jour, avec des livres lus de la veille.
--Le bon goût, le tact et le bon ton, ont plus de rapport que
n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon
goût appliqué au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le bon
goût appliqué aux discours et à la conversation.
--C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa rhétorique, que
toute métaphore, fondée sur l'analogie, doit être également juste dans
le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est
l'hiver de la vie; renversez la métaphore et vous la trouverez
également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.
--Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une
révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver
tout préparé et naître à propos.
--Les grands seigneurs et les beaux-esprits, deux classes qui se
recherchent mutuellement, veulent unir deux espèces d'hommes dont les
uns font un peu plus de poussière et les autres un peu plus de bruit.
--Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs
aiment ceux qu'ils étonnent.
--Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé
par son caractère, par le mérite de ses amis, et par un peu d'aisance?
Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de
vivre convenablement dans la société où son mérite l'appelle,
qu'a-t-il besoin du monde? Son seul parti n'est-il pas de se choisir
une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère, et
sa raison? Faut-il qu'il porte le poids de la société, sans recueillir
un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens?
Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le
bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut
dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout donné. Dans combien
d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Thémistocle: «Hélas! nous
périssions, si nous n'eussions péri!»
--Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages, est le rapport qui se
trouve entre la médiocrité des idées de l'auteur, et la médiocrité des
idées du public.
--On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la
vertu: C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs
écrits, et qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que
l'auteur est ce qu'il paraît être. Il est vrai que beaucoup
d'exemples autorisent cette pensée; mais j'ai remarqué qu'on fait
souvent cette réflexion, pour se dispenser d'honorer les vertus dont
on trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme.
--Un auteur, homme de goût, est, parmi ce public blasé, ce qu'une
jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.
--Peu de philosophie mène à mépriser l'érudition; beaucoup de
philosophie mène à l'estimer.
--Le travail du poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien
peu fructueux à lui même; et, de la part du public, il se trouve placé
entre le _grand merci_ et le _va te promener_. Sa fortune se réduit à
jouir de lui-même et du temps.
--Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages, est plus
respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie
les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu
pour bien parler, impose beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui
ne parle pas mal.
--A voir la composition de l'Académie française, on croirait qu'elle a
pris pour devise ce vers de Lucrèce:
Certare ingenio, contendere nobilitate.
--L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de
Saint-Louis, qu'on voit également aux soupés de Marly et dans les
auberges à vingt-deux sous.
--L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des
choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des
Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux
foyers, etc. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages
qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset:
Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez;
Et vous l'estimerez après, si vous pouvez.
--Il en est un peu des réputations littéraires, et surtout des
réputations de théâtre, comme des fortunes qu'on faisait autrefois
dans les îles. Il suffisait presque d'y passer, pour parvenir à une
grande richesse; mais ces grandes fortunes même ont nui à celles de la
génération suivante: les terres épuisées n'ont plus rendu si
abondamment.
--De nos jours, les succès de théâtre et de littérature ne sont guère
que des ridicules.
--C'est la philosophie qui découvre les vertus utiles de la morale et
de la politique; c'est l'éloquence qui les rend populaires: c'est la
poésie qui les rend pour ainsi dire proverbiales.
--Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est à un orateur
philosophe ce qu'un faiseur de tours de passe-passe est à un
mathématicien, ce que Pinetti est à Archimède.
--On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme
on n'est pas un bon général pour avoir beaucoup de soldats.
--On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du
monde; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne
tirent presque point d'avantage; on veut les forcer d'assister
éternellement aux tirages d'une loterie où ils n'ont point de billet.
--Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le désir de
conformer leurs mœurs à leurs écrits: c'est ce que l'on remarque dans
Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale-pratique était si
bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent
mis à la tête des écoles, sans avoir rien écrit: tels que Xénocrate,
Polémon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et
sans avoir étudié aucune autre science que la morale, n'en fut pas
moins le premier philosophe de son siècle.
--Ce qu'on sait le mieux, c'est 1º ce qu'on a deviné; 2º ce qu'on a
appris par l'expérience des hommes et des choses; 3º ce qu'on a
appris, non dans des livres, mais par les livres, c'est-à-dire, par
les réflexions qu'ils font faire; 4º ce qu'on a appris dans les livres
ou avec des maîtres.
--Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui
on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en
tire quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis que les coqs,
les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la
basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.
--Les succès produisent les succès, comme l'argent produit l'argent.
--Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait
faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire, sans aller consulter
les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.
--Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un poète ne soient
pas misantropes, 1º parce que leur goût et leur talent les portent à
l'observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur;
2º parce que leur talent n'étant presque jamais récompensé par la
société (heureux même s'il n'est pas puni!), ce sujet d'affliction ne
fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.
--Les mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux
qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à
l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent
l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à
sa canonisation.
--C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits
que nos talens nous donnent sur la société.
--C'est après l'âge des passions que les grands hommes ont produit
leurs chef-d'œuvres: comme c'est après les éruptions des volcans que
la terre est plus fertile.
--La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens
de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de
grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent;
mais les intrigans adroits enflent de ce vent les voiles de leur
fortune.
--Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et
un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le
vif.
--Les gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois
exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour; ils regardent
ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.
--Le théâtre renforce les mœurs ou les change. Il faut de nécessité
qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France
opérer tour à tour ces deux effets.
--Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n'aiment que la
vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées; car
l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre
la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un
amant.
--La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs
ouvrages, et non par leurs places. _Plutôt ce qu'ils ont fait que ce
qu'ils ont été_, semble être leur devise.
--Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s'énonce
très-clairement pour lui-même, est quelquefois obscur pour son
lecteur: «C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression,
et que le lecteur va de l'expression à la pensée.»
--Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir, sont souvent les
meilleurs; comme les enfans de l'amour sont les plus beaux.
--En fait de beaux-arts, et même en beaucoup d'autres choses, on ne
sait bien que ce que l'on n'a point appris.
--Le peintre donne une âme à une figure, et le poète prête une figure
à un sentiment et à une idée.
--Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé; quand
Lamothe l'est, c'est qu'il est recherché.
--La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer
l'intrigue, de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre
pièce. Peut-être n'y a-t-il au théâtre que celle du Tartuffe qui pût
supporter cette épreuve.
--Il y aurait une manière plaisante de prouver qu'en France les
philosophes sont les plus mauvais citoyens du monde. La preuve, la
voici: C'est qu'ayant imprimé une grande quantité de vérités
importantes dans l'ordre politique et économique, ayant donné
plusieurs conseils utiles, consignés dans leurs livres, ces conseils
ont été suivis par presque tous les souverains de l'Europe, presque
partout, hors en France; dont il suit que la prospérité des étrangers
augmentant leur puissance, tandis, que la France reste aux mêmes
termes, conserve ses abus, etc., elle finira par être dans l'état
d'infériorité, relativement aux autres puissances; et c'est évidemment
la faute des philosophes. On sait, à ce sujet, la réponse du duc de
Toscane à un Français, à propos des heureuses innovations faites par
lui dans ses états: «Vous me louez trop à cet égard, disait-il; j'ai
pris toutes mes idées dans vos livres français.»
--J'ai, vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du
célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de
Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue,
que les Etienne (Henri et Robert) qui, par leur érudition grecque et
latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en
France une vieillesse misérable; et que Charles Etienne, leur
successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué, presqu'autant
qu'eux, aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André
Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France,
fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une
petite ferme qu'il avait en Champagne; il se tua, en tombant du haut
d'une charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de
Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure
destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante-dix
ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la
destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille
manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère
mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un sort plus
heureux, c'est que leurs talens étaient consacrés au roi plus
particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche
plusieurs de ces anecdoctes sur le triste sort des hommes de lettres
illustres en France, ajoute: «C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans
ce misérable pays.» Cette liste si célèbre des gens de lettres que le
roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était
l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Talmand, l'abbé Gallois, qui omirent
ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient; tandis qu'ils y placèrent
les noms de plusieurs savans étrangers, sachant très-bien que le roi
et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents
lieues de Paris.
CHAPITRE VIII.
De l'Esclavage et de la Liberté de la France, avant et depuis la
Révolution.
On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient, avec enthousiasme, de
l'état sauvage en opposition à l'état social. Cependant, je voudrais
savoir ce qu'on peut répondre à ces trois objections: Il est sans
exemple que, chez les sauvages, on ait vu 1º un fou, 2º un suicide, 3º
un sauvage qui ait voulu embrasser la vie sociale; tandis qu'un grand
nombre d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après
avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs
compatriotes, sont retournés dans les bois. Qu'on réplique à cela sans
verbiage, sans sophisme.
--Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que,
quoiqu'en morale et en politique, on puisse donner comme définition
que _le mal est ce qui nuit_, on ne peut pas dire que _le bien est ce
qui sert_; car ce qui sert un moment, peut nuire long-temps ou
toujours.
--Lorsque l'on considère que le produit du travail et des lumières de
trente ou quarante siècles a été de livrer trois cents millions
d'hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes, la plupart
ignorans et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre
scélérats, quelquefois stupides, que penser de l'humanité, et
qu'attendre d'elle à l'avenir?
--Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les
tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs
successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de
leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent
eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples,
que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou
plus malheureux.
--Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe
et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et dans le
fond, très-malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, né
bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à
la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la
chasse.
--Autrefois, le trésor royal s'appelait l'_Épargne_. On a rougi de ce
nom, qui semblait une contre-vérité, depuis qu'on a prodigué les
trésors de l'état: et on l'a tout simplement appelé le _trésor royal_.
--Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de
descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes
casqués, cuirassés, brassardés, cuissardés, qui, sur de grands chevaux
bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus,
qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré
à l'amour et au respect de leurs descendans! Et, pour achever de
rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par
l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur fortune en dépouillant la
cabane du pauvre, hors d'état de payer les impositions. Misérables
institutions humaines qui, faites pour inspirer le mépris et
l'horreur, exigent qu'on les respecte et qu'on les révère!
--La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau, est
tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être
matelot ou mousse.
--Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, à moins que d'être
gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque
tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et
les tournois aux chevaux.
--La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va
pas consulter Cherin.
--Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a
des Séjan pour ministres?
--Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l'histoire de nos
meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes
tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont
ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui
ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.
--On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil à Rome après
la mort de Tiberius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du sénat
pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la
force seule donnerait des lois dans le _forum_. Ce fut lui qui avait
révélé, avant Sylla, ce mystère funeste.
--Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la lecture de
Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne
liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est
la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lâchetés
de leurs descendans; en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite,
c'est Tite-Live.
--Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont
voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir
enfermés dans un cachot sans issue: semblables à ce scélérat, dans le
Dante, qui fait murer la porte de la prison où était renfermé le
malheureux Ugolin.
--On a fait des livres sur les intérêts des princes; on parle
d'étudier les intérêts des princes: quelqu'un a-t-il jamais parlé
d'étudier les intérêts des peuples?
--Il n'y a d'histoire digne d'attention, que celle des peuples libres:
l'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil
d'anecdotes.
--La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On trouve dans vingt
écrivains anglais: _Les pays despotiques, tels que la France et la
Turquie_.
--Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si
importans que parce que la terre du gentilhomme, leur maître, est
très-considérable.
--Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des fautes et des
sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa
place: on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de
cette espèce de complicité.
--Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste placé, après
cent mauvaises opérations? et pourquoi est-il chassé pour la seule
bonne qu'il ait faite?
--Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la
nécessité d'encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire
combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux
qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société
humaine est d'avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc. Ce
sont des gens qui pardonnent à tout le mal qu'ont fait les prêtres, en
considérant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie du
_Tartuffe_.
--En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit
aux places, que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le
droit d'être présentée à la cour.
--La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et
toujours dangereux de montrer ses vertus.
--Paris, singulier pays, où il faut trente sous pour dîner, quatre
francs pour prendre l'air, cent louis pour le superflu dans le
nécessaire, et quatre cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans
le superflu.
--Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc., où les
quatre-cinquièmes des habitans meurent de chagrin.
--On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de
Sainte-Thérèse, pour définir l'enfer: «L'endroit où il pue et où l'on
n'aime point.»
--C'est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une
nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi
de l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies;
il semble que le législateur ait cherché à mettre un contre-poids qui
arrêtât la légèreté du Français.
--C'est une chose avérée qu'au moment où M. de Guibert fut nommé
gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents
prétendus soldats qui n'étaient point blessés, et qui, presque tous,
n'avaient jamais assisté à aucun siége, à aucune bataille; mais qui,
en récompense, avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs ou
de gens en place. Quel texte et quelle matière à réflexions!
--En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on
persécute ceux qui sonnent le tocsin.
--Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand
ces dernières sont d'un état un peu considérable, ne sont autre chose
que des bourgeoises de qualité, des madame Naquart, présentées ou non
présentées.
--En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que
de la charpie n'est pas du linge.
--Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des
sottises, comme celui des ministres est d'en faire.
--Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit
nombre d'étrangers qui peuvent se trouver à Paris; et je suis prêt à
m'affliger, car j'aime toujours ma patrie.
--Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter
la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu.
--Comment se fait-il que, sous le despotisme le plus affreux on puisse
se résoudre à se reproduire? C'est que la nature a ses lois plus
douces mais plus impérieuses que celles des tyrans; c'est que l'enfant
sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus.
--Un philosophe disait: «Je ne sais pas comment un Français qui a été
une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'œil-de-bœuf, peut dire
de qui que ce puisse être: «C'est un grand seigneur.»
--Les flatteurs des princes ont dit que la chasse était une image de
la guerre; et en effet, les paysans dont elle vient de ravager les
champs, doivent trouver qu'elle la représente assez bien.
--Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les
tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la
fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.
--Dans la lutte éternelle que la société amène entre le pauvre et le
riche, le noble et le plébéien, l'homme accrédité et l'homme inconnu,
il y a deux observations à faire. La première est que leurs actions,
leurs discours sont évalués à des mesures différentes, à des poids
différens, l'une d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion
convenue, et dont on part comme d'une chose arrêtée: et cela même est
horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et par
l'usage, est un des vices énormes de la société, qui suffirait seul
pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'en partant
même de cette inégalité, il se fait ensuite une autre malversation;
c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à
un quart; tandis qu'on porte à cent livres les dix livres du riche ou
du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est l'effet naturel et
nécessaire de leur position respective: le pauvre et le plébéien ayant
pour envieux tous leurs égaux; et le riche, le noble, ayant pour
appuis et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent
pour partager ses avantages et en obtenir de pareils.
--Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prêtre habillé de
rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se moquer de lui au nom du
pape.
--C'est une vérité incontestable qu'il y a en France sept millions
d'hommes qui demandent l'aumône, et douze millions hors d'état de la
leur faire.
--La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et
le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre
le chasseur et les lièvres.
--La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de
maintenir l'homme dans une médiocrité d'idées et de sentimens, qui le
rendent plus propre à gouverner ou à être gouverné.