--N'est-ce pas une chose plaisante de considérer que la gloire de

plusieurs grands hommes soit d'avoir employé leur vie entière à

combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui

semblaient ne devoir jamais entrer dans une tête humaine? La gloire de

Bayle, par exemple, est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les

subtilités philosophiques et scolastiques, qui feraient lever les

épaules à un paysan du Gâtinais doué d'un grand sens naturel; celle de

Loke, d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre, ni

croire entendre ce qu'on n'entend pas; celle de plusieurs philosophes,

d'avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui

feraient fuir, avec mépris, un sauvage du Canada; celle de

Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d'avoir (en respectant

une foule de préjugés misérables) laissé entrevoir que les gouvernans

sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les

gouvernans. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement

de la société, s'accomplit, que dira la postérité, de voir qu'il ait

fallu tant d'efforts pour arriver à des résultats si simples et si

naturels?

--Un homme sage, en même temps qu'honnête, se doit à lui-même de

joindre à la pureté qui satisfait sa conscience, la prudence qui

devine et prévient la calomnie.

--Le rôle de l'homme prévoyant est assez triste; il afflige ses amis,

en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On

ne le croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis

lui savent mauvais gré du mal qu'il a prédit; et leur amour-propre

baisse les yeux devant l'ami qui doit être leur consolateur, et qu'ils

auraient choisi, s'ils n'étaient pas humiliés en sa présence.

--Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le

soumet à l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et

n'admet que des plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un

homme qui, à force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et

finit par coucher sur la dure.

--Le temps diminue chez nous l'intensité des plaisirs _absolus_, comme

parlent les métaphysiciens; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs

_relatifs_: et je soupçonne que c'est l'artifice par lequel la nature

a su lier les hommes à la vie, après la perte des objets ou des

plaisirs qui la rendaient le plus agréable.

--Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre

sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier

beaucoup, enfin _éponger la vie_ à mesure qu'elle s'écoule.

--La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges.

--On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les jours de nos

besoins. C'est surtout aux besoins de l'amour-propre qu'il faut

appliquer cette maxime: ce sont les plus tyranniques, et qu'on doit le

plus combattre.

--Il n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, par la fréquentation

avec des âmes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus

de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisans, que les

prétentions d'un sot à l'esprit.

--La vertu, comme la santé, n'est pas le souverain bien. Elle est la

place du bien, plutôt que le bien même. Il est plus sûr que le vice

rend malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le bonheur. La

raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est parce

qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice.

CHAPITRE III.

De la Société, des Grands, des Riches, des Gens du Monde.

Jamais le monde n'est connu par les livres; on l'a dit autrefois; mais

ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison; la voici: c'est que cette

connaissance est un résultat de mille observations fines, dont

l'amour-propre n'ose faire confidence à personne, pas même au meilleur

ami. On craint de se montrer comme un homme occupé de petites choses,

quoique ces petites choses soient très-importantes au succès des plus

grandes affaires.

--En parcourant les mémoires et monumens du siècle de Louis XIV, on

trouve, même dans la mauvaise compagnie de ce temps-là, quelque chose

qui manque à la bonne d'aujourd'hui.

--Qu'est-ce que la société, quand la raison n'en forme pas les nœuds,

quand le sentiment n'y jette pas d'intérêt, quand elle n'est pas un

échange de pensées agréables et de vraie bienveillance? Une foire, un

tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites-maisons;

c'est tout ce qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la

composent.

--On peut considérer l'édifice métaphysique de la société, comme un

édifice matériel qui serait composé de différentes niches ou

compartimens, d'une grandeur plus ou moins considérable. Les places

avec leurs prérogatives, leurs droits, etc., forment ces divers

compartimens, ces différentes niches. Elles sont durables, et les

hommes passent. Ceux qui les occupent, sont tantôt grands, tantôt

petits; et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. Là, c'est

un géant courbé ou accroupi dans sa niche; là, c'est un nain sous une

arcade: rarement la niche est faite pour la statue. Autour de

l'édifice, circule une foule d'hommes de différentes tailles. Ils

attendent tous qu'il y ait une niche de vide, afin de s'y placer,

quelle qu'elle soit. Chacun fait valoir ses droits, c'est-à dire, sa

naissance ou ses protections, pour y être admis. On sifflerait celui

qui, pour avoir la préférence, ferait valoir la proportion qui existe

entre la niche et l'homme, entre l'instrument et l'étui. Les

concurrens même s'abstiennent d'objecter à leurs adversaires cette

disproportion.

--On ne peut vivre, dans la société, après l'âge des passions. Elle

n'est tolérable que dans l'époque où l'on se sert de son estomac pour

s'amuser, et de sa personne pour tuer le temps.

--Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intérêts

du moment, à peu près comme les écoliers qui ont obtenu un _exeat_, et

qui ont dîné hors du collége, connaissent le monde.

--Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, dans les soupés,

dans les assemblées publiques, dans les livres, même ceux qui ont

pour objet de faire connaître la société, tout cela est faux ou

insuffisant. On peut dire sur cela le mot italien per _la predica_, ou

le mot latin _ad populum phaleras_. Ce qui est vrai, ce qui est

instructif, c'est ce que la conscience d'un honnête homme qui a

beaucoup vu et bien vu, dit à son ami au coin du feu: quelques-unes de

ces conversations-là m'ont plus instruit que tous les livres et le

commerce ordinaire de la société. C'est qu'elles me mettaient mieux

sur la voie, et me faisaient réfléchir davantage.

--L'influence qu'exerce sur notre âme une idée morale, contrastante

avec des objets physiques et matériels, se montre dans bien des

occasions; mais on ne la voit jamais mieux que quand le passage est

rapide et imprévu. Promenez-vous sur le boulevard, le soir: vous voyez

un jardin charmant, au bout duquel est un salon illuminé avec goût;

vous entrevoyez des groupes, de jolies femmes, des bosquets,

entr'autres une allée fuyante où vous entendez rire; ce sont des

nymphes; vous en jugez par leur taille svelte, etc. vous demandez

quelle est cette femme, et on vous répond; c'est madame de B......, la

maîtresse de la maison: il se trouve par malheur que vous la

connaissez, et le charme a disparu.

--Vous rencontrez le baron de Breteuil; il vous, entretient de ses

bonnes fortunes, de ses amours, grossières, etc.; il finit par vous

montrer le portrait de la reine au milieu d'une rose garnie de

diamans.

--Un sot, fier de quelque cordon, me paraît au-dessous de cet homme

ridicule qui, dans ses plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon

au derrière par ses maîtresses. Au moins, il y gagnait le plaisir

de.... Mais l'autre!... Le baron de Breteuil est fort au-dessous de

Peixoto.

--On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut balloter dans ses

poches les portraits en diamans de douze ou quinze souverains, et

n'être qu'un sot.

--C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit: voilà comme vous êtes

extrême en tout. A quoi cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa

personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu.

Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier?

--Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient été ministres ou

premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule.

--Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes à faire sur les

sottises et les valetages dont ils ont été témoins: et c'est ce qu'on

peut voir par cent exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la

monarchie, rien ne prouve mieux combien il est irrémédiable. De mille

traits que j'ai entendu raconter, je conclurais que si les singes

avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des

ministres.

--Rien de si difficile à faire tomber, qu'une idée triviale ou un

proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou

quatre fois, et on n'en jure pas moins _foi de gentilhomme_. Celle de

M. de Guimenée n'y réussira pas mieux.

--Les gens du monde ne sont pas plutôt attroupés, qu'ils se croient en

société.

--J'ai vu des hommes trahir leur conscience, pour complaire à un homme

qui a un mortier ou une simare: étonnez-vous ensuite de ceux qui

l'échangent pour le mortier, ou pour la simare même. Tous également

vils, et les premiers absurdes plus que les autres.

--La société est composée de deux grandes classes: ceux qui ont plus

de dînés que d'appétit, et ceux qui ont plus d'appétit que de dînés.

--On donne des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de

chacun desquels on ne donnerait pas un petit écu, pour qu'ils fissent

une bonne digestion de ce même dîné de vingt louis.

--C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et de

la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garans du

succès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, et

que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort.

--M*** me disait que j'avais un grand malheur; c'était de ne pas me

faire à la toute-puissance des sots. Il avait raison: et j'ai vu qu'en

entrant dans le monde, un sot avait de grands avantages, celui de se

trouver parmi ses pairs. C'est comme frère Lourdis dans le temple de

la sottise:

Tout lui plaisait, et même en arrivant,

Il crut encore être dans son couvent.

--En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages

des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois

rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés

pour arrêter les autres.

--Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une

valeur conventionnelle, dont ils s'étonnent de se trouver dupes. Ils

ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient

aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans

l'addition, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout

surpris de ne pas trouver leur compte.

--Il y a des momens où le monde paraît s'apprécier lui-même ce qu'il

vaut. J'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun

cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprès de lui,

que de le mépriser souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai,

sincère, naïf, sans affectation, sans jactance.

--Le monde est si méprisable que le peu de gens honnêtes qui s'y

trouvent, estiment ceux qui le méprisent, et y sont déterminés par ce

mépris même.

--Amitié de cour, foi de renards, et société de loups.

--Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenir une grâce d'un

ministre, de l'aborder d'un air triste, plutôt que d'un air riant. On

n'aime pas à voir plus heureux que soi.

--Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c'est que, dans le

monde, et surtout dans un monde choisi, tout est art, science, calcul,

même l'apparence de la simplicité, de la facilité la plus aimable.

J'ai vu des hommes dans lesquels ce qui paraissait la grâce d'un

premier mouvement, était une combinaison, à la vérité très-prompte,

mais très-fine et très-savante. J'en ai vu associer le calcul le plus

réfléchi à la naïveté apparente de l'abandon le plus étourdi. C'est le

négligé savant d'une coquette, d'où l'art a banni tout ce qui

ressemble à l'art. Cela est fâcheux, mais nécessaire. En général,

malheur à l'homme qui, même dans l'amitié la plus intime, laisse

découvrir son faible et sa prise! J'ai vu les plus intimes amis faire

des blessures à l'amour-propre de ceux dont ils avaient surpris le

secret. Il paraît impossible que, dans l'état actuel de la société (je

parle de la société du grand monde), il y ait un seul homme qui puisse

montrer le fond de son âme et les détails de son caractère, et surtout

de ses faiblesses à son meilleur ami. Mais, encore une fois, il faut

porter (dans ce monde-là) le raffinement si loin, qu'il ne puisse pas

même y être suspect, ne fut-ce que pour ne pas être méprisé comme

acteur dans une troupe d'excellens comédiens.

--Les gens qui croient aimer un prince dans l'instant où ils viennent

d'en être bien traités, me rappellent les enfans qui veulent être

prêtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain

d'une revue à laquelle ils ont assisté.

--Les favoris, les hommes en place mettent quelquefois de l'intérêt à

s'attacher des hommes de mérite; mais ils en exigent un avilissement

préliminaire, qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont quelque

pudeur. J'ai vu des hommes dont un favori ou un ministre aurait eu bon

marché, aussi indignés de cette disposition, qu'auraient pu l'être des

hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me disait: Les grands veulent

qu'on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une espérance; ils

prétendent vous acheter, non par un lot, mais par un billet de

loterie; et je sais des fripons, en apparence bien traités par eux,

qui, dans le fait, n'en ont pas tiré meilleur parti, que ne l'auraient

fait les plus honnêtes gens du monde.

--Les actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus

grands qu'on puisse rendre à la nation et même à la cour, ne sont,

quand on n'a point la faveur de la cour, que des péchés splendides,

comme disent les théologiens.

--On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule.

--Tout homme qui vit beaucoup dans le monde, me persuade qu'il est peu

sensible; car je ne vois presque rien qui puisse y intéresser le

cœur, ou plutôt rien qui ne l'endurcisse; ne fût-ce que le spectacle

de l'insensibilité, de la frivolité et de la vanité qui y règnent.

--Quand les princes sortent de leurs misérables étiquettes, ce n'est

jamais en faveur d'un homme de mérite, mais d'une fille ou d'un

bouffon. Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un

honnête homme, c'est pour une _espèce_. En tout, lorsque l'on brise le

joug de l'opinion, c'est rarement pour s'élever au-dessus, mais

presque toujours pour descendre au-dessous.

--Il y a des fautes de conduite que, de nos jours, on ne fait plus

guère, ou qu'on fait beaucoup moins. On est tellement raffiné que,

mettant l'esprit à la place de l'âme, un homme vil, pour peu qu'il ait

réfléchi, s'abstient de certaines platitudes, qui autrefois pouvaient

réussir. J'ai vu des hommes malhonnêtes avoir quelquefois une conduite

fière et décente avec un prince, un ministre, ne point fléchir, etc.

Cela trompe les jeunes gens et les novices qui ne savent pas, ou bien

qui oublient qu'il faut juger un homme par l'ensemble de ses principes

et de son caractère.

--A voir le soin que les conventions sociales paraissent avoir pris

d'écarter le mérite de toutes les places où il pourrait être utile à

la société, en examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit,

on croirait voir une conjuration de valets pour écarter les maîtres.

--Que trouve un jeune homme, en entrant dans le monde? Des gens qui

veulent le protéger, prétendent l'_honorer_, le gouverner, le

conseiller. Je ne parle point de ceux qui veulent l'écarter, lui

nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un caractère assez élevé

pour vouloir n'être protégé que par ses mœurs, ne s'honorer de rien

ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses

lumières, par son caractère et d'après sa position qu'il connaît mieux

que personne, on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier,

indomptable. Mais, s'il a peu d'esprit, peu d'élévation, peu de

principes, s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protége, qu'on veut le

gouverner, s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent, on le

trouve charmant, et c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde.

--La société, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de mille

petits intérêts opposés, une lutte éternelle de toutes les vanités qui

se croisent, se choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une par

l'autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût d'une défaite, le

triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point être froissé dans ce

choc misérable où l'on attire un instant les yeux pour être écrasé

l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle n'être rien, n'avoir pas

d'existence. Pauvre humanité!

--Il y a une profonde insensibilité aux vertus, qui surprend et

scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse publique

appelle grands seigneurs, ou grands, les hommes en place paraissent,

pour la plupart, doués de cette insensibilité odieuse. Cela ne

viendrait-il pas de l'idée vague et peu développée dans leur tête, que

les hommes, doués de ces vertus, ne sont pas propres à être des

instrumens d'intrigue? Ils les négligent, ces hommes, comme inutiles à

eux-mêmes et aux autres, dans un pays où, sans l'intrigue, la fausseté

et la ruse, on n'arrive à rien!

--Que voit-on dans le monde? Partout un respect naïf et sincère pour

des conventions absurdes, pour une sottise (les sots saluent leur

reine), ou bien des ménagemens forcés pour cette même sottise (les

gens d'esprit craignent leur tyran).

--Les bourgeois, par une vanité ridicule, font de leur fille un fumier

pour les terres des gens de qualité.

--Supposez vingt hommes, même honnêtes, qui tous connaissent et

estiment un homme d'un mérite reconnu, Dorilas, par exemple; louez,

vantez ses talens et ses vertus; que tous conviennent de ses vertus et

de ses talens; l'un des assistans ajoute: C'est dommage qu'il soit si

peu favorisé de la fortune. Que dites-vous? reprend un autre, c'est

que sa modestie l'oblige à vivre sans luxe. Savez-vous qu'il a

vingt-cinq mille livres de rente?--Vraiment!--Soyez en sûr, j'en ai la

preuve. Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il compare

l'accueil de la société et la manière plus ou moins froide, quoique

distinguée, dont il était reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait: il

a comparé, et il a gémi. Mais, dans cette société, il s'est trouvé un

homme dont le maintien a été le même à son égard. Un sur vingt, dit

notre philosophe, je suis content.

--Quelle vie que celle de la plupart des gens de la cour! Ils se

laissent ennuyer, excéder, asservir, tourmenter pour des intérêts

misérables. Ils attendent pour vivre, pour être heureux, la mort de

leurs ennemis, de leurs rivaux d'ambition, de ceux même qu'ils

appellent leurs amis; et pendant que leurs vœux appellent cette mort,

ils sèchent, ils dépérissent, meurent eux-mêmes, en demandant des

nouvelles de la santé de monsieur tel, de madame telle, qui

s'obstinent à ne pas mourir.

--Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes de nos

jours, il est certain que l'habitude de nos pensées peut déterminer

quelques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'œil

faux, par la même raison que la plupart des tailleurs sont cagneux.

--Il n'est peut-être pas vrai que les grandes fortunes supposent

toujours de l'esprit, comme je l'ai souvent ouï dire même à des gens

d'esprit: mais il est bien plus vrai qu'il y a des choses d'esprit et

d'habileté, à qui la fortune ne saurait échapper, quand bien même

celui qui les a posséderait l'honnêteté la plus pure, obstacle qui,

comme on sait, est le plus grand de tous pour la fortune.

--Lorsque Montaigne a dit, à propos de la grandeur: «Puisque nous ne

pouvons y atteindre, vengeons-nous en à en médire», il a dit une chose

plaisante, souvent vraie, mais scandaleuse, et qui donne des armes aux

sots que la fortune a favorisés. Souvent, c'est par petitesse qu'on

hait l'inégalité des conditions; mais un vrai sage et un honnête homme

pourraient la haïr comme la barrière qui sépare des âmes faites pour

se rapprocher. Il est peu d'hommes d'un caractère distingué qui ne se

soient refusés aux sentimens que leur inspirait tel ou tel homme d'un

rang supérieur; qui n'aient repoussé, en s'affligeant eux-mêmes, telle

ou telle amitié qui pouvait être pour eux une source de douceurs et de

consolations. Chacun d'eux, au lieu de répéter le mot de Montaigne,

peut dire: Je hais la grandeur qui m'a fait fuir ce que j'aimais, ou

ce que j'aurais aimé.

--Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement honorables? Qui

est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon à ses amis?

Quelle est la femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer à sa

société, la visite de telle ou telle femme qu'on a été surpris de voir

chez elle?

--Êtes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un homme de qualité, comme

on dit; et souhaitez-vous lui inspirer le plus vif attachement dont le

cœur humain soit susceptible? Ne vous bornez pas à lui prodiguer les

soins de la plus tendre amitié, à le soulager dans ses maux, à le

consoler dans ses peines, à lui consacrer tous vos momens, à lui

sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur; ne perdez point votre

temps à ces bagatelles: faites plus, faites mieux, faites sa

généalogie.

--Vous croyez qu'un ministre, un homme en place, a tel ou tel

principe; et vous le croyez parce que vous le lui avez entendu dire.

En conséquence, vous vous abstenez de lui demander telle ou telle

chose qui le mettrait en contradiction avec sa maxime favorite. Vous

apprenez bientôt que vous avez été dupe, et vous lui voyez faire des

choses qui vous prouvent qu'un ministre n'a point de principes, mais

seulement l'habitude, le tic de dire telle ou telle chose.

--Plusieurs courtisans sont haïs sans profit, et pour le plaisir de

l'être. Ce sont des lézards, qui, à ramper, n'ont gagné que de perdre

leur queue.

--Cet homme n'est pas propre à avoir jamais de la considération: il

faut qu'il fasse fortune, et vive avec de la canaille.

--Les corps (parlemens, académies, assemblées) ont beau se dégrader,

ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le

déshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles de fusil

sur un sanglier, sur un crocodile.

--En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misantrope

finirait par s'égayer, et Héraclite par mourir de rire.

--Il me semble qu'à égalité d'esprit et de lumières, l'homme né riche

ne doit jamais connaître aussi bien que le pauvre, la nature, le cœur

humain et la société. C'est que, dans le moment où l'autre plaçait une

jouissance, le second se consolait par une réflexion.

--En voyant les princes faire, de leur propre mouvement, certaines

choses honnêtes, on est tenté de reprocher à ceux qui les entourent la

plus grande partie de leurs torts ou de leurs faiblesses; on se dit:

quel malheur que ce prince ait pour amis Damis ou Aramont! On ne songe

pas que, si Damis ou Aramont avaient été des personnages qui eussent

de la noblesse ou du caractère, ils n'auraient pas été les amis de ce

prince.

--A mesure que la philosophie fait des progrès, la sottise redouble

ses efforts pour établir l'empire des préjugés. Voyez la faveur que le

gouvernement donne aux idées de la gentilhommerie. Cela est venu au

point qu'il n'y a plus que deux états pour les femmes: femmes de

qualité, ou filles; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme

au-dessus de son état; elle n'en sort que par le vice.

--Parvenir à la fortune, à la considération, malgré le désavantage

d'être sans ayeux, et cela à travers de tant de gens qui ont tout

apporté en naissant, c'est gagner on remettre une partie d'échecs,

ayant donné la tour à son adversaire. Souvent aussi les autres ont sur

vous trop d'avantages conventionnels, et alors il faut renoncer à la

partie. On peut bien céder une tour, mais non la dame.

--Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent leur donner une

bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs

avilissantes étiquettes, ressemblent à des maîtres d'arithmétique qui

voudraient former de grands calculateurs, après avoir accordé, à leurs

élèves que trois et trois font huit.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 22 / 26 段