CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON.

Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la

révolution française ou européenne.--Détermination rationnelle

de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble

du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la

généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale

de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail.

Le concours fondamental des deux chapitres précédens fait spontanément

reconnaître que les deux mouvemens simultanés de décomposition

politique et de recomposition sociale, dont la convergence nécessaire

devait, depuis le XIVe siècle, toujours caractériser les

sociétés modernes, ne pouvaient, malgré leur intime solidarité,

s'accomplir avec la même rapidité: en sorte que, vers la fin de notre

troisième phase, la progression négative se trouvait déjà assez avancée

pour mettre en évidence l'imminent besoin de la réorganisation finale,

quand l'imperfection de la progression positive empêchait encore de

concevoir suffisamment la vraie nature d'une telle régénération.

Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause

de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par l'immense crise

révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement universel,

et dans laquelle l'esprit critique dut ainsi conserver provisoirement

un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique

de la nouvelle élaboration européenne. Mais, malgré les graves dangers

inhérens à une telle discordance radicale entre le principe et le

but, l'influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet

ébranlement vraiment fondamental n'était pas moins d'abord aussi

pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable,

quoiqu'il n'ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère

qui doit lui appartenir dans l'ensemble de l'évolution moderne.

Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la

décomposition chronique d'où elle résultait, l'impuissante caducité

du régime ancien serait restée profondément dissimulée, de manière à

entraver radicalement la marche politique de l'élite de l'humanité, en

écartant toute idée d'une véritable réorganisation, qui eût continué à

sembler vulgairement aussi superflue qu'impossible; tant notre faible

intelligence est communément disposée à se contenter des moindres

apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu'exige

toujours la conception d'un ordre nouveau. En même temps, l'essor

progressif des modernes élémens sociaux serait demeuré essentiellement

inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs; et

l'esprit d'ensemble, qui seul manque encore à leur ascension finale,

n'y aurait jamais pu devenir autrement développable. Cette crise

décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous

les peuples avancés l'avénement direct de la régénération finale

graduellement préparée par le grand mouvement universel des cinq

siècles antérieurs: il fallait même qu'une expérience solennelle

vînt aussi faire immédiatement ressortir l'impuissance organique des

principes critiques qui avaient présidé à la décomposition du système

ancien, pour constater suffisamment l'insurmontable nécessité d'une

nouvelle élaboration de la philosophie politique.

Quoique, d'après l'ensemble de notre appréciation historique, cette

situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les

diverses parties de la grande république européenne, les deux leçons

précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité

très-prononcée, soit quant à la décadence plus ou moins profonde du

régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins

complète de l'ordre nouveau. Sous l'un et l'autre aspect, nous avons

pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre

de la direction générale que les influences nationales avaient

spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre

aux deux dernières phases de l'évolution moderne, suivant qu'elle y

avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par

l'esprit catholique, ou à la dictature aristocratique, presque toujours

combinée avec l'ascendant du protestantisme. Quels que soient, à

divers égards, les irrécusables avantages particuliers à ce dernier

mode, j'ai suffisamment établi que le premier avait dû être finalement

beaucoup plus favorable soit à l'irrévocable extinction de l'ordre

ancien, soit à l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux. Enfin,

la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal,

nous a naturellement démontré la supériorité générale de l'évolution

française, évidemment devenue, sous la dernière phase, le centre

définitif du mouvement universel, aussi bien positif que négatif.

L'asservissement de l'aristocratie avait, de toute nécessité, bien

plus radicalement détruit, en France, l'ancien système politique, que

n'avait pu le faire, en Angleterre, l'abaissement de la royauté: en

même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à

l'entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable

à l'essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement

préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait

dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l'activité industrielle eût

été, sans doute, moins développée déjà en France qu'en Angleterre,

l'influence sociale du nouvel élément temporel y était cependant plus

nette et même plus grande, en tant que beaucoup mieux dégagée de la

prépondérance aristocratique. Dans l'ordre spirituel, le développement

esthétique de la nation française, malgré son incontestable infériorité

envers celui de la population italienne, était certainement plus

avancé, quant à la plupart des arts, qu'il ne pouvait l'être en

Angleterre; cette supériorité était aussi, en général, plus irrécusable

encore relativement à l'essor scientifique et à son universelle

propagation, quelque imparfaite qu'elle soit jusqu'ici; et, enfin, il

est surtout sensible que l'esprit philosophique proprement dit était

dès lors bien plus dégagé en France que partout ailleurs de l'ancien

régime théologico-métaphysique, et beaucoup plus rapproché d'une vraie

positivité rationnelle, exempte à la fois de l'empirisme anglais et du

mysticisme allemand. Ainsi, la double base d'appréciation comparative,

également positive et négative, que nous a spontanément préparée

l'étude approfondie de l'ensemble de l'évolution moderne, explique

directement, de la manière la plus irrécusable, la haute initiative

évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la

société occidentale: en sorte qu'une telle démonstration historique ne

sera, j'espère, jamais soupçonnée d'aucune irrationnelle influence des

vaines inspirations nationales dont je crois m'être montré suffisamment

affranchi; le concours naturel des deux progressions générales

constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment

irrésistible. Mais, s'il importe beaucoup de reconnaître convenablement

cette priorité nécessaire, il est encore plus indispensable de n'en

point exagérer vicieusement la notion générale jusqu'à regarder

un tel mouvement comme particulier à la nation française, qui au

contraire n'a pu certainement y manifester qu'une simple antériorité

spontanée, essentiellement analogue à celle que l'Italie, l'Espagne,

l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre avaient tour à tour

présentée aux époques antérieures du développement européen. C'est

ce qui résulte nécessairement, comme le cours naturel des événemens

l'a si bien confirmé, de l'identité politique fondamentale propre aux

diverses parties de la grande république occidentale, qui, depuis sa

constitution directe sous Charlemagne, intégralement assujettie au

régime catholique et féodal, en a uniformément subi les principales

conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du

système théologique et militaire, soit pour l'élaboration progressive

des nouveaux élémens sociaux, suivant les explications des deux

chapitres précédens. Du reste, la profonde sympathie que trouva chez

toutes ces populations le début de la révolution française, et que

n'ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule

suffisamment constaté l'universalité nécessaire d'un tel mouvement,

où la France avait si bien senti, dès l'origine, qu'elle ne pouvait

avoir d'autre privilége que le périlleux honneur de l'indispensable

initiative qui lui était évidemment réservée par l'ensemble des

antécédents européens. Il est d'ailleurs certain que les conditions

intellectuelles et politiques qui déterminaient surtout une telle

initiative, se trouvaient, en général, spontanément secondées par les

dispositions morales propres à la nation française, soit d'après la

noble émulation qui, depuis les croisades, l'avait si souvent poussée

à se rendre l'organe désintéressé des principaux besoins communs à la

grande association européenne, soit en vertu des sentimens habituels de

sociabilité universelle dont l'attrait continu inspirait naturellement

à toutes les populations civilisées une confiance involontaire, et

faisait partout regarder avec prédilection le séjour de la France,

chez tous ceux qui n'étaient point exclusivement livrés à l'activité

pratique.

Ce grand ébranlement, qu'indiquait si clairement la vraie situation

générale, et dont le pressentiment plus ou moins distinct n'avait

point, en effet, échappé, depuis un siècle, à la pénétration des

principaux penseurs, avait été spécialement annoncé, vers la fin de

la troisième phase moderne, d'après trois événemens de diverse nature

et d'inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs.

Le premier et le plus décisif fut assurément la mémorable abolition

des jésuites, commencée là même où la politique rétrograde organisée

sous leur influence avait dû être le plus profondément enracinée,

et complétée par la sanction solennelle du pouvoir même qu'une telle

politique tendait à rétablir dans son antique suprématie européenne.

Rien ne pouvait, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable caducité

de l'ancien système social que cette aveugle destruction de la seule

puissance susceptible d'en retarder, à un certain degré, l'imminent

déclin. Un tel événement, le plus capital, à tous égards, qui fût

survenu, en occident, depuis le protestantisme, était d'autant moins

équivoque qu'il s'accomplissait ainsi sans aucune participation directe

de la philosophie négative, qui, avec une apparente indifférence, se

bornait à y contempler le jeu spontané des mêmes animosités intérieures

d'où était partout résultée, sous la première phase, la décomposition

politique du catholicisme, soit d'après l'ombrageux instinct des rois

contre toute indépendance sacerdotale, soit par suite de l'incurable

répugnance des divers clergés nationaux envers toute direction vraiment

centrale. Le système de résistance rétrograde, si péniblement élaboré

sous la seconde phase, se montra dès lors tellement ruiné que ses

plus indispensables conditions avaient cessé d'être suffisamment

comprises des principaux pouvoirs destinés à y coopérer, et qui, sous

l'aveugle impulsion de frivoles jalousies intestines, se laissaient

entraîner à briser eux-mêmes le lien le plus essentiel de leur commune

opposition à l'émancipation universelle. Quant au second symptôme

précurseur, il résulta, peu de temps après le premier, du grand

essai de réformation si vainement tenté sous le célèbre ministère de

Turgot, dont l'inévitable avortement vint faire unanimement ressortir,

soit le besoin d'innovations plus radicales et plus étendues, soit

surtout l'évidente nécessité d'une énergique intervention populaire

contre les abus inhérens à la politique rétrograde qui dominait depuis

le commencement de la troisième phase, et dont la royauté, malgré

quelques favorables inclinations personnelles, se reconnaissait par-là

impuissante à contenir les imminens dangers, quoique elle-même les eût

ainsi solennellement proclamés. Enfin, la fameuse révolution d'Amérique

vint bientôt fournir une occasion capitale de témoigner spontanément

l'universelle disposition des esprits français à un ébranlement

décisif, en indiquant même déjà la tendance caractéristique à le

concevoir comme une crise essentiellement commune à toute l'humanité

civilisée. On se forme, en général, une très-fausse idée de cette

célèbre coopération, où la France assurément, même sous le rapport

moral, dut apporter beaucoup plus qu'elle ne put recevoir, surtout en

déposant les germes directs d'une pleine émancipation philosophique

chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. Nous

retrouverons, en effet, ci-dessous la véritable influence politique

propre à l'insurrection américaine, comme première phase capitale

de la destruction nécessaire du système colonial. Mais, quant à son

efficacité si vantée pour préparer la grande révolution française, elle

dut essentiellement se réduire, en réalité, à permettre directement

la manifestation spontanée de l'impulsion décisive imprimée aux

populations les plus avancées par l'ensemble de l'ébranlement

philosophique du siècle dernier, ainsi que l'eût fait, sans doute, à

défaut d'une telle occasion, tout autre événement majeur.

Spontanément résultée de l'irrévocable décomposition continue du

régime ancien, cette immense crise se présente hautement, dès son

début, comme étant surtout destinée à une régénération directe, pour

laquelle toute opération purement négative, quelque indispensable

qu'elle fût, ne pouvait jamais constituer qu'un simple préambule

accessoire. Mais, d'après les deux chapitres précédens, cette intention

profondément organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses

conceptions révolutionnaires, n'y pouvait être aucunement réalisée,

faute d'une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces

vœux indéterminés. L'inévitable absence de tout caractère vraiment

politique dans les diverses évolutions partielles et empiriques

relatives au développement spontané des nouveaux élémens sociaux,

ne pouvait d'abord nullement permettre, comme nous l'avons reconnu,

la juste appréciation générale de l'ordre final vers lequel tendait

instinctivement leur convergence nécessaire, et dont la nature

reste encore aujourd'hui si confusément soupçonnée. Par une suite

irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative

qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement

de décomposition préalable, et dont l'entière systématisation venait

enfin de déterminer l'explosion décisive, constituait donc évidemment

la seule doctrine qui dût alors sembler applicable à la réorganisation

universelle, quoique son propre esprit fût réellement contradictoire à

cette nouvelle destination. C'est ainsi que toutes les intelligences

actives furent d'abord nécessairement entraînées à développer plus

que jamais l'ascendant des principes purement critiques, en les

convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l'instant

même où leur office provisoire étant essentiellement accompli, leur

prépondérance passagère semblait devoir rationnellement cesser.

Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester

aucune tendance caractéristique vers une rénovation suffisamment

déterminée, toutes les tentatives de réorganisation, au lieu de changer

convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux, ne

devaient aboutir qu'à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer

les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus

toute action réelle, en voyant toujours dans des restrictions plus

complètes l'uniforme solution des nouvelles difficultés politiques.

C'est alors que l'esprit métaphysique, enfin librement développé,

constamment poussé, selon sa nature, à voir partout de simples

questions de forme, commence à réaliser directement sa conception de

la société comme indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre

et indépendante, à l'inépuisable succession de ses vains essais

constitutionnels. Mais, quels que dussent être les graves dangers

de cette immense illusion politique, qui attribuait à des principes

purement négatifs une destination éminemment organique, il importe

de reconnaître qu'aucune aberration philosophique n'avait jamais

pu être aussi pleinement excusable, d'après les motifs évidemment

irrésistibles qui ne permettaient pas plus d'en éluder l'application

active que d'en éviter l'essor mental. Outre qu'un long usage antérieur

avait rendu les conceptions critiques seules suffisamment familières

à tous les esprits, il est clair que, sans pouvoir fournir aucune vue

réelle sur la réorganisation sociale, elles en formulaient du moins,

à leur manière, les plus indispensables conditions générales, qui ne

pouvaient alors trouver d'organes plus rationnels. Ainsi, d'après

l'irrécusable nécessité de quitter enfin un régime devenu radicalement

hostile à l'évolution fondamentale de l'humanité, il fallait bien

recourir aux seuls principes susceptibles, dans une telle situation,

de faire universellement entrevoir la régénération sociale, à quelque

confuse et vicieuse appréciation qu'ils dussent d'ailleurs conduire.

En un mot, les mêmes motifs généraux qui, suivant les explications

directes du quarante-sixième chapitre, démontrent encore le besoin

actuel de la doctrine critique, jusqu'à l'avénement d'une doctrine

vraiment organique, devaient, à bien plus forte raison, justifier son

active prépondérance, en un temps où la véritable tendance finale de la

sociabilité moderne devait être bien moins appréciable. Il faut aussi

reconnaître que cette entière application politique de la métaphysique

négative était d'abord indispensable pour caractériser suffisamment

son impuissance organique, de manière à faire enfin convenablement

ressortir la nécessité de nouvelles conceptions vraiment positives,

spécialement propres à diriger le mouvement de réorganisation, que,

malgré cette expérience décisive, beaucoup d'esprits persistent

aujourd'hui à rattacher exclusivement aux dogmes critiques, faute d'une

saine théorie historique sur l'ensemble de l'évolution humaine.

L'indispensable ascendant social ainsi momentanément réservé à la

doctrine critique, devait naturellement déterminer le triomphe

politique des métaphysiciens et des légistes qui en avaient été jusque

alors les organes nécessaires. Mais, pour apprécier convenablement, à

cet égard, la vraie situation générale, il faut maintenant compléter

l'explication, commencée au cinquante-cinquième chapitre, sur la

mémorable transformation qu'avait dû subir, vers le milieu de la

troisième phase moderne, l'influence métaphysique proprement dite,

désormais passée des purs docteurs aux simples littérateurs, lorsque

l'ébranlement intellectuel avait dû surtout se réduire à la seule

propagation universelle d'une élaboration négative déjà suffisamment

systématisée. Cette inévitable dégénération spirituelle propre à la

transition critique, dut, en effet, nécessairement déterminer, dans

l'ordre temporel, au début de la grande crise que nous apprécions,

une dégradation essentiellement équivalente, qui transmit aux avocats

la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, dès

lors relégués, d'une manière de plus en plus subalterne, à leurs

fonctions spéciales, tandis que les avocats, s'élevant, au contraire,

au-dessus de leurs opérations privées, s'emparaient graduellement de

l'universelle direction des affaires publiques. Une telle modification

devait, de part et d'autre, naturellement caractériser l'entier

ascendant de la doctrine critique. Si, comme nous l'avons reconnu,

les littérateurs étaient seuls propres à l'active propagation d'une

philosophie négative qu'ils n'auraient pu construire, il est encore

plus évident que les avocats, d'après les habitudes mêmes de libre

divagation qui les distinguent ordinairement des juges, devaient

alors devenir exclusivement aptes à développer suffisamment l'entière

application politique d'une métaphysique révolutionnaire dont les

principales conceptions avaient dû être préalablement élaborées par

des intelligences plus consistantes. On conçoit d'ailleurs que les

juges, comme les docteurs, s'étant enfin partout incorporés intimement

au régime ancien, sous l'influence des modifications qu'ils y avaient

déterminées dans le cours des deux premières phases modernes, les

avocats devaient naturellement obtenir, ainsi que les littérateurs,

la confiance populaire longtemps accordée aux premiers organes de

la transition critique. Quand les hautes spéculations politiques

semblaient réductibles à de simples combinaisons de formes, destinées à

contrôler ou à circonscrire des pouvoirs indéterminés, pour régénérer

une société supposée indéfiniment modifiable par l'action législative,

aucune classe ne pouvait certainement être aussi apte que celle

des avocats à une telle élaboration métaphysique, dont un exercice

journalier leur rendait spontanément familières les principales

fictions constitutionnelles. À la concevoir durable, cette double

organisation finale propre à la transition critique constituerait, sans

doute, une profonde dégradation sociale, en conférant le principal

ascendant à des classes aussi complétement dépourvues, par leur nature,

de toutes convictions réelles et stables, et par suite non moins

nécessairement exposées à la démoralisation politique qu'étrangères

à toute saine appréciation mentale d'une question quelconque. Mais,

en vertu même d'une telle transmission de l'influence critique à

des organes plus subalternes et moins respectables que les docteurs

et les juges qui l'avaient longtemps dirigée, il devenait évident

que cette action transitoire était désormais parvenue à son dernier

terme essentiel, caractérisé par cet office vraiment extrême qui

consistait à développer activement l'entière application organique de

la métaphysique négative, dont l'inaptitude fondamentale, une fois

directement dévoilée par une expérience pleinement décisive, devait

naturellement entraîner bientôt l'universelle déconsidération des deux

classes co-relatives ainsi solennellement jugées, et qui, en effet,

ne prolongent encore leur stérile et dangereuse prépondérance que par

suite d'une déplorable continuation de la même lacune philosophique

relativement à la vraie théorie de l'évolution moderne.

Ayant ici assez examiné d'abord la direction nécessaire, ensuite

le siége principal, et enfin les agens spéciaux de l'immense crise

révolutionnaire, nous devons maintenant procéder, d'après l'ensemble

de notre théorie historique, à une sommaire appréciation philosophique

de son accomplissement général. Il suffit, pour cela, d'y distinguer

successivement deux degrés naturels, l'un simplement préparatoire,

l'autre pleinement caractéristique, sous la conduite respective de nos

deux grandes assemblées nationales.

Dans le degré initial, le besoin de régénération, encore trop

vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine

conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions

les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les

abus secondaires. Quoique cette première époque soit communément

jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y

étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance absolue aux

combinaisons les plus contradictoires; on y était certainement plus

éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale;

l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l'intime

confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique;

par suite, enfin, un irrationnel esprit réglementaire y obtenait

une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes

déceptions sur l'éternelle durée des institutions les moins stables:

en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi

définitive. Suivant notre théorie historique, en vertu de l'entière

condensation antérieure des divers élémens du régime ancien autour

de la royauté, il est clair que l'effort primordial de la révolution

française pour quitter irrévocablement l'antique organisation devait

nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance

populaire contre le pouvoir royal, dont la prépondérance caractérisait

seule un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or,

quoique cette époque préliminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre

destination politique que d'amener graduellement l'élimination

prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n'auraient

d'abord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique

constitutionnelle rêvait alors, au contraire, l'indissoluble union

du principe monarchique avec l'ascendant populaire, comme celle de

la constitution catholique avec l'émancipation mentale. D'aussi

incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd'hui aucune attention

philosophique, si on n'y devait voir le premier témoignage direct d'une

aberration générale qui exerce encore la plus déplorable influence

pour dissimuler radicalement la vraie nature de la réorganisation

moderne, en réduisant cette régénération fondamentale à une vaine

imitation universelle de la constitution transitoire particulière à

l'Angleterre. Telle fut, en effet, l'utopie politique des principaux

chefs de l'assemblée constituante; et ils en poursuivirent certainement

la réalisation directe autant que le comportait alors sa contradiction

radicale avec l'ensemble des tendances caractéristiques de la

sociabilité française. C'est donc ici le lieu naturel d'appliquer

immédiatement notre théorie historique à l'appréciation rapide de cette

dangereuse illusion; quoiqu'elle fût, en elle-même, trop grossière pour

exiger aucune analyse spéciale, la gravité de ses conséquences m'engage

à signaler au lecteur les principales bases de cet examen, qu'il

pourra d'ailleurs spontanément développer sans difficulté d'après les

explications propres aux deux chapitres précédens.

L'absence de toute saine philosophie politique fait d'abord concevoir

aisément par quel entraînement empirique a été naturellement

déterminée une telle aberration, qui certes devait être profondément

inévitable puisqu'elle a pu complétement séduire la raison même du

grand Montesquieu, bien qu'elle dût assurément devenir beaucoup

moins excusable sous la lumineuse indication que l'ébranlement

révolutionnaire tendit à répandre avec tant d'énergie sur l'ensemble

de la situation moderne. Par suite, en effet, de la différence que

j'ai suffisamment expliquée quant à la marche comparative de la

décomposition politique en France et en Angleterre, il est clair

que ces deux modes généraux de la progression négative étaient, par

leur nature, mutuellement complémentaires, puisque leur combinaison

hypothétique eût aussitôt déterminé l'entière abolition du régime

ancien, où, après une commune absorption temporelle du pouvoir

spirituel, chacun d'eux avait radicalement subalternisé l'un ou

l'autre des deux grands élémens temporels. D'après cette incontestable

appréciation instinctive, l'empirisme métaphysique devait donc

conduire à penser, au début de la crise finale, que, pour détruire

totalement l'antique organisme, il suffisait de joindre à l'extinction

française de la puissance aristocratique l'abaissement anglais du

pouvoir monarchique. Telle est la filiation pleinement naturelle

qui devait, dans le dernier siècle, disposer les esprits français à

l'imitation irréfléchie du type anglais; de même que, réciproquement,

elle tend aujourd'hui à faire spontanément prévaloir, chez l'école

révolutionnaire anglaise, la considération du mode français: car

chacun des deux cas se trouvait ainsi posséder nécessairement, quant

à la progression négative, les propriétés qui manquaient à l'autre,

sans qu'il puisse d'ailleurs exister entre eux, sous ce rapport,

aucune véritable équivalence, suivant les explications directes du

cinquante-cinquième chapitre. Mais, par une étude plus approfondie, que

pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l'ensemble

de l'évolution moderne, ce grand rapprochement historique eût, au

contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde

irrationnalité d'une semblable imitation, en faisant sentir que le

mouvement français avait été principalement dirigé contre l'élément

politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement

anglais le caractère éminemment spécial qu'on voulait ainsi vainement

introduire dans un tout autre milieu social.

Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de

reconnaître sans incertitude, d'après une juste appréciation

historique, que la constitution parlementaire propre à la transition

anglaise fut nécessairement le résultat spontané et local de la nature

exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature

temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase

moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal,

comme je l'ai précédemment expliqué. Son origine effective, qu'une

célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve

donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans

l'ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement

analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription

rationnelle, s'obstineraient à y voir une imitation quelconque,

seraient obligés d'en emprunter le type réel à de semblables situations

antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochemens

fort éloignés des opinions actuellement dominantes. On peut remarquer,

en effet, que le régime vénitien, pleinement caractérisé à la fin du

XIVe siècle, constitue certainement, à tous égards, le système

politique le plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais,

considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois siècles

après: cette similitude nécessaire résulte évidemment d'une pareille

tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature

temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable

que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut

être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à

l'aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée, soit

sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule

différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de

ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé

à une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait

certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en

ce que l'indépendance de Venise devait naturellement disparaître sous

la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la

nationalité anglaise doit heureusement rester tout à fait intacte au

milieu de l'inévitable dislocation de sa constitution provisoire.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs d'une telle comparaison, qui m'a semblé

propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système

anglais, en excluant du reste toute idée quelconque d'imitation

effective, il demeure incontestable que, malgré les vaines théories

métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des

divers pouvoirs, la prépondérance spontanée de l'élément aristocratique

a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le principe universel d'un

tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément

incompatible avec cet équilibre fantastique. À cette condition

fondamentale d'un pareil régime, il en faut joindre deux autres fort

importantes, encore plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont

beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré

l'active tendance universelle à la décomposition radicale de l'antique

organisme dont il est surtout destiné à prolonger l'existence spéciale.

La première, déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste

dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup

mieux la subalternisation permanente du pouvoir spirituel que n'avait

pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par

suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissans moyens,

soit de retarder sa déchéance privée en s'emparant habituellement des

grands bénéfices ecclésiastiques, soit de consolider son ascendant

populaire en lui imprimant une sorte de consécration religieuse,

d'ailleurs inévitablement décroissante. Quant à la seconde condition

complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit

d'isolement politique éminemment particulier à l'Angleterre, et qui

en y permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif

développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement

tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes

au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi

érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité

commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès lors accordée à la masse

inférieure: une semblable tendance habituelle s'était auparavant

manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir

un pareil ascendant. Malgré que je ne doive point ici poursuivre

davantage une telle analyse, que chacun pourra maintenant prolonger

avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour

faire directement sentir, à tous ceux qui auront convenablement

étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution

exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme

nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des

conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l'ensemble est

néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie

politique.

Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant

que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des

vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux

chefs de l'assemblée constituante à proposer pour but à la révolution

française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire

à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux

instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et

confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d'établir

l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors

l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu

le plus défavorable. On remarque, en effet, leur tendance permanente

à l'institution régulière d'un pouvoir spécialement aristocratique,

dont toutefois l'heureux instinct démocratique de la population

française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté

des Parisiens, les empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement

l'organisation, directement contraire à l'invariable progression des

cinq siècles antérieurs. Il faut aussi noter dès lors une disposition

naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à

détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de ceux des masses

naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus

en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence,

en abusant, à cet effet, de l'ascendant spontané qu'avait dû jadis

obtenir l'universelle imitation des mœurs aristocratiques. Quant à

la condition spirituelle, il n'est pas difficile de démêler alors,

au milieu des influences philosophiques prépondérantes, une certaine

tendance systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous un reste

d'inspirations jansénistes et parlementaires, en une sorte d'équivalent

national du protestantisme anglican: c'était, sans doute, une étrange

tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot; mais le

projet n'en était ni moins évident, ni moins propre à caractériser

une telle politique, qui n'a pas même cessé aujourd'hui de trouver

secrètement de fervens admirateurs parmi les métaphysiciens et

les légistes qui dirigent encore nos destinées officielles. Enfin,

relativement à la condition d'isolement national, ci-dessus signalée

comme l'indispensable complément de toutes les autres exigences d'une

telle imitation, on voit heureusement que, à cette époque initiale

d'élan universel, elle n'était pas moins radicalement contraire aux

propres sentimens spontanés des partisans de cette empirique utopie

qu'aux énergiques inclinations d'une population généreuse, si noblement

disposée, par un long exercice antérieur, à l'active propagation

désintéressée de toutes les améliorations quelconques qu'elle pourrait

jamais réaliser, et chez laquelle, en effet, les plus puissans efforts

ultérieurs n'ont pu parvenir à enraciner profondément aucune affection

anti-européenne.

D'après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais

apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales,

soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient

être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée

par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale,

dont la qualification usuelle pourra sembler, auprès d'une impartiale

postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique; puisqu'il n'a

jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l'éternité

des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives.

Aucun exemple spécial ne m'a semblé plus caractéristique d'une telle

discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique

et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression

spontanément suggérée aujourd'hui à l'intéressante lecture d'un

ouvrage destiné à survivre aux circonstances qui l'avaient dicté, comme

émanant d'un écrivain non moins estimable par ses lumières que par

l'élévation de ses sentimens et la loyauté de son caractère: on conçoit

qu'il s'agit de l'essai historique où l'infortuné Rabaut-Saint-Etienne

proclamait déjà solennellement accomplie, d'après l'acceptation

royale d'une constitution éphémère, une crise révolutionnaire qui

n'était ainsi parvenue qu'à sa préparation initiale, et dont le cours

irrésistible devait, l'année suivante, dissiper sans effort tout ce

vain échafaudage métaphysique. Rien n'est assurément plus propre qu'une

telle opposition à montrer la profonde inanité d'une théorie qui peut

conduire des esprits distingués à une appréciation aussi radicalement

illusoire du milieu social correspondant: rien également ne peut mieux

vérifier, en général, contre les étranges subtilités de nos docteurs

empiriques, l'insurmontable réalité des préceptes logiques établis

au quarante-huitième chapitre sur le besoin d'une vraie théorie

pour diriger les observations sociologiques, qui, en vertu de leur

complication supérieure, peuvent bien moins se passer d'un tel guide

que toutes celles relatives à de plus simples phénomènes.

Procédons maintenant à la sommaire appréciation historique du second

degré révolutionnaire, où l'instinct plus complet de la véritable

situation sociale, compensant, en partie, sous l'énergique impulsion

des circonstances les plus décisives, la vicieuse influence d'une

vaine métaphysique, a déterminé enfin l'essor spontané du caractère

fondamental propre à cette immense crise finale, autant du moins que

pouvait le permettre alors l'inévitable ascendant exclusif d'une

philosophie purement négative, étrangère à toute conception réelle de

l'ensemble de l'évolution moderne.

Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles

reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée Constituante, l'éminente

assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention

Nationale fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder

l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule

de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la

révolution française. D'après la concentration monarchique de tous

les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France,

depuis la fin du moyen âge, suivant nos explications antérieures, une

conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente

la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels

ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin

spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction

solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser

suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final

du grand mouvement révolutionnaire commencé au XIVe siècle et

désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L'ensemble de notre

théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme

le seul reste capital de l'antique régime des castes, que nous avons

vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d'une manière

plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation

primitive, selon le principe naturel de l'hérédité primordiale des

professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s'agit d'arts

plus compliqués, dont l'exercice plus empirique exige davantage

l'apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant,

comment ce régime initial, qui, malgré d'importantes modifications,

constituait encore le fond général de l'organisme grec et même romain,

avait été, pour la première fois, directement ébranlé, dès le début du

moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable

constitution du catholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé

l'hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les

plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à

un clergé célibataire: la cinquante-sixième leçon nous a d'ailleurs

montré le même régime irrévocablement détruit aussi, sous la dernière

phase du moyen âge, dans l'économie élémentaire des sociétés modernes,

d'après les suites nécessaires de l'émancipation personnelle présidant

à l'évolution industrielle. Il est clair que l'abaissement ultérieur

de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux

premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider,

surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande

transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les

plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise

par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que

perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration

d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que

venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément

conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à

constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine

appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement

ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans.

On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une

indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art

de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à

raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des

conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle,

même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation

domestique, en lui procurant directement une éducation systématique,

que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition

sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble

qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que

nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire

personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux

maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires

naturels.

Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française

ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de

toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication

d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social,

autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui

pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution,

aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et

spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un

vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse

suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement

ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue

essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité

d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la

régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il

n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes

les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée

aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation

quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans

excepter même les cas les plus défavorables, un certain instinct

confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes

institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement

provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une

source d'entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me

dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la

suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre

Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement

mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de

vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement

incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de

faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors

rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la

nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence

ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire

que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le

mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne

fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans

tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre

une exacte justice aux éminentes intentions d'une assemblée qui avait

déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en

étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux

diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en

fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude

pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la

propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création

capitale de l'École Polytechnique, si supérieure aux institutions

antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des

Académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs,

ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais

bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse,

des nouveaux besoins de l'esprit humain.

Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de

cette grande époque, il est indispensable d'y considérer toujours

l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des

circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont

l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses

divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût

alors diriger cet immense mouvement. D'après les motifs ci-dessus

indiqués, les gouvernemens européens qui, sous la seconde phase,

avaient laissé tomber Charles I sans aucune opposition sérieuse,

n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté

française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une

révolution radicale, où l'initiative de la France signalait évidemment

une inévitable crise finale, nécessairement commune à l'ensemble de

la grande république européenne, comme l'était, depuis le moyen âge,

la double progression, positive et négative, dont elle annonçait

le dernier terme naturel: l'oligarchie anglaise elle-même, quoique

désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies, se

plaça promptement à la tête de cette coalition rétrograde, destinée

à l'universelle conservation du système militaire et théologique,

désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu'avait

pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa

décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque, qui, par une

réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement

l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second

degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait

pu suffisamment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une

mémorable identité continue de sentimens et même, à certains égards,

de vues politiques, indispensable au succès réel de la plus juste

et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais

offrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint,

l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez

l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de

l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérens à

leur doctrine et à leur situation. Quoique constamment poussée, par

sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues,

l'assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette

inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne

pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite, par les actives

exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un

respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à

l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit,

directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à

la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est

ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si

aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français,

renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui

ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout

à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste

dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée

par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus

juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée

limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable

de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux

annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en

vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentimens

de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures

une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une

heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur

généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes

à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins

sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant

de sublimes ou touchans dévouemens, et qui élevait la constitution

morale d'une population où tous les gouvernemens ultérieurs ont

systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme,

a laissé nécessairement, chez le peuple français, d'ineffaçables

souvenirs, et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment

disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct

correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation

de la dictature révolutionnaire, une certaine tendance spontanée à

une première appréciation générale, vague mais réelle, de la division

fondamentale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique

des sociétés modernes, dès lors indiquée, à mes yeux, par l'action

simultanée d'une célèbre association volontaire, qui, essentiellement

extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en

appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses

indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi

confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale,

on en retrouve d'autres indices, non moins caractéristiques, en

considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la

régénération directe des mœurs françaises, la rénovation ultérieure

des institutions; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait

nécessairement à de tels efforts n'en pût aucunement permettre

l'efficacité durable.

En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus

en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances

extérieures, les éminens attributs qui la distinguent furent

essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale,

soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient

avec un si admirable dévouement; tandis que les graves aberrations qui

s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui

dominait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations

d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible

de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa

nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances

actuelles de l'humanité à l'ensemble des transformations antérieures,

représentait la société sans aucune impulsion propre, sans aucune

relation au passé, indéfiniment livrée à l'action arbitraire du

législateur; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité

moderne, elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la

sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire; enfin,

au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait

spécialement les passions à l'office le mieux réservé à la raison.

C'était cependant sous un tel régime mental qu'il fallait alors

s'élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la

vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus

difficile situation: aussi la juste considération d'un semblable

contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à

une admiration spéciale des grands résultats qui s'y sont développés,

et à une indulgente réprobation d'inévitables égaremens généraux.

Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition

fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l'unité nationale,

dont l'actif sentiment dut surmonter, à cette époque, chez les

natures vraiment politiques, la tendance éminemment dispersive de

la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d'un heureux

instinct pratique contre les dangereuses indications d'une théorie

décevante, se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par

le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d'après leur

haute incapacité politique, à de coupables menées, poussées quelquefois

jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, afin de

détruire systématiquement l'un des plus grands résultats de notre

passé social, en décomposant la France en républiques partielles,

au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait

nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une

indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces

dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les

plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanens

pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique,

dont l'école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée,

laissant désormais à l'école rétrograde l'étrange privilége de telles

aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre.

Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire,

ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une

prévision rationnelle, à l'époque, fort antérieure à la célèbre journée

thermidorienne, où la France serait suffisamment garantie contre

l'invasion étrangère; ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire

eût été poussée jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique

et de la Savoie, alors seule pleinement caractéristique d'une

efficacité décisive de notre défense nationale. Mais l'inévitable

irritation générale résultée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout

les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient

malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle

cessât aussitôt que son principal office provisoire aurait été

convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive

prolongation, avec un déplorable surcroît d'intensité, après le terme

relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des

horribles déviations que rappelle trop exclusivement aujourd'hui

le souvenir de cette grande époque, et qui n'ont laissé d'autre

enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuissance

organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée

à son entière application politique. C'est ici le lieu d'employer

complétement une division historique, indiquée d'avance à la fin du

volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout

dirigé l'ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant

spécialement, l'une l'émancipation mentale, l'autre l'agitation

sociale. Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous

avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé

cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects

très-différens et même virtuellement opposés: l'un progressif, où cette

extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une

halte rapide d'un mouvement anti-théologique touchant à son inévitable

destination finale; l'autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire,

le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée

d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs.

Cette rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de

Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime

coopération active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance

caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique

dirigeante comme éminemment négative, et la dictature républicaine

comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut

principalement due; tandis que, aux yeux de la seconde, cette doctrine

formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation

directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel:

en même temps, l'une avait constamment témoigné un instinct confus mais

réel des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant

que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de

la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir

suffisamment contenir ces inévitables divergences, l'énergique

sollicitude de l'école politique poussa l'école philosophique, jusque

alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique

en formulant précipitamment, pour la régénération intellectuelle et

morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l'adoration

de la grande entité scolastique, et qui ne pouvait assurément

obtenir aucune consistance effective: d'où résulta graduellement

la mémorable catastrophe de l'énergique Danton et de l'intéressant

Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient

par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les

déplorables inspirations d'une doctrine qui, profondément incompatible

avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des

passions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle

comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature

constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent

la division fondamentale des deux puissances élémentaires. L'ascendant

décisif ainsi naturellement procuré à l'école politique, où le sincère

fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et

dangereuse hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint

bientôt prouver, à son tour, d'après l'irrécusable témoignage d'un

horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était

encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie

réorganisation finale. C'est surtout alors que, par une inévitable

aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde

prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement

conduite à se montrer directement hostile aux divers élémens essentiels

de la civilisation moderne, dont l'universelle influence spontanée

empêchait nécessairement le libre essor d'une telle utopie rétrograde,

chez les esprits même les plus accessibles à de vains entraînemens

systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire

des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, dont l'ensemble

caractérise, d'après les deux chapitres précédens, l'évolution

fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit

ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se

tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement

satisfait à sa propre destination transitoire. Cette déviation

décisive, sensible même pour l'évolution scientifique et l'évolution

esthétique, dut être surtout prononcée relativement à l'évolution

industrielle, alors menacée d'une entière désorganisation, d'après une

désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination

élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs

naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable

multitude, sous l'inévitable direction des littérateurs et des avocats,

à une active participation permanente au gouvernement effectif,

par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu

que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent

nécessairement prendre, en raison de leurs talens et de leurs lumières,

à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purement

politique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire

la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à la journée

thermidorienne, me paraît devoir être réellement envisagée désormais,

d'après l'ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à

la célèbre tentative pour l'organisation fondamentale du déisme légal,

pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la

tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui

attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur

érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse.

Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d'abord dirigé

par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme aux

saines inspirations spontanées de la raison publique; en constituant

primitivement le symptôme décisif de l'inévitable décadence d'une

désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération

des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en

troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité

moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation: il

reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette

indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle,

de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète

instigation du parti monarchique, contre l'ensemble du mouvement

révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant

mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d'une telle collision,

tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte

d'un noble jeune homme, l'éminent Saint-Just, tombé victime presque

volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne

d'une si précieuse admiration.

J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation

historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que pût

offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l'immense révolution

au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d'une part, comment

le degré républicain a spontanément élevé, d'une manière beaucoup

plus complète et plus énergique que n'avait d'abord pu le faire le

degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment

fondamental, dont l'ineffaçable souvenir indiquera naturellement,

jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de

cette crise universelle, malgré le mode essentiellement négatif sous

lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont

l'inévitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément

démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique

quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique.

Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite la grande réaction

rétrograde, dont je viens d'assigner la véritable origine historique,

pour dissimuler totalement le premier enseignement social en

laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également

impérissables auprès de la population européenne, aux yeux de laquelle

ils tendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement

inséparables, aussitôt qu'une sage élaboration philosophique aura

suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l'indispensable

indication générale de la marche ultérieure propre à l'ensemble du

mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur

la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi

projetée par les conventionnels français, ne peuvent réellement

affecter, d'après notre théorie historique, que l'insuffisance

nécessaire des moyens vicieux qu'une décevante métaphysique dut

conduire à y appliquer; mais elles ne sauraient nullement atteindre

le besoin fondamental d'une réorganisation universelle, qui était

déjà aussi incontestable, et même aussi pleinement senti par les

masses, qu'il peut l'être essentiellement aujourd'hui. Rien ne doit

mieux confirmer une telle appréciation que la mémorable lenteur, trop

peu comprise jusqu'ici, d'un mouvement rétrograde dont l'instinct

dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus

intimes dispositions populaires, qui, par leur énergique antipathie,

obligèrent ensuite à prendre tant de longs et pénibles circuits

politiques pour restaurer enfin, sous un vain déguisement impérial,

une monarchie qu'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à

renverser entièrement: si tant est même que la stricte exactitude

historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie

une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses

divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques,

quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la

principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal

et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme

quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications

antérieures, à la situation transitoire des sociétés modernes.

Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction

rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain

retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de

la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à

reproduire, autant que le permettait alors l'état général des esprits,

une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée

par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir

temporel, sous de nouvelles formes, encore plus rapprochées de ce type

imaginaire, où d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la

vraie réorganisation finale, malgré l'expérience primitive du peu de

stabilité que pouvait comporter, en France, l'importation d'une telle

anomalie politique. En même temps, suivant un inévitable contraste, des

tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable

tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à

chercher de plus en plus la solution sociale dans une plus complète

extension du mouvement négatif, que la dictature révolutionnaire avait

réellement poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites politiques, et que

néanmoins on voulait aussi conduire désormais, sous les anarchiques

inspirations de l'école de Rousseau, jusqu'à l'ébranlement direct des

institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité

humaine. Par ces deux ordres d'aberrations, tous concouraient

spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du

problème politique, indépendamment d'aucune vraie relation générale

au milieu social correspondant; tous concevaient également la société

indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre, et dégagée de

toute filiation antérieure; tous, enfin, s'accordaient à subordonner

la régénération morale aux règlemens législatifs: si j'insiste sur ces

caractères logiques alors communs à l'école rétrograde ou stationnaire

et à l'école progressive, c'est parce qu'ils n'ont pu aujourd'hui

essentiellement changer, et qu'on doit naturellement les apprécier

d'une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle,

quoique d'ailleurs radicalement persistante.

Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l'ordre, et

néanmoins stérile pour le progrès, devait nécessairement aboutir,

malgré d'énergiques répugnances populaires, au triomphe passager

de l'esprit rétrograde, qui montrait spontanément la concentration

monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement

continu des divers élémens essentiels de la sociabilité moderne, déjà

pressés d'utiliser les nouvelles ressources générales que procurait

désormais à leur libre essor l'irrévocable décomposition de l'ancienne

hiérarchie sociale. Dans l'état d'empirisme métaphysique où se

trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était

alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une

expérience décisive, l'espèce d'ordre réellement compatible avec une

pleine rétrogradation, dont les promesses illusoires ne pouvaient être

directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. En même

temps, la marche naturelle des événemens conduisait inévitablement

à cette issue immédiate, en faisant de plus en plus prévaloir le

pouvoir militaire, première base nécessaire de toute véritable royauté

moderne; à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère

essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment

offensive, sous le spécieux entraînement d'une active propagation

universelle de l'ébranlement fondamental, sans que cette irrésistible

séduction pût d'abord céder à aucune sage appréciation, soit de

l'opportunité du but, soit de l'efficacité du moyen. Tant que l'armée,

pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas

cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer

directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire

énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable

activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes

eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire.

Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverses

expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère

aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but

plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins

passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses

propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que

son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la

compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait

un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement

impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt

à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont

la tendance, rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré

l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup,

et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la

disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant

d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.

Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie,

à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné,

échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation

arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une

nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne

hiérarchie sociale; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré

ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme

caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle

relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié,

surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.

On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que

de vils flatteurs et d'ignorans enthousiastes ont osé longtemps

comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi

en arrière de son siècle que l'admirable type du moyen âge avait

été en avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive

rester essentiellement étrangère à la nature et à la destination de

notre analyse historique, chaque vrai philosophe doit, à mon gré,

regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler

convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous

la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse

aujourd'hui l'ensemble de l'école révolutionnaire à s'efforcer, par un

funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d'abord si justement

abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse,

la plus intense rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais

gémir. D'après les explications précédentes, personne assurément ne

saurait croire que je prétende ici blâmer l'avénement d'une dictature

non moins indispensable qu'inévitable: mais je voudrais flétrir,

avec toute l'énergie philosophique dont je suis susceptible, l'usage

profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi

d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre

législateur moderne n'a pu réunir au même degré. L'état général

de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense

autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite

de l'humanité, faute d'une indispensable élaboration philosophique

encore inaccomplie; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer

convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément

la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner

les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les

grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait

déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable

prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative. Si le

prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce

chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers

la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus

vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de

l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y

présider: il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances

vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y

étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable

pour tous les hommes d'état dignement placés, même par le seul

instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne,

qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à

Richelieu, à Cromwell, ou à Frédéric. On n'a d'ailleurs aucun besoin

de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi

pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que

sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration,

quoiqu'il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation

d'une nouvelle tribu royale. Mais, à vrai dire, toute sa nature

intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule

pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologique

et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois

en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions; comme le

témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de

sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration

religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il

prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité,

en s'efforçant de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne

sauraient jamais rester franchement subalternes.

Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait,

à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination,

qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement

antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter,

par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux

de l'humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère

national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être

soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au

contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente

des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs

empruntés, comme tout le reste de ce prétendu système, aux usages

les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre

très-actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement

suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration

nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était

profondément contradictoire à l'état réel des mœurs et des opinions;

la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette

longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse

était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté

avec l'étranger; l'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait

été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait

pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions

personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais

réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par

la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de

Hambourg à Rome. Enfin, quant à l'influence morale, on n'a point

encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le

corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique

de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez

les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition,

suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant

spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé,

en honorant et améliorant les plus inférieures positions: c'est

surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux

sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale

déviation qui devait associer directement la plus active portion de

notre population à un désastreux système de rétrogradation politique,

en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe

à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le

principal développement direct d'une corruption générale déterminée,

en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous

recueillons aujourd'hui les tristes fruits. Mais il serait aussi

superflu que pénible de s'arrêter ici davantage sur cette malheureuse

époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignemens

politiques qu'elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous

consiste assurément dans l'irrécusable démonstration de la douloureuse

versatilité politique qui devait caractériser l'absence de toute

véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules

pleinement actives de nos jours, avaient été nécessairement ébranlées,

chez la plupart des esprits, d'après la déplorable expérience propre

à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans cette

inévitable influence mentale, la politique rétrograde de Bonaparte

aurait évidemment manqué à la fois d'instrumens et d'appuis, chez

une population qui n'aurait pu autrement laisser tenter la folle

et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie

avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes

républicains, et l'entraînement insensé des masses désintéressées,

durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente

à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique

purement négative, qui avait déjà cessé d'être en suffisante

harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l'ensemble de la situation

révolutionnaire. On doit, en second lieu, remarquer, dans l'épreuve

vraiment décisive tentée à cette époque, l'indispensable fondement

que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au

système de rétrogradation, qui n'aurait pu autrement obtenir alors

aucune telle consistance temporaire, comme je l'ai ci-dessus signalé.

Cette incontestable appréciation historique indique certainement

combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique

ainsi obligée à l'accomplissement continu d'une condition fondamentale

devenue de plus en plus antipathique à l'ensemble de la civilisation

moderne, et souvent même secrètement repoussée désormais par l'instinct

involontaire des plus zélés partisans des projets insensés dont

elle devrait former la base générale. Il faut y voir aussi, en sens

inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable

aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable doctrine

politique, a depuis entraîné trop souvent l'école révolutionnaire,

malgré d'insuffisantes intentions progressives, dans le seul intérêt

de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état

de guerre, qui constitue cependant l'unique chance sérieuse, quoique

éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin,

il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette

domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané

et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer

irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la

nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant

toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental de

civilisation, par un chimérique rajeunissement de l'antique politique

romaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze

siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine

réalisation, nécessairement impossible à renouveler dans tout le

reste de l'évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû

être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue

immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément

une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des

principes français; quoique une saine appréciation philosophique, alors

malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous

égards, de se borner à la simple garantie nationale, en laissant à des

voies plus douces et plus efficaces l'indispensable extension graduelle

d'un mouvement essentiellement européen, et en n'admettant que le

juste degré d'invasion provisoire qu'exigeait l'entière efficacité de

l'opération défensive, ainsi que je l'ai indiqué ci-dessus. Mais au

moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour

l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement

très-sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation; et, par suite,

elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur: tandis que,

pendant les guerres impériales, l'inqualifiable prétention d'accélérer

le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous

l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus

exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs

politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une

fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système

rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun

autre fondement spécieux que la réaction nécessaire suivant laquelle

cette déplorable déviation, comme l'eût fait également une invasion de

barbares, devait naturellement provoquer, par l'active sollicitude des

gouvernemens eux-mêmes, l'éveil universel d'un principe d'indépendance

et de liberté, plus ou moins identique à celui de notre révolution,

dont le germe essentiel était, comme nous l'avons reconnu, déjà déposé

dans tout ce vaste territoire propre à l'élite de l'humanité, la France

n'ayant pu avoir, à cet égard, d'autre privilége décisif que celui

d'une indispensable initiative: tel est certainement le seul mode réel

d'après lequel la tyrannie impériale ait dû indirectement concourir,

contre les desseins de son chef, à la régénération de l'Europe.

Tandis que Paris comprimé était honteusement réduit à chercher un

aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités

des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude,

aujourd'hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d'années auparavant, jugée

à jamais impossible, Cadix, Berlin, et même Vienne retentissaient,

à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations,

provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre

une intolérable domination, au temps même où notre bel hymne

révolutionnaire était chez nous l'objet d'une ombrageuse inquisition.

Mais, sauf cette inévitable réaction, dont la postérité ne saura

certes aucun gré au système qui l'a indirectement déterminée, il est

évident que l'ensemble de la politique impériale, bien loin d'avoir

réellement propagé l'influence française, fut, de toute nécessité,

directement contraire à un tel résultat, en stimulant les peuples à

s'unir aux rois pour repousser l'oppression étrangère, et en détruisant

la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire

et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos

concitoyens occidentaux, chez lesquels cette immense aberration

guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions,

soigneusement entretenues, malgré l'heureuse prolongation d'une paix

indispensable, par les diverses fractions européennes de l'école et du

parti rétrogrades.

Il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une

sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour

la France et pour l'Europe, ce régime, fondé sur la guerre, tomba

trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand

la résistance fut partout devenue suffisamment populaire, tandis

que l'attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient

aujourd'hui les efforts, coupables ou insensés, d'une fallacieuse

exposition, dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute

véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la

postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle

cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble

de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était

lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une

irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de

ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement

laisser à la nation française d'autre éternel regret, que de n'y avoir

pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un

dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre

la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à

son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur

rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable

renversement a constitué depuis l'unique base sur laquelle il soit

devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une

spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire

individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de l'humanité

qu'aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le

plus dangereux ennemi d'une révolution dont une étrange aberration a

quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant.

D'après la contradiction radicale qui existait nécessairement entre la

propre élévation de Bonaparte et l'esprit monarchique qu'il avait tenté

de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son influence

devaient, à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire

des héritiers naturels de l'ancienne royauté française, qui furent

accueillis, sans confiance mais sans crainte, chez une nation dont

le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser,

à tout prix, la guerre et la tyrannie, et d'abord même disposée à

penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le

sentait en France, l'intime liaison politique qui avait dû régner

entre le système de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux

également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme de

haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une

réintégration qu'ils ne devaient, à tous égards, qu'à Bonaparte, et où

le peuple était resté essentiellement passif, ces nouveaux organes de

l'action centrale tendirent aussitôt à reprendre follement la politique

rétrograde du pouvoir déchu, en la concevant, de toute nécessité,

radicalement privée désormais de l'activité guerrière à laquelle

ils attribuaient sa décadence, et qui avait, en réalité, constitué

la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand

cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation

aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des

perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une

ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour épisodique de

Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation, en mettant

de nouveau l'Europe en garde contre la France, de manière toutefois à

n'aboutir, après son irrévocable expulsion, qu'à retarder de quinze

ans, au prix d'immenses sacrifices passagers, une substitution de

personnes devenue évidemment inévitable.

Cette dernière période a répandu, sur l'ensemble de la position

révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu'il importe d'apprécier

sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme

aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution

ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d'après

une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale

qu'elle avait d'abord attachées au triomphe universel de la politique

métaphysique, pour ne s'occuper essentiellement désormais que de

réaliser l'heureuse influence de l'état de paix sur le développement

continu de l'évolution industrielle, à laquelle l'ébranlement

initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre

avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi, quoique

l'absence d'une véritable doctrine ne permît point une meilleure

direction, la France ne prit-elle habituellement qu'un intérêt

passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles

qui durent, à cette époque, marquer le réveil officiel de l'esprit

révolutionnaire, et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur

une troisième tentative d'imitation générale du régime parlementaire

propre à l'Angleterre, et auquel les débris du système impérial

semblaient avoir préparé enfin une sorte d'élément aristocratique

susceptible d'une consistance apparente. Mais, à défaut d'une saine

théorie, cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, et,

par suite, plus décisive qu'aucune des précédentes, tendit bientôt

à faire irrévocablement ressortir le caractère anti-historique et

anti-national d'une telle utopie politique, profondément antipathique

à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, l'ensemble du passé

avait toujours développé la décadence spéciale de l'aristocratie, en

concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes

quelconques de l'ancienne organisation. Sous un actif ascendant

aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit,

en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de

l'oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure

à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d'une

hérédité monarchique. En France, au contraire, l'instinct royal

devait profondément répugner à une telle dégradation de l'élément

prépondérant d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand

on l'annullait radicalement, suivant la formule, triviale mais

énergique, employée par Bonaparte, à son avénement dictatorial, pour

repousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite

à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la

partie vraiment positive, l'irrationnelle imitation du type anglais

ne pouvait, en effet, aboutir qu'à l'irrévocable neutralisation

de la royauté; et ce résultat nécessaire devenait alors d'autant

plus décisif que, par la nouvelle forme d'une telle institution,

l'adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C'est là

surtout qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transition

moderne, la dissolution directe de la grande dictature temporelle où

nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, partout converger,

sous diverses formes, l'ensemble du mouvement de décomposition

politique. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette

dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été

essentiellement maintenue, au plus haut degré d'énergie politique,

d'abord avec un caractère progressif par la Convention, et ensuite

dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en dut être réellement

le dernier organe. Mais, au temps que nous considérons, elle se

résout enfin en un antagonisme permanent entre l'action politique

centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et

l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins

populaire: l'unité de direction disparaît alors sous le tiraillement

régulier de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer

une prépondérance désormais impossible jusqu'à ce qu'une convenable

terminaison de l'anarchie spirituelle vienne permettre enfin une

véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors

subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme

l'indique directement la transformation forcée qui caractérisa son

retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d'ailleurs

à montrer l'inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d'une

manière plus directe et plus distincte, dans la nouvelle existence

générale, historiquement trop peu comprise, du pouvoir ministériel

proprement dit, qui, après en avoir été, sous la seconde phase moderne,

une émanation facultative, en devenait maintenant une substitution

continue, dont l'action tendait de plus en plus à une pleine

indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée

de la nullité anglaise; cette sorte d'abdication spontanée devait, au

reste, immédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui

semblait par-là érigée en principe irrévocable.

Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque,

se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l'instinct

progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime

métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être

regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs

qui s'y disputaient une suprématie impossible. À certains égards, cette

coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait,

sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale

antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence

capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final,

quoique d'une manière purement négative, en même temps qu'elle avait

ainsi constaté sa propre impuissance organique; tandis que l'école

rétrograde, éclairée, à sa manière, par la même expérience, avait été

naturellement conduite à mieux concevoir qu'auparavant l'ensemble des

conditions d'existence relatives au régime dont elle entreprenait

la chimérique restauration. C'est alors que se trouve pleinement

établi le déplorable dualisme social que j'ai complétement décrit

au quarante-sixième chapitre, où nous avons vu les deux sentimens

également indispensables de l'ordre et du progrès entretenus désormais,

d'une manière également insuffisante, par l'inévitable conflit de

deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle

d'un parti stationnaire, empruntant à chacune d'elles des principes

qui se neutralisaient mutuellement, surtout quand il tentait de

concilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté

religieuse. En renvoyant le lecteur à cette appréciation fondamentale

d'une situation qui a dû jusqu'à présent persister essentiellement, je

rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation

nous a paru principalement caractérisée, sous le rapport moral,

d'après l'extension nécessaire d'une corruption systématique sans

laquelle une telle anarchie empêcherait toute action réelle, et, sous

le rapport politique, d'après l'entière prépondérance permanente des

littérateurs et des avocats, ainsi devenus, chez tous les partis, les

directeurs naturels d'une lutte de plus en plus dégagée de toutes

convictions profondes. Quoiqu'on ait alors tenté d'ériger, en l'honneur

de l'entité politique vainement décorée du nom de _loi_, une sorte de

culte métaphysique, qui ne pouvait, au fond, aboutir qu'à consacrer

l'universelle domination des légistes, l'absence de véritables

principes sociaux se manifeste, plus complétement encore que dans les

périodes précédentes, par cette déplorable fécondité réglementaire

qui distingue nécessairement les temps où, faute de notions vraiment

fondamentales, on est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini,

à l'incohérente accumulation d'une multitude presque illimitée de

décisions particulières, d'ailleurs le plus souvent impuissantes

à atteindre convenablement les réalités. C'est ainsi que, malgré

l'insuffisante codification présidée par Bonaparte, la dispersion des

idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique où,

comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles

jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à l'étude des

décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en chaque cas

déterminé, de ce qui constitue effectivement la légalité, profondément

dissimulée sous l'obscur assemblage d'une foule de dispositions

spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd'hui

d'avoir acquis une pleine connaissance totale.

Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée, suivant

l'explication précédente, l'action rétrograde que nous considérons dans

son extrême effort politique, j'ai déjà signalé, au quarante-sixième

chapitre, les inconséquences nécessaires qui, même abstraitement,

la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l'aspect

historique, la plus décisive de ces contradictions fondamentales

consistait assurément, comme je l'ai ci-dessus indiqué, à combiner le

système de rétrogradation politique avec un état de paix continu, de

manière à priver radicalement une telle marche des seules influences

permanentes qui lui eussent procuré, sous la direction de Bonaparte,

un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d'autant plus

significative qu'elle constituait spontanément une suite insurmontable

de l'ensemble de la situation sociale; puisque le maintien de la

paix était, au fond, l'unique mérite essentiel qui, malgré de vaines

stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment

une telle domination provisoire, dont les dangers ne purent longtemps

lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement

prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en

progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer

au sentiment instinctif de cette inconséquence décisive l'espèce

d'indifférence dédaigneuse qu'inspirait alors à la masse de la

population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques

tendances, mais dont l'inanité radicale était ainsi confusément

reconnue. L'ensemble de notre théorie historique de l'évolution

moderne nous dispense d'ailleurs évidemment de nous arrêter ici

aux graves incohérences intérieures qui, malgré les efforts de ses

coordinateurs abstraits, devaient neutraliser mutuellement les divers

élémens de cette étrange politique, par une sorte de reproduction

spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus

rapide, des mêmes dissidences essentielles d'où nous avons vu, au

cinquante-cinquième chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq

siècles de la transition moderne, la décomposition révolutionnaire de

l'ancien système politique, soit d'après l'opposition fondamentale

entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, soit même en

vertu de la lutte de la royauté avec l'aristocratie; double conflit

caractéristique, dont les diverses fractions de l'école rétrograde

donnèrent alors, à la France et à l'Europe, la rassurante imitation.

Toutefois, il n'est pas inutile de remarquer, comme pouvant faire

spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à

notre situation sociale, l'ascendant habituel que dut prendre, dans

une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement

érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation, sous

la suprême influence d'une dangereuse corporation, préalablement

rétablie pour cette unique destination. A ce titre, ainsi qu'à tout

autre, cette dernière tentative ne pouvait, sans doute, conduire qu'à

la reproduction accélérée de l'inévitable avortement propre à une

pareille marche pendant les trois siècles antérieurs: la compagnie

tristement fameuse qui s'en rendit l'organe naturel ne put alors que

joindre à la haine insurmontable qu'elle avait jadis inspirée le plus

irrévocable mépris, justement acquis désormais à une congrégation

où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de mérite et

même de moralité. Néanmoins, cette façon de procéder constitue, à sa

manière, un premier symptôme politique de la prépondérance directe

que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental

de la réorganisation spirituelle, depuis que l'impuissance organique

de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l'impossibilité

actuelle de toute réorganisation temporelle qui n'aurait pas été

convenablement précédé d'une régénération intellectuelle et morale: ce

sentiment ne pouvait, en effet, exister habituellement chez l'école

rétrograde, sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu,

avec une efficacité plus décisive, chez l'école progressive elle-même,

par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental.

Cours de philosophie positive. (6/6) · 第 11 / 41 题