Quoique forcé de me borner ici à l'indication sommaire de ces diverses

explications, j'espère en avoir assez caractérisé l'esprit général,

d'ailleurs pleinement conforme à l'ensemble de ma théorie fondamentale

de l'évolution humaine, pour que le lecteur, suffisamment préparé,

puisse utilement prolonger l'application spéciale de ce principe

historique, qui montre l'état social du moyen-âge comme étant à

la fois la source nécessaire, soit de l'ensemble du développement

esthétique propre à la civilisation moderne, soit des imperfections

caractéristiques qu'il devait offrir; sans supposer aucune diminution

réelle des facultés esthétiques de l'humanité, et en tendant, au

contraire, à faire mieux ressortir l'énergie intrinsèque d'un essor

effectif qui, malgré de tels obstacles, a réalisé tant d'admirables

résultats, ainsi que je l'avais signalé d'avance au cinquante-septième

chapitre. Afin de faciliter davantage cette élaboration ultérieure,

je crois devoir ici distinctement indiquer la division rationnelle que

j'ai toujours spontanément suivie, dans ce volume et dans le précédent,

pour l'histoire universelle du moyen-âge, et qui, spécialement

vérifiée ci-dessus quant à l'évolution industrielle, n'est pas moins

convenable envers l'évolution esthétique, ou relativement à toute

autre préparation essentielle, soit positive, soit même négative, de

la civilisation moderne. Elle consiste, en comprenant le moyen-âge

proprement dit entre le début du Ve siècle et la fin du

XIIIe, comme je l'ai suffisamment démontré, à partager cette

mémorable transition de neuf siècles en trois phases naturelles, qui

se trouvent être à peu près de même durée: la première, se terminant

avec le VIIe siècle, représente l'établissement fondamental,

contenant, d'une manière très-confuse mais appréciable, tous les

véritables germes essentiels des divers mouvemens ultérieurs; la

seconde, prolongée jusqu'à la fin du Xe siècle, correspond

à l'essor graduel de la constitution catholique et féodale,

extérieurement caractérisé par le premier grand système de guerres

défensives, dirigé surtout, d'après nos explications antérieures,

contre les sauvages polythéistes du nord; enfin la troisième,

directement relative à la plus grande splendeur de cet organisme

transitoire, comprend l'admirable défense du monothéisme occidental

contre l'invasion, alors seule redoutable, du monothéisme oriental;

opération vraiment finale, bientôt suivie de l'irrévocable dissolution

spontanée d'un système désormais privé de sa destination fondamentale,

et de l'évolution simultanée des nouveaux élémens sociaux, secrètement

élaborés sous sa tutélaire prépondérance européenne. Dans la série

industrielle, nous avons vu ces trois phases successives présenter

naturellement, l'une l'universelle substitution préalable du servage à

l'esclavage, l'autre l'émancipation personnelle des classes urbaines,

et la dernière le premier élan industriel des villes, accompagné de

l'entière abolition de la servitude rurale: dans la série esthétique,

nous venons d'y reconnaître, avec non moins d'évidence, d'abord

l'ébauche primitive d'une nouvelle sociabilité, destinée à renouveler

l'action générale des facultés esthétiques, ensuite leur indispensable

application préliminaire à la formation des langues modernes, et enfin

leur développement direct, suivant la nature propre de la civilisation

correspondante; tous les autres aspects quelconques du mouvement humain

donneront lieu, j'ose l'assurer, à des vérifications équivalentes,

que je dois maintenant me dispenser de spécifier formellement. Leur

concours nécessaire conduit spontanément à concevoir l'admirable

règne de l'incomparable Charlemagne, placé près du milieu de la

seconde phase, presque équidistant des deux termes extrêmes, qui

rattachent immédiatement le moyen-âge, l'un à l'évolution ancienne,

l'autre à l'évolution moderne, comme l'époque la plus décisive, où

l'esprit du régime transitoire commence à manifester pleinement ses

différens attributs essentiels, et où les divers élémens principaux

de la civilisation ultérieure reçoivent aussi, à tous égards, la

plus heureuse stimulation initiale. Quoique un tel classement des

temps ait toujours implicitement dirigé mon appréciation historique

du moyen-âge, la nature éminemment abstraite de notre élaboration

dynamique ne me permettait point de le faire directement présider à

son accomplissement, qui eût alors exigé des explications concrètes

incompatibles avec les limites et la destination de cet ouvrage. J'ai

cru cependant devoir en indiquer finalement la conception explicite,

à l'usage des philosophes qui voudraient ultérieurement appliquer ma

théorie fondamentale à l'étude spéciale et méthodique de cette grande

transition, dont le cours graduel offre ainsi spontanément, sans aucune

vaine préoccupation systématique, une distribution ternaire, analogue,

sauf la durée, à celle que nous avons toujours reconnue, d'abord pour

les principaux états de l'ensemble du développement humain, ensuite

pour les modes successifs de l'évolution ancienne, et enfin pour les

degrés consécutifs propres à l'évolution moderne: ce qui présente

partout à l'esprit des intervalles susceptibles de permettre l'essor

habituel des considérations générales, indispensable à l'efficacité

sociale de notre philosophie historique, qui n'est point destinée, je

ne saurais trop le rappeler, à un stérile étalage académique, mais à

fournir réellement une base rationnelle à l'active coordination des

efforts directement relatifs à la régénération finale de l'humanité.

Après avoir suffisamment expliqué comment l'essor esthétique des

sociétés modernes est naturellement émané de l'état social constitué

au moyen-âge, il devient aisé de procéder à la seconde partie générale

d'un tel examen, en appréciant les principaux caractères propres au

nouvel élément ainsi introduit dans le système de notre civilisation,

et sa situation nécessaire envers les anciens pouvoirs à l'époque

initiale du XIVe siècle. Ces deux déterminations connexes

ne peuvent, en effet, résulter que de l'influence prépondérante des

causes ci-dessus signalées, combinée avec l'extension naissante de la

vie industrielle, qui tendait dès-lors à changer le mode primitif

de sociabilité; en sorte qu'il ne nous reste surtout qu'à saisir la

relation fondamentale de cette modification décisive avec l'ensemble du

mouvement déjà imprimé aux beaux-arts par les impulsions catholiques et

féodales.

L'intime affinité mutuelle que témoigne toute l'histoire moderne entre

l'essor industriel et l'essor esthétique, a pour principe évident,

suivant la théorie hiérarchique indiquée au préambule de ce chapitre,

la double tendance nécessaire de l'évolution industrielle à développer

spontanément, jusque chez les dernières classes, un premier degré

habituel d'activité mentale, sans lequel l'action des beaux-arts ne

saurait être comprise, et en même temps l'aisance et la sécurité qui

peuvent seules disposer à goûter convenablement les nobles jouissances

correspondantes. Dans la marche naturelle de l'éducation humaine,

individuelle ou collective, l'exercice intellectuel est d'abord

déterminé communément par l'impulsion pratique des besoins les plus

grossiers mais les plus urgens, dont la satisfaction suffisante

permet ensuite l'heureuse efficacité continue de l'impulsion, plus

élevée mais moins énergique, qui dérive des facultés esthétiques.

Celles-ci, d'après le doux mélange de pensées et d'émotions qui les

caractérise si exclusivement, constituent réellement, vu l'extrême

imperfection de notre économie cérébrale, les seules facultés mentales

assez prononcées, chez la plupart des hommes, pour que leur activité

régulière puisse devenir une source de véritables jouissances; tandis

que les facultés scientifiques ou philosophiques, plus éminentes

encore, mais beaucoup moins développées, ne déterminent le plus

souvent, comme on sait, qu'une fatigue bientôt insupportable, excepté

chez le très petit nombre d'hommes vraiment destinés à la contemplation

abstraite. Il est donc aisé de concevoir l'office fondamental de

l'essor esthétique, constituant la transition normale de la vie active

à la vie spéculative. Par une appréciation plus précise, cet essor

intermédiaire me semble devoir essentiellement caractériser le degré

habituel d'exercice mental auquel s'arrêterait communément l'humanité

si, d'après un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation

moins exigeante, elle était affranchie des obligations continues

relatives aux besoins physiques: comme l'indique assez la tendance

commune des situations sociales les moins éloignées d'une telle

supposition idéale. Quoi qu'il en soit, la relation élémentaire de la

vie esthétique à la vie pratique est certainement devenue beaucoup

plus directe, plus complète, et surtout plus universelle, depuis

la substitution graduelle de l'existence industrielle à l'existence

militaire, suivant les motifs déjà indiqués. Tant que l'esclavage et

la guerre ont caractérisé l'économie sociale, il est clair que les

beaux-arts ne pouvaient réellement acquérir une profonde popularité, et

ne devaient être ordinairement goûtés, même parmi les hommes libres,

que chez les classes supérieures: le seul cas différent, beaucoup trop

vanté d'ailleurs, ne se rapporte historiquement qu'à une médiocre

partie de la population grecque, qu'un ensemble de circonstances

locales et sociales, éminemment exceptionnel sans être aucunement

arbitraire, avait prédestiné, comme je l'ai expliqué, à cette

heureuse anomalie: partout ailleurs, chez les sociétés guerrières de

l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaires que les jeux sanglans

qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité

chérie. Il est clair, au contraire, que l'évolution industrielle propre

à la fin du moyen-âge a spontanément consolidé, sous ce rapport, la

salutaire influence des mœurs catholiques et féodales, en tendant à

faire habituellement pénétrer, jusque chez les plus humbles familles,

les dispositions élémentaires les plus favorables à l'action des

beaux-arts, dont les productions devaient désormais s'adresser à un

public à la fois beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux préparé.

C'est ainsi que le génie esthétique, destiné surtout aux masses, et

qui s'amoindrit, de toute nécessité, dans les sphères privilégiées,

a pu s'incorporer à la sociabilité moderne d'une manière bien plus

intime qu'il ne pouvait l'être ordinairement à celle de l'antiquité,

où, même sous l'accueil le plus favorable, il était presque toujours

traité comme un élément essentiellement étranger à l'ensemble de la

constitution sociale. Si cette connexité plus profonde n'a pas été

encore suffisamment manifestée, il faut l'attribuer à l'état purement

rudimentaire de tout ce qui concerne l'organisme moderne, où l'absence

totale de systématisation rationnelle a tant neutralisé jusqu'ici, à

tous égards, les propriétés les plus caractéristiques.

Considérée maintenant en sens inverse, cette relation élémentaire entre

l'essor esthétique et l'essor industriel se présente surtout comme

heureusement destinée à constituer, chez les modernes, le plus puissant

correctif naturel de ce déplorable rétrécissement, à la fois mental et

moral, que tend à produire communément l'exorbitante prépondérance de

l'activité industrielle dans l'ensemble de l'existence humaine. Sous ce

rapport fondamental, l'éducation esthétique commence spontanément, avec

la plus universelle efficacité, ce que l'éducation scientifique et

philosophique peut seule convenablement achever; de manière à pouvoir

un jour, sous l'influence d'une sage régularisation, avantageusement

combler la grave lacune qui résulte provisoirement, à cet égard, de

l'inévitable désuétude des usages religieux, quant à la continuelle

diversion intellectuelle qu'exige incontestablement, à un certain

degré, la vie purement pratique, pour ne pas dégénérer en une stupide

et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties principales de

la grande république européenne constituée au moyen-âge, l'évolution

esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, a plus

ou moins tendu à en tempérer les dangers essentiels, en développant

partout une activité mentale plus générale et plus désintéressée

que celle qu'exigeaient les travaux journaliers, et en sollicitant

directement, suivant son heureuse nature, l'exercice simultané des

affections les plus bienveillantes, par des jouissances d'autant plus

vives qu'elles sont plus unanimes. Quelles que soient, à cet égard,

les éminentes propriétés de l'évolution scientifique ou philosophique,

elle aura constamment, auprès des masses, une efficacité beaucoup

moindre, en vertu de son intensité et surtout de sa popularité très

inférieures, même après les plus grandes améliorations que doive

ultérieurement recevoir le système général de l'éducation humaine,

individuelle ou sociale. À la vérité, des philosophes peu sensibles

aux beaux-arts ont souvent accusé, d'une manière très spécieuse,

principalement au sujet de l'Italie, le développement excessif de la

vie esthétique de tendre à entraver la progression sociale en inspirant

trop d'attachement à des jouissances momentanément incompatibles avec

une indispensable agitation politique. Mais, excepté les anomalies

individuelles, où la préoccupation esthétique peut, en effet, être

quelquefois poussée jusqu'à déterminer une sorte de dégradation mentale

et morale, il est clair que, dans les cas réels, son influence sur

l'ensemble des populations, lors même qu'elle a dû sembler exagérée,

n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher une prépondérance bien

plus dangereuse de la vie matérielle, et à y entretenir une certaine

ardeur spéculative, susceptible de recevoir un jour une plus importante

destination. Enfin, sous un aspect plus spécial, on doit évidemment

regarder le développement des beaux-arts comme ayant même été, à

beaucoup d'égards, directement lié au perfectionnement technique des

opérations industrielles, qui ne peuvent, en effet, recevoir toutes les

améliorations habituelles dont elles sont réellement susceptibles,

chez les nations où le sentiment d'une perfection idéale n'est pas, en

tout genre, suffisamment cultivé. Cela est surtout sensible quant aux

arts nombreux qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce

titre, se rattachent nécessairement à l'architecture, à la sculpture,

et même à la peinture, par une foule de nuances intermédiaires,

constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois

impossible d'assigner une exacte séparation entre le point de

vue vraiment esthétique et le point de vue purement industriel.

L'expérience universelle a tellement constaté, sous ce rapport, la

supériorité technique des populations améliorées par les beaux-arts,

que cette considération est souvent devenue l'un des principaux motifs

des gouvernemens modernes pour encourager directement la propagation de

l'éducation esthétique, alors justement envisagée comme une puissante

garantie ultérieure de succès industriel, dans l'utile concurrence

commerciale des différens peuples européens.

Par les divers motifs ci-dessus indiqués, il est donc évident que la

prépondérance naissante de la vie industrielle à la fin du moyen-âge,

bien loin d'être défavorable à l'évolution esthétique déjà déterminée

par l'ensemble de la situation antérieure, tendait, au contraire,

à lui procurer finalement une popularité et une consistance qu'elle

n'aurait pu autrement obtenir au même degré, en la rattachant

désormais, de la manière la plus intime, au progrès de l'existence

moderne. Toutefois, pendant les cinq siècles qui nous séparent du

moyen-âge, cet ascendant graduel a dû provisoirement influer, d'une

manière indirecte, sur le caractère vague et indécis précédemment

attribué à l'art moderne, en augmentant l'instabilité et accélérant

la décadence du régime sous lequel il avait dû surgir. Si l'état

catholique et féodal avait pu persister réellement, il n'est pas

douteux, à mes yeux, que l'essor esthétique des douzième et treizième

siècles aurait acquis, par son éminente homogénéité, une importance

et une profondeur bien supérieures à tout ce qui a pu exister depuis,

surtout quant à l'efficacité populaire, vrai critérium des beaux-arts.

Par la transition rapide, et souvent violente, qui devait s'accomplir

dans le cours de cette grande période révolutionnaire, et à laquelle la

progression industrielle a si puissamment concouru, le génie esthétique

a nécessairement manqué de direction générale et de destination

sociale. Entre l'ancienne sociabilité expirante, et la nouvelle trop

peu caractérisée encore, il n'a pu assez nettement sentir ni ce qu'il

devait surtout idéaliser, ni sur quelles sympathies universelles il

devait principalement reposer. Telle est, au fond, la cause progressive

de cette spécialité exclusive qui a jusqu'ici caractérisé l'art

moderne, comme l'industrie, et comme la science aussi, faute d'une

généralité réellement prépondérante. Bien loin d'être dégénéré, le

génie esthétique est certainement devenu plus étendu, plus varié, et

plus complet même, qu'il n'avait jamais pu l'être dans l'antiquité:

mais, malgré ses éminentes propriétés intrinsèques, son efficacité

devait être alors beaucoup moindre, dans un milieu social qui n'a pu

encore lui offrir ni la netteté ni la fixité indispensables à son

libre essor. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant

que la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des

populations de plus en plus livrées à une activité pacifique, sa

situation radicalement contradictoire a dû non-seulement nuire à la

réalité fondamentale de ses effets extérieurs, mais à celle même de ses

propres impressions intérieures, jusqu'aux temps encore lointains où

la régénération finale de l'humanité viendra lui offrir le milieu le

plus favorable à son plein développement, par suite d'une homogénéité

et d'une stabilité qui n'ont pu jamais exister au même degré, comme

je l'indiquerai plus distinctement à la fin de ce volume. Ainsi

privé nécessairement, pendant la grande transition que nous étudions,

de toute vraie direction philosophique, et dépourvu de toute large

destination sociale, l'art moderne n'a pu être essentiellement animé

que par l'instinct fondamental qui pousse involontairement à une

activité continue les plus énergiques facultés de notre intelligence:

les organisations éminemment esthétiques ont dû alors, comme on dit

aujourd'hui, cultiver l'art pour l'art lui-même; ou, suivant le

langage, plus humble mais équivalent, employé par le grand Corneille,

ne se proposer habituellement d'autre but réel que de divertir le

public. Néanmoins, malgré cet inévitable isolement provisoire, en

considérant de plus près l'ensemble de cette évolution esthétique, on

y peut discerner presque toujours, depuis son origine jusqu'à présent,

une certaine tendance sociale plus ou moins prononcée; mais elle est

purement critique, et par suite peu compatible avec l'éminente nature

d'un tel développement, où la négation ne peut jamais avoir qu'une

importance fort accessoire. C'est seulement par là que l'art moderne

a pris communément une part directe à notre mouvement social. On

conçoit, en effet, que, dans la double progression, à la fois négative

et positive, qui devait constituer ce mouvement préliminaire, le

premier aspect, seul suffisamment appréciable, pouvait seul convenir

aux beaux-arts, quelque imparfaite excitation qu'ils y pussent trouver;

tandis que le second, à peine saisissable aujourd'hui à la plus haute

contention philosophique, ne pouvait assurément leur fournir aucun

aliment immédiat, quoique finalement destiné à leur imprimer en temps

opportun, la plus puissante stimulation continue: en sorte que, dans

ce long intervalle, toutes les fois que la philosophie esthétique a

voulu réellement prendre un caractère organique, elle n'a pu aboutir,

comme la philosophie politique elle-même, qu'à de vains regrets sur

l'irrévocable dissolution de l'ordre ancien, suivis de déplorables

récriminations sur la prétendue dégénération de l'humanité. C'est

ainsi qu'on explique aisément, en général, la tendance critique qui, à

toutes les époques de l'art moderne, s'est nettement prononcée, sous

des formes d'ailleurs très variées, même chez les plus éminens génies,

surtout poétiques, quoique, dans une situation vraiment normale,

la critique ne doive certainement convenir qu'à des intelligences

secondaires, principalement quant aux beaux-arts. Une telle tendance

devait d'ailleurs, d'après cette appréciation historique, suivre

naturellement la marche correspondante de la grande progression

négative; c'est-à-dire, d'après la théorie du chapitre précédent, être

d'abord et principalement dirigée contre l'organisme catholique, dont

la disposition, désormais oppressive et rétrograde, devait commencer,

vers la fin du moyen-âge, à soulever spécialement les antipathies

esthétiques, comme l'indiquent alors si naïvement tant d'éclatants

exemples[11]. Tout en concourant instinctivement à sanctionner ainsi

l'ascendant universel du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel,

l'essor esthétique devait aussi participer, quoique à un degré beaucoup

moindre, au triomphe graduel de celui des deux élémens temporels que

l'ensemble des influences nationales destinait, en chaque pays, à la

dictature finale, suivant la distinction fondamentale que j'ai tant

appliquée: ce qui a notablement contribué à déterminer les principales

différences que la marche des beaux-arts devait offrir chez les divers

peuples européens, pendant les deux dernières phases de l'évolution

moderne, comme je l'indiquerai ci-dessous.

Note 11: D'après une appréciation plus spéciale, qui doit

être renvoyée au Traité ultérieur que j'ai annoncé, il sera

aisé d'établir que cette opposition, d'abord peu sensible

dans la plupart des arts, auxquels le catholicisme procurait,

par sa nature, une alimentation longtemps suffisante, devait

être surtout prononcée dans l'art le plus universel, dont la

marche détermine nécessairement tôt ou tard celle de tous les

autres, et auquel le système catholique ne pouvait fournir

qu'une trop imparfaite satisfaction, essentiellement bornée

au genre lyrique, soit pour les chants religieux, soit pour

les poésies mystiques, dont le livre de l'_Imitation_ nous

offre un type si éminent. Les deux principales formes propres

à l'art poétique, surtout chez les modernes, échappaient

nécessairement à la direction catholique, et devaient, par

suite, lui devenir particulièrement hostiles; cette tendance,

incontestable, dès l'origine, quant aux compositions épiques,

est bientôt non moins réelle, et encore plus décisive, envers

les compositions dramatiques, malgré les vains efforts du

clergé afin de subordonner à la foi chrétienne leur essor

initial.

En terminant cette sommaire appréciation historique des propriétés

et du caractère social de l'élément esthétique, il serait superflu

d'établir directement que, comme l'ensemble d'influences d'où il

émanait, son essor devait être essentiellement commun, sauf de simples

inégalités de degré, à toutes les parties de la grande république

occidentale. Nous devons seulement, sous ce rapport, indiquer un nouvel

attribut social d'une telle évolution, qui à dû spontanément exercer

la plus heureuse influence pour resserrer les liens de cette immense

communauté, alors poussée, à tant d'égards, vers un démembrement

direct, par suite de la désorganisation catholique et féodale. On

a pu, sans doute, accuser quelquefois les beaux-arts de tendre, au

contraire, à susciter de déplorables antipathies nationales, en vertu

même de leur plus intime incorporation au développement propre de

chaque population. Mais cette influence partielle et secondaire est

certainement plus que compensée par la vive prédilection universelle

que doivent inspirer, en général, les éminentes productions esthétiques

envers les peuples d'où elles émanent; du moins quand l'amour de

l'art est vraiment développé, au lieu de servir seulement de masque

à de puériles vanités nationales. À cet égard, outre l'influence

commune, chacun des beaux-arts a eu son mode spécial de stimuler

directement la sympathie permanente des peuples européens, surtout en

excitant à des déplacemens journellement utiles à la consolidation de

cette heureuse harmonie. La poésie elle-même, dont les compositions

étrangères pouvaient être immédiatement goûtées au loin, tendait au

même but par une influence encore plus efficace, et surtout plus

générale, en obligeant partout à l'étude mutuelle des principales

langues modernes, sans laquelle ces divers chefs-d'œuvre eussent été

si imparfaitement appréciables: d'où est résulté, par exemple, l'une

des plus puissantes causes spontanées de la précieuse universalité

graduellement acquise à la langue française. Il est clair qu'un tel

privilége appartient spécialement aux productions esthétiques: les

facultés scientifiques ou philosophiques, à raison de leur généralité

et de leur abstraction supérieures, peuvent transmettre suffisamment

leur action indépendamment du langage; en sorte que les mêmes attributs

essentiels qui les ont d'abord privées, comme je l'ai indiqué, de toute

importante participation à la formation des langues modernes les ont

également empêchées ensuite de concourir notablement à leur propagation

respective.

Ayant désormais assez caractérisé, soit l'avénement initial de

l'évolution esthétique propre à la civilisation moderne, soit

l'ensemble de ses principaux attributs, il ne nous reste plus qu'à

considérer sommairement la marche historique du nouvel élément social

pendant les trois phases consécutives de la double progression

préparatoire commencée au quatorzième siècle.

L'ensemble de cet examen présente, de la manière la plus naturelle, une

nouvelle vérification générale de la distinction fondamentale établie

entre ces trois phases, dans la leçon précédente, d'après l'analyse du

mouvement de décomposition, et déjà pleinement confirmée, à l'égard

du mouvement organique, par l'étude de l'évolution industrielle,

appréciée dans la première moitié de la leçon actuelle. On ne peut

douter, en effet, que la marche de l'élément esthétique n'ait été tour

à tour, aussi bien que celle de l'élément industriel, essentiellement

spontanée pendant notre première phase, stimulée, pendant la seconde,

comme moyen d'influence, par des encouragemens plus ou moins

systématiques, et enfin directement érigée, sous la troisième, en but

partiel de la politique moderne. Devant ici soigneusement écarter toute

appréciation concrète incompatible avec la nature et les limites de

cet ouvrage, quel que pût être, à ce sujet, l'intérêt philosophique de

plusieurs discussions capitales jusqu'ici très mal conduites, mais dont

l'élaboration doit être laissée au lecteur assez pénétré de ma théorie

historique pour l'y appliquer convenablement, il faut nous réduire à

l'explication très sommaire du caractère abstrait propre à chacune

de ces trois époques, considérées surtout quant à l'incorporation

définitive de l'élément esthétique au système de la civilisation

moderne, ce qui constitue toujours le but principal de notre opération

dynamique.

Quoique, sous la première phase, comme sous les deux autres,

l'évolution esthétique ait été, en réalité, plus ou moins relative à

tous les divers beaux-arts, et plus ou moins commune aux différens

états de la république européenne, c'est néanmoins pour la poésie

uniquement, et dans la seule Italie, qu'il en est resté des productions

pleinement caractéristiques et vraiment impérissables, surtout par les

sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque.

On voit alors, conformément à notre théorie, le mouvement esthétique

suivre spontanément le mouvement industriel, en vertu des mêmes causes

de précocité spéciale, de manière à constituer, pour l'Italie, une

antériorité d'environ deux siècles sur le reste de l'occident, comme

le montrent aussi tous les autres aspects quelconques du développement

européen. L'évidente spontanéité de ce premier élan est spécialement

prononcée quant à la plus éminente élaboration, qui ne fut pas même

encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus naturellement

exciter. Du reste, l'unanime admiration, non-seulement italienne,

mais européenne, bientôt inspirée par cette immense création, vint

hautement constater sa parfaite harmonie avec l'état correspondant des

populations civilisées, quoique cette tardive justice n'ait pu être

personnellement appliquée qu'à d'heureux successeurs: c'était Dante

que l'instinct confus de la reconnaissance universelle couronnait

réellement sous le célèbre laurier de Pétrarque, alors seulement

connu par ses poésies latines justement oubliées aujourd'hui. Tous

les caractères essentiels précédemment attribués à l'art moderne,

d'après la nature du milieu social correspondant, se vérifient

clairement pendant cette première phase, sans qu'il soit nécessaire

de l'indiquer expressément. La tendance critique y est très prononcée,

surtout dans le poème de Dante, dominé par une métaphysique très peu

favorable à l'esprit vraiment catholique: cette opposition ne résulte

pas seulement des attaques formelles contre les papes et le clergé,

quoiqu'elles y soient très graves et fort multipliées; elle ressort

bien plus profondément de la conception même d'une telle composition,

où les droits suprêmes d'apothéose et de damnation sont audacieusement

usurpés, de façon à constituer une sorte de sacrilége fondamental, qui

eût été certainement impossible, deux siècles auparavant, sous le plein

ascendant du catholicisme. Quant à l'ordre temporel, l'antagonisme du

mouvement esthétique est alors, sans doute, beaucoup moins appréciable,

parce qu'il n'y pouvait encore être aucunement direct: mais il se fait

déjà sentir, d'une manière indirecte, d'après l'inévitable influence

d'un tel essor pour fonder d'éminentes réputations personnelles,

indépendantes, et bientôt émules, de la supériorité héréditaire.

Vers le milieu de cette première phase, l'évolution esthétique propre

à la civilisation moderne, et qui d'abord avait principalement obéi

à l'impulsion spontanée du milieu social correspondant, commence à

subir une altération notable, vainement qualifiée de régénération des

beaux-arts, et qui, à beaucoup d'égards, constituait bien plutôt une

sorte de tendance rétrograde, en inspirant une admiration trop servile

et trop exclusive pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité, relatifs à un

tout autre système de sociabilité. Quoique cette influence n'ait dû

surtout s'exercer que sous la seconde phase, c'est ici néanmoins qu'il

convient d'en indiquer le caractère historique, puisque c'est alors

qu'elle a réellement pris naissance: elle me semble même s'être déjà

fait sentir, d'une manière négative il est vrai, mais d'autant plus

fâcheuse, pendant la dernière moitié de la phase que nous considérons;

en y neutralisant l'élan que semblait devoir imprimer partout

l'admirable essor poétique du quatorzième siècle, avec lequel le

siècle suivant forme, même en Italie, un contraste si déplorable et si

imprévu, auquel les controverses religieuses ont, sans doute, gravement

concouru, mais qui a peut-être dépendu bien davantage de cette nouvelle

ardeur immodérée pour les productions grecques et latines, tendant à

éteindre les plus précieuses des qualités esthétiques, l'originalité

et la popularité. Une telle altération se manifeste immédiatement dans

l'architecture, qui, malgré les grands progrès que n'a cessé de faire

sa partie technique et usuelle, n'a pu produire, depuis le quinzième

siècle, et, en partie, à cause de cette vicieuse prédilection, des

monumens vraiment comparables, sous le point de vue esthétique, aux

admirables cathédrales du moyen-âge. En ce sens, l'appréciation

générale de l'école romantique actuelle ne pêche surtout que par une

irrationnelle exagération historique, comme je l'ai ci-dessus indiqué:

mais ses récriminations sont loin d'être dépourvues de fondemens réels.

Toutefois, il ne faut pas oublier, à ce sujet, que, suivant notre

explication antérieure, cette servile imitation de l'antiquité n'a pu

que développer secondairement, et non déterminer en effet, le caractère

vague et indécis inhérent à l'art moderne, par une suite nécessaire de

la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant: les

productions anciennes, qui, au fond, ne furent jamais véritablement

perdues ni oubliées, surtout quant à l'architecture et à la sculpture,

n'avaient point cependant altéré l'énergique spontanéité de l'évolution

esthétique commencée au moyen-âge, tant que l'organisme catholique et

féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi, l'avénement ultérieur

de cette altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver

que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de

toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts,

sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre

à cette première phase de la civilisation moderne, et déjà très

sentie pendant sa seconde moitié: c'est là principalement ce qui a

empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence

perturbatrice qu'elle avait jusque alors facilement surmontée.

Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à

reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut

bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne,

un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière

très imparfaite, à cette lacune fondamentale, que le progrès de la

transition révolutionnaire devait rendre de plus en plus funeste à la

marche des beaux-arts, jusqu'à ce que la progression positive ait,

sous ce rapport, convenablement réparé les dangers inséparables de la

progression négative, ce qui certainement n'a pu encore avoir lieu. Ne

pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et

assez fixe, l'art moderne s'est naturellement imbu de la sociabilité

antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation,

guidée par l'ensemble des monumens de tous genres: c'est à ce milieu

abstrait que le génie esthétique devait tenter d'appliquer plus

ou moins heureusement les impressions hétérogènes qu'il recevait

spontanément du milieu réel d'où il ne pouvait, malgré ses efforts

assidus, parvenir à s'isoler. Quels que dussent être évidemment

l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il

importe de reconnaître qu'il fut alors strictement indispensable, afin

d'éviter, à cet égard, une anarchie totale, qui eût été, sans doute,

bien autrement funeste à la marche de l'art moderne: aussi voit-on

les plus puissans esprits, non-seulement Pétrarque et Boccace, mais

le grand Dante lui-même, qu'on ne peut certes soupçonner aucunement

de servilité routinière, alors occupés, avec une ardente sollicitude,

à recommander constamment l'étude approfondie de l'antiquité, comme

base fondamentale du développement esthétique, ce qui n'avait, à cette

époque, d'autre tort essentiel que d'ériger en principe absolu et

indéfini une simple mesure temporaire, d'après l'esprit général de

la philosophie métaphysique dont l'ascendant dominait encore toutes

les intelligences. La saine appréciation historique d'une telle

nécessité ne peut seulement qu'augmenter beaucoup, par une admiration

réfléchie, la profonde vénération que devront toujours nous inspirer

les éminens chefs-d'œuvre créés, pendant la seconde phase, au milieu

de tant d'entraves, et avec des moyens aussi imparfaits, si propres à

susciter l'heureuse conviction expérimentale d'une certaine extension

réelle dans les facultés esthétiques de l'humanité, ultérieurement

destinées à une plus complète manifestation, sous l'accomplissement

convenable des grandes conditions sociales réservées à notre prochain

avenir, comme je l'indiquerai à la fin de cet ouvrage. Mais, pour

compléter l'explication précédente, il faut ajouter ici que ce régime

provisoire, ainsi naturellement imposé, au XVe siècle, à

la marche générale de l'art moderne, devait alors déterminer, outre

l'altération du mouvement antérieur, une inévitable suspension, qui

explique la mémorable anomalie ci-dessus signalée envers ce siècle,

où l'éminent essor du siècle précédent semblait, au contraire, devoir

faire présager un grand développement esthétique. On conçoit aisément,

en effet, qu'à un système de composition aussi factice, il fallait

également préparer, pendant quelques générations, un public qui ne le

fût pas moins; car, en perdant sa grossière originalité du moyen-âge,

l'art perdait pareillement, de toute nécessité, la naïve popularité qui

en était la récompense spontanée, et qui n'a pu encore être retrouvée

à un pareil degré, dans les cas même les plus favorables. Quoique sa

nature générale le destine surtout aux masses, l'art moderne était

alors forcé, par une exception inévitable, de s'adresser spécialement

à des auditeurs privilégiés, qu'une laborieuse éducation aurait

préalablement placés aussi, bien qu'à un moindre degré, dans des

conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et

sans lesquelles n'aurait pu exister, entre l'état passif des uns et

l'état actif des autres, cette harmonie indispensable à toute action

des beaux-arts. Dans l'ordre pleinement normal, une telle harmonie

s'établit partout sans effort, d'une manière bien plus intime, d'après

la prépondérance commune du milieu social qui pénètre constamment

à la fois l'interprète et le spectateur; mais, sous cette anomalie

provisoire, elle devait, au contraire, exiger une longue et difficile

préparation. C'est seulement quand cette préparation artificielle a été

convenablement accomplie, chez un public spécial suffisamment nombreux,

par suite de la propagation spontanée de l'éducation fondée sur l'étude

des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu directement

reprendre son cours jusque alors suspendu, et graduellement produire,

pendant la seconde phase, l'admirable mouvement universel qui nous

reste maintenant à caractériser, comme le seul résultat capital dont

fût susceptible, par sa nature exceptionnelle, le régime temporaire

que nous venons d'apprécier. Du reste, ce régime devait nécessairement

s'étendre à tous les divers beaux-arts, mais suivant des degrés très

inégaux: son influence la plus directe et la plus puissante dut se

rapporter à l'art le plus général, auquel tous les autres subordonnent

plus ou moins leurs inspirations primitives; quant aux quatre autres,

la sculpture et l'architecture durent y être beaucoup plus complétement

assujéties que la peinture et surtout la musique, dont l'évolution dut

être ainsi plus tardive et plus originale, sous la seule impulsion

initiale du moyen-âge, simplement modifiée par l'action indirecte

que devait exercer, à cet égard, la marche effective de la poésie

elle-même. Enfin, quoique ce régime esthétique ait d'abord été plus ou

moins commun aux cinq élémens principaux de la république occidentale,

son développement ultérieur y devait offrir des différences capitales,

dont les plus importantes se trouveront naturellement caractérisées

ci-après.

Pendant la seconde phase, il est évident que l'essor général des

beaux-arts, jusque alors essentiellement spontané, est partout stimulé,

comme celui de l'industrie elle-même, par les encouragemens de plus

en plus systématiques des divers gouvernemens européens, depuis que

le progrès général du mouvement révolutionnaire y avait suffisamment

avancé la concentration temporelle, sans laquelle cette nouvelle marche

ne pouvait avoir une vraie stabilité. L'art devait alors trouver,

sous ce rapport, un double avantage sur la science, dont la marche

éprouvait simultanément une semblable transformation: car, en même

temps qu'il devait inspirer des sympathies bien plus vives et plus

communes, son développement ne pouvait exciter aucune inquiétude

politique chez les pouvoirs les plus ombrageux; c'est surtout, par

exemple, d'après ce dernier motif, que les papes, déjà dégénérés en

simples princes italiens, tandis qu'ils favorisaient très médiocrement

les sciences, étaient presque toujours les plus zélés protecteurs

des arts, à l'appréciation desquels l'ensemble de leur éducation et

de leurs habitudes devait les disposer personnellement. Toutefois,

c'est principalement comme moyen d'influence et de considération,

beaucoup plus que par suite d'un sentiment réel, que les beaux-arts

furent alors encouragés, même par des princes qui n'éprouvaient, à ce

sujet, aucun penchant individuel, mais qui sentaient le prix de la

consécration ultérieure et de la popularité immédiate ainsi obtenues:

aussi plusieurs souverains, entre autres François Ier au début de

cette phase et Louis XIV à la fin, se sont-ils alors distingués,

malgré leur médiocrité mentale, pour avoir, outre ces motifs généraux,

ressenti, à cet égard, quelques inclinations privées. Quelle qu'ait

dû être l'efficacité réelle de ce système d'encouragement en quelques

cas fort importans, cependant sa valeur essentielle doit être ici

surtout appréciée en y voyant un irrécusable symptôme de la puissance

sociale que l'art commençait à acquérir parmi les diverses populations

modernes, dont les sympathies universelles constituaient la source

ordinaire d'une telle politique, qui, sous un autre aspect, ne pouvait

être finalement aussi utile à l'essor esthétique, dont elle tendait à

altérer gravement l'originalité, qu'elle l'était certainement à l'essor

industriel.

Notre distinction fondamentale entre les deux modes politiques suivant

lesquels s'est alors accomplie la désorganisation systématique, à la

fois spirituelle et temporelle, chez les différens peuples européens,

n'est pas moins caractéristique pour l'évolution esthétique que pour

l'évolution industrielle: car, les principales diversités alors si

marquées dans la marche des beaux-arts sont surtout déterminées, aussi

bien que leurs suites ultérieures, par nos deux systèmes généraux

de dictature temporelle, l'un monarchique et catholique, l'autre

aristocratique et protestant. Suivant la remarque très judicieuse de

quelques philosophes italiens, il n'est pas douteux que l'abolition

du culte catholique a dû alors exercer, dans une grande partie de

l'Europe, une influence très défavorable au développement esthétique,

surtout en ce qui concerne la musique, la peinture, et même la

sculpture, dont la commune imperfection contraste si tristement,

en Angleterre, avec l'admirable essor de la poésie; toutefois,

une telle appréciation attache trop d'importance à l'influence

spirituelle, tandis que les causes politiques ont été, ce me semble,

prépondérantes. Quoi qu'il en soit, le premier mode de dictature

temporelle était certainement, pour l'élément esthétique, comme je

l'ai déjà expliqué pour l'élément industriel, de beaucoup le plus

favorable, par sa nature, à une intime assimilation sociale, ce qui

doit constituer ici notre considération principale: cela devait, en

effet, résulter de l'impulsion plus homogène et plus complète émanée

d'un pouvoir plus central et plus élevé, dont l'ascendant protecteur

devait incorporer bien davantage l'encouragement continu de tous

les beaux-arts au système général de la politique moderne, alors

nettement caractérisé, sous ce rapport, par la fondation des académies

poétiques ou artistiques, qui, nées spontanément en Italie, acquirent

bientôt, en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance

très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance

de la force locale devait essentiellement livrer les beaux-arts à la

pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des

populations où d'ailleurs le protestantisme tendait, à tant d'égards,

à neutraliser l'éducation esthétique commencée au moyen-âge: aussi,

sans les triomphes passagers d'Élisabeth, et surtout de Cromwell, sur

l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de

Milton ne nous eussent probablement jamais fourni deux des témoignages

les plus décisifs contre la prétendue dégénération moderne des facultés

esthétiques de l'humanité. Toutefois, il faut reconnaître que, par une

compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel

milieu social, d'ailleurs propre à augmenter notre profonde vénération

pour les énergiques vocations qui s'y sont fait jour, tendait

indirectement à mieux garantir l'originalité, souvent altérée, sous

le premier régime, par des encouragemens excessifs ou mal appliqués.

Mais les dangers intellectuels d'un tel abus n'ont pas empêché que,

même en ce cas, le mode français ne fût plus favorable, sous l'aspect

social, soit à la propagation graduelle de la vie esthétique chez les

populations modernes, soit à l'incorporation croissante de la classe

correspondante parmi les élémens essentiels d'une réorganisation finale.

Envisagée d'un point de vue plus spécial, cette grande distinction

politique me paraît propre à indiquer la principale source historique

de la mémorable anomalie qui a soustrait alors le système dramatique

anglais, surtout pour la tragédie, à la commune prépondérance primitive

ci-dessus attribuée à l'imitation de l'art antique. Les modernes ont,

en général, radicalement perfectionné la division fondamentale de la

poésie dramatique, en y faisant de plus en plus correspondre les deux

ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée:

tandis que, dans la tragédie grecque, malgré la célèbre intervention

du chœur, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des

familles dont on y retraçait les passions et les catastrophes, toujours

éminemment domestiques; ce qui était inévitable chez des populations

qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. Or, la

tragédie moderne ayant pris ainsi un plus éminent caractère historique,

comme tendant à nous retracer les divers modes antérieurs de la

sociabilité humaine, son essor a suivi deux marches très différentes,

suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé

sa direction spéciale vers la société ancienne ou vers celle du

moyen-âge. La dictature monarchique devait naturellement répugner, en

France, aux souvenirs du moyen-âge, où la royauté était ordinairement

si faible et l'aristocratie si puissante; les impressions populaires

étant d'ailleurs spontanément conformes à une telle disposition, il est

clair que l'ensemble des influences sociales y concourait à fortifier

la tendance naturelle du système esthétique précédemment expliqué à la

reproduction exclusive des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi

que Corneille, choisissant, avec une parfaite sagacité, ce que le monde

ancien pouvait offrir à la fois de mieux connu et de plus fortement

caractérisé, fut conduit à consacrer son admirable génie à l'immortelle

idéalisation des principales phases de la société romaine[12], depuis

son origine jusqu'à son déclin. En Angleterre, au contraire, où, par

le triomphe de l'aristocratie, le régime féodal avait été réellement

beaucoup moins altéré, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent,

les sympathies communes de la classe prépondérante et d'une nation

longtemps heureuse de son patronage, devaient tendre à conserver

spécialement les derniers souvenirs du moyen-âge, seuls susceptibles

d'une véritable popularité, si puissamment stimulée par le grand

Shakespeare, dont les énergiques tableaux ne seront jamais neutralisés

par les vices essentiels d'un système de composition fondé sur une

insuffisante appréciation des conditions respectivement propres à la

poésie épique et à la poésie dramatique: il est d'ailleurs évident que

ce résultat a dû être beaucoup fortifié par l'isolement caractéristique

qui, dès l'origine de cette phase protestante, distingue de plus

en plus l'ensemble de la politique anglaise, et qui devait pousser

davantage au choix presque exclusif de sujets nationaux. À la vérité,

on voit, en même temps, se développer aussi, en Espagne, sous

l'ascendant royal et catholique, un art dramatique essentiellement

analogue au précédent, et même encore plus éloigné de toute imitation

antique; mais cette seconde anomalie, loin d'être opposée à notre

explication, la confirme radicalement: car, dans ce cas, d'autres

influences ont déterminé une pareille prédilection nationale pour les

traditions du moyen-âge, en vertu même de l'intime incorporation du

catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique

avait pu conserver alors autant d'empire chez les autres peuples

préservés du protestantisme, son entraînement naturel vers les temps de

sa plus grande splendeur eût certainement empêché partout la tendance

poétique vers l'antiquité, toujours plus ou moins liée d'ailleurs à

l'instinct universel d'émancipation religieuse. On conçoit aisément

que cette impulsion catholique devait être alors plus décisive, à

cet égard, pour l'Espagne, que l'impulsion féodale correspondante ne

pouvait l'être pour l'Angleterre, où elle était directement combattue

par l'esprit du protestantisme, quoique la nature anti-esthétique de

celui-ci ne fût pas d'ailleurs favorable au système d'art adopté en

Italie et en France. Je me borne ici à l'indication très sommaire d'un

tel ordre d'explications, que j'ai jugé propre à faire mieux ressortir

la nouvelle lumière générale que la saine théorie de l'évolution

sociale peut répandre sur l'étude spéciale du développement historique

de l'art moderne, de manière à dissiper spontanément une foule

d'appréciations illusoires ou irrationnelles.

Note 12: Quand Racine, après s'être longtemps borné à peindre

trop abstraitement, sous des noms presque arbitraires, nos

principales passions élémentaires, comprit enfin dignement

cette destination plus élevée et plus complète que Corneille

venait d'assigner irrévocablement à la tragédie moderne, et

qu'il voulut consacrer aussi la pleine maturité de son génie

à la vraie tragédie historique, son heureux instinct lui

fit sentir que cette immense élaboration de Corneille avait

désormais essentiellement épuisé l'idéalisation dramatique

du monde romain. C'est pourquoi, conduit à remonter vers

une sociabilité encore plus antique, il tenta, dans son

dernier et principal chef-d'œuvre, une admirable appréciation

poétique des principaux attributs propres au régime

théocratique, considéré du moins dans son type le plus connu

quoique le moins caractéristique.

Pour que cette indication soit suffisamment complète, il faut toutefois

ajouter que cette mémorable diversité poétique, d'ailleurs évidemment

provisoire, comme l'ensemble des causes qui l'ont produite, a dû

seulement affecter les compositions relatives à la vie publique;

tandis que celles destinées à retracer la vie privée ne pouvaient,

par leur nature, se rapporter qu'à la seule civilisation moderne, et

se trouvaient, en conséquence, partout essentiellement soustraites au

système esthétique artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité,

si ce n'est quant au mode secondaire d'exécution. Aussi ce dernier

ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, sans exiger certes

ni plus de force, ni plus d'invention, devait-il spontanément offrir

une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle

et plus étendue; car il était, de toute nécessité, le mieux adapté

jusqu'ici à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne

pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe, comme

je l'ai précédemment expliqué. C'est ainsi qu'on conçoit aisément

pourquoi Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui,

presque également goûtés chez les divers peuples européens, pendant que

l'admiration de Corneille et celle de Shakespeare y devaient sembler

profondément inconciliables. Jusqu'à ce que la réorganisation finale

ait suffisamment développé le caractère propre de notre sociabilité,

enfin dégagée de tout mélange contradictoire, la vie publique ne

saurait y donner lieu, dans l'ordre le plus élevé des compositions

poétiques, à une expression convenablement prononcée, ni dramatique,

ni même épique. Aucun éminent génie esthétique ne l'a réellement tenté

pour le premier genre; et les puissans efforts relatifs au second,

tout en faisant hautement ressortir l'admirable supériorité de leurs

immortels auteurs, n'ont que mieux constaté l'impossibilité d'un tel

succès, dans la situation transitoire des sociétés modernes. On doit

en écarter le merveilleux poème d'Arioste, comme bien plus relatif,

en effet, à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre de

Tasse, il suffirait de remarquer son étrange coïncidence avec le succès

universel d'une composition principalement destinée à effacer, par

le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de

cette même chevalerie dont la gloire y était immortalisée. Rien n'est

assurément plus propre qu'un tel rapprochement historique à faire

nettement sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus

le plein succès de semblables sujets, les plus beaux néanmoins que le

berceau général de la civilisation moderne pût, évidemment, offrir

au génie poétique: tandis que, chez les anciens, les chants d'Homère

retrouvaient encore, après dix siècles, dans presque toute leur

intensité, les dispositions populaires relatives aux premières luttes

de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible

envers l'œuvre du grand Milton, s'efforçant d'idéaliser les principes

de la foi chrétienne, au temps même où elle s'éteignait irrévocablement

autour de lui chez les esprits les plus avancés. Sans pouvoir réaliser

suffisamment un résultat esthétique radicalement incompatible avec

la transition révolutionnaire des sociétés modernes, ces immortels

essais n'ont prouvé, de la manière la plus décisive, que la pleine

conservation, et même l'extension intrinsèque, des facultés poétiques

de l'humanité.

L'ensemble de l'admirable essor que nous venons d'apprécier confirme

hautement l'accroissement notable, pendant tout le cours de cette

seconde phase, du caractère éminemment critique, déjà sensible sous

la phase précédente, et même dès l'origine, au moyen-âge, d'une

telle évolution, surtout envers l'organisme catholique, principale

base de l'ordre antérieur. D'abord, dans un état aussi avancé de

la progression négative, le mouvement esthétique devait partout

concourir involontairement à l'ébranlement universel, par cela seul

qu'il tendait à développer, chez toutes les classes quelconques de la

société européenne, un premier degré habituel d'activité mentale, dont

les suites n'y pouvaient dès lors être que radicalement contraires

à la conservation du régime ancien: ce qui faisait, à cette époque,

participer spontanément à l'élaboration critique même les poètes et

les artistes les plus dévoués aux antiques doctrines, comme je l'ai

déjà indiqué au chapitre précédent. Mais, en outre, presque tous les

organes éminens de ce grand mouvement esthétique ont alors manifesté,

sous des formes équivalentes quoique très variées, en Italie, en

Espagne, en France, et en Angleterre, une active coopération volontaire

aux principales attaques systématiques contre la constitution

catholique et féodale. La poésie dramatique, en général, y était,

pour ainsi dire, forcée par suite de l'anathème sacerdotal dont

le théâtre avait été frappé, quand l'église eut été contrainte de

renoncer à l'espoir, si unanime au quinzième siècle, d'en conserver

la direction prépondérante. Toutefois, cette opposition devait être

plus profondément marquée, surtout en France, dans la comédie, d'après

son aptitude spéciale à refléter l'instinct moderne. Rien n'est plus

sensible, en effet, chez notre incomparable Molière, exerçant à la fois

son irrésistible critique, avec le plus heureux sentiment de l'ensemble

de la situation sociale, contre l'esprit catholique et l'esprit féodal,

sans épargner davantage l'esprit métaphysique, et en ne négligeant pas

d'ailleurs de rectifier, par une salutaire censure, chez les diverses

classes ascendantes, les aberrations inséparables d'une progression

purement empirique, contrairement à leur vraie destination sociale.

Cette éminente magistrature morale fut activement protégée contre les

rancunes sacerdotales et nobiliaires par l'instinct confus qui, dans

la jeunesse de Louis XIV, lui fit spontanément soupçonner la tendance

momentanée d'une telle critique à seconder l'établissement simultané de

la dictature royale. Quelle que soit la source réelle d'une semblable

protection, elle n'en méritera pas moins toujours, par l'importance

de ses effets, la reconnaissance de la postérité: il est d'ailleurs

sensible que rien d'équivalent n'aurait pu s'accomplir sous la

dictature aristocratique.

Tel est donc le vrai caractère général de cette seconde phase,

principale époque, à tous égards, de l'universelle évolution

esthétique des sociétés modernes, jusqu'à l'avénement ultérieur de

leur réorganisation finale. Il ne nous reste plus enfin qu'à apprécier

maintenant la singulière transformation de ce mouvement pendant

la troisième phase essentielle de la transition révolutionnaire,

parvenue à l'état purement déiste, qui devait constituer le dernier

terme naturel de la philosophie négative. Nous devrons principalement

y saisir comment cette modification nécessaire a finalement

déterminé, surtout en France, siége fondamental de l'ébranlement,

une incorporation encore plus intime de l'élément esthétique à la

sociabilité moderne.

Sous cet aspect capital, cette nouvelle phase se distingue partout de

la précédente par le caractère plus élevé et plus décisif qu'y prend de

plus en plus l'encouragement systématique des beaux-arts, comme celui

de l'industrie, tandis que la progression négative devenait aussi plus

complète et plus irrévocable. Jusque alors, en effet, la protection

de l'art n'était point, pour les gouvernemens modernes, un véritable

devoir, mais un simple calcul facultatif, dans le seul intérêt de leur

gloire ou de leur popularité, ainsi que je l'ai expliqué ci-dessus.

Pendant la troisième phase, au contraire, l'admirable développement

esthétique qui venait de s'accomplir avait tellement augmenté

l'importance sociale de l'art, son essor continu était devenu tellement

nécessaire aux populations modernes, que les pouvoirs dirigeants durent

universellement reconnaître désormais l'obligation permanente de le

seconder par d'actifs encouragemens réguliers, dont le cours journalier

ne procédât plus d'aucune générosité personnelle, mais d'une juste

sollicitude publique. En même temps, la propagation croissante de la

vie esthétique chez les diverses classes de la société européenne,

tendait directement à consolider l'indépendance sociale des poètes

et des artistes, en leur assurant, bien plus qu'aux savans, une

existence affranchie de toute protection quelconque; l'heureuse nature

de leurs productions devant les rendre habituellement susceptibles

d'une appréciation à la fois plus complète, plus immédiate, et plus

vulgaire. L'institution des journaux, qui commençait alors à prendre

une importance réelle, quoique encore purement littéraire, vint déjà

seconder cet ensemble de dispositions naissantes, en fournissant à de

jeunes talens une honorable situation, bientôt destinée à une si large

extension, et dans laquelle l'illustre Bayle avait d'abord trouvé, vers

la fin de la phase précédente, un heureux refuge contre les divers

genres de persécution théologique: il est d'ailleurs évident que,

par son influence indirecte, comme puissant moyen de vulgarisation

universelle, cette innovation capitale devait tendre à la consolidation

sociale de tous les beaux-arts, malgré qu'elle semblât exclusivement

destinée au seul art poétique.

Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi naturellement, dans

son incorporation finale à notre sociabilité, plus d'indépendance

et plus d'ascendant, son essor spécial subissait nécessairement une

mémorable altération, jusqu'ici trop confusément appréciée, d'après

l'inévitable épuisement du régime artificiel et précaire sous la

prépondérance duquel avait dû s'accomplir l'admirable évolution

propre à la phase précédente. La subordination systématique des

plus grandes compositions modernes à l'imitation de l'antiquité,

constitue, évidemment, un principe trop factice, trop contraire à

l'originalité et à la popularité dont les beaux-arts ont surtout

besoin, pour comporter une longue durée effective, comme je l'ai

ci-dessus expliqué, malgré le prolongement des causes politiques d'où

était surtout dérivé son empire provisoire, et qui d'ailleurs ne

pouvaient plus avoir, à cet égard, autant d'influence, à mesure que

le progrès même de la transition révolutionnaire tendait davantage à

écarter les obstacles qui empêchaient d'apprécier le vrai caractère

fondamental du nouvel état social. Quoique ce caractère fût, sans

doute, encore très vaguement entrevu, et presque toujours mal apprécié,

cependant l'instinct spontané de la situation devait graduellement

développer d'universelles répugnances contre l'imitation esthétique

de l'antiquité, d'où le génie moderne venait assurément de tirer tout

ce qu'elle pouvait fournir de véritablement capital, par d'immortels

chefs-d'œuvre, dont l'influence croissante, en propageant le goût

des beaux-arts, devait naturellement mieux manifester la nécessité

d'une marche nouvelle, susceptible de produire habituellement des

impressions plus complètes et plus unanimes. Aussi, dès le début

de cette troisième phase, voit-on s'élever, surtout en France, où

ce régime provisoire avait le plus prévalu, une disposition très

prononcée à son irrévocable extinction, toujours poursuivie ensuite

sous diverses formes, mais jusqu'ici sans aucun autre succès possible

qu'une sorte d'anarchie esthétique, destinée à persister jusqu'à ce

qu'un sentiment assez net de la réorganisation finale puisse enfin

commencer à fournir à l'art moderne la direction et la destination

qui doivent constituer son état normal. Cette tendance initiale à

l'émancipation poétique, déjà marquée par quelques essais directs de

composition indépendante, est alors principalement caractérisée par

cette grande discussion sur la comparaison entre les anciens et les

modernes, qui est devenue, à tant d'égards, un véritable événement

dans l'histoire générale de l'esprit humain, comme je l'indiquerai de

nouveau au sujet de l'évolution philosophique. Une telle controverse,

heureusement étendue, par les défenseurs des modernes, à tous les

aspects du mouvement mental, devait achever, en effet, de discréditer

radicalement l'ancien régime esthétique, chez le public impartial,

étranger aux controverses littéraires, et jugeant seulement d'après

l'instinct naturel de l'harmonie nécessaire entre les conceptions

poétiques et les sympathies sociales qu'elles doivent émouvoir. Pendant

tout le reste de cette phase, l'absence d'aucune autre régularisation

suffisante a pu seule, surtout en poésie, conserver à ce système

d'art une vaine existence passive, malgré son évidente caducité, tant

constatée par son impuissance à inspirer de nouveaux chefs-d'œuvre.

Mais le système inverse, précédemment apprécié comme anomalie propre à

l'Angleterre et à l'Espagne, subit alors pareillement, d'une manière

non moins décisive, une décadence simultanée, caractérisée par une

équivalente stérilité, d'après l'inévitable éloignement graduel des

populations modernes, même dans ces deux pays, pour les souvenirs

sociaux du moyen-âge, jusqu'à ce que la régénération philosophique ait

partout ramené les esprits, sous ce rapport, à une juste appréciation

historique, sans susciter aucune dangereuse inclination rétrograde. Ce

double déclin nécessaire dans l'ordre le plus élevé des productions

esthétiques explique aisément pourquoi cette époque n'offre, en effet,

de véritable progrès poétique qu'à l'égard des compositions relatives

à la vie privée, et, à ce titre, essentiellement soustraites au régime

fondé sur l'imitation de l'antiquité, comme je l'ai ci-dessus indiqué:

encore ce progrès ne s'étend-il point aux compositions dramatiques,

où Molière est certainement resté jusqu'ici sans émule, malgré

d'heureuses tentatives secondaires. Quant aux productions destinées à

la représentation épique des mœurs privées, et qui constituent encore

le genre à la fois le plus original et le plus étendu des créations

littéraires propres à la société moderne, on voit alors surgir, parmi

beaucoup d'estimables témoignages de l'universelle spontanéité d'un

tel essor, les admirables chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding,

qui suffiraient seuls à prouver que la médiocrité des autres travaux

contemporains n'indique aucune dégénération réelle dans les facultés

poétiques de l'humanité. Relativement aux arts plus spéciaux, cette

phase est nettement caractérisée par l'évolution décisive de la musique

dramatique, surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant influer,

par sa nature, sur la profonde incorporation populaire de la vie

esthétique au système général de l'existence moderne.

Il serait assurément superflu d'insister ici sur l'inévitable

accroissement, pendant toute cette troisième période, du caractère

critique déjà signalé dans le mouvement esthétique de l'époque

précédente, et qui devait toujours se développer davantage à mesure

que la désorganisation de l'ancien régime politique devenait

plus systématique et plus irrévocable. Mais il faut, à ce sujet,

convenablement apprécier l'importante transformation que cette

coopération plus active et plus complète à l'ébranlement philosophique

du siècle dernier a naturellement déterminée dans l'ensemble de

l'évolution élémentaire que nous achevons d'examiner. D'abord, cette

relation a exercé sur l'art une haute influence provisoire, en lui

procurant spontanément, à un certain degré, une direction générale et

une destination sociale, qui ne pouvaient alors autrement exister.

Malgré les graves dangers esthétiques d'une philosophie purement

négative, dont les inspirations passagères tendaient à neutraliser la

vérité fondamentale des conceptions poétiques, la caducité nécessaire

du régime antérieur devait procurer à cette impulsion très imparfaite

une valeur véritable quoique temporaire, qui subsistera plus ou

moins jusqu'à l'avénement ultérieur d'une systématisation positive,

correspondante à la réorganisation finale. Cette intime alliance fut

alors naturellement personnifiée chez l'illustre poète placé à la tête

de l'ébranlement philosophique, à la propagation duquel il consacra,

avec tant de succès, l'admirable variété de son talent, sans jamais

hésiter, suivant son but principal, à sacrifier les convenances

esthétiques aux intérêts, même momentanés, de l'élaboration négative.

Quoique profondément funeste au développement propre de l'art, ce

dernier régime provisoire a été néanmoins nécessaire pour achever,

sous le rapport social, l'évolution préparatoire du nouvel élément,

ainsi directement incorporé désormais au grand mouvement politique

des sociétés modernes, où il ne pouvait d'abord s'agréger autrement.

C'est par là que les poètes et les artistes, à peine affranchis

des protections personnelles au début de cette phase, sont alors

rapidement parvenus à être en quelque sorte érigés spontanément, à

beaucoup d'égards, en chefs spirituels des populations modernes contre

le système de résistance rétrograde qu'elles tendaient à détruire

irrévocablement: car, les facilités propres à une élaboration purement

négative, déjà dogmatiquement préparée, comme je l'ai expliqué, par les

métaphysiciens antérieurs, permettaient, en effet, à des intelligences

bien plus esthétiques que philosophiques, de s'emparer, contre leur

nature, de la direction journalière d'un tel mouvement, où elles

trouvaient une source d'activité que l'art proprement dit ne pouvait

momentanément leur offrir, et en même temps une heureuse extension

des habitudes critiques déjà contractées sous la phase précédente.

Mais les suites ultérieures de cette étrange confusion ne devaient

pas être moins funestes à la société moderne qu'à l'art lui-même,

aussitôt que la transition révolutionnaire serait assez avancée pour

permettre, et même pour exiger, l'ascendant immédiat du mouvement de

réorganisation positive. Car, la classe équivoque des littérateurs,

issue d'une telle transformation, et malheureusement dès-lors investie

jusqu'ici de la suprême direction spirituelle de l'ébranlement

social, tend à éloigner spontanément la régénération finale, par son

inclination naturelle à prolonger abusivement le règne de l'esprit

critique, seul susceptible de maintenir sa prépondérance sociale, comme

je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Quoi qu'il en

soit, le véritable terme nécessaire de la préparation sociale propre

à l'élément esthétique n'en est ainsi que plus hautement caractérisé,

puisque son irrévocable incorporation à la sociabilité moderne s'est

trouvée poussée, par cette exagération temporaire, au-delà même de la

destination normale la plus conforme à sa nature fondamentale.

L'ensemble de l'appréciation historique que nous venons d'accomplir

montre donc que l'évolution esthétique, depuis son origine au

moyen-âge, jusqu'à la fin de la dernière phase essentielle de la double

transition moderne, est graduellement parvenue au point de ne pouvoir

plus recevoir de nouveaux développemens autrement que par l'élaboration

directe de la réorganisation universelle, comme nous l'avions déjà

reconnu pour l'évolution industrielle, base principale de notre état

social. Nous devons maintenant procéder à une équivalente démonstration

envers l'évolution scientifique proprement dite, et ensuite quant à

l'évolution purement philosophique, en tant qu'elles peuvent être

distinguées provisoirement l'une de l'autre, suivant nos explications

préliminaires: ce qui doit enfin conduire à faire spontanément

sortir, de leur commune terminaison, le vrai principe immédiat de la

systématisation spirituelle, et, par suite, temporelle, qui ne saurait

trouver ailleurs aucune base suffisante.

Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence,

les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez

presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes, comme je l'ai

directement expliqué au quarante-cinquième chapitre et au cinquantième,

en caractérisant l'imperfection de notre constitution cérébrale:

aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit

publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des

facultés esthétiques, à leur tour surpassées, à cet égard, par les

facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la

fois plus facile et plus urgente, doit être communément prépondérante.

Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique

ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement

le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit

individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination

relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le

système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de

l'homme lui-même: l'extrême lenteur des grands changemens qui s'y

rapportent, confirme simultanément leur importance et leur difficulté

supérieures, quoiqu'elle ait souvent dissimulé la réalité d'un

ascendant élémentaire que sa propre permanence devait rendre moins

appréciable. Nous avons pleinement reconnu que toute la civilisation

ancienne dépendait inévitablement du premier essor spéculatif de

l'humanité, caractérisé par une spontanéité parfaite, et aboutissant

à une philosophie purement théologique, qui n'a pu ensuite que se

modifier de plus en plus, en tendant vers son irrévocable extinction,

sans toutefois pouvoir encore être suffisamment remplacée. Il s'agit

maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen-âge, véritable

source, à tous égards, des grandes transformations ultérieures,

l'esprit humain, après avoir essentiellement épuisé les plus hautes

applications sociales que comportât cette philosophie primitive, a

dès-lors commencé à tendre directement, quoique avec un instinct

très confus de sa marche nécessaire, vers la suprématie finale d'une

philosophie radicalement différente, et même opposée, destinée à

constituer la base rationnelle d'une réorganisation vraiment durable,

seule conforme à la nature propre de la civilisation moderne. Or, cette

grande évolution philosophique a nécessairement continué à dépendre

de plus en plus de l'évolution scientifique proprement dite, dont

nous avons apprécié, au cinquante-troisième chapitre, le mémorable

développement initial, et qui déjà avait secrètement déterminé la

dégénération croissante de l'esprit purement théologique en esprit

métaphysique, uniquement apte à préparer l'ascendant universel de

l'esprit franchement positif. L'intime connexité de ces deux évolutions

simultanées n'empêche pas que notre appréciation historique ne doive

provisoirement les traiter comme distinctes, suivant nos explications

préliminaires, jusqu'aux temps prochains où le génie philosophique

et le génie scientifique auront suffisamment accompli leur essor

préparatoire, en acquérant enfin, l'un la pleine positivité, l'autre

l'entière généralité, qui leur manquent encore, et dont ce Traité est

directement destiné à organiser l'indispensable combinaison normale,

seule base possible de la régénération sociale. Dans cette séparation

transitoire de deux progressions que leur nature commune appelle

certainement à se confondre bientôt d'une manière irrévocable, il

convient évidemment d'examiner d'abord le mouvement scientifique,

sans lequel le mouvement philosophique resterait essentiellement

inintelligible, malgré la réaction effective, jusqu'ici très

secondaire, du second sur le premier: d'où résulte, à leur égard, la

confirmation spéciale de l'ordre général établi, au préambule de ce

chapitre, entre les quatre aspects partiels propres à la grande série

positive que nous achevons d'étudier. Malgré l'importance prépondérante

de cette double appréciation finale, il est clair que nous sommes

d'avance heureusement dispensés de nous y arrêter autant qu'envers les

deux autres évolutions déjà considérées, puisque les trois premiers

volumes de ce Traité ont été directement consacrés, non-seulement

à caractériser pleinement, sous tous les rapports fondamentaux, le

véritable esprit scientifique et l'esprit philosophique correspondant,

mais aussi à expliquer suffisamment, par une anticipation naturelle, la

vraie filiation historique des principales conceptions scientifiques,

ainsi que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur

l'éducation philosophique de l'humanité: ce qui ne nous laisse plus à

accomplir ici d'autre opération essentielle que la seule coordination

générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement

isolées, en écartant d'ailleurs, comme pour les deux premières

progressions, tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou

spéciale de la science ou de la philosophie, également incompatible

avec la nature et la destination de notre élaboration dynamique, aussi

bien qu'avec ses limites indispensables.

De même que pour les deux cas précédens, il faut d'abord apprécier

l'origine de la moderne évolution scientifique, au sein du régime

monothéique propre au moyen-âge, aussitôt que l'entier développement

de l'organisme catholique et féodal put y permettre le libre essor

continu d'une activité philosophique qui n'avait jamais été réellement

suspendue, mais dont le cours général avait dû être longtemps ralenti

par les justes préoccupations politiques qui, pendant les deux phases

antérieures, dirigeaient surtout les plus éminens esprits vers

l'élaboration, bien plus urgente, du nouvel état social. Quoique cette

progression fût nécessairement liée au développement initial de la

philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce, ce n'est pourtant pas sans

raison qu'elle est habituellement traitée comme directe, non-seulement

à cause de cette mémorable recrudescence après un ralentissement

très prolongé, mais principalement en vertu des caractères beaucoup

plus décisifs qu'elle dut alors manifester de plus en plus: pourvu

toutefois que ces différences fondamentales ne fassent jamais négliger

l'inévitable enchaînement qui rattachera toujours les découvertes des

Kepler et des Newton à celles des Hipparque et des Archimède.

J'ai suffisamment expliqué, au cinquante-troisième chapitre,

comment le premier essor scientifique avait spontanément déterminé,

il y a plus de vingt siècles, cette division capitale, entre la

philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'ascendant

provisoire devait diriger jusqu'à nos jours la marche générale de

l'esprit humain; en permettant à la plus simple des deux branches une

vie assez indépendante de l'existence propre à la plus compliquée,

pour que l'une pût librement parcourir les divers degrés de l'état

métaphysique, tandis que les nécessités sociales, encore plus que

sa difficulté supérieure, retiendraient davantage l'autre à l'état

purement théologique, désormais parvenu toutefois à sa dernière phase

essentielle. D'après cette séparation primitive, nous avons ensuite

reconnu comment la philosophie naturelle avait dû rester, non-seulement

étrangère, mais extérieure à l'organisation finale du monothéisme

catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit dès-lors à

se dénaturer irrévocablement, par ce célèbre compromis qui constitue

la scolastique proprement dite, où la théologie se rend profondément

dépendante de la métaphysique, comme je l'indiquerai spécialement au

sujet de l'évolution philosophique. Cette extrême modification de

l'esprit religieux dut être heureusement décisive pour l'évolution

scientifique, désormais protégée directement par l'ensemble des

doctrines dominantes, du moins jusqu'à l'époque, alors encore éloignée,

où son caractère anti-théologique serait suffisamment développé. Mais,

abstraction faite de l'influence scolastique, et avant même qu'elle pût

devenir pleinement distincte, il n'est pas douteux que le catholicisme

devait exercer spontanément une action immédiate et continue pour

seconder, par une utile stimulation, l'essor universel de la

philosophie naturelle, en commençant aussi à l'incorporer profondément

au système de la sociabilité moderne, d'après une tendance encore plus

directe et plus complète que celle ci-dessus expliquée pour l'essor

esthétique, laquelle résultait surtout de l'organisation, et non de la

doctrine, tandis que l'autre était également inhérente à toutes deux.

Nous avons, en effet, reconnu, dans le volume précédent, combien

le passage du polythéisme au monothéisme, devait être, en général,

spontanément favorable, soit au développement propre de l'esprit

scientifique, soit à son influence habituelle sur le système commun des

opinions humaines. Tel était le caractère éminemment transitoire de

la philosophie monothéique, phase vraiment extrême de la philosophie

théologique, que, loin d'interdire directement, comme le polythéisme,

l'étude spéciale de la nature, elle devait d'abord y attirer, à un

certain degré, les contemplations universelles, pour l'appréciation

détaillée de l'optimisme providentiel. Le polythéisme avait rattaché

tous les phénomènes principaux à des explications si particulières

et si précises, que chaque tentative d'analyse physique tendait

nécessairement à susciter un conflit immédiat envers la formule

religieuse correspondante: après même que, sous un tel régime mental

et social, cette incompatibilité radicale se fut développée au point

de pousser spontanément les penseurs à un monothéisme plus ou moins

explicite, l'esprit d'investigation n'y resta pas moins profondément

entravé par les justes craintes que devait inspirer l'opposition

vulgaire, rendue plus redoutable par l'intime confusion entre la

religion et la politique; en sorte que l'essor scientifique avait

toujours été essentiellement extérieur à la société ancienne, malgré

les encouragemens exceptionnels qu'il y avait heureusement reçus.

Au contraire, le monothéisme, réduisant les diverses explications

religieuses à une vague et uniforme intervention divine, admettait, et

même invitait, les scrutateurs de la nature à explorer assidûment les

détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires,

d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême

sagesse, dont la considération fondamentale établissait d'ailleurs

immédiatement une première liaison générale, alors très précieuse

quoique fort imparfaite, entre les différentes parties quelconques

de la science naissante: c'est ainsi que, par une utile réaction

nécessaire, le monothéisme, primitivement résulté de l'élan initial de

l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second

âge, soit pour ses progrès spéciaux, soit surtout pour sa propagation

universelle, dès lors possible à un certain degré. Ces importantes

propriétés temporaires sont tellement inhérentes au monothéisme, qu'on

les trouve aussi, moins prononcées toutefois, dans le monothéisme

arabe, dont le premier ascendant fut si favorable à la culture des

sciences: mais le monothéisme catholique, par l'éminente supériorité

de son organisation caractéristique, devait exercer, à cet égard,

chez une population mieux préparée, une influence à la fois bien

plus profonde et beaucoup plus durable[13]. Son esprit est, sous ce

rapport, directement indiqué par sa mémorable tendance continue,

si mal appréciée jusqu'à présent, à restreindre autant que possible

toute spéciale intervention surnaturelle, pour faire prévaloir de

plus en plus les explications rationnelles, ainsi que je l'ai établi

au cinquante-quatrième chapitre, quant aux miracles, aux prophéties,

aux visions, etc., restes inévitables du régime polythéique, trop

conservés, au contraire, par l'islamisme. Il serait d'ailleurs superflu

de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'évidente influence

que devait d'abord exercer l'organisation catholique, même avant sa

pleine consolidation politique, sur le développement effectif et

l'universelle propagation de l'activité scientifique: soit en excitant

partout un premier degré de vie spéculative, et déterminant aussi

quelques habitudes populaires de discussion rationnelle, de manière à

stimuler les moindres germes individuels d'aptitude contemplative, et à

disposer, en même temps, les plus vulgaires intelligences à goûter une

certaine instruction abstraite; soit en fondant directement sa propre

hiérarchie sur le principe de la capacité spirituelle, dont l'ascendant

général permettait alors à tout éminent penseur d'ambitionner sans

extravagance jusqu'à la plus haute dignité européenne, comme tant

d'éclatans exemples l'ont constaté au moyen-âge; soit, enfin, par les

immenses facilités qu'elle offrait naturellement à l'existence mentale,

et qui devaient conserver beaucoup de valeur, surtout en Italie, même

après que la décadence spontanée du catholicisme aurait essentiellement

éteint ses autres propriétés scientifiques. Aussi, dès la seconde

phase du moyen-âge, quand le nouvel état social commence à acquérir

quelque consistance, les mémorables efforts de Charlemagne, et ensuite

d'Alfred, pour activer et pour répandre la culture des sciences,

viennent-ils manifester, de la manière la plus décisive, la tendance

nécessaire de l'esprit catholique, déjà indiquée, sous la phase

précédente, par la constante sollicitude des papes pour la conservation

des connaissances antérieures, accompagnée de quelques améliorations

secondaires. Cette seconde phase n'était pas même terminée lorsque,

par exemple, le savant Gerbert, devenu pape, fit servir son pouvoir

à l'établissement général du nouveau mode de notation arithmétique,

dont l'élaboration graduelle, pendant les trois siècles précédens,

était enfin achevée, quoique cette innovation capitale n'ait dû, par

sa nature, devenir vraiment usuelle que longtemps après, quand l'essor

universel de la vie industrielle aurait fait assez énergiquement sentir

la nécessité de simplifier et d'abréger les calculs les plus communs.

Le système normal de l'éducation que recevaient alors, non-seulement

tous les ecclésiastiques, mais aussi une foule de laïques, témoigne

clairement cette tendance permanente du catholicisme, à l'état

ascendant, vers la culture scientifique: car, si le _trivium_, auquel

s'arrêtait la masse des élèves, était, comme aujourd'hui, purement

littéraire et métaphysique, il est clair que tous les esprits

distingués allaient habituellement jusqu'au _quadrivium_, directement

consacré aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois, il faut

reconnaître que, en vertu des hautes préoccupations politiques, à la

fois spirituelles et temporelles, que j'ai suffisamment expliquées

comme nécessairement propres à la seconde période du moyen-âge, les

principaux progrès scientifiques n'y durent point être dirigés

par le monothéisme catholique, qu'absorbaient justement des soins

bien plus importans, mais par le monothéisme arabe, si heureusement

destiné, pendant ces trois siècles, à cet indispensable relai, et dont

l'ascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans

les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, surtout

d'après l'essor distinct de l'algèbre, et la féconde extension de la

trigonométrie, double progrès qu'exigeaient hautement les besoins

croissans de la géométrie céleste. On conçoit aisément aussi que, sous

la première phase, la profonde perturbation habituellement résultée

des grandes invasions occidentales avait dû faire provisoirement

dépendre du monothéisme byzantin la principale culture scientifique.

C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir

la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du

catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique,

après ces deux utiles fonctions temporaires successivement remplies

par les deux autres monothéismes, auxquels leur vicieuse organisation

ne pouvait permettre de rester vraiment progressifs aussi longtemps,

à beaucoup près, que l'a été le monothéisme catholique, quoique cette

même imperfection leur eût d'abord procuré une marche plus rapide, en

les dispensant tous deux de la longue et pénible élaboration intérieure

qui avait été indispensable au catholicisme afin d'établir, entre les

deux pouvoirs élémentaires, cette division fondamentale, où nous avons

reconnu, à tous égards, la première base nécessaire des plus grands

progrès ultérieurs.

Note 13: Il n'est pas inutile de remarquer ici que chacun des

deux monothéismes a, dès son origine, heureusement institué

une liaison spéciale et continue de son culte essentiel à

la seule science naturelle qui fût alors possible, l'un par

la relation de sa principale fête aux mouvemens du soleil

et de la lune, l'autre par l'orientation fixe imposée aux

attitudes d'adoration: ce qui, des deux parts, exigeait

nécessairement une certaine culture permanente des études

astronomiques. Cette stimulation directe, évidemment bien

plus profonde et plus complète dans le premier cas que dans

le second, est très propre à faire nettement ressortir

l'irrationnelle injustice du dédain superficiel qui a conduit

tant d'historiens modernes à regarder l'astronomie comme

totalement négligée à certaines époques du moyen-âge, tandis

que les besoins même du culte chrétien ne pouvaient cesser

d'inspirer une active sollicitude pour la conservation et le

progrès des deux principales parties de la géométrie céleste.

Tant que ces sollicitudes politiques avaient dû justement prévaloir,

c'est-à-dire, jusqu'à l'entière ascension de l'organisme catholique

et féodal pendant le onzième siècle, l'essor scientifique, alors

nécessairement rattaché à la doctrine d'Aristote, n'avait pu être

encouragé que par les heureuses dispositions spontanées que nous venons

d'apprécier, mais qui ne pouvaient encore neutraliser suffisamment

l'ancienne antipathie fondamentale entre la philosophie naturelle,

devenue métaphysique, et la philosophie morale, restée théologique.

Mais, quand la pleine réalisation de cette grande création politique

eut enfin essentiellement épuisé l'aptitude constituante de celle-ci,

l'autre, dont l'impuissance organique cessait ainsi de maintenir la

subalternité primitive, dut alors, à son tour, tendre directement vers

la prépondérance spirituelle, comme seule apte à diriger activement le

mouvement mental, qui dès-lors succédait au mouvement social. Cette

lutte inévitable dut se terminer bientôt par l'avénement universel

de la scolastique, qui constituait l'ascendant décisif de l'esprit

métaphysique proprement dit sur l'esprit purement théologique, et qui

préparait nécessairement le triomphe ultérieur de l'esprit positif, par

cela même que l'étude du monde extérieur commençait ainsi à dominer

l'étude immédiate de l'homme, comme je l'ai indiqué à la fin du

cinquante-quatrième chapitre. La consécration solennelle qui s'attacha

dès lors à l'autorité d'Aristote, fut à la fois le signe éclatant

de cette mémorable transformation, et la condition indispensable

de sa durée, puisque cet expédient pouvait seul contenir, même

très-imparfaitement, les divagations illimitées que devait susciter

une telle philosophie activement cultivée. Cette grande révolution

intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, a déjà

été assignée, dans la leçon précédente, comme la principale origine

de la décomposition spontanée propre à la philosophie catholique:

or, son efficacité positive ne fut pas moins réelle que son activité

négative; car, c'est d'elle que dérive certainement l'accélération

toujours croissante dès lors imprimée à l'évolution scientifique. Par

là, en effet, celle-ci se trouve enfin directement incorporée, pour la

première fois, à la sociabilité humaine, d'après son intime connexité

antérieure avec le système philosophique ainsi devenu dominant, et dont

elle-même devait ensuite tendre à déterminer l'élimination finale,

après quatre ou cinq siècles de préparation graduelle, selon nos

explications ultérieures. Cette nouvelle progression scientifique, dès

lors plus ou moins perpétuée jusqu'à nos jours, se manifeste bientôt,

non-seulement par une active culture des connaissances grecques et

arabes, mais surtout par la création, à la fois en Orient et en

Occident, de la chimie, où l'investigation fondamentale de la nature

faisait un pas vraiment capital, en s'étendant désormais à un ordre de

phénomènes destiné à constituer le nœud principal de la philosophie

naturelle, comme lien général entre les études organiques et les études

inorganiques, suivant les notions établies dans le troisième volume de

ce Traité. La science commence déjà tellement à exciter la principale

sollicitude des plus éminens penseurs, que cette ardeur naissante est

même poussée jusqu'à des tentatives beaucoup trop prématurées pour

comporter encore aucun succès soutenu, quoiqu'elles dussent offrir

d'énergiques témoignages de la transformation mentale, et même, à

certains égards, quelques précieuses indications ultérieures: telles

sont, par exemple, les heureuses conjectures où le grand Albert déposa

les premiers germes historiques de la saine physiologie cérébrale.

Enfin, l'harmonie fondamentale de ce nouvel essor intellectuel avec

la vraie situation générale des esprits actifs, se trouve évidemment

caractérisée, de la manière la plus décisive, par l'empressement

continu qui attirait des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes

universités européennes, pendant la dernière phase du moyen-âge: car,

cette influence mémorable, très supérieure à celle des plus célèbres

écoles grecques, ne s'attachait pas seulement aux controverses

métaphysiques proprement dites; le développement naissant de la

philosophie naturelle y avait certainement une grande part, en un

temps où la prépondérance de l'organisation spirituelle entretenait

une ardeur spéculative peut-être plus vive et surtout plus pure que

celle qui existe aujourd'hui sous l'ascendant momentané des seules

inspirations temporelles.

Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur

véritable esprit était encore trop peu développé, pour nécessiter déjà

la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la

philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu des

services vraiment fondamentaux, présente aujourd'hui tant d'entraves

aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre

sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. À cette mémorable époque,

l'uniforme assujétissement des principales conceptions humaines au pur

régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par

la grande entité générale de la _nature_, établissait une certaine

harmonie mentale, à la fois scientifique et logique, qui n'avait pu

encore exister au même degré, si ce n'est sous l'ascendant universel

du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée

que d'après l'entière organisation de la philosophie positive,

jusqu'ici purement rudimentaire. Quoique cette union incomplète et

artificielle, où l'esprit métaphysique s'efforçait de combiner la

théologie avec la science, ne comportât certainement aucune stabilité,

elle n'en offrait pas moins dès-lors les avantages essentiels toujours

inhérens à de semblables tentatives, et qui se manifestèrent déjà,

d'une manière éminente, par la direction vraiment encyclopédique des

hautes spéculations abstraites, profondément marquée surtout chez

l'admirable moine Roger Bacon, dont la plupart des savans actuels,

si dédaigneux du moyen-âge, seraient assurément incapables, je ne

dis point d'écrire, mais seulement de lire, la grande composition,

à cause de l'immense variété des vues qui s'y trouvent sur tous

les divers ordres de phénomènes. Ainsi, la conception scolastique

du XIIIe siècle, en commençant l'incorporation directe de

l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi

donné, à sa manière, une image, anticipée mais expressive, de l'esprit

d'unité et de rationnalité qui devra finalement diriger la culture

normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera

suffisamment accomplie. L'isolement de l'esprit scientifique dans

l'antiquité, après la séparation fondamentale entre la philosophie

naturelle et la philosophie morale, n'avait certainement pu tenir

à l'extension des connaissances réelles, alors bien moindre qu'au

moyen-âge, mais à l'antipathie primitive des deux philosophies, et

surtout à leur commune incompatibilité avec le milieu polythéique où

s'accomplissaient simultanément leurs évolutions respectives. Quand la

transaction scolastique eut enfin agrégé l'une d'elles à la suprématie

sociale longuement conquise par l'autre, ce premier isolement devait

spontanément cesser, jusqu'à ce que l'essor caractéristique de l'esprit

positif vînt bientôt déterminer son irrévocable éloignement de toutes

deux, et, par suite, sa propre spécialisation provisoire.

Cette première systématisation scientifique, aussi précaire

qu'imparfaite, et cependant la plus satisfaisante que permît l'époque,

s'accomplit principalement d'après deux conceptions générales qu'il

importe ici d'apprécier sommairement, comme servant de base, l'une à

l'astrologie, l'autre à l'alchimie, si longtemps prépondérantes. On

se forme aujourd'hui de très vicieuses notions de ces deux mémorables

doctrines, en les enveloppant, d'après une superficielle critique, dans

le dédain confus qui s'attache indistinctement à tout l'incohérent

assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le XVIIe siècle, les

sciences occultes. Pour éclairer cette vague appréciation par une

analyse vraiment philosophique, il suffit de remarquer que cette

aveugle flétrissure s'attache à la fois à des croyances purement

rétrogrades, héritage transformé des superstitions polythéiques ou même

fétichiques, et à des conceptions éminemment progressives, dont le

vice essentiel ne résultait alors que d'une extension trop audacieuse

de l'esprit positif, avant que la philosophie théologique pût être

suffisamment éliminée: la magie, entre autres, est dans le premier cas;

mais l'astrologie et l'alchimie sont, au contraire, dans le second,

quoique les haines religieuses aient souvent tourné contre elles cette

étrange confusion vulgaire, quand la secrète antipathie entre la

science et la théologie devint enfin manifeste.

Sans doute, l'astrologie du moyen-âge, malgré son éminente supériorité

envers l'astrologie antique, dont on ne sait plus la distinguer,

retient, comme celle-ci, mais à un degré beaucoup moindre, une certaine

influence fondamentale de l'état, encore nécessairement théologique

à tant d'égards, de la philosophie dominante, même après la grande

transformation scolastique: car elle suppose toujours l'univers

subordonné à l'homme, ou du moins disposé pour lui; ce qui constitue

le principal caractère philosophique de l'esprit théologique, dont la

découverte du mouvement de la Terre a pu seule directement commencer

l'ébranlement décisif, ainsi que je l'ai expliqué dans le second volume

de ce Traité (_voyez_ la vingt-deuxième leçon). Néanmoins, à cela près,

il n'est pas douteux, sous un autre aspect, que cette doctrine reposait

aussi sur une disposition très progressive, et seulement trop hasardée,

à subordonner tous les phénomènes quelconques à d'invariables lois

naturelles, comme la qualification normale d'astrologie _judiciaire_

le rappelait directement. L'analyse scientifique était alors beaucoup

trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes

astronomiques leur vraie position rationnelle dans l'ensemble de la

physique, ce que tant de savans actuels seraient même incapables

d'établir méthodiquement; en sorte que aucun principe ne pouvait encore

contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans

une telle situation, il convenait certainement que notre intelligence,

s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauché déjà les lois

effectives, tentât d'y ramener directement tous les autres phénomènes

quelconques, même humains et sociaux. Aucune marche scientifique ne

pouvait assurément être alors plus rationnelle: la seule universalité

de cette tendance, aussi bien que son opiniâtre persévérance

jusqu'à l'avant-dernier siècle, suffiraient à indiquer son harmonie

nécessaire, sociale autant que mentale, avec l'ensemble de la situation

correspondante. Les savans qui la condamnent aujourd'hui d'une manière

absolue, sans en comprendre la destination historique, tombent

eux-mêmes journellement dans une aberration fort analogue, et peut-être

plus vicieuse encore, surtout moins excusable, quoique heureusement

moins susceptible d'activité, en rêvant, par exemple, la future

explication de tous les phénomènes biologiques, même cérébraux, d'après

des influences électriques ou magnétiques, ce qui constitue, comme on

sait, l'utopie favorite de presque tous les physiciens actuels, par

suite des hypothèses fantastiques que j'ai tant combattues. Enfin,

considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de

la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen-âge a certainement

rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de

son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant

activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la

subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables, qui

les rendent susceptibles de prévision rationnelle: car, une fois

qu'on admettait les chimériques principes relatifs aux influx et aux

pronostics, les prédictions astrologiques avaient habituellement un

caractère aussi scientifique que les calculs astronomiques d'où elles

résultaient.

Une semblable appréciation s'applique également à l'alchimie,

d'ailleurs intimement liée à l'astrologie, comme je l'ai noté au

premier chapitre du tome troisième: toutefois, sa conception générale

devait être moins philosophique, d'après la nature plus compliquée

et l'état moins avancé des études correspondantes, alors à peine

ébauchées. Sa rationnalité primitive n'est pas plus équivoque, en se

reportant à la situation correspondante des connaissances chimiques.

J'ai expliqué, en effet, au sujet de la chimie, que les spéculations

relatives aux phénomènes de composition et de décomposition,

radicalement impossibles tant que l'antique philosophie n'avait admis

qu'un seul principe, n'avaient pu trouver une première base que

dans la doctrine d'Aristote sur les quatre élémens. Or, ces élémens

étaient, par leur nature, essentiellement communs à presque toutes

les substances effectives, réelles ou même artificielles; en sorte

que, tant que cette doctrine a prévalu, la fameuse transmutation des

métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations

journalières accomplies par les chimistes actuels entre les diverses

matières végétales ou animales, d'après l'identité fondamentale de

leurs premiers principes. Ainsi, en jugeant l'alchimie, on oublie

trop aujourd'hui que l'absurdité des audacieuses espérances qu'elle

suscitait n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes

capitales propres à la seconde moitié du siècle dernier. Il est

d'ailleurs évident que l'alchimie tendait aussi heureusement que

l'astrologie vers l'universelle propagation active du principe

fondamental de toute philosophie positive, l'invariable subordination

de tous les phénomènes à des lois naturelles, ainsi étendu des

grands effets généraux aux moindres opérations particulières. Car,

sans méconnaître la haute influence de l'esprit théologique sur les

illusions des alchimistes, on ne peut douter que leur admirable

persévérance pratique ne supposât nécessairement, et par suite ne

rappelât avec énergie, une telle invariabilité: si le vague espoir

d'une sorte de miracle contribuait presque toujours à soutenir leur

courage contre des désappointemens journaliers, en même temps la

permanence des lois physiques pouvait seule les engager à poursuivre

leur but autrement que par la prière, le jeûne, et les autres expédiens

religieux.

Je devais ici m'arrêter spécialement à cette double appréciation

philosophique de la partie la plus importante et la plus méconnue de

l'évolution scientifique propre au moyen-âge, envisagée soit quant

au progrès spécial de l'esprit positif, soit quant à son intime

incorporation à la sociabilité moderne. Sous l'un et l'autre aspect,

j'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre une

véritable justice historique à deux immenses séries de travaux, qui ont

tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine,

malgré les graves aberrations qu'elles ont suscitées. En succédant

nécessairement aux astrologues et aux alchimistes du moyen-âge, les

savans modernes n'ont pas seulement trouvé la science déjà ébauchée

par l'utile persévérance de ces hardis précurseurs; mais, ce qui

était plus difficile encore, et non moins indispensable, ils ont

aussi trouvé suffisamment établi l'indispensable principe général de

l'invariabilité des lois naturelles: son admission populaire n'aurait

pu certainement être déterminée par une influence plus active et plus

profonde, dont nous recueillons les heureux résultats, en oubliant trop

leur source nécessaire. L'action morale de ces deux grandes conceptions

provisoires, qu'une irrationnelle ingratitude fait exclusivement

qualifier d'aberrations, ne fut pas d'ailleurs moins favorable que

leur action mentale à l'éducation préliminaire de la société moderne.

Car, tandis que l'astrologie tendait à inspirer habituellement une

haute idée de la sagesse humaine, d'après les prévisions relatives aux

lois les plus simples et les plus générales, l'alchimie relevait avec

énergie le digne sentiment de notre puissance réelle, déprimé par les

croyances théologiques, en nous inspirant d'audacieuses espérances sur

notre active intervention dans les phénomènes les plus susceptibles

d'une modification avantageuse.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'origine nécessaire de la

moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre

au moyen-âge, et considéré surtout dans sa dernière phase. Il était

superflu d'y indiquer expressément l'heureuse influence secondaire

évidemment exercée, à cet égard, par l'évolution industrielle et

ensuite par l'évolution esthétique, qui avaient dû précéder ce premier

essor scientifique, auquel l'une assignait spontanément une relation

directe et permanente avec les travaux journaliers, et pour lequel

l'autre préparait les plus vulgaires intelligences par un indispensable

éveil spéculatif. D'après ce point de départ général, qui seul devait

nous offrir une véritable difficulté, à cause des funestes préjugés

dont il est encore l'objet chez les meilleurs esprits actuels, nous

pouvons aisément accomplir, autant que l'exige notre but principal,

l'examen rapide de cette progression capitale, pendant les trois phases

successives que nous avons établies, à tant d'égards, dans l'histoire

moderne, et qui vont ici continuer à se distinguer entre elles suivant

des principes fort analogues à ceux déjà employés pour les autres

progressions.

Sous la première phase, en effet, la marche de la science est, en

général, comme celle de l'industrie, et celle de l'art, essentiellement

spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte surtout d'un simple

prolongement naturel des principales influences initiales que nous

venons de voir constituées au moyen-âge, sans aucune intervention

importante des encouragemens spéciaux qui furent ensuite organisés.

C'est alors que l'on peut le mieux apprécier la haute utilité des

chimères astrologiques et des illusions alchimiques pour soutenir la

nouvelle classe spéculative jusqu'à cet établissement ultérieur: aussi

tel est l'aspect grossier sous lequel seulement ont été quelquefois

appréciées l'astrologie et l'alchimie, dont la haute influence mentale

est encore totalement méconnue. Tandis que l'esprit métaphysique,

désormais rappelé à sa nature critique, dont la scolastique l'avait

momentanément écarté, n'était essentiellement préoccupé que des

luttes décisives des rois contre les papes, où il devait trouver la

plus convenable alimentation, la science, placée sous sa dangereuse

tutelle, eût été presque abandonnée, si déjà le régime antérieur

ne l'avait profondément liée, par ce double attrait, au système de

l'existence moderne. Pour bien sentir une telle nécessité, il faut

observer que la philosophie naturelle, alors trop imparfaite, ne

pouvait encore se recommander par ces grandes applications pratiques

qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts: en outre,

la faible énergie des facultés scientifiques chez presque tous les

hommes ne lui permettait point de compter sur les heureuses sympathies

personnelles que l'art a seul le privilége d'exciter suffisamment, et

que ne pouvaient assurément éprouver alors tant de chefs dont l'esprit

se contentait aisément des explications théologiques, ou du moins

métaphysiques. Les princes capables, comme Charlemagne et le grand

Frédéric, de goûter réellement les sciences, sont nécessairement très

rares, tandis que les inclinations esthétiques de François Ier et de

Louis XIV doivent être beaucoup plus communes. Ainsi, les astronomes

et les chimistes ne pouvaient, à cette époque, être convenablement

accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes, puisqu'ils ne

devaient d'ailleurs trouver que de très faibles ressources dans les

universités, qui n'étaient, par leur nature, pleinement favorables qu'à

l'esprit purement métaphysique, dont l'esprit scientifique tendait déjà

à se séparer nettement. Cette influence propre et directe était alors

d'autant plus nécessaire aux savans, que le catholicisme, devenu peu à

peu rétrograde, comme je l'ai expliqué, à mesure que s'accomplissait

sa décomposition politique, commençait à manifester son antipathie

finale pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord tant secondé, et

dont désormais il craignait justement l'action irreligieuse sur tous

les esprits actifs: beaucoup d'exemples ont assurément prouvé à quelle

désastreuse oppression la science aurait été ainsi exposée, en un temps

où la décadence européenne du catholicisme n'empêchait point encore

son grand ascendant intérieur, si les conceptions astrologiques et

alchimiques ne lui avaient assuré partout, et au sein même du clergé,

d'actives protections individuelles.

Quant au progrès spéculatif, il ne peut, à cette époque, donner lieu

à aucun mouvement capital dans les connaissances déjà ébauchées.

La chimie devait rester longtemps encore à l'état préliminaire

d'acquisition des matériaux, qui continuèrent à s'accumuler rapidement:

l'astronomie seule, et la géométrie qui lui restait adhérente,

pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives; mais,

au fond, la première n'avait pas suffisamment épuisé les ressources

que comportait l'artifice des épicycles pour prolonger la durée de

l'antique hypothèse des mouvemens circulaires et uniformes, dont

l'irrévocable élimination était réservée à la phase suivante, et la

seconde était arrêtée, par l'inévitable imperfection de l'algèbre, au

simple prolongement de l'ancien esprit géométrique, caractérisé par

la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la grande

révolution cartésienne. Aussi le principal perfectionnement dut-il

alors consister, à l'un et l'autre titre, dans l'extension simultanée

de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par

l'usage des tangentes, et dans l'utile impulsion qui s'ensuivit

pour l'astronomie, commençant dès lors à préférer habituellement les

calculs aux procédés graphiques, en même temps que les observations,

soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient également plus

précises. C'est pendant cette première phase que se développe le

plus complétement la puissante stimulation scientifique propre

aux conceptions astrologiques, qui, par leur nature, proposaient

continuellement aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le

plus décisif, en faisant directement prévaloir, au plus haut degré, la

détermination des aspects binaires, ternaires, et même quaternaires, où

se trouve le plus parfait criterium des théories célestes, puisqu'elle

exige le perfectionnement simultané des études relatives aux divers

astres correspondans, comme je l'ai expliqué au vingt-troisième

chapitre: l'utile excitation primitive que le catholicisme avait, à cet

égard, spécialement procurée pour le calcul des fêtes mobiles, était

certainement très faible en comparaison de cet énergique aiguillon

permanent.

L'unique accroissement fondamental qu'éprouve, à cette époque, la

philosophie naturelle, résulte de l'essor direct de l'anatomie,

qui, précédemment réduite à d'insuffisantes explorations animales,

put enfin reposer, à partir seulement du XIVe siècle, sur

une série de dissections humaines, jusque alors trop entravées par

les préjugés religieux, suivant la juste remarque de Vicq-d'Azyr.

Quoique cette première ébauche dût être nécessairement encore plus

imparfaite que celle des recherches chimiques, elle n'en avait pas

moins déjà une haute importance, en complétant le système naissant

de la science moderne, commençant ainsi à s'étendre de l'étude de

l'univers à celle de l'homme lui-même, par l'interposition naturelle

de la physique moléculaire. Cette extension nécessaire n'était pas

moins essentielle, sous le rapport social, pour consolider l'existence

de la nouvelle classe spéculative, en y agrégeant spontanément la

corporation des médecins, qui, de leur subalternité presque servile

chez les anciens, s'étaient déjà élevés, au moyen-âge, à une puissante

influence privée, bientôt rivale de l'influence sacerdotale. Malgré

les graves obstacles que l'adhérence trop intime et trop prolongée de

la science biologique à l'art médical oppose, de nos jours, à leur

perfectionnement respectif, suivant les explications de la quarantième

leçon, cette inévitable confusion n'en était pas moins d'abord

indispensable pour assurer la continuité des travaux anatomiques

avant l'érection d'aucun établissement théorique. On sait d'ailleurs

comment les conceptions astrologiques et alchimiques étaient intimement

liées à des conceptions analogues, douées, à tous égards, des mêmes

avantages provisoires, envers cette troisième branche fondamentale de

la philosophie naturelle, dont l'essor naissant dut être si longtemps

soutenu par l'énergique chimère d'une médication universelle, tendant

aussi, soit à introduire spécialement le principe de l'invariabilité

des lois physiques dans les phénomènes les plus compliqués, soit à

suggérer d'audacieuses espérances sur l'action rationnelle de l'homme

pour modifier utilement son propre organisme: double aspect sous lequel

commençait à se manifester dès-lors, comme relativement aux deux

autres ordres de phénomènes, l'incompatibilité radicale entre l'esprit

scientifique et l'esprit religieux[14].

Note 14: Cette incompatibilité est déjà, sous ce rapport,

nettement formulée par un fameux adage latin sur l'impiété

des médecins, devenu presque proverbial vers la fin de cette

première phase, suivant la judicieuse observation de Barthez.

Cours de philosophie positive. (6/6) · 第 9 / 41 题