Appréciation générale du développement fondamental propre aux
divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité:
âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par
l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit
d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions
spontanées de la société moderne vers l'organisation finale
d'un régime rationnel et pacifique.
L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté,
au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa
nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour
l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement
général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement
la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà
parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le
cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre
l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures
d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne.
Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons
suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent,
l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable
régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps
de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible
quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais
être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers
cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement
révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale,
plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement
instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la
convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait
alors graduellement la société moderne à un système entièrement
nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont
l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement
après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la
leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande
élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen
direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente
l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait
être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà
suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante
de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une
telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition
propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours
spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été
si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer
de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles
qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de
décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici
avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques
partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence
et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des
développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement
jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les
principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les
phases critiques simultanées.
Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ
général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique,
si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au
chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective
avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos
explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer
d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel
de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du
quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la
série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne
ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord
disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage
remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui
semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième
siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique
entre la formation primitive des classes nouvelles et la première
manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur
tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un
régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette
évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que,
sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle
représente la véritable époque où le travail organique des sociétés
actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme
nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une
coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre
civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable
en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est
assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement
caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi
les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement
en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû
s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de
l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement
consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce
symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par
un autre grand témoignage historique, non moins universel et non
moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces
immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et
surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie,
pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des
classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque
lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs
pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées
soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour
la série organique que pour la série critique, marque une phase si
prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin,
outre les indices évidens d'un développement général de l'activité
commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales
destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage
actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité
d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor
esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue,
remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et
de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter
aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer
d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique
aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et
surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement
scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable
caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque
comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure,
l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des
formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet
spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent
clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les
études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe
occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment
aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines
observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées.
Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être,
par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré
son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes
rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance
progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont
je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans
la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque,
la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes.
Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à
tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série
organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement
élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que
d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment
compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations
sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation
collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à
la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque
insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait
comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice
logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des
pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la
quarante-huitième leçon.
En considérant directement cette remarquable coïncidence historique
entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque
initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement,
il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du
volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident,
vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial
des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière
suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien
système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque
jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient
nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la
protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les
divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance
décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles,
eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances
naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant
développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus
directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes
historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective
des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement
de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles,
successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon
précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment
transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa
décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa
plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement
de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution
humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai
expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps
que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie
réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions
fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une
pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition
partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au
moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité
militaire toute grande destination permanente, il est clair que
l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur
le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors
d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant
exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans
l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant
les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que
pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique
avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un
attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses
carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter,
d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne
de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux
mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état
social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à
la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli
sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui
achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute
apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des
principes avec les faits.
Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable
pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative
du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui
procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous
devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à
son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les
quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail
spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne
pendant tout le cours des cinq derniers siècles.
Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie
coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant
l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question
de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué
dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être
convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie
politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la
destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra
inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première
ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment
la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici,
sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique
propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y
rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales
évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au
quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre
des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment
rationnelle des phénomènes sociaux.
Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne
ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles
d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de
leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle
tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte
que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité
humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins
prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre
le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais,
quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes
évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur
leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont
il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit
être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et
d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que
nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes.
Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se
réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois
intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le
début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le
cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des
diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité
successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes
respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est
point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement
des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable
aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non
moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura
finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble
de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant
spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité;
comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire
exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une
anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours
actuel de notre élaboration historique.
Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui
semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation
positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait
présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc
concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande
série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles
jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques,
ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un
accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de
vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles,
tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement
inverse des différentes professions selon la complication graduelle
de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de
leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble,
les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par
une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète,
plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent:
les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté,
et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent
ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de
plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses
classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus
en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux
l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des
pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre
plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément
les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les
autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette
prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée,
d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie
organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale,
correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration
plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève
à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande,
à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable
accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité
d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective:
d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes,
un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité
universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de
plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il
est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.
Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement
unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession
pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque
insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et
même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement
régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs
affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une
telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique,
ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je
l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante
de ces décompositions successives, résulte de cette distinction
fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les
noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons,
jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité,
envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons
bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce
qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi
évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif
des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait
habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce
n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière
accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes
partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé
de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable
dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques,
à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature,
depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un
peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de
décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres
radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme
destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère
esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément
insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle
division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême
importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs
spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison
rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc
habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie
positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux:
l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et
l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens
normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à
leurs principales relations caractéristiques.
Également indispensables dans leurs destinations respectives, et
d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs
du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins
aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes
uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent
aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager
positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme
_bon_, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut
en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés
ou publics, ensuite comme _beau_, relativement aux sentimens de
perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin
comme _vrai_, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des
phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application
quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet
ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective
chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée
sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques
rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent
toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire,
le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à
mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans
l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie
fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur
la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit
même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable
principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges
organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois
genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les
trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne,
et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute
opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou
scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment
démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de
Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire
est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité
pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants
relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens
propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels
à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin,
sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la
troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques
organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure
vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes
de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera
finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques
précédemment indiqués, envers le principe général de la classification
positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des
diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus
lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs,
ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins
nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique
comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et
l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature,
nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux
ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux,
constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse
statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation
moderne.
Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon
actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y
ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère
essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition
précédente, ne comporte réellement qu'une simple application
provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie
depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le
grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement
commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus
que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens
sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique
ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement
équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle
aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science
devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui,
dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble
fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens
d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point
jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la
dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point
tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision,
si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel
passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique
proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa
généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un
quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante;
quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision
passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer
gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité
de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire
résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou
moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement
présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle
routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai
en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague
et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une
philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel
de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement
parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale
n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui
devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un
mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire
expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications
directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles
auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle,
surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale,
immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui,
malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai
établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution
intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute
destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science,
enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec
une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce
volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire
a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers
siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle
proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie
morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse
historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous
oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle
était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel,
esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis
ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition,
il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses
appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette
altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des
explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie
destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je
crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.
L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les
nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale
de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une
coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions
partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait
neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément
reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations
ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent
l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi
énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement
suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous
venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à
constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons
l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement
ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir
prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire,
quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.
D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais
envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de
chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui
des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général
au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement
inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir
l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe
continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et
l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique
en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences
sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec
chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée
d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit,
au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique
propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine
montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale,
individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement
succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor
scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de
l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression
commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle
ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément,
soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre
d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique,
soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur
le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre
hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable,
à tous égards, que sa primitive réalité statique.
L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage
historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le
sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des
quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction
préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre
l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation
directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant
convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut,
ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens,
essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le
cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation
a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux
élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor
industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier
contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers
celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance
sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre
qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à
l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent
jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que
celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne
économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis
que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi
profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état
moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable.
C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle
sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage
primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des
populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi
la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels,
et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur
est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et
maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue,
jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance
relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement
amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active
propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois
modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième
chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point
de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le
perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément,
par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor
purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques.
Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle
pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette
positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement
transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est
certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin
de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre
élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les
conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction
radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique,
propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont
la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la
marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant
accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine
entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive
chez tous les esprits actifs.
Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que
relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et
scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution
industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de
succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas,
la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment
antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la
gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y
avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique,
par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine
analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de
notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement
l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre
dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer
l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor
direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même
très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé
au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin
d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération),
l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces
cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de
constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu
du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels,
malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement
soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement
assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit
surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait
graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par
une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général,
pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre
permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt
la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans
ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se
présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement
postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident
quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports
essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste
de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement
l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer
ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après
l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil
spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.
Note 6: Comme tout le reste de notre élaboration historique
devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit
explicites, soit plus souvent implicites, à une telle
circonscription territoriale, il convient ici d'avertir
directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou
incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de
ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement
annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels.
Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre,
j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande,
suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup
d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation,
essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout,
jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la
civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales
et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique,
je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement
dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre
part les îles danoises et même la péninsule scandinave,
ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale
de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de
prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit
entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île
ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient
contraires à la nature essentiellement abstraite de notre
opération sociologique, où une telle énumération ne saurait
avoir d'autre destination principale que de prévenir le
vague et la confusion des idées relatives à la vérification
effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine.
Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens
sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet
de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble
du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions
respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement
inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je
l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement
théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût
alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement
aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne
a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que
le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier
développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à
un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue,
après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie
esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le
génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales
de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage
systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la
direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche
semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a
surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne,
que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec
une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que
d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de
l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération
permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement
accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé,
parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement
dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur
de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses
activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en
sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie
positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière
déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles,
l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des
trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus
restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution
représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont
l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie
et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément,
dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de
l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité
esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare
progressivement l'activité scientifique ou philosophique.
Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et
ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin
convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de
chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant
l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base
nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque
ici caractérisé la société moderne.
Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social,
essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps
opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme
catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie
représente, à tous égards, non moins dans la progression organique
que dans la progression critique, comme la vraie source générale
de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation,
la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui,
chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du
moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais
irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque
ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique
d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son
accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories
radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une
irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de
toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute
d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les
plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard,
à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement
immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre
eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu
s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la
philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au
degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins
empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante,
directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au
moyen-âge.
En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance,
dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance
nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle
organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes
laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin
d'apprécier convenablement la haute importance de la transition
primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage
proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les
plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence
normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité
permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion
spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise
l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble,
comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré
primitif d'incorporation directe de la population agricole à la
société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la
manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé
désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales
tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque
chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de
véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous,
celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant
impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette
nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle
amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures
d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque
unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial
de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce
grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques:
il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à
la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole,
d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit
aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant
d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les
mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7].
Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement
moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques
grands centres, alors très rares, mais dont la considération est
fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts
ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au
moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination
de la population, même dans les plus défavorables localités, par une
influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait
au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des
populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe.
Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux
publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les
inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être
éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement
jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse
existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir
possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès
desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément
paraître fort secondaires.
Note 7: Un estimable historien de l'Italie (Denina) a
judicieusement rattaché à cette double influence générale le
mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire,
qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit
à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action
désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient
dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite
de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens
propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la
sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie
journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à
grands frais, de stériles embellissemens.
L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout
établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce
premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre,
par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait
évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable
abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite
de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu
cet affranchissement individuel avec la formation collective des
communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et
sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que
la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du
servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal
conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que,
suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà
distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement,
dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire,
qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement
la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle
de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période,
composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle
jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation
indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel
devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude
populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume
précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des
travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en
permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant
pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire
dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement
démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général
d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement
surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que
leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier.
Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de
servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait
pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré
l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces
deux opérations préalables, également indispensables au développement
humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre.
La première avait été dignement accomplie sous le régime romain,
d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le
moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu
compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé
chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part,
l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la
vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue
transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si
multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale,
et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu
d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand
ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu
essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau
genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle
dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation
directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors
commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant
impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement
déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime,
il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable
indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès
l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale
catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus
souvent très modérées, communément imposées à une telle libération,
outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser,
constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques
philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un
semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment
contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui
permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction
journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour
lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable
à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle
cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement
impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé
de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les
villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.
Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde
époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu,
de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement
l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle,
elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication
spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer
tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques,
et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins
morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement
le catholicisme avait partout établi une sanction permanente
pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des
obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément
proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement
volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la
population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la
liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale
de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple
consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un
usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous
l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir
même du VIe siècle, et d'après la première influence du
catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique
des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à
tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement
avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et
là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop
dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale,
avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même
qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement
destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage,
soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale
et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici,
sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement,
ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse,
qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir
obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a
été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme,
sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions
morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre
l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé
célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés
de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs
inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive
de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel
des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination
devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique
cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous
la période immédiatement suivante, après la suffisante extension
de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été
surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus
désintéressés que je viens de rappeler sommairement.
Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et
spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition,
lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition
de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup
plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai
représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole
comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins
onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des
bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi
aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit
barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance,
auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût
pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires.
Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé
dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie
précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression
moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus
en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à
nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse
exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature
plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement
y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation
personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part,
la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait
d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude,
cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait
souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en
rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient
réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication
nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait
nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce
principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément
émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un
plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle
et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à
peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen:
sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur
à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu
de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la
philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble
des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait,
sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes
signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.
Si l'on applique en sens inverse les différentes indications
précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la
libération personnelle devait naturellement commencer dans les
villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement
caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus
onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui
livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un
agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler
davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente
de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut
surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus
universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui
rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution
des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs
travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du
principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble
de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe
vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la
seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une
heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la
raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois
grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin
commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à
un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même
nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois
principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai
directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette
série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre
élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et
plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale
qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert
plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux,
et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations
usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées
et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des
classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister
ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois
laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de
faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus
spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie
politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession
les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans
leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite
plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences
élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord
prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie
manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré
d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus
anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont
les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce
des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que
de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers,
d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un
servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce
qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils
ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime
initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique,
qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor
industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la
chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit
déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la
lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de
perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité
plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue
si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et
par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et,
à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne
pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs
militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait
même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la
moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre
les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la
Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de
la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion
initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent,
au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques,
d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes
entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.
Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation
de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation
qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des
sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette
phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus
méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous
permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste
d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La
phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si
célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré
d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici
irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas
assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en
accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires,
mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente,
dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non
moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement,
suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses
sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de
départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter,
comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits
historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre
élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire
moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la
régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce
me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter
spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à
la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance
politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois,
loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a
quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle,
comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se
reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des
habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux
exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que
la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine
liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait
pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif.
D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à
réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel
de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie
naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très
faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer
à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était
universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi
l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la
libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique
peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme
constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du
mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair
que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément
à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les
circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur
son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord
impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment
dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive
des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa
hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse
rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux
principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que
chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines.
L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel
essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque
la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen
de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant,
l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre
ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si
éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.
Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions
relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il
convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total
d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage
jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a
essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres
défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous
l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission
préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les
explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous
venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec
une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément
raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries
d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur:
car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la
durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles
Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase
consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses
conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith,
pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée
conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente
invasion de l'oppressif monothéisme musulman.
En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette
noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles
essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup
plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment
impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des
préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de
bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante
participation fondamentale de l'ensemble du régime politique
correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi
irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant
suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si
les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être
convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La
première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale
d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par
les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et
féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce
chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec
une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale
rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce
régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et
prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins
prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un
mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien
catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent
hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni
même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité
théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical
d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au
cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme.
Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans
doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après
l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le
mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective,
s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la
puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le
plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne
ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité
spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume
d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement
caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement
point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume
précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû
à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus
directement une telle influence dans la permanente sollicitude des
papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec
tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles,
dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par
les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne
plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi
s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système
occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance
permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal
des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la
constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une
part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite
s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus
lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le
nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations
européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la
domination romaine.
Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la
seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion,
comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui,
malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers
l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus
importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement
rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout
à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de
la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment
philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc
point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits
pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la
théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que
méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime
auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion
initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu
incompatible avec la tendance finale de l'humanité.
L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi
convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé
humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à
la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois,
afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient
d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère
fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il
ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique,
surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais
aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de
nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai
au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière
abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans
négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également
distingué jusqu'à présent.
En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects
élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine
évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui
vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle
que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer
irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors
éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité
croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant,
on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de
l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre
au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population,
les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes
nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne
leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore
que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens
spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus
audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération,
l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son
âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors
a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec
l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable
instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui
faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins
finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée
à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et
plein développement de nos principales dispositions de tout genre;
indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même
de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor
militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression
nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième
chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient
surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle,
consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de
l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition
vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez
presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme
l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme
cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement
dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations
essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée
par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus
décisive.
La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de
l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis
à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après
l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité
sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que
la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement
spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale,
la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur
la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type
primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race.
En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du
cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux
de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence
pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie
industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en
comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement
placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme
trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle,
à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les
inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement
organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux
adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense
majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont
la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de
solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et
néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement
stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé,
aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui
dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense
presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence
habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue
le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement
augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des
modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance
vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses
opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité
commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode
d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au
milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement
mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la
stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des
intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup
ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils
offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels
propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être
encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la
systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la
suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait
souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans
spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités
sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante
organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent
industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en
effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline
morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre
chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle
du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte
habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que
celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses
services communément retirés de la régularisation convenable d'un
tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été
profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique,
devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile
plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir
suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les
vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité
intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici
à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai
ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant
empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain
degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer
spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un
essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup
près autant développé.
Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur
les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens
que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin
communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait
jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort
insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée,
sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale
du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer
la pleine manifestation directe de la destination finale de presque
tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui,
au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement
interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste
libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la
place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu,
que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double
caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant
davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors
trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes,
soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des
enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair
que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement
concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à
laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi
d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique,
de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite
d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est
d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation
industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports
ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable
transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu
même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à
l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi
par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre,
par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel
désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination
des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop
indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait
une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée
par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à
faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions
d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus
celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant
guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la
marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement
caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.
Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de
l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration
individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement
de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer
abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur
généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour
préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes
puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère
décisive précédemment déterminée.
Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement
tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du
régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de
la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par
le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment
l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet
ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé
l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le
principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite
réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions
sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée
aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement
neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à
l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu,
se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais
dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus,
d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie,
à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui
avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans
les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les
mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières.
Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante
des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle,
on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne
pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du
classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie
journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps,
il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé
à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par
l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des
sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au
lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans
la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait,
abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué,
avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles
manières de servir la communauté; les moindres opérations privées
tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément
le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais
établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et
les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore,
à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après
son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable
appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir
l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse
et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes
modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des
fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore
exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux
résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se
manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de
cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet
égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient
point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient
purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où
la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à
cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus
ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour
du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour
du gain?
Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le
caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de
faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement
prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit,
d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les
opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au
moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle
ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai
ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques,
nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition
primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de
commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians
anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si
décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention
ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup
ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur
l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit
industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore
plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale.
D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût,
sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent
constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des
hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y
deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou
même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de
plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette
nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles,
a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et
même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée:
mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis
le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance
sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport,
judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire,
où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination.
Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un
vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette
transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de
tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater
que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif
et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter
beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un
sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération,
ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage
d'aussi extrêmes conflits.
Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution
industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il
serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale,
déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples,
malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie
nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie
systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie
spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation
continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante
systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de
l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a
pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à
contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier
des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle
des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés
primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des
associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est
clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et
qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle
était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a
graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour
laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement
systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation
totale de l'humanité.
Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du
nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser
nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a
dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En
reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique,
pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de
la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer
l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs
sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur.
Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous
devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui
en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus
éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour
expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale,
dont l'évolution sociale est encore si arriérée.
La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses
leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au
moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères
ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la
situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et
pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition
prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur
développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la
haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que
celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement
ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui
d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en
effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire,
dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive
des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment
fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter.
Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence,
d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces
corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine,
unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession,
et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si
souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée,
pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en
concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à
des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le
nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.
Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique
des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite
naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle,
afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale:
l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la
raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait
toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux
anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable
condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à
la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit
féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée
de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun
conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses
résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les
divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus
irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus
systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances,
de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent.
Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus
opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus
opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer
aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la
douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux
de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable
diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré,
aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial,
dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être
nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses,
par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur
une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en
réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors
par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de
provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique,
qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime
réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion
commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social
du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble
du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement
sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein
fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état
de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible
d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle,
dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et
d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement
indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que
lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle
résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a
été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance
vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul
qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop
indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance
temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été
surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et
dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart
des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir
bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement,
au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur
précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression
politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout
abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en
Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les
principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les
abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur
les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer
de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique
placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré,
avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison
même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique,
elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie
industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus
rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles
de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de
l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant
semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel
constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement
propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai
paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute
importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les
diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence,
très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put
exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme
offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles
avaient déjà acquise.
Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément
industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi
de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des
principaux pouvoirs correspondants.