--Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d'une assertion qui

reçoit sa force de ses preuves, ressemblent à cet homme qui disait:

J'ai l'honneur de vous assurer que la terre tourne autour du soleil.

--Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur

convient de se montrer: dans les petites, ils se montrent comme ils

sont.

--Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est un homme qui oppose la nature à la

loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à

l'erreur.

--Un sot qui a un moment d'esprit, étonne et scandalise, comme des

chevaux de fiacre au galop.

--Ne tenir dans la main de personne, être l'_homme de son cœur_, de

ses principes, de ses sentimens: c'est ce que j'ai vu de plus rare.

--Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers

insupportables à la société, il aurait fallu corriger la faiblesse de

ceux qui les souffrent.

--Les trois-quarts des folies ne sont que des sottises.

--L'opinion est la reine du monde, parce que la sottise est la reine

des sots.

--Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractère.

--L'importance sans mérite obtient des égards sans estime.

--Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le

fiacre aux courtisanes dans le moulin de Javelle: _Vous autres et nous

autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres_.

--Quelqu'un disait que la Providence était le nom de baptême du

hasard: quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la

Providence.

--Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage rigoureux et

intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous les objets dans

toute sa force. Le temps est venu où il faut l'appliquer ainsi à tous

les objets de la morale, de la politique et de la société, aux rois,

aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des

sciences, des beaux-arts, etc.: sans quoi, on restera dans la

médiocrité.

--Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s'élever au-dessus

des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal,

pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan; sur un

théâtre, un trône, un échafaud, ils seront toujours bien, s'ils

attirent les yeux.

--Les hommes deviennent petits en se rassemblant: ce sont les diables

de Milton, obligés de se rendre pygmées, pour entrer dans le

Pandœmonion.

--On anéantit son propre caractère dans la crainte d'attirer les

regards et l'attention; et on se précipite dans la nullité, pour

échapper au danger d'être peint.

--L'ambition prend aux petites âmes plus facilement qu'aux grandes,

comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu'aux

palais.

--L'homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu; il vit

avec les autres, et il a besoin d'honneur.

--Les fléaux physiques et les calamités de la nature humaine ont rendu

la société nécessaire. La société a ajouté aux malheurs de la nature.

Les inconvéniens de la société ont amené la nécessité du gouvernement,

et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire

de la nature humaine.

--La fable de Tantale n'a presque jamais servi d'emblême qu'à

l'avarice; mais elle est, pour le moins, autant celui de l'ambition,

de l'amour de la gloire, de presque toutes les passions.

--La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions,

semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir

sur le mal qu'elle lui a fait par le premier; et, en ne le laissant

vivre que peu d'années après la perte de ses passions, semble prendre

pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa

raison pour toute ressource.

--Toutes les passions sont exagératrices; et elles ne sont des

passions, que parce qu'elles exagèrent.

--Le philosophe qui veut éteindre ses passions, ressemble au chimiste

qui voudrait éteindre son feu.

--Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous

élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui

vous fait gouverner vos qualités même, vos talens et vos vertus.

--Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugués par la coutume ou

par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbéciles,

qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur

mort, plutôt qu'à ceux qui la pleurent?

--La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme

pour les fous, afin que les premiers ne fussent par trop malheureux

par leur propre sagesse.

--A voir la manière dont on en use envers les malades dans les

hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non

pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des

heureux, dont ces infortunés troubleraient les jouissances.

--De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d'être

romanesques.

--Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop

d'importance à la vie et à la mort.

--La plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri.

--La plupart des folies ne viennent que de sottise.

--On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son

estomac.

--Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes.

--L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un

château est à la personne du maître.

--Ce que les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous

disent sur l'amour de la gloire, on nous le disait au collége pour

nous encourager à avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans pour les

engager à préférer à une tartelette les louanges de leurs bonnes,

c'est ce qu'on répète aux hommes pour leur faire préférer à un intérêt

personnel les éloges de leurs contemporains ou de la postérité.

--Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des

premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des

hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement

qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses

organes et de son dégoût, pour devenir habile dans son art.

--En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort;

en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie.

--Il en est de la valeur des hommes comme de celle des diamans, qui, à

une certaine mesure de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix

fixe et marqué; mais qui, par-delà cette, mesure, restent sans prix,

et ne trouvent point d'acheteurs.

CHAPITRE II.

Suite des Maximes générales.

En France, tout le monde paraît avoir de l'esprit, et la raison en est

simple: comme tout y est une suite de contradictions, la plus légère

attention possible suffit pour les faire remarquer, et rapprocher deux

choses contradictoires. Cela fait des contrastes tout naturels, qui

donnent à celui qui s'en avise, l'air d'un homme qui a beaucoup

d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques. Un simple nouvelliste

devient un bon plaisant, comme l'historien un jour aura l'air d'un

auteur satirique.

--Le public ne croit point à la pureté de certaines vertus et de

certains sentimens; et, en général, le public ne peut guère s'élever

qu'à des idées basses.

--Il n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout seul, aussi

méprisable qu'un corps. Il n'y a point de corps qui puisse être aussi

méprisable que le public.

--Il y a des siècles où l'opinion publique est la plus mauvaise des

opinions.

--L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse. Et,

pour moi, le bonheur n'a commencé que lorsque je l'ai eu perdue. Je

mettrais volontiers, sur la porte du paradis, le vers que le Dante a

mis sur celle de l'enfer:

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

--L'homme pauvre, mais indépendant des hommes, n'est qu'aux ordres de

la nécessité. L'homme riche, mais dépendant, est aux ordres d'un autre

homme ou de plusieurs.

--L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui vit dans le désespoir, me

rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage.

--Il y a, entre l'homme d'esprit, méchant par caractère, et l'homme

d'esprit, bon et honnête, la différence qui se trouve entre un

assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.

--Qu'importe de paraître avoir moins de foiblesses qu'un autre, et

donner aux hommes moins de prises sur vous? Il suffit qu'il y en ait

une, et qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille _sans talon_,

et c'est ce qui paraît impossible.

--Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut

chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature; et,

dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien

d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une ni dans l'autre, des distractions

à leurs peines!

--La prétention la plus inique et la plus absurde en matière

d'intérêt, qui serait condamnée avec mépris, comme insoutenable, dans

une société d'honnêtes gens choisis pour arbitres, faites en la

matière d'un procès en justice réglée. Tout procès peut se perdre ou

se gagner, et il n'y a pas plus à parier pour que contre: de même,

toute opinion, toute assertion, quelque ridicule qu'elle soit,

faites-en la matière d'un débat entre des partis différens dans un

corps, dans une assemblée, elle peut emporter la pluralité des

suffrages.

--C'est une vérité reconnue que notre siècle a remis les mots à leur

place; qu'en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes,

métaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en

morale et en politique. Pour ne parler que de morale, on sent combien

ce mot, l'_honneur_, renferme d'idées complexes et métaphysiques.

Notre siècle en a senti les inconvéniens; et, pour ramener tout au

simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l'_honneur_

restait, dans toute son intégrité, à tout homme qui n'avait point été

repris de justice. Autrefois, ce mot était une source d'équivoques et

de contestations; à présent, rien de plus clair. Un homme a-t-il été

mis au carcan? n'y a-t-il pas été mis? voilà l'état de la question.

C'est une simple question de fait, qui s'éclaircit facilement par les

registres du greffe. Un homme n'a pas été mis au carcan: c'est un

homme d'honneur, qui peut prétendre à tout, aux places du ministère,

etc.; il entre dans les corps, dans les académies, dans les cours

souveraines. On sent combien la netteté et la précision épargnent de

querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient

commode et facile.

--L'amour de la gloire, une vertu! Étrange vertu que celle qui se fait

aider par l'action de tous les vices; qui reçoit pour stimulans

l'orgueil, l'ambition, l'envie, la vanité, quelquefois l'avarice même!

Titus serait-il Titus, s'il avait eu pour ministres Séjan, Narcisse et

Tigellin?

--La gloire met souvent un honnête homme aux mêmes épreuves que la

fortune; c'est-à dire, que l'une et l'autre l'obligent, avant de le

laisser parvenir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des choses

indignes de son caractère. L'homme intrépidement vertueux les repousse

alors également l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité

ou dans l'infortune, et quelquefois dans l'une et dans l'autre.

--Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi et nous, nous

paraît être plus voisin de notre ennemi: c'est un effet des lois de

l'optique, comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin paraît

moins éloigné de l'autre bord que de celui où vous êtes.

--L'opinion publique est une juridiction que l'honnête homme ne doit

jamais reconnaître parfaitement, et qu'il ne doit jamais décliner.

--Vain veut dire vide: ainsi la vanité est si misérable, qu'on ne peut

guère lui dire pis que son nom. Elle se donne elle même pour ce

quelle est.

--On croit communément que l'art de plaire est un grand moyen de faire

fortune: savoir s'ennuyer est un art qui réussit bien davantage. Le

talent de faire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se

réduit presque à cet art-là.

--Il y a peu d'hommes à grand caractère qui n'aient quelque chose de

romanesque dans la tête ou dans le cœur. L'homme qui en est

entièrement dépourvu, quelque honnêteté, quelque esprit qu'il puisse

avoir, est, à l'égard du grand caractère, ce qu'un artiste, d'ailleurs

très-habile, mais qui n'aspire point au beau idéal, est à l'égard de

l'artiste, homme de génie, qui s'est rendu ce beau idéal familier.

--Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantage dans la

condition privée, qu'elle ne le ferait dans une fonction publique. Le

cadre les déparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut que la

monture soit légère. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en

évidence.

--Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut fuir les tréteaux;

car, si l'on y monte, on est bien forcé d'être charlatan, sans quoi

l'assemblée vous jette des pierres.

--Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup d'amis,

autant que peuvent le faire de trop grandes qualités.

--Il y a telle supériorité, telle prétention qu'il suffit de ne pas

reconnaître, pour qu'elle soit anéantie; telle autre qu'il suffit de

ne pas apercevoir, pour la rendre sans effet.

--Ce serait être très-avancé dans l'étude de la morale, de savoir

distinguer tous les traits qui différencient l'orgueil et la vanité.

Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inébranlable; la seconde

est vile, incertaine, mobile, inquiète et chancelante. L'un grandit

l'homme; l'autre le renfle. Le premier est la source de mille vertus;

l'autre, celle de presque tous les vices et tous les travers. Il y a

un genre d'orgueil dans lequel sont compris tous les commandemens de

Dieu; et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.

--Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize

heures; c'est un palliatif: la mort est le remède.

--La nature paraît se servir des hommes pour ses desseins, sans se

soucier des instrumens qu'elle emploie; à peu près comme les tyrans,

qui se défont de ceux dont ils se sont servis.

--Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de

trouver la vie insupportable: ce sont les injures du temps et les

injustices des hommes.

--Je ne conçois pas de sagesse sans défiance. L'écriture a dit que le

commencement de la sagesse était la crainte de Dieu; moi, je crois que

c'est la crainte des hommes.

--Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices

épidémiques: comme on voit, dans un temps de peste, les malades de

fièvre-quarte échapper à la contagion.

--Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourmens qu'elles

causent; mais dans les fautes, dans les turpitudes qu'elles font

commettre, et qui dégradent l'homme. Sans ces inconvéniens, elles

auraient trop d'avantages sur la froide raison, qui ne rend point

heureux. Les passions font _vivre_ l'homme; la sagesse les fait

seulement _durer_.

--Un homme sans élévation ne saurait avoir de bonté; il ne peut avoir

que de la bonhomie.

--Il faudrait pouvoir unir les contraires: l'amour de la vertu avec

l'indifférence pour l'opinion publique, le goût du travail avec

l'indifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec

l'indifférence pour la vie.

--Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le guérit de sa soif, que

celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.

--Les méchans font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils

veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le

prétendent les honnêtes gens.

--Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fût une

lanterne sourde.

--Il faut convenir que, pour être heureux en vivant dans le monde, il

y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement _paralyser_.

--La fortune et le costume qui l'entourent, font de la vie une

représentation au milieu de laquelle il faut qu'à la longue l'homme le

plus honnête devienne comédien malgré lui.

--Dans les choses, tout est _affaires mêlées_. dans les hommes, tout

est _pièces de rapport_. Au moral et au physique, tout est mixte: rien

n'est un, rien n'est pur.

--Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de

la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à

l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de

vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par

lui-même, par projet; et cependant, on voit un petit nombre d'hommes

sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et

très-éclairés, n'être ni corrompus, ni malheureux. La prudence dirige

leurs vertus à travers la corruption publique; et la force de leur

caractère, jointe aux lumières d'un esprit étendu, les élève au-dessus

du chagrin qu'inspire la perversité des hommes.

--Voulez-vous voir à quel point chaque état de la société corrompt les

hommes? Examinez ce qu'ils sont, quand ils en ont éprouvé plus

long-temps l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce que

c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux

procureur, un vieux chirurgien, etc.

--L'homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans

caractère; car, s'il était né avec du caractère, il aurait senti le

besoin de se créer des principes.

--Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est

une sottise; car elle a convenu au plus grand nombre.

--L'estime vaut mieux que la célébrité; la considération vaut mieux

que la renommée, et l'honneur vaut mieux que la gloire.

--C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l'homme à montrer

toute l'énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un

dard; deux plumes ajoutées au bois font une flèche.

--Les gens faibles sont les troupes légères de l'armée des méchans.

Ils font plus de mal que l'armée même; ils infectent et ils ravagent.

--Il est plus facile de légaliser certaines choses que les légitimer.

--Célébrité: l'avantage d'être connu de ceux qui ne vous connaissent

pas.

--On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour des personnes

auxquelles on s'intéresse peu soi-même; mais la haine, même celle qui

est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.

--Tel homme a été craint pour ses talens, haï pour ses vertus, et n'a

rassuré que par son caractère. Mais, combien de temps s'est passé

avant que justice se fît!

--Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre social, il ne faut pas

vouloir être plus qu'on ne peut.

--La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne

craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice,

s'il ne haïssait pas la vertu.

--Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, après Plutarque) que plus

on pense, moins on sente; mais il est vrai que plus on juge, moins on

aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception à cette

règle.

--Ceux qui rapportent tout à l'opinion, ressemblent à ces comédiens

qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est

mauvais: quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du

public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut,

sans songer à la galerie.

--Il y a une sorte de plaisir attaché au courage, qui se met au-dessus

de la fortune. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi; il y a du

ragoût.

--Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis, qui paraît une

sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d'âme. M. de C......

me paraît ridicule par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin,

qui dit: «Tu me donnes un soufflet; eh bien! je ne suis pas encore

fâché.» Il faut avoir l'esprit de haïr ses ennemis.

--Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé aux plus pénibles

travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et

même goûte, de son aveu, plusieurs momens de bonheur. Supposez qu'il

soit dans une île enchantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la

vie, peut-être le désœuvrement lui eût-il rendu l'existence

insupportable.

--Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées

que j'ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies, sont

depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'à

des hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous

donnons le nom d'audacieuses, seront vues comme faibles et communes

par nos descendans.

--J'ai souvent remarqué, dans mes lectures, que le premier mouvement

de ceux qui ont fait quelque action héroïque, qui se sont livrés à

quelque impression généreuse, qui ont sauvé les infortunés, couru

quelque grand risque et procuré quelque grand avantage, soit au

public, soit à des particuliers; j'ai, dis-je, remarqué que leur

premier mouvement a été de refuser la récompense qu'on leur en

offrait. Ce sentiment s'est trouvé dans le cœur des hommes les plus

indigens et de la dernière classe du peuple. Quel est donc cet

instinct moral qui apprend à l'homme sans éducation, que la récompense

de ses actions est dans le cœur de celui qui les a faites? Il semble

qu'en nous les payant, on nous les ôte.

--Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts ou de soi-même,

est le besoin d'une âme noble: l'amour-propre d'un cœur généreux

est, en quelque sorte, l'égoïsme d'un grand caractère.

--La concorde des frères est si rare, que la fable ne cite que deux

frères amis; et elle suppose qu'ils ne se voyaient jamais, puisqu'ils

passaient tour à tour de la terre aux champs élysées, ce qui ne

laissait pas d'éloigner tout sujet de dispute et de rupture.

--Il y a plus de fous que de sages; et dans le sage même, il y a plus

de folies que de sagesse.

--Les maximes générales sont, dans la conduite de la vie, ce que les

routines sont dans les arts.

--La conviction est la conscience de l'esprit.

--On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne

paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire.

--Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais le bonheur repose sur

la vérité: il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la

nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion, a sa

fortune en agiotage; l'homme heureux par la vérité, a sa fortune en

fonds de terre et en bonnes constitutions.

--Il y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnête

homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée.

--Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont, à tout

prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien: «Il vaut

mieux être assis que debout, être couché qu'assis; mais il vaut mieux

être mort que tout cela.

--L'habileté est à la ruse, ce que la dextérité est à la filouterie.

--L'entêtement représente le _caractère_, à peu près comme le

tempérament représente l'_amour_.

--Amour, folie aimable; ambition, sottise sérieuse.

--Préjugé, vanité, calcul: voilà ce qui gouverne le monde. Celui qui

ne connaît pour règles de sa conduite, que raison, vérité, sentiment,

n'a presque rien de commun avec la société. C'est en lui-même qu'il

doit chercher et trouver presque tout son bonheur.

--Il faut être juste avant d'être généreux, comme on a des chemises

avant d'avoir des dentelles.

--Les Hollandais n'ont aucune commisération de ceux qui font des

dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses

concitoyens s'il est pauvre, et de ses héritiers s'il est riche.

--La fortune est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui

ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.

--Le changement de modes est l'impôt que l'industrie du pauvre met sur

la vanité du riche.

--L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères; mais

ce n'est encore que la plus petite pour les caractères distingués; et

il y a loin de l'homme qui méprise l'argent, à celui qui est

véritablement honnête.

--Le plus riche des hommes, c'est l'économe: le plus pauvre, c'est

l'avare.

--Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de

caractère, qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps.

Mais la méprise cesse par degrés; et ils sont tout étonnés de se

trouver très-écartés l'un de l'autre, et repoussés, en quelque sorte,

par tous leurs points de contact.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 21 / 26 段