fils d'Énobardus; c'est moi qu'on a accusé, sans aucun fondement,
d'avoir souillé la couche de mon maître et de mon bienfaiteur. On m'a
soupçonné d'avarice, parce que la fastueuse reconnaissance de mon
disciple m'environna de richesses qui n'approchèrent jamais de mon
cœur. Je fus quelque temps gouverneur de la Bretagne, où j'arrêtai
les brigandages de mes subalternes dans l'administration des deniers
publics: on me supposa des raisons qui n'avaient rien de commun avec
l'intérêt de l'état. Quelques beaux esprits dirent que j'écrivais, sur
une table d'or, mes invectives contre les richesses; mes ennemis
agréèrent cette idée. La vérité est pourtant que je vivais, comme les
poètes du temps, c'est-à-dire, que je passais la journée dans mon lit
à lire et à composer, et en me contentant d'un peu de pain et d'eau.
On sait que j'ai refusé le trône, où les vœux de tout l'empire
m'appelaient, refus que ma mort a suivi de près: Cependant ma
réputation de philosophe est fort équivoque, et celle d'homme de
lettres n'est pas infiniment respectée.
SAINT-RÉAL.
J'avais déjà vu l'absurdité de ces accusations; et Sénèque aurait
joué, dans l'ouvrage que je méditais, un rôle intéressant. Vos écrits
sont votre éloge, et vous vous y êtes peint sans vous flatter. Vos
lettres sont un cours complet de morale stoïcienne, où l'homme,
l'orateur et le philosophe sont réunis. Quoiqu'en disent vos ennemis,
votre philosophie ne s'est pas répandue en paroles; elle a passé dans
vos actions. On croirait que vous fûtes insensible à votre exil, si le
_Traité de la Consolation_, adressé à votre mère, ne prouvait que vous
eûtes besoin de votre philosophie pour supporter son absence. Vous
prouvâtes que la plupart des malheurs ne sont guère qu'une nécessité
de faire plus d'usage de sa raison que n'en font les autres hommes.
Votre ouvrage est animé de la double chaleur de l'imagination et du
sentiment. L'île de Corse attendait un exilé, et ce triste séjour vit
un contemplateur de la nature. Vous tournâtes autour de plusieurs
vérités, et vous connûtes l'équilibre des liqueurs. Malgré vos vertus
et vos talens, vous passez pour un philosophe dont la conduite et les
principes sont peu conséquens, pour un physicien médiocre; et quelques
littérateurs vous ont traité comme un académicien de province de
mauvais goût.
_SÉNÈQUE._
Avoir et n'avoir point de réputation, est une chose bien indifférente;
mais en avoir une mauvaise, est un malheur que j'avais tâché d'éviter.
_SAINT-RÉAL._
Voici, ce me semble, la cause de l'injustice de votre siècle et de la
postérité: trop d'emphase dans votre morale, trop de faste (pardonnez,
je parle à un philosophe), trop d'apprêt dans votre éloquence, trop de
mépris pour les hommes, ont révolté quelques-uns de vos contemporains.
Vous ne les avez pas assez intéressés à dire de vous: Sénèque est un
grand homme. Ils ont cherché, dans vos vertus, les semences des vices
opposés: cette ressource est précieuse et nécessaire à la plupart des
hommes. Mais vous eûtes des admirateurs, quoique vous vécussiez sous
Néron; Rome recueillit et adora vos dernières paroles; et les sages de
tous les siècles vous regarderont comme un vrai philosophe, comme un
homme éloquent, dont l'âme fut sensible, l'esprit vaste et étendu, et
dont les écrits nous offrent une forêt immense d'arbres élevés, où
aucun n'est remarquable, parce qu'ils sont tous d'une égale hauteur.
SÉNÈQUE.
Cette réputation est plus que suffisante; il y a long-temps que
j'écrivais à mon ami Lucilius, d'après Épicure: _Satis magnum alter
alteri theatrum sumus_ (nous sommes l'un pour l'autre un théâtre assez
étendu). Mais j'aperçois une ombre qui m'est tout-à fait inconnue;
elle, vient, sans doute, pour le même sujet qui nous amène. Ah! je la
reconnais: c'est Julien le Philosophe.
SAINT-RÉAL.
Qui? Julien le Philosophe! N'enseigna-t-il pas la grammaire à
Alexandrie?
SÉNÈQUE.
Non; c'est Julien que, parmi vous autres modernes, on appelle
vulgairement Julien l'Apostat.
SAINT-RÉAL.
Ce fut un philosophe, sans doute; mais j'ignorais qu'il en portât le
nom.
JULIEN.
Je supporterais patiemment le nom d'Apostat, si, dans l'esprit de la
plupart des hommes, il n'emportait l'idée d'apostat de toutes les
vertus. L'on sait que je ne fus pas insensible à la gloire: c'est la
dernière passion du sage; c'est la chemise de l'âme, m'a dit tout à
l'heure un philosophe aimable, né parmi mes chers Gaulois.
SAINT-RÉAL.
Ah! je reconnais Montaigne.
JULIEN.
Je me flatte que ce n'est point sous ce nom odieux, que vous m'eussiez
fait connaître, si j'avais eu quelque place dans votre ouvrage. On me
força d'embrasser la religion de mes persécuteurs; et j'abjurai, dès
que je fus le maître, une religion que j'ai eu le malheur de ne pas
croire. Voici ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, où je fus adoré
des peuples. Les Gaulois m'aidèrent à chasser les Germains des terres
de l'empire. Je les vainquis dans une grande bataille; je fis beaucoup
de prisonniers, et je ne traitai point les vaincus comme fit, avant
moi, votre grand Constantin: je ne les fis point égorger dans le
cirque. Devenu empereur, je tâchai de régner comme eût fait Platon. Il
fallut faire la guerre aux Perses; je passai par Antioche: ce vil
peuple me prodigua les insultes et les railleries; je voulus croire
que Julien seul était offensé, et non l'empereur; je ne punis point
mes sujets, comme fit, après moi, votre grand Théodose; je ne les fis
pas égorger dans le cirque. Je fus blessé à mort dans une action, et
l'on me prête un discours dont rougiraient l'imbécile Caligula et le
gladiateur Commode.
SAINT-RÉAL.
Vous devez vous consoler que mon projet n'ait pas eu lieu: une main
habile a tracé votre portrait; il me semble bien saisi. On vous rend
justice; on répand, sur votre héroïsme philosophique, un soupçon de
singularité, dont vous parûtes n'avoir pas été toujours exempt; si la
postérité eût eu quelque égard pour mon suffrage, vous porteriez
désormais, sur la terre, le nom dont on vous honore ici; et, pour vous
le donner, je l'eusse ôté à un de vos successeurs nommé
Léon-le-Philosophe, prince estimable, à la vérité, mais qui fut un
dialecticien et non pas un sage. Montrez-vous tout à fait digne de ce
dernier titre, en méprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous
rester, parce qu'on ne renonce pas aisément aux anciennes habitudes.
Voici une ombre que je n'ai point encore vue dans ces lieux, et je lis
dans vos yeux que personne de vous ne la connaît.
LOUIS-LE-GRAND.
Oui, Louis-le-Grand est ignoré dans ces lieux, et son titre ne le
garantit pas d'une éternelle obscurité.
SAINT-RÉAL.
Louis-le-Grand ignoré! Ce roi qui fut son propre ouvrage! ce roi qui
écrivait au comte d'Estrades, du vivant même de Mazarin: _Ecrivez-moi
sous l'adresse de Lionne, je veux tout faire par moi-même_; qui, le
premier, montra à l'Europe des armées innombrables; qui créa, en deux
ans, une flotte de cent vaisseaux; qui soutint la guerre contre toute
l'Europe; qui fit fleurir les arts et le commerce; qui pensionna
tous les savans, excepté moi pourtant; ce roi, enfin, qui fut grand
par la guerre, par la paix, par le bonheur et par l'adversité.
LOUIS-LE-GRAND.
Je n'ai point écrit au comte d'Estrades; je n'ai point couvert la mer
de vaisseaux; je n'ai point soutenu la guerre contre toute l'Europe;
je l'ai faite, malgré moi, à quelques voisins ambitieux; j'ai conçu,
malgré l'ignorance de mon siècle, qu'il y avait quelque grandeur à
encourager les arts; j'ai fait des pensions à quelques professeurs de
grec et de latin; j'ai fait le bonheur de mes peuples: je suis
Louis-le-Grand, roi de Hongrie et de Pologne.
SAINT-RÉAL.
Je l'avoue, à ma honte: votre nom n'était pas présent à mon
esprit. Votre récit me le rappelle: vous viviez à la fin du
quatorzième siècle.
LOUIS-LE-GRAND.
Il m'honora du nom de grand. Plusieurs hommes respectables sont
ignorés; mais la renommée ne leur avait point accordé un surnom
capable de les arracher à l'oubli; il n'appartenait qu'à moi d'être
appelle grand, et d'être inconnu.
SAINT-RÉAL.
Vous avez mérité votre nom. Votre mémoire a pu être célèbre quelque
temps après votre mort; mais les siècles suivans n'ont pas regardé
votre siècle comme dépositaire de la grandeur. Peut-être les hommes
parviendront-ils à se faire une autre idée de la gloire; et, dans ce
cas, combien de héros dégradés! L'injustice des hommes les confrontera
avec des préjugés contraires à ceux d'après lesquels ils ont vécu.
Tel est le sort des héros de la gloire: son théâtre est immense et
fragile; le théâtre de la vertu est borné, mais inébranlable.
Je parle à des philosophes et à des rois. Vous connaissez le néant des
idées et des grandeurs humaines. Mon dessein fut de juger les
réputations et le hasard qui y préside. Quelle a été la bizarrerie de
la mienne! mes ouvrages furent estimés: ma personne fut inconnue. Je
vécus pauvre, sous un grand prince ami des arts. On ignore mon
véritable nom, l'âge, le temps et le lieu où j'ai terminé ma destinée.
Mais quelle foule d'ombres accourt vers nous! Retirons-nous à l'écart,
et sauvons nos réflexions de leur importunité.
FIN DU DIALOGUE.
QUESTION.
SI, DANS UNE SOCIÉTÉ, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR
LUI CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L'AMOUR-PROPRE?
Cette question est plus difficile à résoudre qu'elle ne le paraît
d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative, prétendent que l'amitié
véritable est un contrat par lequel chacune des parties consacre à
l'autre toute son existence. Ils disent que, si l'amitié ne laisse pas
le droit de donner des secours à son ami, ou d'en recevoir, elle est
une chimère ridicule; que son principal bonheur consiste à lever ou
déchirer ce voile de décence que les hommes ont jeté sur leurs
besoins, pour se dispenser de se secourir, en continuant de se
prodiguer les marques de l'affection la plus vive; que c'est celui qui
donne, qui est honoré et obligé, etc. Ceux qui sont pour la négative,
me paraissent appuyer leur opinion par des raisons plus solides. Ils
disent que l'amitié, étant une union pure des âmes, ne doit pas se
laisser soupçonner d'un autre motif. On peut appliquer cette réflexion
à l'amour même. En tout état de cause, on fait toujours très-bien de
ne donner, que le moins qu'on peut, atteinte à cette règle. Celui qui
reçoit, n'accepte sûrement que parce qu'il respecte l'âme de celui
qui donne: mais d'où sait-il que cette âme ne se dégradera point? et
alors quel désespoir de lui avoir obligation! d'où sait-il que cette
âme, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera point de l'aimer,
voudra bien ne jamais se prévaloir de ses avantages? Quelle âme il
faut avoir pour laisser à celle d'une autre la liberté de tous ses
mouvemens, tandis que je pourrais les contraindre et les diriger vers
mon bonheur apparent! Ce sacrifice continuel de mon intérêt est
peut-être plus difficile que le sacrifice momentané de ma personne; et
le bienfaiteur qui en est capable, a nécessairement l'avantage sur
celui qu'il a obligé, en leur supposant d'ailleurs une égale élévation
dans le caractère. Or, j'ai peine à croire que l'homme puisse
supporter l'idée de la supériorité d'une âme sur la sienne. J'en juge
par la peine avec laquelle les âmes les plus fortes voient une
supériorité fondée sur des choses moins essentielles. Il suit, au
moins, de tout ceci que, dès que je reçois un bienfait, je m'engage,
pour mon bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux; qu'il n'aura
jamais tort avec moi; qu'il ne cessera point de m'aimer, ni moi de lui
être attaché. Si les deux premières de ces conditions n'ont pas lieu,
c'est au bienfaiteur à rougir; mais celui qui a reçu le bienfait, doit
pleurer.
FIN DE LA QUESTION.
PETITS
DIALOGUES PHILOSOPHIQUES.
DIALOGUE Ier.--_A._ Comment avez-vous fait
pour n'être plus sensible?
_B._ Cela s'est fait par degrés.
_A._ Comment?
_B._ Dieu m'a fait la grâce de n'être plus aimable;
je m'en suis apperçu, et le reste a été tout
seul.
DIAL. II.--_A._ Vous ne voyez plus M.....?
_B._ Non, il n'est plus possible.
_A._ Comment?
_B._ Je l'ai vu, tant qu'il n'était que de mauvaises
mœurs; mais, depuis qu'il est de mauvaise compagnie,
il n'y a pas moyen.
DIAL. III.--_A._ Je suis brouillé avec elle.
_B._ Pourquoi?
_A._ J'en ai dit du mal.
_B._ Je me charge de vous raccommoder: quel
mal en avez-vous dit?
_A._ Qu'elle est coquette.
_B._ Je vous réconcilie.
_A._ Quelle n'est pas belle.
_B._ Je ne m'en mêle plus.
DIAL. IV.--_A._ Croiriez-vous que j'ai vu madame
de..... pleurer son ami, en présence de quinze personnes?
_B._ Quand je vous disois que c'étoit une femme
qui réussirait à tout ce qu'elle voudroit entreprendre!
DIAL. V.--_A._ Vous marierez-vous?
_B._ Non.
_A._ Pourquoi?
_B._ Parce que je serais chagrin.
_A._ Pourquoi?
_B._ Parce que je serais jaloux.
_A._ Et pourquoi seriez-vous jaloux?
_B._ Parce que je serais cocu.
_A._ Qui vous a dit que vous seriez cocu?
_B._ Je serais cocu, parce que je le mériterais.
_A._ Et pourquoi le mériteriez-vous?
_B._ Parce que je me serais marié.
DIAL. VI.--_Le Cuisinier._ Je n'ai pu acheter ce
saumon.
_Le Docteur en Sorbonne._ Pourquoi?
_Le C._ Un conseiller le marchandait.
_Le D._ Prends ces cent écus; et va m'acheter le
saumon et le conseiller.
DIAL. VII.--_A._ Vous êtes bien au fait des intrigues
de nos ministres?
_B._ C'est que j'ai vécu avec eux.
_A._ Vous vous en êtes bien trouvé, j'espère?
_B._ Point du tout. Ce sont des joueurs qui m'ont
montré leurs cartes, qui ont même, en ma présence,
regardé dans le talon; mais qui n'ont point
partagé avec moi les profits du gain de la partie.
DIAL. VIII.--_Le Vieillard._ Vous êtes misantrope
de bien bonne heure. Quel âge avez-vous?
_Le Jeune Homme._ Vingt-cinq ans.
_Le V._ Comptez-vous vivre plus de cent ans?
_Le J. H._ Pas tout à fait.
_Le V._ Croyez-vous que les hommes seront corrigés
dans soixante-quinze ans?
_Le J. H._ Cela serait absurde à croire.
_Le V._ Il faut que vous le pensiez pourtant,
puisque vous vous emportez contre leurs vices....
Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand
ils seraient corrigés d'ici à soixante-quinze ans;
car il ne vous resterait plus de temps pour jouir
de la réforme que vous auriez opérée.
_Le J. H._ Votre remarque mérite quelque considération:
j'y penserai.
DIAL. IX.--_A._ Il a cherché à vous humilier.
_B._ Celui qui ne peut être honoré que par lui-même,
n'est guère humilié par personne.
DIAL. X.--_A._ La femme qu'on me propose
n'est pas riche.
_B._ Vous l'êtes.
_A._ Je veux une femme qui le soit. Il faut bien
s'assortir.
DIAL. XI.--_A._ Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru
que j'en mourrais de chagrin.
_B._ Mourir de chagrin! mais vous l'avez eue?
_A._ Oui.
_B._ Elle vous aimait?
_A._ A la fureur! et elle a pensé en mourir
aussi.
_B._ Eh bien! comment donc pouviez-vous mourir
de chagrin?
_A._ Elle voulait que je l'épousasse.
_B._ Eh bien! une jeune femme, belle et riche
qui vous aimait, dont vous étiez fou!
_A._ Cela est vrai; mais épouser, épouser! Dieu
merci, j'en suis quitte à bon marché.
DIAL. XII.--_A._ La place est honnête.
_B._ Vous voulez dire lucrative.
_A._ Honnête ou lucratif, c'est tout un.
DIAL. XIII.--_A._ Ces deux femmes sont fort
amies, je crois.
_B._ Amies! là..... vraiment?
_A._ Je le crois, vous dis-je; elles passent leur
vie ensemble: au surplus, je ne vis pas assez dans
leur société, pour savoir si elles s'aiment ou se
haïssent.
DIAL. XIV.--_A._ M. de R........ parle mal de vous.
_B._ Dieu a mis le contrepoison de ce qu'il peut
dire, dans l'opinion qu'on a de ce qu'il peut
faire.
DIAL. XV.--_A._ Vous connaissez M. le comte
de.......; est-il aimable?
_B._ Non. C'est un homme plein de noblesse,
d'élévation, d'esprit, de connaissance: voilà tout.
DIAL. XVI.--_A._ Je lui ferais du mal volontiers.
_B._ Mais il ne vous en a jamais fait.
_A._ Il faut bien que quelqu'un commence.
DIAL. XVII.--_Damon._ Clitandre est plus jeune
que son âge. Il est trop exalté. Les maux publics,
les torts de la société, tout l'irrite et le révolte.
_Célimène._ Oh! il est jeune encore, mais il a
un bon esprit; il finira par se faire vingt mille
livres de rente, et prendre son parti sur tout le
reste.
DIAL. XVIII.--_A._ Il paraît que tout le mal dit
par vous sur madame de....... n'est que pour vous
conformer au bruit public; car il me semble que
vous ne la connaissez point?
_B._ Moi, point du tout.
DIAL. XIX.--_A._ Pouvez-vous me faire le plaisir
de me montrer le portrait en vers que vous avez
fait de madame de....?
_B._ Par le plus grand hasard du monde, je l'ai
sur moi.
_A._ C'est pour cela que je vous le demande.
DIAL. XX.--_Damon._ Vous me paraissez bien
revenu des femmes, bien désintéressé à leur
égard.
_Clitandre._ Si bien que, pour peu de chose, je
vous dirais ce que je pense d'elles.
_Dam._ Dites-le moi.
_Clit._ Un moment. Je veux attendre encore
quelques années. C'est le parti le plus prudent.
DIAL. XXI.--_A._ J'ai fait comme les gens sages,
quand ils font une sottise.
_B._ Que font-ils?
_A._ Ils remettent la sagesse à une autre fois.
DIAL. XXII.--_A._ Voilà quinze jours que nous
perdons. Il faut pourtant nous remettre.
_B._ Oui, dès la semaine prochaine.
_A._ Quoi! sitôt?
DIAL. XXIII.--_A._ On a dénoncé à M. le garde
des sceaux une phrase de M. de L......
_B._ Comment retient-on une phrase de L......?
_A._ Un espion.
DIAL. XXIV.--_A._ Il faut vivre avec les vivans.
_B._ Cela n'est pas vrai; il faut vivre avec les
morts[20].
[20] C'est-à-dire, avec ses livres.
DIAL. XXV.--_A._ Non, monsieur votre droit
n'est point d'être enterré dans cette chapelle.
_B._ C'est mon droit; cette chapelle a été bâtie
par mes ancêtres.
_A._ Oui; mais il y a eu depuis une transaction
qui ordonne qu'après monsieur votre père qui
est mort, ce soit mon tour.
_B._ Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit d'y
être enterré, d'y être enterré tout à l'heure.
DIAL. XXVI.--_A._ Monsieur, je suis un pauvre
comédien de province qui veut rejoindre sa
troupe: je n'ai pas de quoi...
_B._ Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point là
d'invention, point de talent.
_A._ Monsieur, je venais sur votre réputation....
_B._ Je n'ai point de réputation, et ne veux
point en avoir.
_A._ Ah, monsieur!
_B._ Au surplus, vous voyez à quoi elle sert,
et ce qu'elle rapporte.
DIAL. XXVII..--_A._ Vous aimez mademoiselle....
elle sera une riche héritière.
_B._ Je l'ignorais: je croyais seulement qu'elle
serait un riche héritage.
DIAL. XXVIII..--_Le Notaire._ Fort bien, monsieur,
dix mille écus de legs ensuite?
_Le Mourant._ Deux mille écus au notaire.
_Le N._ Monsieur, mais où prendra-t-on l'argent
de tous ces legs?
_Le M._ Eh! mais vraiment, voilà ce qui m'embarrasse.
DIAL. XXIX..--_A._ Madame..., jeune encore,
avait épousé un homme de soixante-dix-huit ans
qui lui fit cinq enfans.
_B._ Ils n'étaient peut-être pas de lui.
_A._ Je crois qu'ils en étaient, et je l'ai jugé à la
haine que la mère avait pour eux.
DIAL. XXX.--_La Bonne à l'Enfant._ Cela vous
a-t-il amusée ou ennuyée?
_Le Père._ Quelle étrange question! Plus de simplicité.
Ma petite!
_La petite Fille._ Papa!
_Le Père._ Quand tu es revenue de cette maison-là,
quelle était ta sensation?
DIAL. XXXI.--_A._ Connaissez-vous madame
de B....?
_B._ Non.
_A._ Mais vous l'avez vue souvent.
_B._ Beaucoup.
_A._ Eh bien?
_B._ Je ne l'ai pas étudiée.
_A._ J'entends.
DIAL. XXXII.--_Clitandre._ Mariez-vous.
_Damis._ Moi, point du tout; je suis bien avec
moi, je me conviens et je me suffis. Je n'aime
point, je ne suis point aimé. Vous voyez que c'est
comme si j'étais en ménage, ayant maison et vingt-cinq
personnes à souper tous les jours.
DIAL. XXXIII.--_A._ M. de...... vous trouve une
conversation charmante[21].
_B._ Je ne dois pas mon succès à mon partner,
lorsque je cause avec lui.
[21] C'était un sot.
DIAL. XXXIV.--_A._ Concevez-vous M...? comme il a été peu étonné
d'une infamie qui nous a confondus!
_B._ Il n'est pas plus étonné des vices d'autrui que des siens.
DIAL. XXXV.--_A._ Jamais la cour n'a été si ennemie des gens
d'esprit.
_B._ Je le crois; jamais elle n'a été plus sotte: et quand les
deux extrêmes s'éloignent, le rapprochement est plus difficile.
DIAL. XXXVI.--_Dam._ Vous marierez-vous?
_Clit._ Quand je songe que, pour me marier, il faudrait que
j'aimasse, il me paraît, non pas impossible, mais difficile que
je me marie; mais quand je songe qu'il faudrait que j'aimasse et
que je fusse aimé, alors je crois qu'il est impossible que je me
marie.
DIAL. XXXVII.--_Dam._ Pourquoi n'avez-vous rien dit, quand on a
parlé de M....?
_Clit._ Parce que j'aime mieux que l'on calomnie mon silence
que mes paroles.
DIAL. XXXVIII.--_Madame de_.... Qui est-ce qui vient vers nous?
_M. de C._ C'est madame de Ber.....
_Mad. d...._ Est-ce que vous la connaissez?
_M. de C._ Comment? vous ne vous souvenez donc pas du mal
que nous en avons dit hier!
DIAL. XXXIX.--_A._ Ne pensez-vous pas que le changement arrivé
dans la constitution sera nuisible aux beaux-arts?
_B._ Au contraire. Il donnera aux âmes, aux génies un caractère
plus ferme, plus noble, plus imposant. Il nous restera le goût,
fruit des beaux ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant
à l'énergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national, nous fera
sortir du cercle des petites conventions qui avaient gêné son
essor.
DIAL. XL.--_A._ Détournez la tête. Voilà M. de L.
_B._ N'ayez pas peur: il a la vue basse.
_A._ Ah! que vous me faites de plaisir! Moi, j'ai la vue longue,
et je vous jure que nous ne nous rencontrerons jamais.
SUR UN HOMME SANS CARACTÈRE.
DIAL. XLI.--Dor. Il aime beaucoup M. de B.....
Philinte. D'où le sait-il? qui lui a dit cela?
DE DEUX COURTISANS.
DIAL. XLII.--_A._ Il y a long-temps que vous
n'avez vu M. Turgot?
_B._ Oui.
_A._ Depuis sa disgrâce, par exemple?
_B._ Je le crois: j'ai peur que ma présence ne lui
rappelle l'heureux temps où nous nous rencontrions
tous les jours chez le roi.
DU ROI DE PRUSSE ET DE DARGET.
DIAL. XLIII.--_Le Roi._ Allons, Darget, divertis-moi:
conte-moi l'étiquette du roi de France:
commence par son lever.
(Alors Darget entre dans tout le détail de ce qui se fait, dénombre
les officiers, valets-de-chambre, leurs fonctions, etc.)
_Le Roi_ (_en éclatant de rire._) Ah! grand Dieu!
si j'étais roi de France, je ferais un autre roi pour
faire toutes ces choses-là à ma place.
DE L'EMPEREUR ET DU ROI DE NAPLES.
DIAL. XLIV.--_Le Roi._ Jamais éducation ne fut
plus négligée que la mienne.
_L'Empereur._ Comment? (_A part._) Cet homme
vaut quelque chose.
_Le Roi._ Figurez-vous qu'à vingt ans, je ne savais
pas faire une fricassée de poulet; et le peu
de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis
donné.
ENTRE MADAME DE B.... ET M. DE L...
DIAL. XLV.--_M. de L...._ C'est une plaisante
idée de nous faire dîner tous ensemble. Nous
étions sept, sans compter votre mari.
_Mad. de B...._ J'ai voulu rassembler tout ce que
j'ai aimé, tout ce que j'aime encore d'une manière
différente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y
a encore des mœurs en France; car je n'ai eu à
me plaindre de personne, et j'ai été fidèle à
chacun pendant son règne.
_M. de L..._ Cela est vrai; il n'y a que votre mari
qui, à toute force, pourrait se plaindre.
_Mad. de B ...._ J'ai bien plus à me plaindre de lui,
qui m'a épousée sans que je l'aimasse.
_M. de L...._ Cela est juste. A propos; mais un
tel, vous ne me l'avez point avoué: est-ce avant
ou après moi?
_Mad. de B...._ C'est avant; je n'ai jamais osé
vous le dire; j'étais si jeune quand vous m'avez
eue!
_M. de L....._ Une chose m'a surpris.
_Mad. de B....._ Qu'est-ce?
_M. de L...._ Pourquoi n'aviez-vous pas prié le
chevalier de S....? Il nous manquait.
_Mad. de B_...._ J'en ai été bien fâchée. Il est
parti, il y a un mois, pour l'Isle de France.
_M. de L_...._ Ce sera pour son retour.
ENTRE LES MÊMES.
DIAL. XLVI.--_M. de L...._ Ah! ma chère amie,
nous sommes perdus: votre mari sait tout.
_Mad. de B...._ Comment? Quelque lettre surprise?
_M. de L..._ Point du tout.
_Mad. de B..._ Une indiscrétion? Une méchanceté
de quelques-uns de nos amis?
_M. de L..._ Non.
_Mad. de B..._ Eh bien! quoi? qu'est-ce?
_M. de L..._ Votre mari est venu ce matin m'emprunter
cinquante louis.
_Mad. de B..._ Les lui avez-vous prêtés?
_M. de L..._ Sur-le-champ.
_Mad. de B..._ Oh bien! il n'y a pas de mal; il ne
sait plus rien.