devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable,
par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de
la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la
force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai
précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile
convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du
pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par
d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement
théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà
vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels
du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même
à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie
convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté
son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de
l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe,
au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a
pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être
maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale,
qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste
fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle
ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation
chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine
religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence
des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus
sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement
propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans
se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation
sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration
primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par
des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez
incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux
plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi,
par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du
clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer
une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles
aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables
transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes
extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit
industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit
habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu
encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques,
à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel
il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en
journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement
l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus
irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.
Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes
laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention
du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant
une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir
temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre
ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable
rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie
industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut
suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait,
il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une
telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les
travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les
nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant
à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la
supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du
perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas
douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité
propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles
une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie
moderne. La production directe des objets destinés au plus grand
nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à
l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours,
ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que
trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à
s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où
leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation
ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair
que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient
ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une
généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement
compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie,
et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de
dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes
patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus
sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui,
dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux
résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine:
qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si
voisins du premier essor industriel!
Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations
normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien
organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité
plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales
sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec
prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs
spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent,
devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le
pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus
haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la
puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en
vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves
collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord
paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées,
par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la
faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette
prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là
même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous,
ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la
noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a
beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.
Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation
fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à
l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses
diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait
spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans
les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction
naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été
disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés
industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante,
la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des
nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de
quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder
leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser
totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers,
les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à
peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que
les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation
beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans
cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la
constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à
la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément,
en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir,
chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient
alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs,
et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine
généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes,
déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre
précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition,
ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans
la partie correspondante de la progression organique; de manière à
rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les
déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque
désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne
faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins
indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique
que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque,
malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était
alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les
anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle;
en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus
librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation
politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base
ultérieure de leur ascendant social.
Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale
du nouvel élément temporel, d'abord son origine essentielle, ensuite
son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu
politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter
cette appréciation historique du principal moteur des sociétés
modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel
pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor
initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre.
En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du
mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits,
sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe
de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande
époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus
ou moins avancé de la décomposition politique: la fin du XVe
siècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle
et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue
graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ
du XVIIe siècle divisant le règne direct de la philosophie
négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique
déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu
inégales, comprenant à peu près, la première six générations, la
seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci,
comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or,
la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre
passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins
équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement
présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de
recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent,
en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés
nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance
essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité
naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement
rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation
de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes
d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et
qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve
décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et
la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes
yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique.
La première phase, que, dans la série négative, nous avons jugée,
à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même
supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les
préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant
les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition
spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines
de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à
établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester
déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit
même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien,
et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait
provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent,
devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que
les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après
une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de
l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie
naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus
spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un
ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont
la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens
inverse, il n'est pas douteux que l'extension et la consolidation
de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder
activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution
sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par
suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes,
à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui
rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes
cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes,
de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une
étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase
capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc.,
et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement
politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au
fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor
industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce
caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers
les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de
domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux
de l'activité militaire.
Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent
évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur
la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle
qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus
décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées,
d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes
vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent,
la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée
de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que
relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement
industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au
commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à
Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement
industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure
à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une
manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles
populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez
une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé
de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes.
Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment
développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie
industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le
mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure
efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule
était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent
enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale,
et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs
naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part,
l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande
influence populaire que procurait au clergé son vaste système de
charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des
voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité,
que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration
universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi
exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était,
à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des
ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait
leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un
mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable,
on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès
qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases
postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive,
distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si
justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux
de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément
une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux
efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe
siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes,
long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent
acquérir une grande importance financière.
Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de
l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre
occident, on considère les principales différences qui, sous ce
rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la
république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent
spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement
caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle,
suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir
central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense
conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie,
partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent,
d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors
caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances
qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite
obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours.
Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait
évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses
devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs
antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait
être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services
convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un
esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la
royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire,
en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie
féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là
comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle
diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux
autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences
fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise,
la première tendant surtout à une centralisation systématique, la
seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre
nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette
longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner
maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans
attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive
actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas
français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie
de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au
contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un
moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi
que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en
effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement
de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie
moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la
noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait
irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une
et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle
conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie
exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle
alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance
constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice
universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale,
ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un
certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes
émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique,
susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure
conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore
si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que
nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement
caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une
grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors
sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la
création des postes, alors émanée de la royauté française, et par
laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention
d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne;
tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale
envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme
on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir
la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante
amélioration a été si spécialement tardive.
En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus
particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation
moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique
des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées
ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la
cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient
essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages
équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens
extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché
cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les
modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que
l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire
de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces
naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés,
à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage
journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé
philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables
où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la
troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû
se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais
il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première
phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me
paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une
irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes
purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement
industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des
influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite
des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.
Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé,
d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant
au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement
suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très
propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au
fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait
déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de
la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie,
de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme.
Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement
inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale,
d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle
commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos
jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la
belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de
la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé
dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de
l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole
une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par
de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus
anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les
phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.
Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus
sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être
l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment
philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence
fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière
directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires
pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter
réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière,
sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible
apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre
les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la
poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait
bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux
efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter
à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs
déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut
noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa
nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et
les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers
d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans
m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à
cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable,
j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant
à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La
première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre,
consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les
modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont
les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste
naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel.
Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en
général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire
des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure
à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale
que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui
surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment
au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos
ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des
appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir,
sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation,
même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les
peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion
historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction
des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à
l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que
d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance
des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance
de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais
militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques
me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des
troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation
qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature
des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une
judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes,
d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés
procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois
surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence
très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette
grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre
un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à
intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la
philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de
nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans
doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs
déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi
à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la
civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu
à acquérir de plus en plus.
Note 8: Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans
une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos
jours, que la poudre avait toujours été connue depuis
l'antique domination des théocraties orientales, et que son
emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été
étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires
plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin
du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement
contraire à mon appréciation historique, en prouvant que
cette pratique avait pris une grande importance aux temps
précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter
l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur
la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la
surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde,
et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes
connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait
aisément appliquée à consolider la domination théocratique;
comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources
qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale,
appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il
croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges
explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.
Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et
non moins évidente envers la troisième grande invention technologique
ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi
dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible
avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle
exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation
antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique
l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir
qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle,
et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même
davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont
l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un
résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes,
source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente,
graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence
de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans
cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la
guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver
qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation
des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre
aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des
nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où
l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé
à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa
paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu
de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand
l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du
catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement
une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité
devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude
permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement
par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme
on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication
des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens
n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage,
et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en
plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible
encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance
croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie
tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même
l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole
ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu
d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor
mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui
caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme
je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences
sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et
maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut
le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité
relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit
réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble,
à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que
l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps,
par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique
à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens
humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles
auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique
avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier,
premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les
transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une
appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle
surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant
préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi
elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale
pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie
antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines
sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider
la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors
exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment
encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres.
En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler,
au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique,
inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente
que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la
marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée
industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par
des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en
tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre
circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production,
afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de
plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de
poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution
moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable
influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne,
où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades
inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement
accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles
inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à
notre anarchie spirituelle.
Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois
inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première
époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste
célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément
de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la
dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique
pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts
intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences
journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de
ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines
populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé
aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation
attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne
pourrait assurément que confirmer, à tous égards, l'ensemble de notre
explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi
mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable
généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration
historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un
exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur
l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie
fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément
aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité
nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain.
Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique,
les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent
nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent
être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra
être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué.
Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première
phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord
nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques
qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute
leur influence réelle appartient exclusivement à la phase suivante,
par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle
que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner
maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des
deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané
de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or,
cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle
de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale
du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis
l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage
actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes,
et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé
à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la
concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible
l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final
de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement
interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes,
malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence
de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs
historiens italiens. Si, comme il est vraisemblable, quelques siècles
auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le
nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir
combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans
l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant
plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son
intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine,
qui, pendant le cours presque entier du XVe siècle, avait
déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais
toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement
suivis d'utiles établissemens européens.
Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais
sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à
cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition
temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment
présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment
expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime
ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en
vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée
par aucune influence systématique. La suite de notre analyse dynamique
va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement
ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en
montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression
positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression
négative, étudiée dans la leçon précédente.
Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire
pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du
XVIe siècle jusque vers le milieu du XVIIe, on remarque, en effet,
sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens
peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à
la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement
révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie
directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout
envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de
l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais
une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes
intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation
ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance:
en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaient
essentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des
concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il
fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison
de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne
pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase
que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation
nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en
plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces
sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les
gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue
plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques
conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors
avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs
avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour
compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute
cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance
naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature
temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être
dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la
prépondérance pratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire
pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire
des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: au XVIe
siècle, et même au XVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée
comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient
définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible,
le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de
la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors
réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit
donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue
entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement
critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour
une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement
d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui
nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément
systématiques, et même à un premier degré commun.
Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série
négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature,
monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en
devait être partout, à la fin de cette seconde phase, la conséquence
nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la
manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus
expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du
nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la
phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci.
On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation,
que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû
présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action
régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale
du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation
a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de
l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles,
et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait
plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités
nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement
industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus
gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique,
qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales,
déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une
plus noble destination permanente, en motifs continus d'une stérile
rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à
incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus
général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement
de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a
dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore
très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des
communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup
plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par
une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens
priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage
quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action
plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence,
la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se
faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même
encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et
d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et
qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent
néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui
s'y sont attachées, suivant la nature essentielle des situations
correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune
puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal,
était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de
l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation
ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir
enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément
social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la
république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à
constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation.
A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi
marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble
d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du
grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer
à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne,
d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et
en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs
rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement
un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais
reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable
rétrogradation des inclinations monarchiques vers une noblesse
essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du
chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester,
pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les
imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas,
ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement
résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de
ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule
convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation,
on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais,
que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son
entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé
en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence
préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction
de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé
à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages
essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée
entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation
habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la
noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit
dès-lors partiellement un utile encouragement continu chez la classe
prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source
continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui,
trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise,
offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles
avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes
laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer
de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie
vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche,
malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien
moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable
organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la
prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur
l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant
de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en
résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à
toute franche abolition intégrale du régime ancien.
Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée,
en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, la
distinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à
la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme,
à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule
offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire
concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la
conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale
du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de
concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune
de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier
l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le
caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme
lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait,
en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance
anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte
certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative
qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer,
dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens,
les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même
celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie
moderne, pendant que le catholicisme était encore progressif. Sans
doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est
pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie
humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il
deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule
d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de
toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au
cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement,
à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à
l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans
la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant
nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action
négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez
les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant
qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible
de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux
temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal
foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous
la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement
destinées à compenser ultérieurement, même à cet égard, cette
supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime
prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit
y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation
européenne.
L'universelle systématisation politique qui, pendant notre seconde
phase, a commencé à caractériser l'évolution industrielle, jusque
alors essentiellement spontanée, et les différences fondamentales que
présentent, sous ce rapport, ses deux modes généraux de réalisation
historique, me paraissent fidèlement caractérisées dans la plus large
extension que put alors recevoir l'essor industriel, par la fondation
naissante du système colonial, préparée sous la phase précédente,
et qui a tant influé sur la suivante. Sans revenir assurément aux
dissertations déclamatoires du siècle dernier relativement à l'avantage
ou au danger final de cette vaste opération pour l'ensemble de
l'humanité, ce qui constitue une question aussi oiseuse qu'insoluble,
il serait intéressant d'examiner s'il en est définitivement résulté
une accélération ou un retard pour l'évolution totale, à la fois
négative et positive, des sociétés modernes. Or, à cet égard, il semble
d'abord que la nouvelle destination capitale ainsi ouverte à l'esprit
guerrier, sur la terre et sur la mer, et l'importante recrudescence
pareillement imprimée à l'esprit religieux, comme mieux adapté à
la civilisation de populations arriérées, ont tendu directement à
prolonger la durée générale du régime militaire et théologique, et,
par suite, à éloigner spécialement la réorganisation finale. Mais, en
premier lieu, l'entière extension que le système des relations humaines
a dès lors tendu à recevoir graduellement, a dû faire mieux comprendre
la vraie nature philosophique d'une telle régénération, en la montrant
comme finalement destinée à l'ensemble de l'humanité; ce qui devait
mettre en plus haute évidence l'insuffisance radicale d'une politique
conduite alors, en tant d'occasions, à détruire systématiquement les
races humaines, dans l'impuissance de les assimiler. En second lieu,
par une influence plus directe et plus prochaine, l'active stimulation
nouvelle que ce grand événement européen a dû partout imprimer à
l'industrie, a certainement augmenté beaucoup son importance sociale
et même politique: en sorte que, tout compensé, l'évolution moderne
en a, ce me semble, éprouvé nécessairement une accélération réelle,
dont toutefois on se forme communément une opinion très exagérée.
Quoi qu'il en soit, cette comparaison est ici destinée surtout à
faire mieux ressortir l'indication philosophique des effets les plus
généraux de cette expansion fondamentale, à la fois symptôme et agent,
direct ou indirect, de l'essor universel de l'industrie moderne. Pour
en apprécier dignement l'action nécessaire, il faut ajouter aussi
que, suivant la judicieuse remarque des principaux philosophes de
l'école écossaise, l'influence s'en est fait pareillement sentir, et
peut-être d'une manière encore plus heureuse, surtout pour l'Allemagne,
dans les parties de la république européenne qui, par divers motifs,
et principalement à raison de leur situation géographique, ont dû
spécialement rester presque étrangères à l'ensemble du mouvement
colonial.
Considéré maintenant dans sa principale diversité, ce mouvement a dû
prendre nécessairement un caractère fort distinct, suivant qu'il a été
dirigé par la politique monarchique et catholique ou par la dictature
aristocratique et protestante, conformément à la division ci-dessus
expliquée. Dans ce dernier cas, la nature du mode correspondant y a
fait prédominer surtout l'activité individuelle, simplement secondée
par l'égoïsme national, dont la systématisation croissante y fut
souvent poussée jusqu'aux plus monstrueuses aberrations pratiques;
comme l'indiquent, par exemple, les destructions méthodiques que
l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop
universelles de l'archipel équatorial. Quant au premier cas, dont
l'appréciation ordinaire est beaucoup moins satisfaisante, j'y
dois principalement signaler ici le caractère, bien plus politique
qu'industriel, que présente, à mes yeux, sa plus vaste réalisation.
Or, en considérant l'ensemble du système colonial de l'Espagne et
même du Portugal[9], si différent de celui de la Hollande et de
l'Angleterre, on y reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, la
profonde concentration systématique propre à la nature, monarchique et
catholique, du pouvoir dirigeant. Mais, par un examen mieux approfondi,
on trouve, ce me semble, que ce système fut surtout conçu comme un
indispensable complément de la politique hautement rétrograde alors
organisée par la royauté espagnole, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent; car il offrait habituellement à une telle politique la
double propriété essentielle d'accorder à la noblesse et au sacerdoce
une large satisfaction personnelle, et d'ouvrir une issue capitale à
un essor industriel dont l'inquiète activité intérieure s'était déjà
montrée hostile au régime correspondant, qui, malgré ses précautions
solennelles contre toute émancipation sociale, n'aurait pu certainement
conserver si longtemps une déplorable consistance, s'il n'avait
présenté, aux diverses classes actives, une semblable compensation
normale: en sorte que, comme quelques philosophes l'ont soupçonné,
il n'est guère douteux que, pour cette énergique nation, l'expansion
coloniale n'ait finalement contribué à ralentir gravement l'évolution
fondamentale.
Note 9: La comparaison générale de ces deux grandes
colonisations catholiques a donné lieu, de la part de
l'illustre de Maistre, à une très belle observation
historique sur le contraste mémorable que présente l'absence
prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations
aussi naturellement rivales, avec l'acharnement continu
des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup
moins précieuses. Mais les préoccupations systématiques
de cet éminent philosophe l'ont conduit à faire trop
exclusivement dépendre cette incontestable différence
de l'heureuse influence du catholicisme pour contenir
d'imminentes animosités, d'après le principe d'équitable
répartition coloniale, entre les deux populations de la
péninsule ibérique, judicieusement posé par la célèbre bulle
d'Alexandre VI. Sans méconnaître l'importance réelle d'une
telle explication, que j'ai moi-même citée autrefois, je
pense qu'elle est défectueuse en ce sens qu'on y néglige
totalement une cause générale, beaucoup plus puissante à
mon gré, dérivée du système politique caractérisé dans le
texte. C'est surtout, à mes yeux, parce que la colonisation
n'avait point, en ce cas, une destination essentiellement
industrielle, que ces conflits ont pu être évités d'après
la commune prépondérance de la politique rétrograde, dont
les intérêts identiques devaient habituellement absorber
les motifs secondaires de rivalité nationale, quand
d'ailleurs ces motifs devaient être naturellement atténués
par l'immensité du champ ainsi respectivement ouvert à
l'expansion coloniale des deux populations. Le catholicisme
n'aurait alors exercé, à cet égard, d'influence fondamentale,
que comme principale base nécessaire d'une telle politique,
indépendamment de tout respect spécial pour aucune décision
papale.
Je ne crois pas devoir terminer une telle indication, sans fournir
ici ma sincère participation spéciale à l'unanime réprobation
philosophique que devra toujours mériter la monstrueuse aberration
sociale par laquelle l'avidité européenne ternit alors le légitime
éclat de ce grand mouvement. Trois siècles après l'entière émancipation
personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner,
et même à provoquer, non-seulement l'extermination primitive de
races entières, mais surtout l'institution permanente d'un esclavage
infiniment plus dangereux que celui dont il avait si noblement
concouru à réaliser l'abolition totale. En établissant, surtout
au cinquante-troisième chapitre, la vraie théorie sociologique de
l'esclavage, envisagé, soit comme base normale du premier régime
politique, soit comme indispensable condition de l'ensemble du
développement humain, j'ai déjà suffisamment flétri d'avance cette
honteuse anomalie, en montrant spécialement, à ce sujet, que les
institutions convenables à la sociabilité militaire devaient être
antipathiques à la sociabilité industrielle, nécessairement fondée
sur l'affranchissement universel, et dans laquelle, au contraire,
l'esclavage colonial tendait alors à introduire une situation
également dégradante pour le maître et pour le sujet, dont l'activité
homogène devait être, en général, pareillement énervée, tandis
que, chez les anciens, la diverse nature des destinations avait
comporté, et même excité, à un certain degré, la simultanéité
d'essor. La réaction nécessaire de cette immense aberration, malgré
son application lointaine, sur les parties correspondantes de la
population européenne, devait y favoriser indirectement l'esprit de
rétrogradation ou d'immobilité sociale, en y interdisant l'entière
extension philosophique des généreux principes élémentaires propres à
l'évolution moderne; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont ainsi
fréquemment trouvés, contradictoirement à de fastueuses démonstrations
philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus
oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes
devaient être encore plus vicieusement affectées que les peuples
catholiques, où l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a
noblement tenté de réparer, par une utile intervention journalière, sa
déplorable participation primitive à une telle monstruosité sociale;
pendant que, dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle
légalement consacrée devait habituellement laisser un libre cours
à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains
réglemens temporels, ordinairement formés, ou du moins appliqués,
par les oppresseurs eux-mêmes. Relativement à cette commune anomalie
européenne, j'aime à noter ici que la France eut, dès l'origine,
le bonheur de trouver la situation la moins défavorable, parmi les
puissances coloniales: ayant pris au mouvement de colonisation
une assez grande part directe pour en retirer continuellement une
importante stimulation industrielle, sans s'y être toutefois assez
engagée pour en faire essentiellement dépendre son essor pratique;
évitant ainsi que son avenir social pût jamais être gravement entravé
par l'influence rétrograde nécessairement émanée de cette désastreuse
institution[10], dont les avides promoteurs devaient par là recevoir
ultérieurement la juste punition naturellement dérivée, à cet égard, de
l'ensemble des lois fondamentales propres à la sociabilité humaine.
Note 10: Un spécieux prosélytisme social, le plus souvent
aveugle, et presque toujours indiscret, a fréquemment tendu,
surtout de nos jours, lors même qu'il était pleinement
sincère, à faire gravement méconnaître, à cet égard,
l'ensemble des influences réelles, en représentant cette
odieuse institution et l'infâme trafic correspondant comme
une source d'améliorations effectives pour la malheureuse
race qui en était l'objet, et dont la situation spontanée
paraissait encore plus déplorable que la condition nouvelle
où elle était ainsi transportée artificiellement. Ce cas
constitue, ce me semble, le premier exemple capital de
l'active application d'un sophisme très dangereux qui, fondé
sur une entière ignorance des lois fondamentales propres
à la succession, nécessairement graduelle, des diverses
phases essentielles de la sociabilité humaine, peut devenir,
chez les modernes, un principe habituel de pernicieuses
perturbations, en conduisant à dénaturer profondément, par
une irrationnelle intervention violente, la marche originale
des civilisations arriérées. On peut dire, en effet, que,
par suite de sa spontanéité, l'esclavage indigène auquel on
soustrait ainsi les nègres constitue, dans leur état social,
une situation vraiment susceptible de devenir progressive
pour les vainqueurs et les vaincus, comme elle le fut dans
l'antiquité; tandis que, par une telle transplantation
factice, malgré les améliorations individuelles dont elle
semble accompagnée, on altère, de la manière la plus funeste,
la progression naturelle de ces populations africaines. Ces
phénomènes sont trop compliqués, et les lois en sont trop peu
connues encore, pour qu'il puisse déjà convenir à l'élite
de l'humanité de s'efforcer, par une sage intervention
active, de hâter réellement l'évolution spontanée des races
les moins avancées, sans y déterminer artificiellement des
perturbations beaucoup plus dangereuses que les vices mêmes
auxquels un zèle irréfléchi voudrait apporter un remède
inopportun et illusoire. A l'avenir seul pourra dignement
appartenir cette noble mission, d'après une suffisante
réalisation européenne de notre régénération mentale et
sociale, comme je l'indiquerai directement au chapitre
suivant.
Pour compléter ici l'appréciation fondamentale de l'évolution
industrielle, il ne nous reste donc plus qu'à considérer maintenant
sa nouvelle marche générale pendant la troisième phase préparatoire
de la société moderne, depuis l'expulsion légale des calvinistes
français et le triomphe politique de l'aristocratie anglicane,
jusqu'au début de la révolution française; période déjà caractérisée,
dans la progression négative du chapitre précédent, par l'ascendant
croissant du déisme proprement dit, dernière suite nécessaire du
protestantisme antérieur. Or, l'ensemble de cette époque, d'après une
judicieuse comparaison historique entre le mouvement de décomposition
politique et le mouvement correspondant de recomposition élémentaire,
confirme encore, avec une pleine évidence, l'exactitude de notre
théorie sur leur systématisation toujours simultanée, si clairement
établie envers la phase que nous venons d'examiner. Car, tandis que
le mouvement révolutionnaire se subordonnait alors graduellement à
une philosophie négative plus directe et plus complète, le mouvement
organique éprouvait une semblable transformation, en vertu d'un
notable progrès européen dans la régularisation politique de l'essor
industriel, commencée pendant l'époque précédente. Sous la seconde
phase, nous avons vu l'industrie devenir partout l'objet permanent
d'actifs encouragemens systématiques, mais seulement comme base de
la supériorité guerrière qui restait toujours le but principal de la
politique, sans que la prédilection croissante des populations modernes
pour la vie industrielle pût encore se propager jusqu'à des pouvoirs
essentiellement militaires. Mais, aux temps plus avancés dont nous
commençons l'appréciation, cette connexité, désormais consacrée, subit
peu à peu une inversion très remarquable, qu'on doit regarder comme le
plus grand progrès qui pût être, à cet égard, compatible avec la nature
du régime ancien, et au-delà duquel il est impossible de rien réaliser
autrement que par l'avénement direct de la réorganisation finale; ce
qui confirme clairement que cette troisième phase constitue, sous ce
rapport, l'extrême préparation temporelle imposée aux sociétés modernes
d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine. Alors commence, en
effet, une dernière série militaire, celle des guerres commerciales,
où, par une tendance, d'abord spontanée et bientôt systématique,
l'esprit guerrier, pour se conserver une active destination permanente,
se subordonne de plus en plus à l'esprit industriel, auparavant
si subalterne, et tente de s'incorporer désormais intimement à la
nouvelle économie sociale, en manifestant son aptitude spéciale, soit à
conquérir, pour chaque peuple, d'utiles établissemens, soit à détruire
à son profit les principales sources d'une dangereuse concurrence
étrangère. Malgré les déplorables luttes suscitées par une telle
politique entre les divers élémens essentiels de la grande république
européenne, elle n'en doit pas moins être primitivement envisagée, dans
son ensemble, comme un véritable progrès, en tant que double témoignage
irrécusable de la décadence naturelle de l'activité militaire et de la
prépondérance décisive de l'activité industrielle, ainsi nécessairement
proclamée, dans l'ordre temporel, à la fois le principe et le but
de la civilisation moderne. Or, tel fut certainement, pendant la
majeure partie de cette seconde phase, le nouveau caractère de la
politique active, soit que la dictature temporelle qui la dirigeait
fût monarchique et catholique, ou bien aristocratique et protestante,
suivant notre distinction ordinaire. Cette importante transformation
était déjà très sensible dans les grandes guerres européennes qui ont
lié le commencement de la phase déiste à celui de la phase protestante:
quoique, d'après les explications du chapitre précédent, elles se
rapportassent encore principalement à l'antagonisme universel entre le
catholicisme et le protestantisme, les vues industrielles y exercèrent
évidemment une grande influence pratique. Toutefois, c'est seulement
au XVIIIe siècle que cette subordination nouvelle de l'action
militaire à l'essor industriel est devenue pleinement décisive dans
presque toute l'étendue de l'occident européen: le système colonial,
fondé sous la phase précédente, a dû être d'ailleurs la source la plus
puissante d'un tel ordre de conflits.
Notre distinction fondamentale entre les deux systèmes de politique
industrielle correspondans aux deux modes essentiels de dictature
temporelle, trouve encore, à cet égard, une large et indispensable
application naturelle. Malgré les efforts évidens et prolongés de la
royauté pour imprimer à la politique française ce nouveau caractère,
il ne pouvait jamais y acquérir une profonde consistance, soit en
vertu des obstacles spéciaux que la situation de la France, au centre
de la république occidentale, devait opposer à la prépondérance de
l'égoïsme national que suppose ou qu'exige une telle conduite; soit
d'après le généreux instinct de sociabilité universelle propre à
cette population, en vertu des mœurs résultées, depuis Charlemagne,
de l'ensemble de ses antécédens; soit par l'influence plus générale
de l'esprit catholique, encore actif chez les rois, et directement
contraire à cet audacieux isolement mercantile qui poussait activement
à la dissolution violente de l'organisme européen; soit enfin à raison
de l'ascendant mental qu'obtenait alors une philosophie purement
négative mais nécessairement cosmopolite, au sein des populations
immédiatement passées du catholicisme aux doctrines pleinement
révolutionnaires, en évitant heureusement la halte protestante,
comme on l'a vu au chapitre précédent. Par le simple renversement
de tous ces divers motifs essentiels, on concevra aisément pourquoi
cette nouvelle politique industrielle a dû recevoir en Angleterre
son principal développement systématique, sous l'active direction
permanente d'une dictature aristocratique, naturellement plus propre
qu'aucune dictature monarchique à la persévérante continuité d'habiles
efforts partiels indispensable aux succès soutenu d'une telle conduite
nationale, spécialement en vertu de l'intime solidarité antérieure
qui liait directement les intérêts matériels et moraux de cette caste
avec l'essor de plus en plus étendu des classes laborieuses placées
sous son antique patronage. Quelle que soit aujourd'hui l'exorbitante
prépondérance du point de vue purement temporel, les autres nations
européennes ne devraient certes nullement regretter la supériorité
provisoire que devait ainsi offrir, depuis le siècle dernier, la
prospérité d'un peuple nécessairement unique, au risque d'entraver
ensuite profondément tout son avenir social: soit en y prolongeant
inévitablement la prépondérance du régime militaire et théologique,
dangereusement incorporé dès-lors à son évolution industrielle; soit
surtout en tendant à exercer sur lui-même une plus grande dépravation
morale, par un plus libre ascendant continu d'une insatiable cupidité,
et par une plus pernicieuse compression de toute généreuse sympathie
nationale.
Après avoir suffisamment caractérisé la haute importance systématique
que, pendant cette troisième phase, la politique industrielle
acquiert chez tous les peuples européens, il faut apprécier aussi le
développement simultané de l'organisation intérieure correspondante.
Dès l'origine de cette période, la prééminence spontanée de la vie
industrielle devenait déjà très sensible parmi tous les rangs sociaux,
par la prédilection croissante que manifestaient partout les hommes
les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui
s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines.
En sens inverse de la répartition primitive des professions, la
carrière militaire tendit alors de plus en plus, surtout chez les
classes inférieures, à devenir le refuge des natures les moins
pourvues d'aptitude ou de persévérance. Pendant la seconde des
quatre générations qui composent cette phase, le mémorable mouvement
occasionné, en France, par les opérations de la banque de Law, vint
hautement dévoiler que la cupidité tant reprochée au nouvel élément
temporel, loin de lui être exclusivement propre, caractérisait
désormais, avec non moins d'énergie, une caste dont le superbe dédain
pour la vie industrielle ne prouvait plus réellement que son incurable
aversion du travail régulier. Dès lors une expérience continue a de
plus en plus témoigné, chez toutes les nations catholiques, où la
dictature temporelle avait dû être essentiellement monarchique, que,
depuis son asservissement total envers la royauté, si peu honorablement
subi dès le début de cette époque, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent, la noblesse avait aussi perdu irrévocablement, en général,
jusqu'à cette supériorité de sentimens sociaux et d'éducation morale
qui lui avait encore conservé, sous la phase précédente, une haute
utilité indirecte, à titre de type spontané, même après la cessation
de sa principale activité militaire, devenue essentiellement
perturbatrice: cet oubli simultané de sa dignité et de ses devoirs
ne pouvait d'ailleurs être aucunement compensé par son active
participation spéciale à la propagation ultérieure de la philosophie
négative. Cette dégradation devait être alors nécessairement beaucoup
moindre dans les pays protestans, et principalement en Angleterre,
où, par la nature aristocratique de la dictature temporelle, la
noblesse, activement incorporée au mouvement industriel, gardait une
prépondérance politique susceptible de contrebalancer, et surtout de
dissimuler, sa propre dégénération morale, sans que son véritable
esprit y fût resté, au fond, plus généreux, et quoiqu'il dût même
être, à certains égards, plus altéré par une hypocrisie systématique,
profondément inhérente, suivant nos explications antérieures, à
son système général de gouvernement, bien plus habile, mais non
moins rétrograde, que celui de la royauté. Néanmoins, cet ascendant
prolongé de l'aristocratie, malgré sa tendance nécessaire à retarder
spécialement une vraie réorganisation sociale, devait alors utilement
influer sur une plus parfaite élaboration des mœurs industrielles,
ailleurs dépourvues désormais de toute direction supérieure avant que
leur développement spontané y pût être encore suffisamment avancé.
Pendant qu'elle étendait ainsi sa prépondérance sociale, l'industrie
moderne complétait aussi son organisation élémentaire par un double
essor intérieur qu'il importe ici de caractériser sommairement. D'une
part, on voit alors se développer partout le système de crédit public,
que nous avons vu ébauché, sous la première phase, par les cités
italiennes et même anséatiques, mais qui ne pouvait acquérir une haute
importance que quand l'essor industriel aurait été, dans les principaux
états, intimement lié, d'abord comme moyen, et surtout ensuite comme
but, à l'ensemble de la politique européenne. Quoiqu'un tel système,
déjà établi en Hollande, et alors plus étendu encore en Angleterre,
n'ait pu produire que de nos jours ses plus puissans effets, j'en
devais cependant signaler ici la première extension décisive. Car,
par la formation spontanée des grandes compagnies financières, il
en est immédiatement résulté l'installation définitive de la classe
des banquiers à la tête de la hiérarchie industrielle, en vertu de
la généralité supérieure de ses vues habituelles, conformément au
principe de classement posé au début de ce chapitre. Malgré qu'il
eût historiquement commencé l'évolution élémentaire, cet ordre de
commerçans n'était point encore convenablement incorporé à l'ensemble
de l'économie industrielle: aussi son avénement à la vraie situation
générale convenable à sa nature, doit être regardé comme ayant procuré
à un tel organisme un complément indispensable, puisque cet élément y
est spécialement destiné à lier plus intimement tous les autres, par
l'universalité spontanée de son action propre et directe, ainsi que je
l'expliquerai directement au chapitre suivant.
Sous un autre aspect, la constitution industrielle recevait en même
temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement
de régularisation systématique des relations générales entre la
science et l'industrie. Partis des points les plus opposés, l'un des
plus lointaines spéculations abstraites, l'autre des plus immédiates
inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l'état
positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez
développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher
directement l'organisation de l'évidente solidarité continue
désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c'est
surtout au XVIIIe siècle que cette connexité nécessaire,
si longtemps bornée presque à l'art nautique et à l'art médical,
devait s'étendre suffisamment, non-seulement au système entier des
arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe
et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès
lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque,
assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une
classe très remarquable, jusqu'ici peu nombreuse, quoique destinée
à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement
dits, spécialement apte au réglement journalier de ces rapports
indispensables; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait
pu être, même aujourd'hui, convenablement établi, faute des doctrines
correspondantes, comme je l'ai abstraitement expliqué au second
chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial
s'est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature
propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès
l'origine, par l'ensemble de l'évolution industrielle: c'est-à-dire,
d'après la prépondérance, d'un côté, d'une direction centrale, et,
de l'autre, des tendances partielles; avec les avantages et les
inconvéniens inhérens à chaque mode, l'un susceptible de mieux préparer
à une véritable organisation finale du travail universel, l'autre
faisant mieux ressortir les merveilles d'un libre instinct privé,
seulement secondé par d'heureuses associations volontaires.
Enfin, par une suite spontanée de son progrès intérieur, l'industrie
moderne commence alors à manifester directement son grand caractère
philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours
appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais
à se présenter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser
l'action systématique de l'humanité sur le monde extérieur, d'après
une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions
capitales, d'abord celle de la machine à vapeur dès le début de
cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin,
doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru
à l'universelle propagation d'une telle conception, l'une par ses
puissans résultats actuels, et l'autre par les espérances, hardies mais
légitimes, qu'elle devait partout soulever. L'ensemble des diverses
impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous
la seconde phase, l'esprit théologique avait été spontanément conduit
à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je
l'ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l'esprit
industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement
la tendance anti-théologique qui lui appartient irrévocablement
après un essor suffisant. Non-seulement, en effet, toute grande
action volontaire de l'homme sur le monde suppose nécessairement la
subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement
incompatibles avec aucune véritable activité providentielle; d'où
résulte une inévitable participation indirecte de l'essor industriel
à l'influence irréligieuse de l'esprit vraiment scientifique, comme
je l'ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais,
outre ce concours spontané, dont la popularité spéciale indique assez
la haute portée sociale, il est clair que l'industrie, une fois
convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre
à l'entière extinction des croyances théologiques quelconques,
indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation
dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge,
aussitôt après l'émancipation initiale. Car, en principe, toute
intervention active de l'homme pour altérer à son profit l'économie
naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat
contre la perfection infinie de l'ordre divin. La nature propre du
polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux
pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l'ai expliqué
au cinquante-troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme,
l'inévitable hypothèse de l'optimisme providentiel devait finalement
développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne
serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses
inspirations de la théologie, et que l'essor industriel aurait acquis
assez d'extension pour constituer, à cet égard, une opposition
prononcée. Le monothéisme musulman était parvenu, presque dès sa
naissance, à ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant
la grande concentration politique propre au régime polythéique, il
avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division
catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du
régime monothéique. Quoique l'admirable organisation du catholicisme
ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu'aux
temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne
pouvait plus compromettre gravement l'évolution industrielle de l'élite
de l'humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre
le conflit final plus profondément nuisible à l'esprit religieux,
désormais devenu de plus en plus, pendant cette troisième phase,
directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une
large extension de l'action rationnelle de l'homme sur la nature. C'est
ainsi que cette phase vraiment extrême dans l'évolution préliminaire de
la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la
progression négative, a graduellement amené l'élément industriel à se
trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et
continue, d'ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs,
théologiques et militaires, dont la tutélaire prépondérance avait été
longtemps indispensable à son essor initial: d'où résulte, en général,
que tout le développement préparatoire dont il était susceptible
sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli; et
que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément
dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc,
en résumé, comment, à cette époque, l'influence mentale, directe
quoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement
secondé, par une action spéciale éminemment populaire, l'ébranlement
décisif alors immédiatement dirigé contre l'ensemble de la philosophie
théologique.
Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers
caractères successifs de l'évolution industrielle pendant les trois
phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au
moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement
temporel a dû suivre, dans sa première phase, une marche purement
spontanée, seulement secondée par d'heureuses alliances naturelles
avec les divers pouvoirs anciens; il a été, durant la seconde phase,
systématiquement assujéti, par les différens gouvernemens européens, à
d'actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie
politique; pendant la phase suivante, il a été finalement érigé en but
permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son
service régulier: son essor social, de plus en plus prépondérant, a été
ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que par
l'avénement final du système politique correspondant. Quoique cette
tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il
convenait cependant d'en indiquer ici la filiation nécessaire, afin que
les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l'intime réalité de la
nouvelle philosophie politique que je m'efforce de fonder. Rattachant
ainsi l'un à l'autre les trois âges principaux de l'histoire moderne,
de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et
produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une
explication décisive, la liaison fondamentale précédemment établie
entre l'évolution moderne et l'évolution ancienne, par l'intermédiaire
de l'évolution transitoire propre au moyen-âge; instituant dès-lors
une indissoluble solidarité effective entre tous les divers degrés du
développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la
parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes
actuels aux actes les plus antiques de la sociabilité humaine.
Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement,
une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel,
esthétique, scientifique, et philosophique, qui préparait simultanément
une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement
une base rationnelle à la réorganisation temporelle dont nous venons
d'examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu'une
irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette
première élaboration organique devait nous offrir des difficultés
plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de
l'importance prépondérante de l'évolution industrielle, sur laquelle
devait reposer nécessairement la constitution propre de la société
moderne; tandis que le nouvel essor spirituel, toujours restreint à
une classe très limitée, n'y a pu, au contraire, exercer encore qu'une
simple influence modificatrice, destinée seulement à devenir active et
principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions
partielles ne doit d'ailleurs, par la nature de notre opération
dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale,
quelque profond intérêt qu'elle y pût offrir, mais uniquement sous son
aspect social, où son action immédiate ne se présente jusqu'à présent
que comme purement accessoire, et n'acquiert vraiment d'importance
majeure qu'à raison des germes nécessaires d'un puissant ascendant
ultérieur. Ainsi que nous l'avons fait envers l'évolution principale,
il nous suffira donc, pour chaque élément spirituel, d'apprécier
successivement, d'abord sa première émanation historique sous la
tutelle du régime propre au moyen-âge, ensuite son vrai caractère
essentiel relativement à la société moderne, et enfin sa marche
graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis le
XIVe siècle. D'après l'ordre fondamental expliqué au début
de ce chapitre, nous devons commencer ce travail complémentaire par
l'examen sommaire de l'évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous
égards, de l'évolution industrielle.
Les facultés esthétiques étant, par leur nature, essentiellement
destinées à l'idéale représentation sympathique des divers sentimens
qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou
sociale, leur essor spécial, quelque ascendant qu'on lui suppose,
ne saurait jamais suffire à définir réellement la civilisation
correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve
nécessairement une activité et une extension très supérieures à celles
que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme je
l'expliquerai bientôt, contrairement aux opinions ordinaires, il
est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours
être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l'humanité,
sous l'unique condition indispensable que l'état respectif fût à la
fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les
différentes évolutions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui
puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire
et théologique ainsi qu'à la société industrielle et positive: d'où
résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici
moins appliquer notre analyse historique à un tel élément général qu'à
ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de
la civilisation moderne, où nous devons seulement apprécier le mode
fondamental d'incorporation de l'élément esthétique, et les nouvelles
propriétés qu'il y a naturellement développées.
D'après cette remarque préalable, sur l'issue permanente que les
beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de
l'humanité, on conçoit d'abord, relativement à la première des trois
questions posées ci-dessus, combien il serait impossible, en principe,
que leur essor ne se fût point fait jour dans un état social aussi
fortement prononcé que celui du moyen-âge, où il importe maintenant
de montrer la véritable source nécessaire de l'évolution esthétique
des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards,
que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une
stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable
à un tel développement qu'aucun des régimes antérieurs. Car, les
mœurs féodales avaient d'abord imprimé aux sentimens d'indépendance
personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue: en même
temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et
étendue, fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens,
principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la
condition des femmes: enfin, l'activité collective, quand elle y put
être convenablement exercée, y devait certes constituer une source
non moins puissante d'inspirations poétiques et artistiques, d'après
le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres
défensives propre à cette mémorable phase de l'humanité. Il est évident
que tous ces éminens attributs n'étaient nullement accidentels, et
qu'ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale
régularisée par l'esprit catholique, spécialement à l'aide de la
division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal
caractère politique d'un tel état social, suivant nos explications
antérieures. Quant à l'influence particulière du catholicisme, elle se
marque, à cet égard, d'une manière encore moins contestable: soit par
le degré initial d'activité spéculative que nous l'avons vu développer
directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à
l'action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit
par la destination permanente que son culte fournissait immédiatement
à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses
cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la
peinture, la sculpture et l'architecture trouvaient spontanément une
heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de
son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus
d'encouragement individuel. Toutefois, il faut reconnaître, sous ce
rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes
à l'admirable perfection de la constitution catholique, socialement
envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui
servait inévitablement de base rationnelle, et dont l'influence a
tant neutralisé, comme nous l'avons constaté, les heureuses tendances
propres à un tel organisme. Car, malgré l'aptitude spéciale que nous
reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément
le premier essor scientifique des modernes, il n'en pouvait être
nullement ainsi relativement à l'essor esthétique, qui devait être
certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et
inflexible, des croyances monothéiques: cette antipathie, d'ailleurs
peu contestée aujourd'hui, a été d'avance suffisamment appréciée
par contraste, en expliquant, au cinquante-troisième chapitre,
les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement
émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plus que du
régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n'a pu, en
réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l'essor des beaux-arts, si
puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale; elle y a
seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement
accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie
esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité
fictive du polythéisme antique, soit grec ou romain, soit scandinave,
soit arabe. Quoique, par l'indispensable doctrine des êtres surnaturels
intermédiaires, le monothéisme chrétien, presque autant que le
monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique,
il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû
constituer, chez les modernes, l'une des principales causes de la
moindre énergie des impressions esthétiques, d'abord tant que les
doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant, et même
ensuite, quand les esprits avancés y ont été presque aussi affranchis
du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera
nécessairement toujours sentir, à un degré quelconque, surtout chez
les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés,
jusqu'aux temps, encore éloignés mais certains, où l'évolution
esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière
d'une philosophie pleinement positive, comme je l'expliquerai en
terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet
antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec
une chimérique opposition à l'essor des beaux-arts, et surtout avec une
prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous
une telle influence permanente.
Stimulée par l'ensemble des causes essentielles que nous venons
d'apprécier, l'évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge,
aussitôt que la situation sociale put commencer à le permettre,
c'est-à-dire quand l'organisme catholique et féodal fut enfin
suffisamment parvenu à sa constitution propre: l'avénement universel
de la chevalerie en marque naturellement l'époque initiale, par
l'heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter;
mais c'est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal
développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par
ce noble essor collectif de l'énergie européenne. Tous les témoignages
historiques constatent de la manière la plus décisive, l'unanime
empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive,
les diverses classes quelconques de la société européenne pour un
genre d'activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilége
de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en
offrant aux uns l'exercice intellectuel le mieux adapté à la faible
portée de leur entendement, soit en présentant aux autres la plus
salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces
dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature
d'un régime irrationnellement qualifié de ténébreux, qu'elles furent,
en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se
réaliser plus complétement, c'est-à-dire en France et en Angleterre, où
l'essor naissant des beaux-arts excita longtemps une admiration bien
supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l'ardeur tant
célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre
correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l'éclatante
prépondérance de l'Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante
l'a noblement proclamé, que sa première évolution esthétique fut
d'abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France
méridionale: or, cette incontestable diversité historique me semble
devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l'ordre
féodal en Italie, malgré l'action plus spécialement favorable que
le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des
beaux-arts.
Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et
difficile opération préliminaire, dont l'indispensable accomplissement
devait précéder, de toute nécessité, l'élan direct du génie poétique:
on conçoit qu'il s'agit de l'élaboration fondamentale des langues
modernes, où l'on doit voir, à mon gré, une première intervention
universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût
laisser, à cet égard, de résultats immédiats, leur absence effective
n'indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs
longtemps consumés ainsi en travaux purement préparatoires, mais
d'une importance capitale pour l'ensemble de l'évolution ultérieure,
qu'une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes
nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d'une lente
élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les
divers caractères essentiels de la civilisation correspondante: cela
est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance
croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel d'une
rationnalité positive sont si fidèlement prononcés. Mais cette origine
vulgaire n'empêche nullement le concours nécessaire de l'influence plus
régulière spontanément émanée des esprits d'élite, et sans laquelle
un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité, ni
même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans
cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la
révision de l'élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci
est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que,
malgré l'inévitable participation simultanée de nos divers modes
quelconques d'activité mentale, l'opération dépend surtout, par sa
nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la
fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles
dont l'exercice exige davantage le perfectionnement de la langue
commune. Cette propriété nécessaire devient encore plus évidente
quand il s'agit, non de la création spontanée d'une langue originale,
mais de la transformation radicale d'un langage antérieur, par suite
d'un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique
et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous
l'apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l'un
et l'autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les
avantages essentiels que chacun d'eux a ultérieurement retirés de la
supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que
tous deux firent du latin, après qu'il eut entièrement cessé d'être
vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles
à diriger l'élaboration du langage usuel. C'était donc à des facultés
moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus
intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement
appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné
à la représentation universelle et énergique des pensées et des
affections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie
esthétique n'a pu convenablement parler une langue morte, ni même
étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu'aient pu procurer, à
cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit donc aisément
comment son activité spéciale a dû être, au moyen-âge, si longtemps
occupée surtout d'accélérer et de régulariser la formation spontanée
des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux
efforts assidus de ces mêmes facultés auxquelles une superficielle
appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps
même où elles posaient ainsi les fondemens généraux des monumens les
plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard
inévitable qui en devait résulter pour l'essor direct des productions
esthétiques, n'affectait sans doute immédiatement que l'art poétique
proprement dit, et accessoirement l'art musical: mais les trois autres
beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique
à un degré beaucoup moindre, d'après leurs relations fondamentales
avec l'art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique
indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre; ce qui explique
essentiellement les principaux modes historiques de l'évolution
esthétique propre au moyen-âge.
En considérant directement la mémorable spontanéité d'une telle
évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication
générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant.
On doit taxer, sans doute, d'irrationnelle exagération les reproches
ordinaires sur l'entier abandon des ouvrages anciens, dont la lecture
assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement
cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial
de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain
que les plus beaux siècles du moyen-âge durent offrir, à cet égard,
après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude
naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d'un instinct
confus de l'incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec
l'admiration trop exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un système de
sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le
rapport du goût, les inconvéniens réels d'une semblable disposition,
elle présentait d'abord l'avantage beaucoup plus essentiel de mieux
garantir l'originalité et la popularité de cet essor naissant. Il
faut d'ailleurs noter qu'une telle tendance était, au moyen-âge,
intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le
catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social
comparé à l'ancien. Cette relation naturelle a même ultérieurement
contribué, en sens inverse, à la résurrection de la littérature
ancienne, où tant d'esprits cultivés cherchaient, à leur insu, une
sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, aussitôt
qu'il eut cessé d'être suffisamment progressif. Quoi qu'il en soit,
la spontanéité primitive d'une telle évolution esthétique avait
certainement besoin d'être consolidée par son entière indépendance
de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est
ainsi, par exemple, que, d'après le trop grand ascendant que devait
spécialement conserver, en Italie, l'imitation des monumens romains,
cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure
aux autres dans presque tous les beaux-arts, n'a point offert, au
moyen-âge, la même prépondérance relativement à l'architecture, dont
le principal essor caractéristique dut alors s'accomplir chez des
populations où les influences catholiques et féodales avaient plus
exclusivement prévalu; ce qui permettait d'y ériger des édifices plus
profondément adaptés à l'ensemble de la civilisation dont ils étaient
destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l'imposant
souvenir. En tous genres, l'intime spontanéité de cette mémorable
évolution initiale n'est pas moins marquée par l'originalité de ses
productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale
correspondante que par l'indépendance de sa marche affranchie de toute
imitation servile. On le voit surtout pour l'essor poétique, alors
si directement consacré, d'une part, à l'expression, fidèle quoique
idéale, des mœurs chevaleresques, et, d'une autre part, à l'heureuse
indication de la prépondérance caractéristique qu'obtenait de plus
en plus la vie domestique dans le système habituel de l'existence
moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut principalement remarquer,
à cette époque, l'ébauche primordiale d'un genre de compositions
essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte
éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que
la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction nécessaire
sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, ultérieurement destinée
à de si admirables progrès, comme je l'indiquerai ci-dessous, et qui
constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux
adaptée jusqu'ici à la nature propre de la civilisation moderne,
remonte évidemment jusqu'à cette évolution initiale, dont une servile
admiration de l'antique littérature a fait trop oublier ensuite les
ingénieux essais originaux: la dénomination vulgaire, malgré son
impropriété actuelle, conserve directement le souvenir continu de cette
incontestable filiation historique.
Tel est l'ensemble d'explications préliminaires qui indique l'état
social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau
nécessaire de la grande évolution esthétique des sociétés modernes.
Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette
mémorable situation, n'ont pu être, en réalité, assez développés pour
que leur appréciation générale n'exigeât pas aujourd'hui une discussion
approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire
qui, d'après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement
distinguer ce degré de la progression humaine. L'essor esthétique ne
suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour
comporter une idéalisation énergique: il demande, en outre, que cet
état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre
l'interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans
laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une
pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement
réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré
suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours
normal que sous l'ascendant ultérieur de la régénération positive
réservée à notre siècle, comme je l'indiquerai spécialement à la fin
de ce dernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le
moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous
les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée;
et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication
historique de l'incontestable disproportion générale qui se fait alors
si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de
l'essor esthétique et l'énergie de son activité originale, si bien
secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie
est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui
se disputent aujourd'hui l'empire des beaux-arts: les uns n'y ayant
vu qu'un chimérique témoignage d'un inexplicable décroissement des
facultés esthétiques de l'humanité; les autres l'ayant exclusivement
attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d'œuvre de
l'antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi
vaine que la première, on y prend cependant un effet pour une cause,
et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence
purement secondaire: car, si la situation catholique et féodale
avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle
de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément
contenu l'espèce de rétrogradation esthétique que tendit à produire
ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques.
Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale
qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu'ici
l'universalité nécessaire de son influence continue, après sa première
évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit
être directement cherchée dans l'inévitable instabilité de l'état
social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions
successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était
certainement impossible chez des populations où chaque siècle, et
quelquefois même chaque génération, modifiait assez notablement la
sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà
essentiellement cessé avant que le poète ou l'artiste eussent pu y
contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable
à l'action des beaux-arts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit
des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait
irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez
formées pour en permettre la pleine idéalisation: tandis que, chez
les anciens, chaque mode effectif de sociabilité avait été tellement
durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver,
après plusieurs siècles, des passions et des affections populaires
essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire
antérieur. L'avenir seul pourra replacer l'humanité, et d'une manière
même bien supérieure, dans ces conditions normales de stabilité active,
sans lesquelles l'action des beaux-arts ne saurait obtenir l'entière
efficacité sociale convenable à sa nature.