la seconde phase constitue certainement la période la plus décisive de
l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui,
de Copernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système
des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental
de l'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que
nous avons reconnu pour les deux autres progressions positives, nous
y voyons aussi l'essor scientifique, jusque alors essentiellement
spontané, commencer à recevoir habituellement des divers gouvernemens
européens des encouragemens plus ou moins systématiques, graduellement
déterminés, soit par l'ascendant spéculatif directement résulté
du développement antérieur, soit par l'aptitude pratique que cet
exercice préliminaire avait déjà suffisamment annoncée, et d'après
laquelle le nouvel art de la guerre, aussi bien que la marche rapide
de l'industrie, devaient alors solliciter activement le progrès des
doctrines mathématiques et chimiques. Toutefois, en vertu des motifs
ci-dessus indiqués, ce système de protection se forme bien plus
lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de
cette nouvelle phase qu'il s'établit d'une manière vraiment convenable,
surtout en France et en Angleterre, reposant sur l'importante création
des académies scientifiques, dont la principale influence devait donc
se rapporter à la phase suivante. Mais, quelque imparfaits que fussent
d'abord ces encouragemens, l'influence effective n'en était pas moins
très précieuse, pour soutenir la science naissante dans la crise
vraiment décisive qui allait résulter de son inévitable conflit avec
le système entier de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique,
d'où elle devait alors se dégager irrévocablement. La nature de cette
lutte indispensable indique d'ailleurs clairement que la science n'y
pouvait être, en général, utilement protégée que par les seuls pouvoirs
temporels, spontanément étrangers aux graves animosités abstraites du
pouvoir spirituel, soit théologique, soit même métaphysique, dont il
fallait subir le redoutable antagonisme: en sorte que, comme l'art, et
comme l'industrie, la science avait aussi, d'une manière encore plus
directe peut-être, un haut intérêt spécial à l'établissement de la
grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, dont la
consolidation graduelle constituait la destination la plus immédiate
du mouvement politique propre à cette seconde phase. Aucune autre
progression élémentaire ne peut aussi clairement indiquer que si, par
une hypothèse heureusement contradictoire, la concentration politique
avait pu, au contraire, s'accomplir au profit du pouvoir spirituel,
déjà devenu essentiellement rétrograde, l'évolution moderne eût été
radicalement impraticable.
Notre comparaison fondamentale des deux principaux systèmes de
dictature temporelle indique encore très nettement, sous ce nouvel et
dernier aspect, la supériorité essentielle du mode normal ou français,
sur le mode exceptionnel ou anglais, en vertu de motifs fort analogues
à ceux précédemment indiqués envers les beaux-arts, et seulement ici
plus prononcés. Car, la science ne pouvant ordinairement inspirer aux
grands un véritable attrait intellectuel, devait bien moins compter
que l'art sur les encouragemens aristocratiques, tandis que la
suprématie d'un pouvoir central devait lui être habituellement beaucoup
plus favorable, outre que cette centralisation pouvait utilement
contenir, à un certain degré, une trop grande dispersion ultérieure
des spécialités scientifiques, qu'il serait aujourd'hui si important
de régler. On ne saurait douter que les spéculations abstraites, dont
la science doit être essentiellement composée, n'aient dû suivre,
en général, un cours plus libre et plus élevé sous la dictature
monarchique que sous la dictature aristocratique, dont l'influence,
surtout en Angleterre, a trop tendu à subordonner les recherches
scientifiques aux considérations pratiques. Enfin, le premier mode
devait être, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second à
l'incorporation finale de l'évolution scientifique au système de la
politique moderne, et tendait aussi à mieux assurer sa propagation
graduelle chez toutes les classes, en lui procurant plus d'influence
sur l'éducation générale. Toutefois, l'autre système devait être,
pour la science, comme pour l'art, plus favorable à la spontanéité
des vocations et à l'originalité des travaux, par suite même d'un
moindre encouragement et d'une direction moins homogène. Il faut aussi
noter que les graves inconvéniens qui lui sont propres, aujourd'hui
généralement avoués, ne devaient se développer principalement que
sous la troisième phase, comme je l'expliquerai bientôt. Pendant la
seconde, ils furent heureusement compensés par la première influence
de l'esprit protestant, qui, sans être, au fond, nullement favorable
aux recherches spéculatives, d'après sa préoccupation caractéristique
des conditions temporelles, et sans être d'ailleurs plus compatible que
l'esprit catholique contemporain avec la tendance finale de l'évolution
scientifique, constituait alors, d'après son principe révolutionnaire
du libre examen individuel, un état de demi-indépendance mentale
très avantageux à l'essor correspondant de la philosophie naturelle,
dont les grandes découvertes astronomiques durent, à cette époque,
s'accomplir surtout chez des populations protestantes. On voit, en
sens inverse, là où la nouvelle politique rétrograde du catholicisme
put prendre un véritable ascendant, cette évolution éprouver bientôt
un funeste ralentissement, dont la cause n'est pas équivoque,
particulièrement en Espagne, malgré les germes très précieux que le
moyen-âge y avait développés.
Cet admirable mouvement spéculatif, déterminé, à travers beaucoup
d'obstacles, par un très petit nombre d'hommes de génie, dans un milieu
convenablement préparé, présente, en général, deux progressions très
distinctes, mais intimement solidaires, l'une purement scientifique,
ou positive, composée des découvertes capitales en mathématiques et
en astronomie, l'autre essentiellement philosophique, et presque
toujours négative, relative aux efforts, d'abord spontanés,
ensuite systématiques, de l'esprit scientifique contre la tutelle
théologico-métaphysique, devenue alors vraiment oppressive; cette
seconde progression, que nous devrons reprendre au sujet de l'évolution
philosophique proprement dite, ne doit être ici considérée que comme
indispensable à la première. Or, celle-ci, à laquelle l'Allemagne,
l'Italie, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble part,
offre pour centre principal l'investigation vraiment fondamentale due
au génie du grand Kepler, et qui, préparée par la découverte initiale
de Copernic et par l'utile élaboration de Tycho-Brahé, constitue
enfin le vrai système de la géométrie céleste; tandis que, sous un
autre aspect, devenue la source nécessaire de la mécanique céleste,
elle se lie spontanément à la découverte finale de Newton, d'après la
création préalable de la théorie mathématique du mouvement par Galilée,
indispensablement suivi d'Huyghens. Entre ces deux séries, dont
l'enchaînement est direct, l'ordre historique interpose naturellement
l'immense révolution mathématique opérée par Descartes, et qui,
intimement liée à son entreprise philosophique, vient aboutir, vers
la fin de cette seconde phase, à la sublime découverte analytique de
Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu suffisamment
devenir le principe actif de l'éminente opération réservée à la phase
suivante pour le développement final de la mécanique céleste. Chacune
des deux premières séries offre une filiation historique assez évidente
désormais pour qu'il soit inutile d'y insister ici: il est clair que
la découverte du mouvement de la terre, et l'exacte révision de toutes
les données astronomiques, ne permettaient plus de conserver, avec
l'expédient caduque des épicycles, l'antique hypothèse des mouvemens
circulaires et uniformes, enfin directement remplacée par l'heureuse
législation de Kepler, dernier résultat capital que comportât
l'application de l'ancienne géométrie; d'un autre côté, ce principe ne
pouvait conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de
la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé;
mais aussi, d'après une telle base, il amenait nécessairement à cette
loi générale, dont l'invention, ainsi préparée, n'eût pas échappé,
sans doute, à Jacques Bernoulli, par exemple, si Newton l'eût manquée.
L'autre série, bien plus relative à la méthode qu'à la science, et par
cela même encore plus éminente, doit être naturellement beaucoup moins
appréciée du vulgaire des géomètres, aujourd'hui si éloignés d'une
disposition vraiment rationnelle envers les principales parties de
l'histoire mathématique, et qui ne sentent d'ordinaire que les seuls
résultats; c'est pourquoi une indication plus directe n'y sera pas sans
importance. Préparée par l'indispensable généralisation de l'algèbre,
due au génie original de Viète, la conception fondamentale de Descartes
sur la géométrie analytique a constitué, ce me semble, la principale
création de la philosophie mathématique, qui, ouvrant à la fois à la
géométrie le champ le plus étendu, et à l'analyse la plus heureuse
destination, organisait enfin la relation élémentaire de l'abstrait
au concret, sans laquelle les recherches mathématiques tendent à une
incohérente et stérile activité: aucune idée mère ne devait autant
influer sur l'ensemble des progrès ultérieurs. Sa tendance nécessaire
à déterminer la création de l'analyse infinitésimale me paraît
spécialement incontestable: car, en obligeant désormais à traiter
sous un point de vue commun la théorie des courbes quelconques, elle
a directement conduit aussi à généraliser abstraitement les vues
primordiales d'Archimède, soit quant aux tangentes, soit surtout
quant aux quadratures; or, les efforts graduellement tentés à ce
sujet ne pouvaient aboutir qu'à l'admirable invention de Leibnitz, si
heureusement provoquée, pendant la génération intermédiaire, par les
lumineux essais de Wallis et de Fermat.
Quoique absorbé par toutes ces éminentes opérations, l'esprit
scientifique dut soutenir, vers le second tiers de cette phase, une
lutte vraiment décisive contre l'ensemble de la philosophie dominante.
Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles
de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop directement contraires à
la nature de cette philosophie, ou même à ses dogmes formels, pour
qu'un tel conflit pût être longtemps évité, et la science y devait
enfin combattre, non-seulement la théologie, mais encore davantage
la métaphysique, plus active et plus ombrageuse. Cet antagonisme est
déjà manifesté, au XVIe siècle, par d'éclatans symptômes,
et surtout par la mémorable hardiesse de Ramus, dont la tragique
destinée montrait assez que les haines métaphysiques n'étaient pas
moins redoutables que les haines théologiques. J'ai assez indiqué,
au vingt-deuxième chapitre, les caractères essentiels qui devaient
réserver la découverte capitale du double mouvement de notre planète
à devenir le sujet immédiat de la discussion principale, quand le
grand Galilée eut enfin levé le seul obstacle rationnel qui s'opposât
à sa propagation universelle, tant entravée au siècle précédent, et
que l'esprit théologico-métaphysique devait désormais redouter comme
nécessairement imminente. L'odieuse persécution qui s'y rattache
consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision
directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit, en
effet, regarder cette époque comme celle où le principe fondamental de
l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible
avec les conceptions théologiques, dont l'influence constituait
dès lors le seul obstacle essentiel à l'entière admission de cet
indispensable principe, parce qu'elle seule neutralisait, à cet égard,
l'énergique entraînement spontanément produit par une longue expérience
unanime, comme je l'expliquerai davantage au sujet de l'évolution
philosophique. C'est aussi à l'appréciation directe de cette évolution
qu'il convient évidemment de renvoyer la considération historique des
admirables tentatives contemporaines de Bacon, et surtout de Descartes,
pour proclamer enfin les caractères essentiels de l'esprit positif, par
opposition à l'esprit métaphysico-théologique.
Je dois cependant signaler ici, comme directement relative à la
progression scientifique, l'audacieuse conception de Descartes sur le
mécanisme général de l'univers. Car, en se reportant convenablement
à la situation correspondante de l'esprit humain, il sera facile de
reconnaître que son ascendant temporaire, à peine étendu pleinement
à deux générations, et sur la perpétuité duquel Descartes ne s'était
fait probablement aucune grave illusion, dut être provisoirement
indispensable à l'avénement ultérieur de la saine mécanique céleste,
alors silencieusement préparée par les travaux d'Huyghens, complétant
ceux de Galilée. On a vu, en effet, au vingt-huitième chapitre,
relativement à la théorie fondamentale des hypothèses, que, dans le
passage définitif de l'état métaphysique à l'état vraiment positif,
l'éducation préliminaire de la raison humaine exige, comme une dernière
transition, rapide mais inévitable, surtout envers les plus importantes
conceptions, ce régime intermédiaire, où l'intelligence, avant de
renoncer franchement aux questions inaccessibles et aux notions
absolues de la philosophie primitive, s'efforce d'assujétir ces vains
problèmes à d'illusoires tentatives de solution positive, fondées
sur la substitution des fluides imaginaires aux entités chimériques,
et dont toute l'efficacité réelle se réduit à disposer enfin notre
entendement à la seule habitude rationnelle des lois invariables
propres aux phénomènes correspondans. Toutes les parties essentielles
de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie convenablement conçue,
nous offrent encore, par suite de l'éducation anti-philosophique des
savans actuels, de trop profonds vestiges d'une semblable disposition,
pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait dû alors se manifester d'abord
au sujet des phénomènes célestes, suivant les explications des trois
premiers volumes de ce Traité.
Cette sommaire appréciation historique de l'évolution scientifique
propre à la seconde phase devait être ici réduite aux grands progrès
mathématiques et astronomiques qui en ont principalement caractérisé
l'ensemble. Toutefois, le dernier tiers de cette mémorable période
offre une nouvelle extension fondamentale de la philosophie naturelle,
par les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, suivis
de tant d'heureuses découvertes secondaires, et par d'équivalentes
créations ultérieures en acoustique et en optique. En un temps où l'on
ne savait encore s'étonner que des effets les plus exceptionnels,
rien n'est surtout plus admirable, rien ne peut mieux caractériser la
destination de la science moderne à régénérer les moindres notions
élémentaires, que la découverte décisive due au génie du grand Galilée,
dévoilant enfin, suivant la juste appréciation de Lagrange, les lois
profondément inconnues des plus vulgaires phénomènes, dont l'étude, à
la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légitimement
regardée comme le véritable berceau de la physique proprement dite.
C'est alors que se trouve constituée, entre les astronomes et les
chimistes, une nouvelle classe indispensable, spécialement destinée
à développer le génie de l'expérimentation, d'après une conception
corpusculaire très heureusement adaptée à la nature des phénomènes
correspondans, quoique son irrationnelle extension absolue puisse
devenir ailleurs très dangereuse aux véritables progrès scientifiques,
comme je l'ai expliqué au quarante-unième chapitre: mais ces
inconvéniens, alors très éloignés, n'empêchaient nullement ni l'utilité
immédiate et spéciale d'une telle doctrine, ni même son efficacité
générale et continue contre le vain régime des entités. En considérant
aussi la division spontanée qui s'établit simultanément, d'après la
rapide extension des deux sciences, entre les purs géomètres et les
simples astronomes, jusque alors investis de l'un et l'autre caractère,
on reconnaîtra que l'organisation générale du travail scientifique,
surtout envers la philosophie inorganique, seule alors vraiment active,
s'effectue déjà sur le même plan qu'aujourd'hui, comme le montre
clairement le peu de changement survenu jusqu'ici dans la constitution
provisoire des académies, quoiqu'il y ait tout lieu de la croire
désormais essentiellement épuisée, ainsi que je l'indiquerai bientôt.
Quant aux autres branches fondamentales de la philosophie naturelle, il
est clair, suivant ma théorie hiérarchique, que la chimie, et surtout
l'anatomie, n'avaient encore pu sortir de l'état purement préliminaire,
destiné à la seule accumulation des matériaux, quelle qu'ait dû
être la haute importance ultérieure des nouveaux faits dont elles
s'enrichirent alors, et principalement des immortelles découvertes
de Harvey sur la circulation et sur la génération, qui imprimèrent
aussitôt une si active impulsion aux observations physiologiques,
jusque alors si imparfaites, sans que toutefois le temps fût venu
de les incorporer à aucune véritable doctrine biologique. L'étrange
hypothèse de Descartes sur l'automatisme des animaux montre assez
quelle était alors la vraie situation des idées physiologiques,
désormais ballotées entre d'insuffisantes explications mécaniques et
de vaines conceptions ontologiques, sans pouvoir trouver une base
rationnelle qui leur fût réellement propre.
En terminant cette rapide appréciation historique, il ne faut pas
négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution
scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à
manifester en même temps son vrai caractère social et sa prépondérance
populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes
à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations
réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement
constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption
du double mouvement de la Terre, un siècle avant que la papauté,
d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellement
l'admission chrétienne. C'est ainsi que l'irrévocable dissolution
graduelle de l'ancienne discipline spirituelle était partout
accompagnée déjà d'une sorte de foi nouvelle, germe élémentaire
d'une réorganisation ultérieure, et spontanément déterminée, sans
aucune intervention spéciale, soit par la suffisante vérification
des prévisions scientifiques, soit même par la seule concordance de
tous les juges compétens, chez les esprits qui, par divers motifs
quelconques, ne pouvaient directement apprécier la validité des
démonstrations fondamentales, et dont la confiance n'était pas
cependant plus aveugle, en principe, que celle des différens savans
les uns pour les autres, quoique son exercice dût être plus étendu,
à raison du moindre accomplissement des conditions logiques d'une
émancipation active, toujours accessible à quiconque voudrait la
mériter. De telles habitudes, incessamment développées, témoignaient
dès-lors clairement que l'anarchie provisoire des intelligences sur les
doctrines morales et sociales ne tenait, au fond, à aucun chimérique
amour du désordre perpétuel, mais uniquement au défaut de conceptions
susceptibles de remplir suffisamment les obligations de positivité
rationnelle, sans lesquelles l'esprit moderne était justement résolu
à refuser désormais son assentiment volontaire. Cette aptitude
nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément
la convergence à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre
déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à
l'action esthétique; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus
énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences
de langues et de mœurs, tandis que l'autre, en vertu de la généralité
et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y
rapportent, permet évidemment la plus vaste communion intellectuelle.
On pouvait assurément prévoir, dès la fin de cette phase, que la foi
positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète
et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du
catholicisme, dont la circonscription territoriale avait dû être,
comme je l'ai fait voir, gravement restreinte par la nature vague et
discordante des idées théologiques, où l'unité n'a jamais pu s'établir,
et surtout durer, sans l'assistance continue d'une certaine compression
artificielle, essentiellement inutile à l'unité scientifique, toujours
fondée sur la puissance spontanée de la démonstration, nécessairement
irrésistible à la longue, quoique d'abord très peu active. En un temps
où les divergences nationales étaient encore très énergiques, surtout
depuis la dissolution générale du lien catholique, l'institution des
académies vient déjà offrir un irrécusable témoignage de la tendance
cosmopolite propre à l'esprit scientifique, par le noble usage qui
s'introduit partout d'y admettre des membres étrangers, de manière à
présenter la nouvelle classe spéculative comme éminemment européenne:
cet heureux caractère est alors plus spécialement prononcé en France,
où, depuis Charlemagne, le génie étranger avait toujours reçu un
généreux accueil, et quelquefois même, par une injuste délicatesse,
au détriment du génie national. Quant à l'influence de l'évolution
scientifique sur l'éducation générale, elle commence alors à s'y
manifester nettement, malgré la conservation du système d'éducation
organisé, sous l'impulsion scolastique, dans la dernière phase
du moyen-âge, et qui subsiste encore aujourd'hui avec de simples
modifications accessoires, qui n'en changent pas l'esprit: on voit
dès lors, en effet, ainsi qu'on l'a vu depuis à un degré plus avancé,
le _quadrivium_ acquérir une importance croissante aux dépens du
_trivium_; et ce progrès eût même été déjà plus sensible si le cours
officiel de ces changemens graduels n'avait fait que suivre fidèlement
la marche presque unanime des mœurs et des opinions, au lieu d'être
souvent dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir
artificiellement l'ancienne éducation, jugée indispensable à l'ensemble
de la politique rétrograde, qui commençait à dominer partout d'une
manière plus ou moins prononcée, comme je l'ai expliqué[15].
Note 15: Les mémorables efforts des Jésuites, afin de
s'emparer alors de l'évolution scientifique, ont certainement
beaucoup concouru à cette propagation des études positives,
sans que ces vains projets pussent d'ailleurs offrir aucun
danger fondamental, en un temps où l'incompatibilité
mutuelle entre la science et la théologie était déjà trop
prononcée pour ne pas rendre nécessairement illusoires ces
tentatives d'absorption. Aussi, malgré les grandes facilités
individuelles que cette puissante corporation pouvait
présenter à l'existence spéculative, toute l'habileté de
sa tactique n'y a pu réellement jamais produire ou agréger
un seul homme de génie, parce qu'aucun éminent penseur ne
voulait subordonner son indépendance mentale à une politique
où la science était nécessairement subalternisée. Ce n'est
pas que la science ne puisse, et même ne doive, se lier
finalement à des vues vraiment politiques: mais il faut que
leur caractère soit large et leur destination éminemment
populaire, au lieu de se rapporter à des intérêts partiels
et anti-sociaux; il faut enfin, que la politique y soit
directement relative au propre essor de l'esprit positif,
quand il sera assez complétement formé pour mériter d'être
habituellement envisagé comme le régulateur mental des
sociétés modernes; ce qui n'est point encore, à beaucoup
près, suffisamment possible, surtout à défaut de la
généralité convenable.
Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, désormais
intimement incorporé à la sociabilité moderne, reçoit un accroissement
fondamental de puissance sociale parfaitement analogue à celui que
nous avons apprécié envers l'élément esthétique, et même encore
mieux caractérisé, à cause d'une nature plus évidemment progressive.
Jusque alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragemens
facultatifs, quoique déjà systématiques, entraînant toujours une
sorte d'obligation personnelle; maintenant, au contraire, d'après
le grand éclat résulté de l'admirable mouvement propre à la phase
précédente, l'active protection des sciences devenait, pour tous
les gouvernemens occidentaux, un véritable devoir, généralement
reconnu, et dont la négligence eût entraîné un blâme universel, sans
que son accomplissement normal dût exiger habituellement aucune
gratitude individuelle, sauf la reconnaissance générale toujours due
à l'état. En même temps, les relations croissantes de la philosophie
naturelle, surtout inorganique, soit avec l'ensemble des procédés
militaires, soit avec l'essor industriel, devenu le principal objet
de la politique européenne, déterminent, à cette époque, une grande
extension dans l'influence sociale des sciences, soit par la création
d'écoles spéciales où l'éducation scientifique commence à dominer,
soit par l'institution plus ou moins rationnelle de la nouvelle
classe directement destinée à la réalisation permanente des rapports
essentiels entre la théorie et la pratique. Aussi, quoique les savans,
par l'appréciation plus difficile, plus lente, et moins populaire, de
leurs travaux propres, ne pussent ordinairement prétendre à l'heureuse
indépendance privée que les poètes et les artistes commençaient alors
à obtenir partout, cependant leur nombre beaucoup moindre, et leur
coopération plus nécessaire à l'utilité publique, tendaient déjà à une
équivalente consolidation de leur existence sociale.
Dans cette nouvelle situation, plus ou moins commune à toutes les
parties de la grande république européenne, on voit se développer au
plus haut degré, quant à l'évolution scientifique, les différences
essentielles ci-dessus caractérisées, à tant d'autres égards,
entre les deux systèmes principaux de dictature temporelle; de
manière à manifester complétement la supériorité naturelle du mode
monarchique sur le mode aristocratique, auparavant neutralisée par les
influences spirituelles, comme je l'ai expliqué. Subitement entraîné
du catholicisme à une philosophie pleinement négative, en évitant
heureusement la transition protestante, l'esprit français retient,
du moins en partie, de l'ancienne éducation catholique, l'instinct de
contemplation et de généralité qu'elle avait spontanément développé,
et qui tendait à contenir alors la prépondérance trop exclusive
des considérations pratiques; en même temps, sa nouvelle éducation
révolutionnaire lui inspire la hardiesse et l'indépendance devenues
indispensables au libre essor de la philosophie naturelle, dès lors
incompatible avec l'ascendant rétrograde du catholicisme chez les
autres peuples préservés du protestantisme: en sorte que tous les
avantages propres à la protection monarchique durent alors se réaliser
directement, et assurer désormais à la France la principale impulsion
scientifique, qui, dans la phase précédente, avait successivement
appartenu aussi à l'Allemagne, à l'Italie, et à l'Angleterre, sauf la
seule prépondérance passagère du mouvement cartésien. Dans le mode
inverse, la dictature aristocratique particulière à l'Angleterre
y laisse les savans essentiellement assujétis à la dépendance des
protections privées, pendant que l'exorbitante préoccupation nationale
des intérêts industriels n'y permet guère d'apprécier que les
découvertes spéculatives immédiatement susceptibles d'applications
matérielles; en même temps, l'esprit protestant, dont la première
influence révolutionnaire avait, sous la phase précédente, favorisé
d'abord l'évolution scientifique, alors définitivement incorporé au
gouvernement, manifeste nécessairement son antipathie théologique
contre l'entière extension du génie positif, après avoir, au début
de cette troisième phase, tristement signalé cette influence, en
ternissant, par d'absurdes rêveries, la vieillesse du grand Newton.
L'exclusive nationalité qui dès lors caractérise la politique
anglaise, fait déjà sentir, jusque sur le développement des sciences,
sa déplorable influence, en disposant à n'adopter activement que les
méthodes et les découvertes indigènes; comme on le voit clairement,
envers les sciences mathématiques elles-mêmes, malgré leur universalité
plus éclatante, soit par la répugnance à l'introduction usuelle de
la géométrie analytique, encore aujourd'hui trop peu familière aux
écoles anglaises, soit par l'obstination analogue contre l'emploi
des formes et des notations purement infinitésimales, si justement
préférées partout ailleurs[16]. Ces irrationnelles dispositions sont
d'autant plus choquantes qu'elles forment un étrange contraste avec
l'admiration exagérée dont la France était dès lors saisie pour le
génie de Newton, par suite de la réaction nécessaire contre l'hypothèse
des tourbillons, en faveur de la loi de la gravitation; on sait comment
cette transformation conduisit, et concourt aujourd'hui, à méconnaître,
avec une sorte d'ingratitude nationale, l'éminente supériorité de
notre incomparable Descartes, dont le génie, à la fois scientifique et
philosophique, n'a réellement trouvé ensuite d'autres dignes rivaux
que le grand Leibnitz, et de nos jours l'immortel Lagrange, si peu
compris encore du vulgaire des géomètres.
Note 16: Au début de cette phase, cette tendance
irrationnelle et ombrageuse me semble fortement marquée
dans la célèbre controverse à laquelle donna lieu, entre
l'Angleterre et l'Allemagne, la priorité d'invention de
l'analyse infinitésimale. Cette longue querelle, déjà si bien
sentie par Fontenelle, et ensuite si bien jugée par Lagrange,
dont l'éminente décision, aussi impartiale que rationnelle,
ne trouve plus aucune opposition quelconque, offrit pendant
presque tout son cours, un mémorable contraste entre la
rectitude et la loyauté de Leibnitz ainsi que de la plupart
de ses partisans, et les injustes subtilités de la polémique
anglaise. La conduite de Newton, en cette grave occasion,
fut assurément très peu honorable: puisque, d'un seul mot,
il pouvait terminer cette scandaleuse discussion, en se
déclarant personnellement convaincu, comme il ne pouvait
manquer de l'être, de la parfaite originalité de Leibnitz, la
sienne n'étant pas d'ailleurs contestée: or, ce mot, pressé
de le dire, il ne le prononça jamais, en évitant toutefois,
par un silence trop prudent, qu'on pût lui reprocher
formellement aucune articulation contraire. J'espère que
cette juste improbation ne sera point attribuée à de vaines
préventions nationales, dont je me suis montré, j'ose le
dire, pleinement affranchi, comme l'ont noblement signalé
les illustres critiques d'Édimbourg, dans leur bienveillant
examen des deux premiers volumes de ce Traité, en juillet
1838: d'ailleurs, pour une controverse où la France était
parfaitement désintéressée, il serait difficile, ce me
semble, de soupçonner l'impartialité historique d'un Français
jugeant, après plus d'un siècle, une discussion scientifique
entre l'Angleterre et l'Allemagne.
Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans
pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase
précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure
à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours
subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement
inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés
d'une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie,
les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit
le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux
principales séries de progrès: l'une, relative au principe newtonien,
pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne
lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de
la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à
celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la
grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement
de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à
généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et
mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut,
établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie
générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernoulli
construit suffisamment la théorie des marées; ensuite, d'Alembert
et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la
dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement
de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel
principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par
Daniel Bernoulli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie
fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât
surtout aux éminens travaux de philosophie mathématique qui devaient
le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au
chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par
la grande figure d'Euler, dévouant sa longue vie et son infatigable
activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et
à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait
introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où
jusque alors son intervention avait été secondaire ou passagère:
succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse
développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en
un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop
respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu
depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique
qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant
l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher
de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite
nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant
les deux exclusions connexes ci-dessus signalées: car, il en résulta
directement que, même pour la première progression, les savans anglais
ne purent prendre en général, sauf le seul Maclaurin, qu'une part très
secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne,
dont le développement et la coordination analytique durent presque
uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie,
si dignement représentée par le grand Lagrange.
L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase
précédente, surtout par la création des deux branches qui se
rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se
complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de
l'électrologie, qui la lient directement à la chimie: la première
branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des
entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse
découverte de Black sur les changemens d'état; la seconde, d'abord
popularisée par les ingénieux travaux de Franklin, acquiert ensuite
une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb,
avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique.
Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle
perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait
dû conserver jusque alors, par suite de la systématisation de la
mécanique céleste, tendant à suggérer à priori les principales lois
relatives aux perturbations du mouvement elliptique: aussi, parmi
beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors
qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable
élaboration sur l'aberration de la lumière constitue certainement le
plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler.
Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques,
on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie
comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus
d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors
bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités
alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une
transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble
fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des
tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique
céleste: tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu,
de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop
mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup plus
rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques, surtout entre
les mains de Bergmann et ensuite de Schéele. Préparée, sous cette
influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley
et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint
enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une
théorie admirablement conçue, quoique une exploration plus étendue dût
bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationnalité n'est pas
encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à
divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la
philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique,
cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de
l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale
d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique
proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce
n'est à titre d'éducation: ce qui a heureusement érigé dès lors, même
quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion
d'un tel esprit, qui, après avoir nécessairement fondé la philosophie
naturelle, tend, par une irrationnelle exagération, à en altérer
radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale
d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette
dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit
purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué
dans les trois premiers volumes de ce Traité.
Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos
jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si
chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase,
l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet,
en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases
précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique, anatomique,
et physiologique, dont la combinaison permanente caractérise
ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes
élaborations indépendantes, essentiellement provisoires par cela même
qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais
destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de
chacun d'eux: nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables
conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations
de Bernard de Jussieu; quant au second, par la suite des analyses
comparatives de Daubenton, ultérieurement rationnalisée suivant
les vues générales de Vicq-d'Azyr; et enfin, pour le troisième,
par l'exploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse
expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple
préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre
grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations
encyclopédiques propres à la science des corps vivans, et faisait
surtout sentir l'intime solidarité qui la distingue, en même temps
que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée
d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy
et de Charles Bonnet: toutefois, en relevant dignement la mémoire
scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs
ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale
postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître
l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux
de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la
vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de
définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une
époque où, non-seulement la hiérarchie animale n'était entrevue que
d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire
de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque,
des deux élémens inséparables du dualisme fondamental qui le
constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors
totalement subordonné à l'autre, dont l'influence plus simple devait
être mieux saisissable; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles
exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques,
comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment
modifiable: cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les
penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses
célèbres aberrations sur l'action sociale des climats. Néanmoins,
il importait de signaler ici la première élaboration vraiment
scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême
importance directe, est si heureusement destinée, de sa nature, à
mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive
émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte
une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie
pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par
l'indivisible connexité de ses divers aspects, dont la division
provisoire et artificielle ne peut longtemps dissimuler la nécessité
finale de leur coordination nécessaire. Quoique l'imitation trop
servile du régime logique propre aux sciences déjà formées, ait dû
d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques
dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions
caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement
ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi
fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif,
comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une
transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la
philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que
sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai
osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après
l'ensemble des différens matériaux antérieurs.
En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition
du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par
les spéculations mathématiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué
pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant
dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa
nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique
sans l'indispensable isolement continu des contemplations devenues
positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même
métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la
philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif,
et leur essor initial ayant dû s'opérer, à de longs intervalles,
suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est
clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister,
quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les
aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une
positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études
sociales, excepté dans cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu
de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique
s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les
principaux besoins de l'évolution mentale sous la phase que nous
achevons d'apprécier: toutefois, son office, évidemment provisoire,
était déjà très voisin de son entier accomplissement; et son influence,
qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où
elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dangereuse,
suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture
naissante de la philosophie organique une impulsion trop exclusivement
analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins,
ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer
que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvéniens
secondaires; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le
plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par
la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors
parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et
de Descartes, où l'analyse spéciale n'était envisagée que comme une
préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux
savans de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler
sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de
détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active
impulsion générale qui déterminait spontanément les savans, comme les
artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite,
à seconder le grand ébranlement philosophique propre au siècle dernier,
et dont la direction anti-théologique devait tant sympathiser avec
l'instinct scientifique: j'ai assez expliqué la puissante consistance
mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir
d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout
chez l'éminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette
élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la
rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide,
l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule
généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à
cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de
vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de
reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels.
Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait
à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savans
trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination
sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une
sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction
systématique; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation
de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au
contraire, chez les uns et les autres, qu'à justifier ordinairement
leur déplorable aversion de toute idée générale.
Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du développement
scientifique depuis le moyen-âge, il ne nous reste plus maintenant,
pour compléter enfin notre indispensable appréciation de la progression
moderne, qu'à y considérer sommairement le mouvement élémentaire de
recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à
l'évolution philosophique proprement dite, en tant que provisoirement
distincte de l'évolution purement scientifique correspondante,
jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philosophique,
essentiellement identiques au fond, aient acquis, l'un la généralité,
l'autre la positivité, qui leur manquent encore. Mais, malgré la
nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair
que notre appréciation de la progression scientifique doit nous
permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique,
dont les diverses phases ont toujours été déterminées par celles
de la première, à partir de la division fondamentale, organisée
dans les écoles grecques, entre la philosophie naturelle devenue
métaphysique, et la philosophie morale restée théologique, comme je
l'ai tant expliqué. En outre, d'après la fusion provisoire opérée
entre ces deux philosophies, sous l'ascendant métaphysique de la
scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen-âge,
nous avons reconnu que l'esprit scientifique et ce nouvel esprit
philosophique étaient restés essentiellement unis jusqu'à la fin de
la première partie de l'évolution moderne: en sorte que nous n'avons
plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les
deux autres phases, où il s'est de plus en plus isolé du mouvement
scientifique, jusqu'à ce que celui-ci ait rempli les conditions qui
doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenable
prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail,
tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette
appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord
revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance historique
est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer la vraie nature
de cette philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers
siècles, la science devait toujours tendre à annuler graduellement.
La grande transaction scolastique avait réalisé autant que possible, le
triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance
organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles,
d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution
catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés politiques, lui
rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en
reçut provisoirement. Dès lors, en effet, la philosophie métaphysique,
toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son
domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques
à l'homme moral et social; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un
état, très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité
intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage
primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. En
acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique
commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que,
cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle,
liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection
des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse
permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la
doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà
de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise
très heureusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté
d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réellement
aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous la première:
car, elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre
l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres
respectifs des deux philosophies théologique et métaphysique.
L'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales semblait alors
devoir être suffisamment contenu par le principe fondamental qui, sous
l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et
l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois
invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont
l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la
Nature; ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle
des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange
combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec
le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit
métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé
la plus belle part, en faisant désormais de la Nature l'objet des
contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile
vénération réservée à la majestueuse inertie de la divinité suprême,
solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée
devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a
pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient
radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action
permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient
conserver leur véritable caractère fondamental: aussi doit-on peu
s'étonner que l'instinct populaire poursuivît alors tant de docteurs
de l'accusation d'athéisme; puisque la doctrine transitoire, ainsi
qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à
l'entière intronisation de la Nature cette première restriction
scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au
chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage
direct de l'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord
la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la
disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire
par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales
causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit
donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué
qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était
impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été
longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution
scientifique, selon nos explications antérieures.
Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance
générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes
et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase
moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité
de la métaphysique du moyen-âge sur celle de l'antiquité, où l'action
naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre.
La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup
d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique
propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait
spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le
réalisme: car, sous ces formes qui semblent aujourd'hui si vaines,
commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif
contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste
directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir,
hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. Jamais
les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation
aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le
régime des entités, soit même pour faire déjà soupçonner la nature
éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il
reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque
aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière
modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à
tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à
l'entier ascendant du second sur le premier.
Pendant la première phase de l'évolution moderne, nous avons vu, d'un
côté, la métaphysique occupée surtout de seconder par son action
critique l'heureuse insurrection du pouvoir temporel contre la
constitution catholique, tandis que, de son côté, la science naissante
se livrait principalement à l'accumulation préalable des diverses
observations, sous les inspirations astrologiques et alchimiques: en
sorte que, malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit
ne pouvait directement surgir entre elles. Mais il n'en devait plus
être ainsi quand, sous la seconde phase, l'ébranlement protestant
eut mis, même chez les peuples restés nominalement catholiques, la
philosophie métaphysique en possession presque exclusive, ou du moins
prépondérante, de l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours
convoitée; en même temps que l'esprit scientifique commençait à
manifester son vrai caractère fondamental, par la convergence graduelle
de son élaboration spontanée vers des découvertes décisives, pleinement
incompatibles avec l'ensemble de l'ancienne philosophie, aussi bien
métaphysique que théologique. On voit par là comment l'admirable
mouvement astronomique du XVIe siècle dût nécessairement
y conduire enfin la science à une opposition directe envers la
métaphysique, succédant partout, sous des formes diverses mais
équivalentes, à la théologie proprement dite, dont elle tendait dès
lors à reconstruire, à son profit, l'antique domination, à la fois
mentale et sociale. Par la nature même d'un tel antagonisme, il devait
d'abord être gravement défavorable à la science, comme le prouvent
alors tant de tristes exemples, analogues à ceux de Cardan, de Ramus,
etc. Mais l'évolution logique proprement dite est celle de toutes qui
peut le moins être efficacement contenue, soit parce que la portée
n'en peut être ordinairement comprise que lorsque son essor est assez
développé pour surmonter spontanément tous les obstacles, soit en vertu
de l'assistance involontaire qu'elle doit naturellement trouver chez
ceux-là même qui prétendent lui opposer des entraves systématiques.
C'est pourquoi la persévérance, d'ailleurs mutuellement inévitable,
de ce conflit décisif, y détermina nécessairement, dans le premier
tiers du XVIIe siècle, l'irrévocable décadence du régime des
entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde
extérieur, et par suite plus ou moins imminente relativement à tous les
autres, à mesure qu'ils deviendraient suffisamment accessibles à la
positivité rationnelle.
Tous les élémens principaux de la république européenne, sauf la seule
Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent une
part capitale à cet immense débat, qui constituait enfin la première
apparition caractéristique de la philosophie définitive, et qui, par
suite, devait exercer une influence fondamentale sur l'ensemble des
destinées ultérieures de l'humanité. L'Allemagne avait doublement
déterminé, au siècle précédent, cette crise décisive, soit par
l'ébranlement protestant, soit surtout par les belles découvertes
astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé, et enfin du grand Kepler:
mais, absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement
concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France fournirent
chacune à cette noble élaboration un éminent coopérateur, en y faisant
participer trois immortels philosophes, dont les génies très divers
y étaient également indispensables, Bacon, Galilée et Descartes,
que la plus lointaine postérité proclamera toujours les premiers
fondateurs immédiats de la philosophie positive; puisque chacun d'eux
en a déjà dignement senti le vrai caractère, suffisamment compris les
conditions nécessaires, et convenablement prévu l'ascendant final.
Comme l'action de Galilée, inséparable de ses admirables découvertes,
appartient essentiellement à l'évolution scientifique proprement dite,
il serait superflu de revenir maintenant sur cette belle série de
travaux qui, tandis qu'on définissait ailleurs, par une discussion
directe, l'esprit général de la nouvelle manière de philosopher, se
bornait à la caractériser activement, par une extension décisive,
sans laquelle les préceptes abstraits eussent été trop vaguement
appréciables. Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon
et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie, et
pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences
essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec
la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social
correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible
énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime
mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement
ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous
deux proclament hautement la destination purement provisoire de
l'analyse spéciale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils
signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse
générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que
la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement
à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale,
l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne
pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation,
l'éducation, et la situation avaient nécessairement établie entre eux.
D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards,
moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis
ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique,
où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application, Bacon
n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique,
qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre l'empirisme et la
métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable
de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand
géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie
source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision
les conditions essentielles, dans cet admirable discours où, en
retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu,
la marche générale de la raison humaine; cette appréciation concise
sera toujours relue avec fruit, même après que la diffuse élaboration
de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous
un autre aspect fondamental, quant à l'étude de l'homme et de la
société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité
sur Descartes, qui, en constituant, aussi bien que l'époque le
comportait, la philosophie inorganique, semble abandonner indéfiniment
à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a
surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du
système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà comme finalement
destinée à la régénération totale de l'humanité: différence qu'il faut
attribuer, soit à la diversité de leurs génies, l'un plus sensible à la
rationnalité, l'autre à l'utilité, soit à ce que la position du premier
devait lui faire mieux apprécier qu'au second l'état radicalement
révolutionnaire de l'Europe moderne; double distinction alors
correspondante à celle entre le catholicisme et le protestantisme.
On doit toutefois noter, à ce sujet, que l'école cartésienne a
spontanément tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la
métaphysique n'a certainement jamais obtenu, en France, l'ascendant
qu'y prenait sa théorie corpusculaire; au lieu que l'école baconienne
a bientôt tendu, en Angleterre, et même ailleurs, à restreindre
les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour exagérer,
au contraire, ses inconvéniens abstraits, en laissant trop souvent
dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme,
trop aisément accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les
savans actuels veulent donner une certaine apparence philosophique au
déplorable esprit de spécialité exclusive qui domine parmi eux, on peut
remarquer qu'ils affectent partout de s'appuyer sur Bacon, et non sur
Descartes, dont ils ont déprécié même la mémoire scientifique; quoique
les préceptes du premier ne soient cependant pas moins contraires, au
fond que les conceptions du second à cette irrationnelle disposition,
directement opposée au but commun que ces deux grands philosophes ont
également proclamé.
Quelle que fût, dans l'évolution générale de l'humanité, l'importance
vraiment fondamentale de ces deux élaborations convergentes, il est
néanmoins évident que, ni séparées, ni même réunies, elles ne pouvaient
aucunement suffire, soit pour la doctrine, soit seulement pour la
méthode, à constituer réellement la philosophie positive, dont le
véritable esprit ne pouvait alors être suffisamment caractérisé que
par les études géométriques ou astronomiques, et commençait à peine à
s'étendre aussi aux plus simples théories de la physique proprement
dite, sans même embrasser déjà l'ensemble élémentaire de la science
inorganique, puisque la chimie n'y devait être convenablement assujétie
que vers la fin de la phase suivante. On comprend surtout combien
l'avénement, encore moins préparé, de la science biologique était,
à cet égard, profondément indispensable, comme seul apte à faire
dignement apprécier la nouvelle manière de philosopher sous les aspects
les plus nécessaires à son extension finale aux conceptions morales
et sociales, suivant le noble but indiqué par Bacon. Cette grande
impulsion ne pouvait donc que signaler suffisamment l'introduction
décisive d'une philosophie nouvelle, montrer vaguement le terme général
de son essor initial, et faire imparfaitement pressentir les conditions
principales de sa préparation graduelle pendant les deux siècles qui
devaient précéder son élaboration d'ensemble: ni l'un ni l'autre des
deux illustres fondateurs n'avait alors en vue qu'un développement
provisoire, destiné à rendre successivement positifs tous les divers
élémens essentiels des spéculations humaines, afin de permettre
ultérieurement une systématisation définitive, dont aucun d'eux ne
supposait réellement la possibilité immédiate, quelque confusément
qu'il en dût concevoir la nature et la destination. La situation
fondamentale de l'esprit humain restait donc encore nécessairement
transitoire, jusqu'à l'évolution décisive de la science chimique,
et surtout de la science biologique. Pour tout cet intervalle, il
n'y avait vraiment lieu qu'à modifier, par un dernier amendement
général, le partage primordial organisé par Aristote et Platon entre
la philosophie naturelle et la philosophie morale, en faisant avancer
chacune d'elles d'une phase dans le développement élémentaire dont la
loi sert de base à tout ce Traité, mais en continuant à laisser entre
elles une divergence non moins radicale, et même bien plus prononcée;
puisque la première, désormais passée à l'état positif, devait être
beaucoup plus contradictoire envers la seconde, devenue purement
métaphysique, que lorsque celle-ci était théologique et l'autre
métaphysique, comme à l'origine de cette indispensable séparation
provisoire: ce qui devait faire aisément prévoir le peu de durée d'une
transaction aussi incohérente, malgré sa nécessité actuelle. Descartes,
appréciant une telle situation avec plus de profondeur et de netteté
que son illustre collègue, entreprit directement de régulariser
cette nouvelle répartition, où il étendit le domaine positif autant
qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer jusqu'à l'étude
intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse
d'automatisme, dont j'ai spécialement indiqué, au quarante-cinquième
chapitre, l'office momentané, sans en dissimuler l'inévitable danger;
il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore
lui être ôté, en la réduisant à l'étude isolée de l'homme moral et
de la société. Mais, en coordonnant ces attributions extrêmes de
l'ancienne philosophie, son génie éminemment systématique l'emporta
à leur donner trop d'importance, en tentant de leur imprimer une
rationnalité plus consistante qu'il ne convenait à la dernière fonction
provisoire d'une doctrine prête à s'éteindre sous la prochaine
extension simultanée de l'évolution scientifique et de l'ébranlement
révolutionnaire: aussi cette seconde partie de son élaboration
philosophique, beaucoup moins en harmonie avec l'état fondamental
des esprits, n'eut-elle point, à beaucoup près, surtout en France,
l'éclatant succès de la première, même quand Malebranche s'en fut
exclusivement emparé. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucun partage
méthodique, et qui, au contraire, poursuivait surtout la régénération
des études morales et sociales, il était spontanément préservé de
toute semblable déviation: mais cependant la haute impossibilité,
bientôt constatée, de rendre déjà positives ces deux parties extrêmes
du système philosophique, dut nécessairement conduire son école à
reconnaître également, d'une manière plus ou moins explicite, le
besoin provisoire de la répartition établie, ou plutôt modifiée, par
Descartes, en évitant ainsi toutefois de lui attribuer, en général, une
aussi vicieuse consistance. La recherche prématurée d'une unité encore
impossible ne pouvait alors aboutir certainement qu'à tout replacer
sous l'uniforme domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée,
comme le montrèrent avec tant d'évidence, à la fin de cette phase, ou
au commencement de la suivante, les vains efforts, presque simultanés,
de Malebranche et de Leibnitz, pour établir une entière coordination
philosophique, l'un d'après sa fameuse prémotion physique, l'autre
par sa célèbre conception des monades. Quoique la seconde tentative
fût d'ailleurs beaucoup plus progressive que l'autre, en tant que
fondée sur un principe beaucoup moins théologique, toutes deux furent
cependant également impuissantes à dissoudre réellement la répartition
fondamentale, quelque contradictoire, et par suite provisoire qu'elle
dût justement sembler déjà: ce qui peut faire spécialement sentir
combien devait être profonde une telle nécessité transitoire, contre
laquelle a ainsi échoué l'énergique génie du grand Leibnitz.
Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion
philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence
spontanée de l'évolution scientifique: l'esprit positif, ayant enfin
conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la
philosophie naturelle proprement dite; l'esprit métaphysique, dès lors
essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine
domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable:
par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation
passagère qu'avait établie, à la fin du moyen-âge, l'uniforme
assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des
entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie
quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans
cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive,
dont tous les élémens principaux m'ont paru assez élaborés désormais
pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême
extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les
études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études
morales: et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera
nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure.
Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit
d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie
digne de ce nom, quelles qu'en soient la nature et la destination,
n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui,
continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine
appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus
compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples
et les plus généraux, que chez les savans eux-mêmes qui, faisant
ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient
borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul
ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a
dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors
conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité
antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque
entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même
temps, les plus éminens penseurs s'étant naturellement tournés vers
les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles exceptions, la
philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger
de graves études préparatoires, dès lors sans consistance mentale
entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des
simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale
de l'ancienne organisation spirituelle, lui ont heureusement procuré,
sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de
dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je
l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe,
elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en
une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations,
soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes
écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus
ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout
pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que
j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une
semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces
philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux
cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses
antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique,
dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale,
quoique purement transitoire; tandis que ces discussions modernes
n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient
servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité
était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le
souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours
maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin
de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale.
Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences
européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais
essentiellement étranger à la marche nécessaire du développement
humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout
consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de
notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions
extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les
conditions intérieures: ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt
deux modes, également irrationnels et chimériques, par cela même
qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la
combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine
spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels
et moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement
démontré aux quarantième et quarante-cinquième chapitres: cette
vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction
de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées
d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen-âge,
heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier
ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second
de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de
tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement
être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance
constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à
l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe:
j'ai ci-dessus remarqué, en effet, que cette vicieuse disposition à
s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait
alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins
difficiles; ce qui doit historiquement atténuer les torts primitifs
d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses
dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale
de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne
de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement
correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le
protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au
chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et
surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal
siége de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique
nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit
positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit
métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait
dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite,
procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au monde, en
considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures,
quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de
toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à
l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées,
en Angleterre, d'une mémorable exception, que j'ai déjà suffisamment
appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke,
laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des
études morales et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique
radicale, et par conséquent aristotélique, dont le développement, et
surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs.
Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour l'évolution
philosophique que pour l'évolution scientifique, j'y dois sommairement
signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de
la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir
directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont
le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux
essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement
naturelles l'explication de certains phénomènes politiques, quoique
son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une
appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne
put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception
politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu
règne de la force, a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici,
d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent; mais,
en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira
que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes
métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et
dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles
dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à
l'imparfaite nature de l'humanité; et, en second lieu, de l'état
nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant
l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur
l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente
valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement
la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la
participation de notre grand Bossuet à cette préparation initiale de la
saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée,
surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la
première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes
politiques comme réellement assujettis, soit dans leur coexistence,
soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage
rationnel pût permettre, à divers égards, de les déterminer les uns
par les autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe
théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée,
elle n'a pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son
heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel
des études historiques sous la phase suivante; on sent, au reste,
qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle
constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif
empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble
de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que
la destination spéciale de cette immortelle composition concourait
spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement
l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation
politique.
Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique
était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement
la formation historique d'une situation très peu comprise, et qui
cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel; mais ce
travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase,
qui, sous ce rapport, ne dut être, à tous égards, qu'une simple
extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout
l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance
spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état
d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son
défaut même de principes propres au milieu des vaines controverses sur
l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures
de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à
l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans
aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement
tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'école
française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement
lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être
vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre,
que par l'avénement ultérieur de la saine physiologie cérébrale.
Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette
illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus
originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse,
mais avec les inconvéniens inséparables de la scission générale entre
la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère
des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce
travail constitue, à mon gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit
humain vers la juste appréciation directe de la nature purement
relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse
entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le
premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit
aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de
son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et
surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du
vrai sentiment de la positivité rationnelle; je me plais à consigner
ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminens
penseurs, dont l'influence fut très utile à ma première éducation
philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a
nécessairement dirigé tout le cours ultérieur.
Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique,
ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme
je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse
amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout
dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du
développement social devient de plus en plus le but spontané des
plus célèbres productions; autant du moins que peut le permettre
l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage
élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux
restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles
modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait
injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais
encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous
la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur
infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points
de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressans mémoires de notre
ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du
judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savans, dont
la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore
moins rationnelle, ces estimables travaux figurent, à mes yeux, pour
la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations
analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même
sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la
biologie: c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes
ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie
peut maintenant commencer à sortir enfin de cet état préliminaire,
où toutes les autres sciences avaient déjà passé, et s'élever
convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui
imprimer ici.
Malgré l'incontestable utilité de ces diverses améliorations, la seule
conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre
à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès
humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare
directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je
l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre.
Son premier germe devait spontanément ressortir, même dès la seconde
phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement
qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les
termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi,
avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé,
le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous
la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences
mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait
aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait
bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en
plus l'extrême importance: puisqu'il faut au moins deux cas pour
s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même
envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques;
et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour
confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions
logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente
conformité de la progression industrielle avec la progression
scientifique; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en
vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation
de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange
coïncidence, l'évolution morale et politique, qui présentait, au fond,
la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen-âge,
avait inspiré au catholicisme l'ébauche imparfaite de cette notion
fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable
démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement
de décomposition, qui, dès le XIVe siècle, disposait de
plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir
comme une période de rétrogradation les temps qui, au contraire,
ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement
universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir
pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle devait
être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive
de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée
à la fois par l'éminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à
l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français
à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique
comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une
telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait
nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient
successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux,
malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour
restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient
radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable.
D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur
l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de
cette éminente controverse, quoique le sujet primitif du débat restât
enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement,
la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct
universel de la civilisation moderne, s'établit alors d'une manière
aussi systématique que pouvait le comporter la grande anomalie
apparente relative au moyen-âge. Cette prétendue exception à la loi
du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré
d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne
pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale
d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la
première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de
ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence
indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous
achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique
et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique.
En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention
générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec
tous les graves inconvéniens philosophiques inhérens à la nature vague
et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au
quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique
de la vraie différence temporelle entre notre civilisation et celle des
anciens; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste
idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre
n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation
logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes
qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle
préparation mentale que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers
la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre
théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère
essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet
historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de
l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du
quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va
suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même
quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait
une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand
Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux
comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois
naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avortement d'une
conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante
n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que
celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais
aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent
le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à
l'irrationnelle admiration de la constitution transitoire propre à
l'Angleterre.
Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution
philosophique, depuis son origine au moyen-âge jusqu'au début de la
grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il
est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers
nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément
composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux
très précieux mais très rares et surtout fort incohérens, constitue
seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver
d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine.
Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée
séparément de chacune des progressions élémentaires propres à la
sociabilité moderne, son importance vraiment fondamentale m'oblige à
terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur
rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques
qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la
considération explicite, afin de ne pas troubler l'examen historique de
chaque mouvement principal.
Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes
les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle,
longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences
spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement
méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur
destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu
pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu
de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de
plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant
l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre.
Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux élémens
sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les
vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait
s'éteindre; en même temps que cette énergique individualité pouvait
seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur
caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la
fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant
reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions
anti-sociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont
le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments
susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement
parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui
devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment
accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès-lors, d'après
son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue
véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération
finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir.
Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les
évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure;
et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales,
consacre dogmatiquement ces diverses aberrations spontanées, en
s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie,
ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne
comportent, dans la sociabilité moderne, aucune véritable organisation
systématique: en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore
plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or,
rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette
pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation
historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune
de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus
en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de
l'empirisme primitif.
Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus
fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne;
et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le
plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui,
contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines
économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration
négative.
Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle
avait été, à partir du XIVe siècle, essentiellement concentrée
dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage
aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à
un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor,
l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus
fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle,
de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous
les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par
exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les
industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs
aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la
compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche
opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes
avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc
un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution
industrielle appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une
action systématique qui puisse établir entre ses divers élémens
l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure.
En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines,
les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on
voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de
la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de
spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du
développement matériel; tandis qu'il semble au contraire qu'en
acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en
régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni
à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse
l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire
en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines,
que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir,
il a été tacitement abandonné au simple antagonisme spontané des
intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques
vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs
rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par
l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application
active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances
nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est
ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes,
radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à
une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires
qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables
contacts permanens entre les producteurs et les consommateurs,
ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre
les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant
l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement
préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant
à une véritable fonction publique: et cette déplorable tendance
ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne, que des
économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe,
en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque
de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel
désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à
l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une
puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles
invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement
relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante: la
constitution actuelle des armées offre encore assez de traces de cette
antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves
lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association
industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes
d'activité, suffisamment indiquée en son lieu.
D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il
est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est
jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle, y
a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent
directement à entraver son développement futur par une sorte de
cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve
dans une systématisation convenable du mouvement industriel,
laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de
la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un
caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante
à utiliser autant que possible les forces extérieures, en chargeant
chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que
sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à
l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation
supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen-âge,
à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue
pendant les deux premières phases modernes, et nous l'avons vue
parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième
phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect
le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous
les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de
l'humanité sur le monde extérieur: ce qui aboutit, d'une autre part,
à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme,
jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention
humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles,
toujours empruntées, autant que possible, au milieu même où cette
action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse
influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle
deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté
une immense difficulté intérieure, tenant à la spécialité d'évolution,
et dont le dénouement doit de plus en plus devenir indispensable à la
libre extension du mouvement industriel. Car, il n'est pas douteux,
malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle
extension empirique de l'emploi des agens mécaniques est immédiatement
contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe
la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement
à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les
relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme
physique, par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour
comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il
faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on
le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en
général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels;
de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte
effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des
individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave
et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières.
Ainsi, par suite de la spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici
présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine
un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que
sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir
ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer
les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation
rationnelle.
Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de
l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, viennent converger
spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse
est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre
ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la
condition humaine chez la majeure partie des populations modernes,
surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam,
a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers
actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les
plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au XIVe
et au XVe siècle: beaucoup d'influences incontestables, comme
l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des
machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent
aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès
procuraient aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues
à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première
phase, et même sous la seconde, une plus complète satisfaction des
premiers besoins physiques. En outre, le rapprochement plus fraternel
des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des
anciennes classes avait contenu suffisamment l'ambitieuse tendance des
premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs
féodaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure
existence morale, où leur droits et leurs devoirs devaient être
moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme
suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus
on approfondira ce grand sujet de méditations politiques, mieux on
sentira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures
concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales
qu'une saine analyse historique dévoile irrécusablement dans
l'évolution préparatoire des sociétés modernes: en sorte que le vœu
spéculatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une
vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain de presque tous
les hommes d'état, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement
sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être
convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment
rationnels.
Il est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que
l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu être jusqu'ici que
simplement préparatoire: elle a introduit de précieux élémens pour
un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de
l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement
exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le
mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous
lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le XIVe
siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté,
je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les
opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon
appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre
le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution
spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée
doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur
vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique,
il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction
générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme
je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la
seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction
critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion
organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et
de déployer ses éminens attributs sociaux: jusque alors réduit à
une stérile agitation, son essor vague et incohérent n'a d'autre
résultat permanent que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés
indispensables à l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite,
la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par
une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a certes besoin
d'aucune nouvelle explication: une activité mentale qui, par sa nature,
ne saurait avoir d'autre destination que de développer régulièrement
l'esprit d'ensemble, se dégrade irrévocablement en se réduisant à
une spécialité isolée, quelque important qu'en paraisse l'objet, et
surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des
connaissances réelles.
Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant sortir
le premier principe d'une vraie régénération, d'abord mentale, puis
sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trois premiers volumes
de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche
fondamentale de la philosophie naturelle, le régime purement spécial
longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous
avons reconnu ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse
influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre
suivant, a dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle
s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie
inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup
plus dispersive. Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard
les remarques du tome deuxième quant aux fluides fantastiques de
la physique actuelle, qui n'y sont certainement maintenus, au grand
détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est
suffisamment accomplie, que d'après la vicieuse éducation des savans,
presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment
philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct
exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences
naturelles proprement dites n'est pas, à beaucoup près, exempte de la
déplorable influence mentale caractéristique d'un tel isolement, qui,
y laissant spontanément dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y
maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues,
dont j'ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de
ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique,
d'après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion
plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de
ce régime purement provisoire, qui, par sa vicieuse prolongation, y
a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur.
Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la
seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des
probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques
dont elle a pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un
déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel
isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de
sentir la profonde absurdité d'une conception directement contraire
au principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base
nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers
inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où
s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient
cependant imminens, comme je l'ai expliqué par l'indication même
des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu
l'essor à la fin de la troisième phase. Il était donc convenable
de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers
l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de
spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire
est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor
définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs
aussi bien que son influence sociale: c'est d'ailleurs au chapitre
suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers,
intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui par le développement
effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre,
noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que,
suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y
était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle
n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique,
plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie
positive: la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence
de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la
pernicieuse domination de la philosophie métaphysique.
Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration
historique propre à ce long chapitre: dans toute l'étendue de la grande
république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux
élémens sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel
de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement
simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent,
afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération
finale de l'humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui
devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement
tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de
l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait
aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi
que, à l'avénement nécessaire de la grande crise préparée par cette
double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite
aucune saine appréciation de l'avenir n'ont pu tendre nulle part à
éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un
demi-siècle d'orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu'au
début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague
impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la
leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la
nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la
direction systématique qui peut seule permettre à la fois d'en contenir
les imminens dangers et d'en réaliser les admirables propriétés.