
se trouvait alors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers
coopérateurs spéciaux, profondément lié à l'immense crise politique
qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la
seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement
rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite.
Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs,
l'influence sociale de la science recevait partout de notables
accroissemens, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique
au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus
grands orages politiques, surgissent alors d'importans établissemens
destinés à propager l'instruction scientifique, quoiqu'en lui
conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup
moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande
république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans
cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les
obligations préparatoires de professions très-multipliées; les pouvoirs
les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément
conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme
d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable.
Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par
la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu
d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus
générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable
que salutaire, sa profonde influence sur la vie sociale actuelle,
en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures
universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané
de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes
les populations avancées[18]. Indépendamment de son évidente utilité
directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif
dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait
d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir
les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant
d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation
de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique
convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute
l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées.
Note 18: L'institution générale de cette grande opération
présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un
caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une
constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à
en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité
qui aurait pu entraver son universelle propagation
ultérieure. Quoique la plupart des états européens n'aient
répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble
appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement
adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point
que cette importante rénovation fut toujours conçue et
accomplie en vue d'une destination directement commune à
l'ensemble des populations civilisées, indistinctement
invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière,
malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui
dirigeait alors la crise révolutionnaire.
Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la
science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup
d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales,
soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en
plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité
dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par
l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui
devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution
préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit
nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui
personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive
envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen,
s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration
finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont
radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils
resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que
leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation
moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale
base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient
indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et
les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à
l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.
Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la
principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque
provient presque toujours des aveugles résistances intérieures,
individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément,
à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales,
qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui
doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant
définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne,
ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires
que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la
difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe,
que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient
peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner
ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et
des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale,
sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable
influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les
conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que
désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente,
l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est
plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et
d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant
d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment
produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de
ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué
que pour une part minime et facile à cette formation collective et
graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre
construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après
une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction
intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite
particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même
scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs
qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés
aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature
humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible
vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans
sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion
vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion:
or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse;
car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à
la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement
les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles,
ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement
impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la
science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base
rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration
sociologique.
En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique
commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment
établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique,
après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de
la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge.
Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences
fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la
complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit
positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement
ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle
et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais,
la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps,
sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge
préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré
dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait
réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos
explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de
la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement
pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant
préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur
puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles
poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux
partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction
ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et
imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance
spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire
aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande
science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et
morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le
demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi
le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule
réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales,
soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des
phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur
l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives
précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire
de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération,
dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui
s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à
l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination
temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité
rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin,
à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il
semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est
désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître,
comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit,
l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux
spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer
l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les
exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout
les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours
à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné
surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des
édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les
maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes!
Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable
devient désormais directement contraire à sa propre destination,
en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont
il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce
Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe
fondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement
d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement
un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à
tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie
hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens
attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être
simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes
les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette
évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail
scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive
soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans
n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à
une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir
partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie
théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers
un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à
cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement
remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange
situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la
nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse
vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par
l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles,
qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les
conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs
délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou
d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisions quelconques à
une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle
instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des
diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de
ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion
mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y
facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute
élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que
le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies
arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire,
de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental
d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que
la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette
grande solution, soit à tel point dégradée par l'impuissance ou
l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire
le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort
quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble
dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une
restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à
leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation.
Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste
illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation
où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance
d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur.
Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis
si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses
expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion
des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne
pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles
aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup
de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette
assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec
une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul
mérite littéraire.
Note 19: En suivant avec attention les actes officiels de
l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps
savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu
toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il
est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment
des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après
l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente
de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel
dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La
vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur
l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement
incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque,
même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du
quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la
science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait
ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus
sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces
compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos
principales institutions de haut enseignement, tant de
nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.
Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses
classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le
degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs.
Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de
l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies
de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la
philosophie naturelle, doivent être communément les plus exposés aux
dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est
surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est,
au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique,
comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce
Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver
vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension
universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après
une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle
prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si
déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie
s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans,
par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les
biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout
le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute
décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable
combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des
phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux
aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment
philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante
harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les
entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux
ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres
aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme,
quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à
contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui
résulterait maintenant d'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit
nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine
dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un
âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre
la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle
ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel
d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi
peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale
création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus
entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par
la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui
ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement
à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement
la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y
exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les
admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la
saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement
bien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette
compagnie que dans son sein[21].
Note 20: On a vainement tenté de pallier une telle exclusion
d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa
trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau
génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une
glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs,
soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en
faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes,
décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où
dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en
outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue
offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation
des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à
l'égard de Molière.
Note 21: Malgré l'appréciation plus facile que trouve
ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement
l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques
n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des
principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique,
dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne
que cette académie accorde si aisément, quoique cette
insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus
digne émule de ce grand biologiste.
La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient
quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne
puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste
à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique
garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant
l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à
toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant.
Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à
interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus
qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve
confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais
propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement
incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles
qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer
les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une
appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie
philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide
résistance académique, constitue la principale cause des dangers
intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des
garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle
qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable
philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule
fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à
défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme
universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources,
qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus
des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins
accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses
encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science
comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi
trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément,
en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées
intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une
habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations
secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années
d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant
d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les
plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien
préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies
actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses
ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime
scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque
coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du
moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent
employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la
médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble
annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul
mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas
provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps
où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre,
et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque
chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable,
ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans
excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation
comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue
expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est
ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les
analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des
géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la
noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que
l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du
second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du
mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce
célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique
qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des
géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé;
tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue
assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut
jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont
ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de
comprendre la vraie signification fondamentale.