L'OPÉRA DES DANAÏDES, PAR LE BARON DE TSCHOUDY.
DIAL. XLVII.--_A._ Il y a, dans cet opéra, quatre-vingt-dix-huit
morts.
_B._ Comment?
_C._ Oui. Toutes les filles de Danaüs, hors Hypermnestre,
et tous les fils d'Égyptus, hors
Lyncée.
_D._ Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts.
_E._, _Médecin de profession_. Cela fait bien des
morts; mais il y a en effet bien des épidémies.
_F._, _Prêtre de son métier_. Dites-moi un peu;
dans quelle paroisse cette épidémie s'est-elle déclarée?
Cela a dû rapporter beaucoup au curé.
ENTRE D'ALEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE.
DIAL. XLVIII.--_Le Suisse._ Monsieur, où allez-vous?
_D'Alembert._ Chez M. de....
_Le S._ Pourquoi ne me parlez-vous pas?
_D'Al._ Mon ami, on s'adresse à vous pour savoir
si votre maître est chez lui.
_Le S._ Eh bien donc!
_D'Al._ Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donné
rendez-vous.
_Le S._ Cela est égal; on parle toujours. Si on
ne me parle pas, je ne suis rien.
ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRÉTAIRE.
DIAL. XLIX.--_Le Nonce._ Qu'est-ce qu'on dit de
moi dans le monde.
_Le Secrétaire._ On vous accuse d'avoir empoisonné
un tel, votre parent, pour avoir sa succession.
_Le N._ Je l'ai fait empoisonner, mais pour une
autre raison. Après?
_Le S._ D'avoir assassiné la Signora... pour vous
avoir trompé.
_Le N._ Point du tout; c'est parce que je craignais
pour un secret que je lui avais confié. Ensuite?
_Le S._ D'avoir donné la....... à un de vos pages.
_Le N._ Tout le contraire; c'est lui qui me la
donnée. Est-ce là tout?
_Le S._ On vous accuse de faire le bel esprit, de
n'être point l'auteur de votre dernier sonnet.
_Le N. Cazzo!_ Coquin; sors de ma présence.
QUESTION.
Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public?
RÉPONSE.
C'est que le public me paraît avoir le comble du mauvais goût et la
rage du dénigrement.
C'est qu'un homme raisonnable ne peut agir sans motif, et qu'un succès
ne me ferait aucun plaisir, tandis qu'une disgrâce me ferait peut-être
beaucoup de peine.
C'est que je ne dois pas troubler mon repos, parce que la compagnie
prétend qu'il faut divertir la compagnie.
C'est que je travaille pour les Variétés amusantes, qui sont le
Théâtre de la Nation; et que je mène de front, avec cela, un ouvrage
philosophique, qui doit être imprimé à l'imprimerie royale.
C'est que le public en use avec les gens de lettres, comme les
racoleurs du pont Saint-Michel avec ceux qu'ils enrôlent: enivrés le
premier jour, dix écus, et des coups de bâton le reste de leur vie.
C'est qu'on me presse de travailler, par la même raison que, quand on
se met à sa fenêtre, on souhaite de voir passer, dans les rues, des
singes ou des meneurs d'ours.
Exemple de M. Thomas, insulté pendant toute sa vie et loué après sa
mort.
Gentilshommes de la chambre, comédiens, censeurs, la police,
Beaumarchais.
C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vécu.
C'est que tout ce qu'on me dit pour m'engager à me produire, est bon à
dire à Saint-Ange et à Murville.
C'est que j'ai à travailler, et que les succès perdent du temps.
C'est que je ne voudrais pas faire comme les gens de lettres, qui
ressemblent à des ânes, ruant et se battant devant un râtelier vide.
C'est que, si j'avais donné à mesure les bagatelles dont je pouvais
disposer, il n'y aurait plus pour moi de repos sur la terre.
C'est que j'aime mieux l'estime des honnêtes gens et mon bonheur
particulier, que quelques éloges, quelques écus, avec beaucoup
d'injures et de calomnies.
C'est que, s'il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre
pour lui, c'est moi, après les méchancetés qu'on m'a faites à chaque
succès que j'ai obtenu.
C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu marcher ensemble la
gloire et le repos.
Parce que le public ne s'intéresse qu'aux succès qu'il n'estime pas.
Parce que je resterais à moitié chemin de la gloire de Jeannot.
Parce que j'en suis à ne plus vouloir plaire qu'à qui me ressemble.
C'est que plus mon affiche littéraire s'efface, plus je suis heureux.
C'est que j'ai connu presque tous les hommes célèbres de notre temps,
et que je les ai vus malheureux par cette belle passion de célébrité,
et mourir après avoir dégradé par elle leur caractère moral.
MAXIMES ET PENSÉES.
CHAPITRE PREMIER.
Maximes générales.
Les maximes, les axiômes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des
gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits
médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le
dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de
la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et
l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la
maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même
médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner.
L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les
différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel
ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela, comme de
l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes
et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il
a fallu rapprocher et observer des rapports: mais le grand
naturaliste, l'homme de génie, voit que la nature prodigue des êtres
individuellement différens, et voit l'insuffisance des divisions et
des classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits médiocres ou
paresseux. On peut les associer: c'est souvent la même chose, c'est
souvent la cause et l'effet.
--La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots
ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant
d'abord les meilleurs, et finissant par tout manger.
--Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les
idées corruptrices de l'esprit humain, de la société, de la morale, et
qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus
célèbres, dans les auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent
la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le
despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute
espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs,
que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.
--On ne cesse d'écrire sur l'éducation; et les ouvrages écrits sur
cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes
utiles; ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut
être, en grand, l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas
marcher de front les réformes relatives à la législation, à la
religion, à l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que
de conformer la raison de l'enfance à la raison publique relativement
à ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois
objets se combattent? En formant la raison de l'enfance, que
faites-vous que de la préparer à voir plutôt l'absurdité des opinions
et des mœurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publique,
ou législative; par conséquent, à lui en inspirer le mépris?
--C'est une source de plaisir et de philosophie, de faire l'analyse
des idées qui entrent dans les divers jugemens que portent tel ou tel
homme, telle ou telle société. L'examen des idées qui déterminent
telle ou telle opinion publique, n'est pas moins intéressant, et l'est
souvent davantage.
--Il en est de la civilisation, comme de la cuisine. Quand on voit sur
une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise
que la cuisine soit devenue une science; mais quand on y voit des jus,
des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art
funeste: à l'application.
--L'homme, dans l'état actuel de la société, me paraît plus corrompu
par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles
qui appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, dans l'ordre
social, le peu de nature qu'on y retrouve encore.
--La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le
développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte
entière. C'est un second édifice, bâti avec des décombres du premier.
On en trouve les débris, avec un plaisir mêlé de surprise. C'est celui
qu'occasionne l'expression naïve d'un sentiment naturel qui échappe
dans la société; il arrive même qu'il plaît davantage, si la personne
à laquelle il échappe est d'un rang plus élevé, c'est-à dire, plus
loin de la nature. Il charme dans un roi, parce qu'un roi est dans
l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture dorique
ou corinthienne, dans un édifice grossier et moderne.
--En général, si la société n'était pas une composition factice, tout
sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il
produit: il plairait sans étonner; mais il étonne et il plaît. Notre
surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage
à la nature.
--Des fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur, à peu près
comme les espions de police, qui sont payés moins cher, quand ils
voient moins bonne compagnie.
--Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mépriser, sans
donner l'idée d'un homme vil, si le mépris ne paraît s'adresser qu'à
son extérieur: mais ce même mendiant, qui laisserait insulter sa
conscience, fût-ce par le premier souverain de l'Europe, devient alors
aussi vil par sa personne que par son état.
--Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde, sans
jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l'honnête homme
du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour
échapper au péril; au lieu que l'autre va au-devant des occasions.
--On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On
dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d'un autre
homme: C'est votre ami. Eh! morbleu, c'est mon ami, parce que le bien
que j'en dis est vrai, parce qu'il est tel que je le peins. Vous
prenez la cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Pourquoi
supposez-vous que j'en dis du bien, parce qu'il est mon ami? et
pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu'il est mon ami, parce qu'il y
a du bien à en dire?
--Il y a deux classes de moralistes et de politiques: ceux qui n'ont
vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus
grand nombre; Lucien, Montaigne, Labruyère, La Rochefoucault, Swift,
Mandeville, Helvétius, etc: ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et
dans ses perfections; tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les
premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les
latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux
loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. _Est in
medio verum._
--Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres
de morale, de sermons, etc.? Il n'y a qu'à jeter les yeux sur le
préjugé de la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel
les philosophes, les orateurs, les poètes, aient lancé plus de traits
satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait
fait naître plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber les
présentations, la fantaisie de monter dans les carosses? cela a-t-il
fait supprimer la place de Cherin?
--Au théâtre, on vise à l'effet; mais ce qui distingue le bon et le
mauvais poète, c'est que le premier veut faire effet par des moyens
raisonnables; et, pour le second, tous les moyens sont excellens. Il
en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons, qui veulent
également faire fortune: les premiers n'emploient que des moyens
honnêtes; et les autres, toutes sortes de moyens.
--La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues,
très-peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques.
--On compte environ cent cinquante millions d'âmes en Europe, le
double en Afrique, plus du triple en Asie; en admettant que l'Amérique
et les Terres Australes n'en contiennent que la moitié de ce que donne
notre hémisphère, on peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur
notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu que
trente ans, aurait encore échappé environ mille quatre cents fois à
cette épouvantable destruction.
--J'ai vu des hommes qui n'étaient doués que d'une raison simple et
droite, sans une grande étendue ni sans beaucoup d'élévation d'esprit;
et cette raison simple avait suffi pour leur faire mettre à leur place
les vanités et les sottises humaines, pour leur donner le sentiment de
leur dignité personnelle, leur faire apprécier ce même sentiment dans
autrui. J'ai vu des femmes à peu près dans le même cas, qu'un
sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait mises au niveau des
mêmes idées. Il suit, de ces deux observations, que ceux qui mettent
un grand prix à ces vanités, à ces sottises humaines, sont de la
dernière classe de notre espèce.
--Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui
manque de souplesse dans l'esprit, se trouve très-souvent placé entre
la nécessité d'être faux ou d'être pédant: alternative fâcheuse à
laquelle un honnête homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la
grâce et de la gaîté.
--Souvent une opinion, une coutume commence à paraître absurde dans la
première jeunesse; et en avançant dans la vie, on en trouve la raison;
elle paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que de certaines
coutumes sont moins ridicules? On serait porté à penser quelquefois
qu'elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier
de la vie, et qu'elles sont jugées par des gens qui, malgré leur
esprit, n'en ont lu que quelques pages.
--Il semble que, d'après les idées reçues dans le monde et la décence
sociale, il faut qu'un prêtre, un curé croie un peu pour n'être pas
hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas intolérant. Le
grand-vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l'évêque
rire tout-à-fait, le cardinal y joindre son mot.
--La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un
_Cicerone_ d'Italie rappelle Cicéron.
--J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de
l'Afrique croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer
ce qu'elle devient, il la croient errante, après la mort, dans les
broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent
plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette
recherche, et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos
philosophes ont fait, et avaient de meilleur à faire.
--Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publique sans y avoir
pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l'a cherchée, donne
sa mesure.
--C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la
science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblême ne veut-il
pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des
illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire, un désintéressement
complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes?
--Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; il faut que, même dans
les combinaisons factices du système social, il se trouve des hommes
qui opposent la nature à la société, la vérité à l'opinion, la réalité
à la chose convenue. C'est un genre d'esprit et de caractère fort
piquant, et dont l'empire se fait sentir plus souvent qu'on ne croit.
Il y a des gens à qui on n'a besoin que de présenter le vrai, pour
qu'ils y courent avec une surprise naïve et intéressante. Ils
s'étonnent qu'une chose frappante (quand on sait la rendre telle) leur
ait échappé jusqu'alors.
--On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un
jugement prononcé par l'amour-propre de la société, qui dit: cet
homme-là n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous
disons?
--La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle
vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu'elle vous a fait,
elle vous le donnera.
--Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans
l'histoire moderne, et on ne peut comprendre comment ils se sont
formés: ils y semblent comme déplacés; ils y sont comme des cariatides
dans un entresol.
--La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier, à son
égard, le sarcasme de la gaîté avec l'indulgence du mépris.
--Je ne suis pas plus étonné de voir un homme fatigué de la gloire,
que je ne le suis d'en voir un autre importuné du bruit qu'on fait
dans son antichambre.
--J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse l'estime des
honnêtes gens à la considération, et le repos à la célébrité.
--Une forte preuve de l'existence de Dieu, selon Dorilas, c'est
l'existence de l'homme, de l'homme par excellence, dans le sens le
moins susceptible d'équivoque, dans le sens le plus exact, et, par
conséquent, un peu circonscrit: en un mot, de l'homme de qualité.
C'est le chef-d'œuvre de la providence, ou plutôt le seul ouvrage
immédiat de ses mains. Mais on prétend, on assure qu'il existe des
êtres d'une ressemblance parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a
dit: Est-il vrai? quoi! même figure! même conformation extérieure! Eh
bien! l'existence de ces individus, de ces hommes (puisqu'on les
appelle ainsi), qu'il a niée autrefois, qu'il a vue, à sa grande
surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux; que, par cette raison
seule, il ne nie plus formellement; sur laquelle il n'a plus que des
nuages, des doutes bien pardonnables, tout-à-fait involontaires;
contre laquelle il se contente de protester simplement par des
hauteurs, par l'oubli des bienséances, ou par des bontés dédaigneuses;
l'existence de tous ces êtres, sans doute mal définis, qu'en
fera-t-il? comment l'expliquera-t-il? comment accorder ce phénomène
avec sa théorie? dans quel système physique, métaphysique, ou, s'il
le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problême?
Il réfléchit, il rêve; il est de bonne foi; l'objection est spécieuse;
il en est ébranlé. Il a de l'esprit, des connaissances; il va trouver
le mot de l'énigme; il l'a trouvé, il le tient; la joie brille dans
ses yeux. Silence. On connaît, dans la théorie persanne, la doctrine
des deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh quoi! vous ne
saisissez pas? Rien de plus simple. Le génie, les talens, les vertus,
sont des inventions du mauvais principe d'Orimane, du Diable, pour
mettre en évidence, pour produire au grand jour certains misérables,
plébéiens reconnus, vrais roturiers, ou à peine gentilshommes.
--Combien de militaires distingués, combien d'officiers généraux sont
morts, sans avoir transmis leurs noms à la postérité: en cela, moins
heureux que Bucéphale, et même que le dogue espagnol Bérécillo, qui
dévorait les Indiens de Saint-Domingue, et qui avait la paie de trois
soldats!
--On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot.
--Ce qui explique le mieux comment le malhonnête homme, et quelquefois
même le sot, réussissent presque toujours mieux, dans le monde, que
l'honnête homme et que l'homme d'esprit, à faire leur chemin: c'est
que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au
courant et au ton du monde, qui, en général, n'est que malhonnêteté et
sottise; au lieu que l'honnête homme et l'homme sensé, ne pouvant pas
entrer sitôt en commerce avec le monde, perdent un temps précieux pour
la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays,
vendent et s'approvisionnent tout de suite; tandis que les autres sont
obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands,
avant que d'exposer leur marchandise, et d'entrer en traité avec eux:
souvent même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et alors ils
s'en retournent sans étrenner.
--Il y a une prudence supérieure à celle qu'on qualifie ordinairement
de ce nom: l'une est la prudence de l'aigle, et l'autre celle des
taupes. La première consiste à suivre hardiment son caractère, en
acceptant avec courage les désavantages et les inconvéniens qu'il peut
produire.......
--Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la
plupart des hommes, on a besoin de considérer ce que ce serait que
l'homme sans sa raison. C'était un mal nécessaire.
--Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très-bien
vêtus.
--Si l'on avait dit à Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, dans
quelques siècles, il y aurait des endroits où, dans l'enceinte de
quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou
huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent
jamais vivre ensemble? ne se serait-il pas fait une idée encore plus
affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités? C'est la
réflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus attachés à ces
étonnantes réunions d'hommes.
--Les prétentions sont une source de peines, et l'époque du bonheur de
la vie commence au moment où elles finissent. Une femme est-elle
encore jolie au moment où sa beauté baisse? ses prétentions la rendent
ou ridicule ou malheureuse: dix ans après, plus laide ou vieille, elle
est calme et tranquille. Un homme est dans l'âge où l'on peut réussir
et ne pas réussir auprès des femmes; il s'expose à des inconvéniens,
et même à des affronts: il devient nul; dès lors plus d'incertitudes,
et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne
sont pas fixes et arrêtées: il vaut mieux être moins, et être ce qu'on
est incontestablement. L'état des ducs et pairs, bien constaté, vaut
mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse
pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti que lui
conseillait Boileau, par le fameux hémistiche: _Que n'écrit-t-il en
prose?_ il se fût épargné bien des tourmens, et se fût peut-être fait
un nom, autrement que par le ridicule.
--N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux? disait
Sénèque à l'un de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une
harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui
adoptent des principes plus forts que leur caractère: N'as-tu-pas
honte de vouloir être philosophe plus que tu ne peux?
--La plupart des hommes qui vivent dans le monde, y vivent si
étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils
ont toujours sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait
plaisamment M. de B., par la raison qui fait que les hannetons ne
savent pas l'histoire naturelle.
--En voyant Bacon, dans le commencement du seizième siècle, indiquer à
l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire
l'édifice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes
qui lui ont succédé, tels que Boile, Loke, etc. Il leur distribue
d'avance le terrain qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est
César, maître du monde après la victoire de Pharsale, donnant des
royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.
--Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos
passions; et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que
c'est un malade empoisonné par son médecin.
--Le moment où l'on perd les illusions, les passions de la jeunesse,
laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui
nous a trompé. C'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut
enchantée.
--Les médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les
uns que les autres dans les maladies et dans l'intérieur du corps
humain. Ce sont tous des aveugles; mais les médecins sont des
quinze-vingts, qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent mieux
d'affaire.
--Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au
parterre d'un spectacle, le jour où il y a foule; comme les uns
restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers
sont portés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui
l'exprime a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune,
_se pousser. Mon fils, mon neveu se poussera_. Les honnêtes gens
disent, _s'avancer, avancer, arriver_, termes adoucis, qui écartent
l'idée accessoire de force, de violence, de grossièreté; mais qui
laissent subsister l'idée principale.
--Le monde physique paraît l'ouvrage d'un être puissant et bon, qui a
été obligé d'abandonner à un être malfaisant l'exécution d'une partie
de son plan. Mais le monde moral paraît être le produit des caprices
d'un diable devenu fou.