Français à Pékin ou à Macao? est-ce un Lapon au Sénégal? ou ne
serait-ce pas par hasard un homme de mérite sans or et sans parchemin,
au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces deux avantages, ou tous
les deux réunis? n'est-ce pas une merveille que la société subsiste
avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les
dix-neuf vingtièmes de la société?
--Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où au premier
coup-d'œil tout paraît en règle, parce que les livres y sont placés
suivant le format et la grandeur des volumes; mais où dans le fond
tout est en désordre, parce que rien n'y est rangé suivant l'ordre des
sciences, des matières ni des auteurs.
--Avoir des liaisons considérables, ou même illustres, ne peut plus
être un mérite pour personne, dans un pays où l'on plaît souvent par
ses vices, et où l'on est quelquefois recherché pour ses ridicules.
--Il y a des hommes qui ne sont point aimables, mais qui n'empêchent
pas les autres de l'être: leur commerce est quelquefois supportable.
Il y en a d'autres qui n'étant point aimables, nuisent encore par leur
seule présence au développement de l'amabilité d'autrui; ceux-là sont
insupportables: c'est le grand inconvénient de la pédanterie.
--L'expérience, qui éclaire les particuliers, corrompt les princes et
les gens en place.
--Le public de ce moment-ci est, comme la tragédie moderne, absurde,
atroce et plat.
--L'état de _courtisan_ est un métier dont on a voulu faire une
science: Chacun cherche à se hausser.
--La plupart des liaisons de société, la camaraderie, etc., tout cela
est à l'amitié ce que le sigisbéisme est à l'amour.
--L'art de la parenthèse est un des grands secrets de l'éloquence dans
la société.
--A la cour tout est courtisan: le prince du sang; le chapelain de
semaine, le chirurgien de quartier, l'apothicaire.
--Les magistrats chargés de veiller sur l'ordre public, tels que le
lieutenant criminel, le lieutenant-civil, le lieutenant de police, et
tant d'autres, finissent presque toujours par avoir une opinion
horrible de la société. Ils croient connaître les hommes et n'en
connaissent que le rebut. On ne juge pas d'une ville par ses égoûts,
et d'une maison par ses latrines. La plupart de ces magistrats me
rappellent toujours le collége où les correcteurs ont une cabane
auprès des commodités, et n'en sortent que pour donner le fouet.
--C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des
hommes et de la société; c'est par elle qu'on évite de se
compromettre; c'est par elle qu'on met tout en place sans sortir de la
sienne; c'est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et sur
les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent
s'en offenser, à moins qu'elles ne manquent de gaîté ou de mœurs. La
réputation de savoir bien manier cette arme donne à l'homme d'un rang
inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte
de considération que les militaires ont pour ceux qui manient
supérieurement l'épée. J'ai entendu dire à un homme d'esprit: Otez à
la plaisanterie son empire, et je quitte demain la société. C'est une
sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme l'autre,
rend les hommes plus mesurés et plus polis.
--On ne se doute pas, au premier coup d'œil, du mal que fait
l'ambition de mériter cet éloge si commun: _Monsieur un tel est
très-aimable_. Il arrive, je ne sais comment, qu'il a un genre de
facilité, d'insouciance, de foiblesse, de déraison, qui plaît
beaucoup, quand ces qualités se trouvent mêlées avec de l'esprit; que
l'homme, dont on fait ce qu'on veut, qui appartient au moment, est
plus agréable que celui qui a de la suite, du caractère, des
principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter
une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une
liste ennuyeuse que celle des défauts, des torts et des travers qui
plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de
plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mêmes, ont la
plupart de ces défauts, et cela vient de la nécessité de faire dire de
soi: Monsieur un tel est très-aimable.
--Il y a des choses indevinables pour un jeune homme bien né. Comment
se défierait-on, à vingt ans, d'un espion de police qui a le cordon
rouge?
--Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules,
sont en France et ailleurs sous la protection de ce mot: _C'est
l'usage_. C'est précisément ce même mot que répondent les Hottentots,
quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des
sauterelles; pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts.
Ils disent aussi: C'est l'usage.
--La prétention la plus absurde et la plus injuste, qui serait sifflée
dans une assemblée d'honnêtes gens, peut devenir la matière d'un
procès, et dès-lors être déclarée légitime; car tout procès peut se
perdre ou se gagner: de même que, dans les corps, l'opinion la plus
folle et la plus ridicule peut être admise, et l'avis le plus sage
rejeté avec mépris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou l'autre
comme une affaire de parti, et rien n'est si facile entre les deux
partis opposés qui divisent presque tous les corps.
--Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité? Otez les ailes à un
papillon, c'est une chenille.
--Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité.
--Il est aisé de réduire à des termes simples la valeur précise de la
célébrité: celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque
vertu, se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes
gens, et à l'active malveillance de tous les hommes malhonnêtes.
Comptez les deux classes, et pesez les deux forces.
--Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un
ennemi public qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des
hommes, et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque
chose: «Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce
que tu vaux.» Et ce n'est pas une petite entreprise de se faire aimer
et estimer, avec l'annonce de ce ferme propos.
--Quand on est trop frappé des maux de la société universelle et des
horreurs que présentent la capitale ou les grandes villes, il faut se
dire: Il pouvait naître de plus grands malheurs encore de la suite
des combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions d'hommes à un seul,
et qui a réuni sept cent mille hommes sur une espace de deux lieues
carrées.
--Des qualités trop supérieures rendent souvent un homme moins propre
à la société. On ne va pas au marché avec des lingots; on y va avec de
l'argent ou de la petite monnaie.
--La société, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le monde, est
une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se soutient
un peu par les machines et les décorations.
--Pour avoir une idée juste des choses, il faut prendre les mots dans
la signification opposée à celle qu'on leur donne dans le monde.
Misantrope, par exemple, cela veut dire philantrope; mauvais Français,
cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux;
philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc.
--De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes; un
autre vous apprend à peindre en trois jours; un troisième vous
enseigne l'anglais en quatre leçons. On veut vous apprendre huit
langues, avec des gravures qui représentent les choses et leurs noms
au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les
plaisirs, les sentimens, ou les idées de la vie entière, et les réunir
dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait; on vous ferait
avaler cette pilule, et on vous dirait: «allez-vous en.»
--Il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument:
il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont
les honnêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas.
--Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser
apprendre beaucoup de choses qu'on sait, par des gens qui les
ignorent.
--Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les connaît pas; les
choses qu'on ne sait qu'aux trois-quarts, on ne les sait pas du tout.
Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les
discours qui se tiennent dans le monde.
--Dans un pays où tout le monde cherche à _paraître_, beaucoup de gens
doivent croire, et croient en effet qu'il vaut mieux être
banqueroutier que de n'être rien.
--La menace du _rhume négligé_ est pour les médecins ce que le
purgatoire est pour les prêtres, un _Pérou_.
--Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau: on
s'écarte de la terre sans presque le sentir, et l'on ne s'aperçoit
qu'on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin.
--Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on
pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le
contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez
eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui
avaient de l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par là,
il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. Tout
homme qui a peu de besoins, semble menacer les riches d'être toujours
prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là qu'ils perdent un
esclave. On peut appliquer cette réflexion à toutes les passions en
général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour, montre une
indifférence toujours odieuse aux femmes: elles cessent aussitôt de
s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne
s'intéresse à la fortune d'un philosophe: il n'a pas les passions qui
émeuvent la société. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son
bonheur, et on le laisse là.
--Il est dangereux, pour un philosophe attaché à un grand (si jamais
les grands ont eu auprès d'eux un philosophe), de montrer tout son
désintéressement; on le prendrait au mot. Il se trouve dans la
nécessité de cacher ses vrais sentimens: et c'est, pour ainsi dire, un
hypocrite d'ambition.
CHAPITRE IV.
Du Goût pour la retraite, et de la Dignité du caractère.
Un philosophe regarde ce qu'on appelle _un état dans le monde_,
comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une
prison: c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en
ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un
homme qui a un grand état dans le monde, a une prison plus grande et
plus ornée; celui qui n'y a qu'un petit état, est dans un cachot;
l'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans
l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.
--L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est
pauvre, avoir un maintien très-assuré et une certaine aisance qui
empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce
cas, parer sa modestie de sa fierté.
--La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en un mot, tout ce
qui peut nous empêcher de vivre avec nous mêmes, sont les choses qui
préservent beaucoup de gens de la misantropie.
--On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne
viendrait-il pas de ce que, dans la solitude, on pense aux choses, et
que, dans le monde, on est forcé de penser aux hommes?
--Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et fût-il d'ailleurs
médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui
se dit et se fait dans le monde.
--Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa
probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d'aucune des
conventions absurdes ou malhonnêtes de la société; qui ne fléchit
jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit
infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être
abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.
--Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous
apprécier: ce serait le besoin d'un amour-propre trop délicat et trop
difficile à contenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie
habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le
philosophe même ne blâme point ce genre d'amour-propre.
--On dit quelquefois d'un homme qui vit seul: il n'aime pas la
société. C'est souvent comme si on disait d'un homme, qu'il n'aime pas
la promenade, sous prétexte qu'il ne se promène pas volontiers le soir
dans la forêt de Bondy.
--Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement
droite, un sens moral parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu'un?
Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre:
j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.
--Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie
de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son
bâton.
--Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans, le monde, qu'un homme
droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses
pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne
sont pas.
--Le monde endurcit le cœur à la plupart des hommes; mais ceux qui
sont moins susceptibles d'endurcissement, sont obligés de se créer une
sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des hommes, ni des
femmes. Le sentiment qu'un homme honnête emporte, après s'être livré
quelques jours à la société, est ordinairement pénible et triste: le
seul avantage qu'il produira, c'est de faire trouver la retraite
aimable.
--Les idées du public ne sauraient manquer d'être presque toujours
viles et basses. Comme il ne lui revient guère que des scandales et
des actions d'une indécence marquée, il teint, de ces mêmes couleurs,
presque tous les faits ou les discours qui passent jusqu'à lui.
Voit-il une liaison, même de la plus noble espèce, entre un grand
seigneur et un homme de mérite, entre un homme en place et un
particulier? Il ne voit, dans le premier cas, qu'un protecteur et un
client; dans le second, que du manége et de l'espionnage. Souvent,
dans un acte de générosité mêlé de circonstances nobles et
intéressantes, il ne voit que de l'argent prêté à un homme habile par
une dupe. Dans le fait qui donne de la publicité à une passion
quelquefois très-intéressante d'une femme honnête et d'un homme digne
d'être aimé, il ne voit que du catinisme ou du libertinage. C'est que
ses jugemens sont déterminés d'avance par le grand nombre de cas où
il a dû condamner et mépriser. Il résulte de ces observations, que ce
qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens, c'est de lui échapper.
--La nature ne m'a point dit: ne sois point pauvre; encore moins: sois
riche; mais elle me crie: sois indépendant.
--Le philosophe, se portant pour un être qui ne donne aux hommes que
leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger
ne plaise à personne.
--L'homme du monde, l'ami de la fortune, même l'amant de la gloire,
tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme
inconnu. Le sage, l'ami de lui-même, décrit une ligne circulaire, dont
l'extrémité le ramène à lui. C'est le _totus teres atque rotundus_
d'Horace.
--Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la
retraite: de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre
isolées, comme l'aigle; mais, comme lui, l'étendue de leurs regards et
la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude.
--Quiconque n'a pas de caractère, n'est pas un homme: c'est une chose.
--On a trouvé le _moi_ de Médée sublime; mais celui qui ne peut pas le
dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou
plutôt n'est rien.
--On ne connaît pas du tout l'homme qu'on ne connaît pas très-bien;
mais peu d'hommes méritent qu'on les étudie. De là vient que l'homme
d'un vrai mérite doit avoir en général peu d'empressement d'être
connu. Il sait que peu de gens peuvent l'apprécier, que, dans ce petit
nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui
l'empêchent d'accorder au mérite l'attention qu'il faut pour le mettre
à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde, quand
on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être flatté.
--Quand un homme s'est élevé par son caractère, au point de mériter
qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui
intéressent l'honnêteté, non seulement les fripons, mais les
demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent avec soin; il y a plus,
les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils
le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se
permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont
des doutes.
--Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les
Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir
prononcer la syllabe _non_. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre
seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son
caractère.
--Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de
traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison,
de la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités, les
étiquettes, que comme les supports de la société civile; quand,
dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine
d'être sot, faible ou vil), il arrive qu'on vit à peu près solitaire.
--Tout homme qui se connaît des sentimens élevés, a le droit, pour se
faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que
de sa position.
CHAPITRE V.
Pensées Morales.
Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales, dont ils font
dériver toutes les autres. Ces vertus sont la justice, la tempérance,
la force et la prudence. On peut dire que cette dernière renferme les
deux premières, la justice et la tempérance; et qu'elle supplée, en
quelque sorte, à la force, en sauvant à l'homme qui a le malheur d'en
manquer, une grande partie des occasions où elle est nécessaire.
--Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systèmes
en physique ou en métaphysique, ont trop généralisé, ont trop
multiplié les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite:
_Neque mulier, amissâ pudicitiâ, alia abnuerit_, après l'exemple de
tant de femmes qu'une faiblesse n'a pas empêchées de pratiquer
plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., après une jeunesse peu
différente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'âge mûr, une
passion digne d'Héloïse. Mais ces exemples sont d'une morale
dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement les observer,
afin de n'être pas dupe de la charlatanerie des moralistes.
--On a, dans le monde, ôté des mauvaises mœurs tout ce qui choque le
bon goût: c'est une réforme qui date des dix dernières années.
--L'âme, lorsqu'elle est malade, fait précisément comme le corps: elle
se tourmente et s'agite en tout sens, mais finit par trouver un peu de
calme; elle s'arrête enfin sur le genre de sentimens et d'idées le
plus nécessaire à son repos.
--Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les
intéressent, sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois cependant
ils ont des aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la vérité;
mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfans qui
courent après un masque, et qui s'enfuient si le masque vient à se
retourner.
--Le sentiment qu'on a, pour la plupart des bienfaiteurs, ressemble à
la reconnaissance qu'on a pour les arracheurs de dents. On se dit
qu'ils vous ont fait du bien, qu'ils vous ont délivré d'un mal: mais
on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on ne les aime guère
avec tendresse.
--Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une
partie matérielle dont il faut dérober l'idée à celui qui est l'objet
de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde
et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme,
entre deux amans, l'idée de la jouissance s'enveloppe et s'anoblit
dans le charme de l'amour qui l'a fait naître.
--Tout bienfait, qui n'est pas cher au cœur, est odieux. C'est une
relique, ou un os de mort: il faut l'en chasser ou le fouler aux
pieds.
--La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés, après vous
avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galatée de Virgile: _Et se
cupit ante videri_.
--On dit communément qu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une
bonté de la nature. Il est juste que la récompense de bien faire soit
d'aimer.
--La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre
laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr
de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse que
jamais.
--Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par
lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à
nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les
jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux
jambes de chair et d'os.
--Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une
philosophie bien aimable.
--La plupart des amitiés sont hérissées de _si_ et de _mais_, et
aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de
_sous-entendus_.
--Il y a, entre les mœurs anciennes et les nôtres, le même rapport
qui se trouve entre Aristide, contrôleur-général des Athéniens, et
l'abbé Terray.
--Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par
la société. Chaque homme y porte les défauts: 1º de l'humanité; 2º de
l'individu; 3º de la classe dont il fait partie dans l'ordre social.
Ces défauts s'accroissent avec le temps; et chaque homme, en avançant
en âge, blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les
siens mêmes, prend, pour l'humanité et pour la société, un mépris qui
ne peut tourner que contre l'une et l'autre.
--Il en est du bonheur comme des montres. Les moins compliquées sont
celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus
sujette aux variations; si elle marque de plus les minutes, nouvelle
cause d'inégalité; puis celle qui marque le jour de la semaine et le
mois de l'année, toujours plus prête à se détraquer.
--Tout est également vain dans les hommes, leurs joies et leurs
chagrins; mais il vaut mieux que la boule de savon soit d'or ou
d'azur, que noire ou grisâtre.
--Celui qui déguise la tyrannie, la protection ou même les bienfaits,
sous l'air et le nom de l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui
empoisonnait dans une hostie.
--Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan: _Si cadens
adoraveris me_.
--La pauvreté met le crime au rabais.
--Les stoïciens sont des espèces d'inspirés, qui portent dans la
morale l'exaltation et l'enthousiasme poétiques.
--S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce,
la finesse, l'étendue et les différentes qualités de l'esprit
d'autrui, et montrer qu'elle le sent, la société d'une telle personne,
quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore
très-recherchée. Même résultat de la même supposition, à l'égard des
qualités de l'âme.
--En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentimens
extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit
par les accidens de la vie, on est tenté de croire que la dissipation
et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne
vaut guère que ce qu'en font les gens du monde.
--Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions,
et l'aveu de la raison par-dessus le marché.
--L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une
rose.
--La générosité n'est que la pitié des âmes nobles.
--Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne:
voila, je crois, toute la morale.
--Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes,
les commandemens de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de
l'abbaye de Thélème: _Fais ce que tu voudras_.
--L'éducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence: la
morale, pour appuyer la vertu; la prudence, pour vous défendre contre
les vices d'autrui. En faisant pencher la balance du côté de la
morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs; en la faisant
pencher de l'autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le
principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux
autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi-même, il est au
moins aussi juste de s'aimer comme son prochain.