l'âme et de l'esprit de certaines personnes. La société ordinaire ne
leur laisse déployer que quelques agrémens. Ce sont de beaux fruits,
qui n'arrivent à leur maturité qu'au soleil, et qui, dans la serre
chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles.
--Quand j'étais jeune, ayant les besoins des passions, et attiré par
elles dans le monde, forcé de chercher, dans la société et dans les
plaisirs, quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait
l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons
pédantesques sur ce sujet. Arrivé à quarante ans, ayant perdu les
passions qui rendent la société supportable, n'en voyant plus que la
misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper à
des peines qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du travail
est devenu très-vif-chez moi, et a remplacé tout le reste; j'ai cessé
d'aller dans le monde: alors, on n'a cessé de me tourmenter pour que
j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misantrope, etc. Que conclure de
cette bizarre différence? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer.
--Je n'étudie que ce qui me plaît; je n'occupe mon esprit que des
idées qui m'intéressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit à moi,
soit aux autres; le temps amènera ou n'amènera pas les circonstances
qui me feront faire de mes acquisitions un emploi profitable. Dans
tous les cas, j'aurai eu l'avantage inestimable de ne me pas
contrarier, et d'avoir obéi à ma pensée et à mon caractère.
--J'ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son
cheval, ne pouvant le gouverner.
--Les premiers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les
autres.
--Je conserve pour M. de la B..... le sentiment qu'un honnête homme
éprouve en passant devant le tombeau d'un ami.
--J'ai à me plaindre des choses très-certainement, et peut-être des
hommes; mais je me tais sur ceux-ci: je ne me plains que des choses;
et, si j'évite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me
font porter le poids des choses.
--La fortune, pour arriver à moi, passera par les conditions que lui
impose mon caractère.
--Lorsque mon cœur a besoin d'attendrissement, je me rappelle la
perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies;
j'habite leur cercueil, j'envoie mon âme errer autour des leurs.
Hélas! je possède trois tombeaux.
--Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient à le savoir, je me crois
puni, au lieu de me croire récompensé.
--En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le
calme, la santé, même la richesse; et, en dépit du proverbe, je
m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.
--La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. Le
mien, quel qu'il soit, ne me paraît qu'un délateur, né pour troubler
mon repos. J'éprouve, en le détruisant, la joie de triompher d'un
ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de l'amour-propre même, et la
vanité littéraire a péri dans la destruction de l'intérêt que je
prenais aux hommes.
--L'amitié délicate et vraie ne souffre l'alliage d'aucun autre
sentiment. Je regarde comme un grand bonheur que l'amitié fût déjà
parfaite entre M.... et moi, avant que j'eusse occasion de lui rendre
le service que je lui ai rendu, et que je pouvais seul lui rendre. Si
tout ce qu'il a fait pour moi avait pu être suspect d'avoir été dicté
par l'intérêt de me trouver tel qu'il m'a trouvé dans cette
circonstance, s'il eût été possible qu'il la prévît, le bonheur de ma
vie était empoisonné pour jamais.
--Ma vie entière est un tissu de contrastes apparens avec mes
principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à une
princesse et à un prince. On me connaît des maximes républicaines, et
plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques. J'aime
la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les
honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque
ma seule consolation, et je ne vois point de beaux-esprits, et ne vais
point à l'académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à
l'homme, et je vis sans illusion; que je crois les passions plus
utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est que les
passions, etc.
--Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore,
je l'ai deviné.
--Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités
même lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de s'en servir et de
les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'expérience.
--L'indécision, l'anxiété sont à l'esprit et à l'âme ce que la
question est au corps.
--L'honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l'homme par
excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable.
Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est
indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme
ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance
d'être sûr dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni
tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les
dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est
constamment en état d'épigramme contre son prochain. Il est dans le
vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux.
C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre
obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard. Il
brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique
aux hommes et aux choses.
--On s'effraie des partis violens; mais ils conviennent aux âmes
fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême.
--La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage,
penser moins, et ne pas se regarder vivre.
--L'homme peut aspirer à la vertu, il ne peut raisonnablement
prétendre de trouver la vérité.
--Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme des payens, dégradé
de figure et mis à la portée d'une populace chrétienne; et cette secte
a eu des Pascal et des Arnaud pour défenseurs!
CHAPITRE VI.
Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie.
Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi. Je n'ai pas
toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je vous comptais
trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas
trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie.
--L'amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de
n'être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par
lui.
--Toutes les fois que je vois de l'engoûment dans une femme, ou même
dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité. Cette règle
ne m'a jamais trompé.
--En fait de sentimens, ce qui peut être évalué n'a pas de valeur.
--L'amour est comme les maladies épidémiques: plus on les craint, plus
on y est exposé.
--Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu'il ne
peut, et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.
--Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse pour la vie, qui
s'est perdue et déshonorée pour un amant qu'elle a cessé d'aimer parce
qu'il a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis son
bas à l'envers.
--Une âme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit,
les craint, dédaigne la galanterie; comme l'âme qui a senti l'amitié,
dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts.
--On demande pourquoi les femmes affichent les hommes; on en donne
plusieurs raisons dont la plupart sont offensantes pour les hommes. La
véritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire sur eux que
par ce moyen.
--Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espérance ou la manie d'être
quelque chose dans le monde, n'ont ni le bonheur de la nature, ni
celui de l'opinion: ce sont les plus malheureuses créatures que j'aie
connues.
--La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à
rien.
--Les femmes ont des fantaisies, des engoûmens, quelquefois des goûts;
elles peuvent même s'élever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le
moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites pour
commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre
raison. Il existe, entre elles et les hommes, des sympathies
d'épiderme, et très-peu de sympathies d'esprit, d'âme et de caractère.
C'est ce qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un homme de
quarante ans; je dis, même celles qui sont à peu près de cet âge.
Observez que, quand elles lui accordent une préférence, c'est toujours
d'après quelques vues malhonnêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de
vanité; et alors l'exception prouve la règle, et même plus que la
règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de l'axiôme: _Qui prouve
trop ne prouve rien_.
--C'est par notre amour-propre que l'amour nous séduit. Eh! comment
résister à un sentiment qui embellit à nos yeux ce que nous avons,
nous rend ce que nous avons perdu, et nous donne ce que nous n'avons
pas?
--Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion
violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles
qui les séparent, un mari, des parens, etc., les deux amans sont l'un
à l'autre, _de par la nature_; qu'ils s'appartiennent _de droit
divin_, malgré les lois et les conventions humaines.
--Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une
fois purgé de vanité, c'est un convalescent affaibli, qui peut à peine
se traîner.
--L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de
deux fantaisies et le contact de deux épidermes.
--On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou
telle femme: _Elle est très-aimable_; mais, si je ne veux pas l'aimer!
Il vaudrait mieux dire: _Elle est très-aimante_, parce qu'il y a plus
de gens qui veulent être aimés, que de gens qui veulent aimer
eux-mêmes.
--Si l'on veut se faire une idée de l'amour-propre des femmes dans
leur jeunesse, qu'on en juge par celui qui leur reste, après qu'elles
ont passé l'âge de plaire.
--Il me semble, disait M. de..... à propos des faveurs des femmes,
qu'à la vérité cela se dispute au concours; mais que cela ne se donne
ni au sentiment, ni au mérite.
--Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois,
celui de n'avoir point d'amis; mais, heureusement, elles ne sentent
pas ce malheur plus que les rois eux-mêmes: la grandeur des uns et la
vanité des autres leur en dérobent le sentiment.
--On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes: cela
peut aussi s'appliquer à la galanterie.
--Il est plaisant que le mot, _connaître une femme_, veuille dire,
coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans
les mœurs les plus simples, les plus approchantes de la nature; comme
si on ne connaissait point une femme sans cela. Si les patriarches
avaient fait cette découverte, ils étaient plus avancés qu'on ne
croit.
--Les femmes font avec les hommes une guerre où ceux-ci ont un grand
avantage, parce qu'ils ont les _filles_ de leur côté.
--Il y a telle fille qui trouve à se vendre, et ne trouverait pas à se
donner.
--L'amour le plus honnête ouvre l'âme aux petites passions: le
mariage ouvre votre âme aux petites passions de votre femme, à
l'ambition, à la vanité, etc.
--Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est possible, aimez la
femme la plus parfaite qui se puisse imaginer; vous n'en serez pas
moins dans le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou votre
successeur.
--Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour bien connaître l'amitié.
--Le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui que les
Européens font dans l'Inde; c'est un commerce guerrier.
--Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vraiment intéressante, il
faut qu'il y ait entre eux jouissance, mémoire ou désir.
--Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien être le
secret de son sexe: C'est que toute femme, en prenant un amant, tient
plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme,
que de la manière dont elle le voit elle-même.
--Madame de..... a été rejoindre son amant en Angleterre, pour faire
preuve d'une grande tendresse, quoiqu'elle n'en eût guère. A présent,
les scandales se donnent par respect humain.
--Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'opéra, parce
qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes
femmes.
--Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a
point pour le cœur.
--Sentir fait penser; on en convient assez aisément: on convient moins
que penser fasse sentir; mais cela n'est guère moins vrai.
--Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse? Une femme près de laquelle on
ne se souvient plus de ce qu'on sait par cœur, c'est-à dire, de tous
les défauts de son sexe.
--Le temps a fait succéder, dans la galanterie, le piquant du scandale
au piquant du mystère.
--Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles; on
dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il
suppose; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que
celles qu'ils ont faites.
--Les naturalistes disent que, dans toutes les espèces animales, la
dégénération commence par les femelles. Les philosophes peuvent
appliquer au moral cette observation, dans la société civilisée.
--Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c'est qu'il y a
toujours une foule de sous-entendus, et que les sous-entendus qui,
entre hommes, sont gênans, ou du moins insipides, sont agréables d'un
homme à une femme.
--On dit communément: La plus belle femme du monde ne peut donner que
ce qu'elle a; ce qui est très-faux: elle donne précisément ce qu'on
croit recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination qui fait le
prix de ce qu'on reçoit.
--L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système,
dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient.
--J'ai remarqué, en lisant l'Écriture, qu'en plusieurs passages,
lorsqu'il s'agit de reprocher à l'humanité des fureurs ou des crimes,
l'auteur dit les _enfans des hommes_, et quand il s'agit de sottises
ou de faiblesses, il dit les _enfans des femmes_.
--On serait trop malheureux, si, auprès des femmes, on se souvenait le
moins du monde de ce qu'on sait par cœur.
--Il semble que la nature, en donnant aux hommes un goût pour les
femmes entièrement indestructible, ait deviné que, sans cette
précaution, le mépris qu'inspirent les vices de leur sexe,
principalement leur vanité, serait un grand obstacle au maintien et à
la propagation de l'espèce humaine.
--Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles, ne connaît point les
femmes, me disait gravement un homme, grand admirateur de la sienne
qui le trompait.
--Le mariage et le célibat ont tous deux des inconvéniens; il faut
préférer celui dont les inconvéniens ne sont pas sans remède.
--En amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et par
ses agrémens; mais en mariage, pour être heureux, il faut s'aimer, ou
du moins, se convenir par ses défauts.
--L'amour plaît plus que le mariage, par la raison que les romans sont
plus amusans que l'histoire.
--L'hymen vient après l'amour, comme la fumée après la flamme.
--Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui ait été dit
sur la question du célibat et du mariage, est celui-ci: «Quelque
parti que tu prennes, tu t'en repentiras.» Fontenelle se repentit,
dans ses dernières années, de ne s'être pas marié. Il oubliait
quatre-vingt-quinze ans passés dans l'insouciance.
--En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce qui est sensé, et il n'y
a d'intéressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul.
--On marie les femmes avant qu'elles soient rien et qu'elles puissent
rien être. Un mari n'est qu'une espèce de manœuvre qui tracasse le
corps de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme.
--Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence
convenue.
--Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des sociétés
considérables, applaudir au bonheur de mademoiselle......., jeune
personne, belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de
devenir l'épouse de M....., vieillard malsain, repoussant, malhonnête,
imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme,
c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie,
c'est ce renversement de toutes les idées morales et naturelles.
--L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d'esprit
peut être de trop partout, même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la
bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Etre aimé de sa
femme, sauve une partie de ces travers. De là vient que M..... disait
à sa femme: «Ma chère amie, aidez-moi à n'être pas ridicule.»
--Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche
toutes les nuits entre deux époux.
--Grâce à la passion des femmes, il faut que l'homme le plus honnête
soit ou un mari, ou un sigisbée; ou un crapuleux, ou un impuissant.
--La pire de toutes les mésalliances est celle du cœur.
--Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, et on ne peut
l'être que par ce qui nous ressemble. De là vient que l'amour n'existe
pas, ou du moins ne dure pas, entre des êtres dont l'un est trop
inférieur à l'autre; et ce n'est point là l'effet de la vanité, c'est
celui d'un juste amour-propre, dont il serait absurde et impossible de
vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la
nature faible ou corrompue, mais l'amour-propre, bien connu,
appartient à la nature bien ordonnée.
--Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles empruntent à
l'amour.
--Une laide, impérieuse, et qui veut plaire, est un pauvre qui
commande qu'on lui fasse la charité.
--L'amant, trop aimé de sa maîtresse, semble l'aimer moins, et _vice
versâ_. En serait-il des sentimens du cœur comme des bienfaits? Quand
on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.
--La femme qui s'estime plus pour les qualités de son âme ou de son
esprit que pour sa beauté, est supérieure à son sexe. Celle qui
s'estime plus pour sa beauté que pour son esprit ou pour les qualités
de son âme, est de son sexe. Mais celle qui s'estime plus pour sa
naissance ou pour son rang que pour sa beauté, est hors de son sexe et
au-dessous de son sexe.
--Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et
dans leur cœur une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une
organisation particulière, pour les rendre capables de supporter,
soigner, caresser des enfans.
--C'est à l'amour maternel que la nature a confié la conservation de
tous les êtres; et, pour assurer aux mères leur récompense, elle l'a
mise dans les plaisirs, et même dans les peines attachées à ce
délicieux sentiment.
--En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur
laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.
--Un homme amoureux, qui plaint l'homme raisonnable, me paraît
ressembler à un homme qui lit des contes de fées, et qui raille ceux
qui lisent l'histoire.
--L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une
banqueroute: et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est
déshonorée.
--Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier
jamais; c'est qu'on n'est pas tout-à-fait la dupe d'une femme, tant
qu'elle n'est point la vôtre.
--Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de ses amis assidu
auprès d'une autre femme, ait supposé que cette autre femme lui fût
cruelle? On voit par-là l'opinion qu'elles ont les unes des autres.
Tirez vos conclusions.
--Quelque mal qu'un homme puisse penser des femmes, il n'y a pas de
femme qui n'en pense encore plus mal que lui.
--Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour s'élever au-dessus des
misérables considérations qui rabaissent les hommes au-dessous de leur
mérite; mais le mariage, les liaisons de femmes, les ont mis au niveau
de ceux qui n'approchaient pas d'eux. Le mariage, la galanterie sont
une sorte de conducteur qui fait arriver ces petites passions jusqu'à
eux.
--J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne
demandent pas l'échange du sentiment contre le sentiment, mais du
procédé contre le procédé; et qui abandonneraient ce dernier marché,
s'il pouvait conduire à l'autre.
CHAPITRE VII.
Des Savans et des Gens de Lettres.
Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de
telle espèce de talens, laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui
les possèdent au malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas
de très-beaux mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts
qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté
dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les rend très-odieux.
On s'afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et
Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais
par l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou
avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois
très-pervers. _O Altitudo!_
--On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle,
physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère
doux, égal, et en général heureux; qu'au contraire les écrivains de
politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur
triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple: les uns étudient la
nature, les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand
Être, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les
résultats doivent être différens.
--Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualités rares de
l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les
bons vers, le tact, la délicatesse des organes, de l'oreille et de
l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions
de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément,
les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les
géomètres. Alors les poètes, comptant le public pour rien, et ne
s'occupant que des connaisseurs, feraient, à l'égard de leurs
ouvrages, ce que le fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des
siens, dans un temps où l'étude des mathématiques était moins répandue
qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il
faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son
livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Viete
était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géomètre a
peut-être moins de vanité qu'un poète; ou, s'il en a autant, il doit
la calculer mieux.
--Il y a des hommes chez qui l'_esprit_ (cet instrument applicable à
tout) n'est qu'un _talent_, par lequel ils semblent dominés, qu'ils
ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison.
--Je dirais volontiers des métaphysiciens, ce que Scaliger disait des
Basques: «On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en crois rien.»
--Le philosophe qui fait tout pour la vanité, a-t-il droit de mépriser
le courtisan qui fait tout pour l'intérêt? Il me semble que l'un
emporte les louis d'or, et que l'autre se retire content après en
avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire, par un
intérêt de vanité, est-il bien au-dessus de tel ou tel courtisan de
Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouvernement?
--Quand un homme aimable ambitionne le petit avantage de plaire à
d'autres qu'à ses amis (comme le font tant d'hommes, surtout de gens
de lettres, pour qui plaire est comme un métier), il est clair qu'il
ne peut y être porté que par un motif d'intérêt ou de vanité. Il faut
qu'il choisisse entre le rôle d'une courtisane et celui d'une
coquette, ou, si l'on veut, d'un comédien. L'homme qui se rend aimable
pour une société, parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle
d'un honnête homme.
--Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater
au-delà de la ligne; mais que de piller les modernes, c'était filouter
au coin des rues.
--Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de l'homme, qui en a
quelquefois assez peu; et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils
ôtent de l'esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit: et
c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers.