Il est à peu près reconnu que les modernes sont très-supérieurs aux

anciens dans l'art de tracer les caractères. Je ne doute pas que

ceux-ci n'aient bien peint les mœurs existantes sous leurs yeux. Je

dis seulement que les caractères des bons ouvrages anciens ne sont pas

aussi fortement dessinés que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois

pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est que depuis la

renaissance de la philosophie, qu'on a profondément réfléchi sur la

théorie des beaux-arts. Les Grecs paraissent avoir peu médité sur ce

sujet. Dominés par une âme sensible et une imagination ardente, ils se

laissaient entraîner par ces guides qui conduisent rapidement celui

qui marche à leur suite, mais qui quelquefois l'égarent. En effet, le

génie ne préserve pas des écarts du génie. Il a besoin d'être dirigé

par des réflexions qu'il ne fait ordinairement qu'après s'être trompé

plus d'une fois. Plus le goût de la société s'étend, plus les objets

des méditations du philosophe se multiplient. Les idées de la vraie

grandeur et de la vraie vertu deviennent plus justes et plus précises.

La corruption des mœurs qui, selon quelques sages, est le fruit de ce

goût excessif pour la société, est pour le poète une raison de plus de

multiplier les caractères vertueux. On a dit que, plus les mœurs

s'altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette

raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à

la peinture des vertus. Fatigués de voir des âmes communes, des

bassesses, des trahisons, leur cœur se réfugie, pour ainsi dire, dans

ces monumens précieux, où il retrouve quelques traits d'une grandeur

pour laquelle il était né.

Mais telle est la faiblesse de la nature humaine, même dans ses

vertus, que, pour nous rendre intéressans à nos propres yeux, le poète

a presque toujours besoin de nous embellir. Quel est le terme auquel

il doit s'arrêter? Je crois qu'il peut nous agrandir tant qu'il

voudra, pourvu que l'illusion ne disparaisse point, pourvu que nous

nous reconnaissions encore. L'intérêt cesse avec la vraisemblance;

mais ce qui est vraisemblable pour l'un, ne l'est pas pour l'autre.

Nous jugeons les hommes vertueux, suivant les moyens que nous avons de

les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement au

très-petit nombre d'hommes qui, nés avec un sens droit et une âme

élevée, peuvent trouver l'appréciation vraie de chaque chose, peuvent

dire: ce sentiment est juste et noble; celui-ci est vrai; celui-là est

faux, ou exagéré. L'un doit naître dans un cœur honnête; l'autre

n'existe que dans la tête d'un poète qui s'efforce de créer des

vertus. Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un tel jugement.

Souvent un seul sentiment faux détruit une illusion délicieuse, et la

détruit plus désagréablement qu'une invraisemblance. Qu'une mère,

réduite à la dernière infortune par l'erreur d'un juge, se retire dans

un cloître avec sa fille; qu'elle passe pour la gouvernante de son

enfant; qu'appelée ensuite, par un concours de circonstances, dans la

maison de son juge, elle y vienne avec sa fille; que le fils de ce

juge devienne amoureux de la jeune personne; que la tendre gouvernante

se défie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes les

inquiétudes et toutes les transes de la maternité: voilà ce qui doit

intéresser tous les cœurs. Je veux bien passer au poète la

combinaison d'incidens divers dont il doit résulter de si grands

mouvemens; mais que cette mère dans l'indigence, souffrant dans

elle-même et dans sa fille, refuse la restitution de ses biens,

c'est-à-dire, ne permette pas que son juge s'acquitte d'un devoir

rigoureux, alors je vois un être imaginaire, produit par un auteur

qui, dans ce moment, n'avait pas le sentiment juste des convenances

véritables.

Une autre raison pour laquelle un auteur doit s'attacher à n'exprimer

que des sentimens vrais, c'est que plusieurs bons esprits ayant vu,

dans la plupart des ouvrages de théâtre, une fausse grandeur, rien de

tout ce vain étalage dramatique dont rien n'est à leur usage; au lieu

qu'un sentiment noble et juste passe rapidement dans une âme bien

faite, qui l'adopte avec avidité.

Il faut un sens très-exquis pour s'arrêter, à cet égard, dans les

justes bornes; et ce n'est que depuis Racine qu'on les a fixées.

Pompée implore le secours du roi d'Égypte; il a mis en sûreté la

moitié de lui-même; il n'a plus rien à craindre que pour sa vie; il

prévoit le traitement qu'on va lui faire; il s'abandonne à sa destinée

sans se plaindre: voilà un grand homme. Mais il dédaigne de lever les

yeux au ciel,

De peur que, d'un coup d'œil, contre une telle offense,

Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance:

voilà un capitan impie. Les princesses de Corneille me paraissent

quelquefois avoir, pour la vie, un mépris féroce et peu intéressant.

Iphigénie dit naturellement:

Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie

Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,

Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin,

Si près de ma naissance en eût marqué la fin.

Encore plusieurs gens de goût ont-ils blâmé Racine de n'avoir pas

donné à cette jeune princesse une plus grande frayeur de la mort.

Aménaïde avoue aussi un sentiment semblable:

Je ne me vante point du fastueux effort

De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort:

Je regrette la vie; elle doit m'être chère.

Puisque les hommes du plus grand courage ne doivent mépriser la vie

que lorsqu'ils ne peuvent la conserver qu'en trahissant leurs devoirs;

à plus forte raison, de jeunes princesses innocentes ne doivent point

la quitter sans regret, quoique prêtes à la sacrifier, si leur devoir

l'exige.

Mais, s'il est vrai qu'il n'y a point de grandes actions dont

l'humanité ne soit capable, il est impossible que toutes les vertus se

réunissent sur un seul être. Les poètes tragiques ont su éviter ce

défaut, dans lequel sont tombés plusieurs romanciers excellens.

Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intérêt qu'il font naître dans la

suite: c'est ce qu'a fait l'auteur de _Grandisson_, en prenant soin

d'accumuler sur son héros toutes les vertus et tous les avantages que

la nature et la fortune n'ont jamais réunis dans un seul homme.

Quelques auteurs célèbres, las de voir, dans la plupart des

caractères, une empreinte romanesque, se sont avisés d'avilir tout à

coup un personnage qu'ils avaient rendu intéressant par la réunion des

sentimens les plus délicats. Ils se fondent sur ce que nul n'est

parfait dans la nature, et qu'il faut, en présentant aux lecteurs de

grands écarts ainsi que de grandes vertus, lui persuader qu'il ne lit

point un roman. On répond que l'art consiste à obtenir cet effet, sans

employer de pareils moyens. Un grand intérêt pris fortement dans nos

mœurs véritables, quelques taches volontairement répandues dans les

caractères principaux, quelques circonstances communes dans les

événemens, soutiendront parfaitement l'illusion. Le poète et le

romancier doivent imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs

adroits, qui assurent la croyance à leurs récits, en y mêlant des

détails frivoles. Au reste, le peu d'effet qu'ont produit ces ressorts

dans des mains habiles et vigoureuses, empêchera, sans doute, que des

mains plus faibles osent jamais essayer de s'en servir.

Si l'idée de grandeur que nous attachons à notre nature, est une

source d'intérêt, le sentiment de notre faiblesse contre certains

coups de la fortune, le besoin d'appui et de consolation en ouvrent

une autre non moins abondante; et souvent ces deux sensations se

réunissent. La simple vue d'une action de générosité nous transporte.

En sommes-nous les objets? Elle arrache de nos yeux des larmes de

reconnaissance et d'admiration. Quand nous avons le bonheur de la

faire nous-mêmes, elle excite dans nous un doux tressaillement qui, se

confondant par degrés avec le calme d'une joie pure et concentrée,

forme la jouissance la plus voluptueuse que la nature ait accordée à

l'homme. Oreste et Pylade se disputant l'honneur de mourir l'un pour

l'autre, que de sentimens délicieux s'élèvent à la fois dans votre

âme! Vous jouissez de la générosité de Pylade; il vous semble que vous

l'imiteriez: l'infortune d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une

identification qui, pour être rapide, n'en est pas moins réelle, nous

transforme dans l'homme que l'infortune accable, et dans l'ami

généreux qui veut mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens

qui nous sont les plus chers: du sentiment de notre grandeur qui nous

flatte, et de celui de notre faiblesse qu'on soulage.

Ce serait peut-être ici la place d'examiner pourquoi les grands crimes

ne sont intéressans au théâtre, que quand ils sont commis par des

hommes à peu près vertueux. Si Œdipe était un scélérat, il ne serait

que révoltant. Qu'un monstre, pour remplir une vengeance méditée

depuis plus de vingt ans, fasse boire à un malheureux père le sang de

son fils, c'est une horreur qui n'est point intéressante. On répond

que l'intérêt porte sur Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste

n'inspire point un intérêt déchirant, tel qu'on devait l'attendre

d'une pareille situation, si elle eût été adoucie. On a seulement pour

lui cette pitié qu'on accorde à tous les malheureux. Un écrivain

célèbre, dans une lettre éloquente contre les spectacles, fait un

grand mérite à l'auteur d'_Atrée_ d'avoir intéressé tous les

spectateurs pour la simple humanité. Ce point de vue, sans doute, est

philosophique: mais qu'on examine s'il en fallait faire un mérite à

l'auteur. Thyeste est jeté par la tempête dans un port soumis au cruel

Atrée. Il faut échapper à sa vengeance; il cache sa qualité de prince:

quoiqu'il fasse, il faut bien qu'il reste homme; il ne peut renoncer à

ce titre. Il est évident que la force du sujet a tout fait, et qu'il

n'y a point un si grand mérite dans cette disposition, qui d'ailleurs

appartient tout à fait à Sénèque. Mais qu'un amant sensible et

généreux tue sa maîtresse vertueuse, et qu'il croit infidèle;

qu'Oreste, que Ninias massacrent leur coupable mère avec le projet de

ne jamais cesser de la respecter: voilà un genre de tragédie qui aura

toujours des droits sur tous les hommes. L'événement tragique est le

même, sans qu'il soit besoin d'offrir des monstres aux yeux des

spectateurs. L'erreur commet le crime, l'homme reste vertueux: l'effet

théâtral n'y perd rien.

Le dogme de la fatalité, répandu chez les anciens, les amena par

degrés à concevoir ainsi la tragédie. D'abord, le besoin que les

hommes ont d'être ébranlés fortement, fit qu'on se contenta d'une

émotion vive, de quelque manière qu'elle fut produite: Oreste,

tourmenté par les furies; Prométhée attaché sur le Caucase, tandis que

des vautours lui déchiraient le cœur: ces affreux spectacles

suffirent. Ensuite, on s'efforça de rendre intéressant le héros du

poème: le poète ménage tellement son action qu'on ne pouvait imputer

les crimes de son héros qu'à une fatalité tyrannique; c'est ce qui

rend Œdipe et Phèdre si attachans. Depuis, Corneille, aidé de Guillen

de Castro et de son génie, inventa la tragédie fondée sur les

passions. Enfin, on est revenu depuis à un genre de tragédie fondé en

même temps sur les passions et sur cette dépendance où nous sommes

d'une cause supérieure: telle est _Sémiramis_, et telles sont les

pièces dont les sujets sont tirés du théâtre des Grecs. Quelque

admiration que j'aie pour ce genre, dans lequel on peut offrir aux

hommes de grandes leçons et de grands tableaux, j'avoue que je lui

préfère la tragédie qui fait couler des larmes de pur attendrissement;

telles sont _Andromaque_, _Zaïre_, _Alzire_, etc.

Les différens peuples policés ont suivi des procédés différens dans

l'imitation de la nature. Les Grecs ont prodigué les grands traits,

mais s'en sont souvent permis plusieurs qui avilissaient leurs héros.

Ce défaut venait de ce que, dans ces siècles héroïques et grossiers,

on n'avait point fixé les véritables notions des vertus morales. Les

Romains, nés moins heureusement, mais ayant plus d'idées sur les

décences, tracèrent des caractères moins forts, mais plus soutenus.

Les deux ou trois siècles qui précédèrent la renaissance des lettres,

doivent être comptés pour rien. Une imitation servile des anciens,

tant Grecs que Romains, tint lieu de tout mérite dans l'Europe

littéraire. Les Anglais, les Italiens et les Français prirent des

routes différentes. Les deux premiers de ces peuples, surtout les

Anglais, se piquèrent d'imiter la nature avec une vérité souvent

grossière et rebutante. La preuve qu'ils n'étaient point dirigés, dans

cette marche, par le désir d'opérer une illusion parfaite, mais

seulement par une rusticité qui n'est point incompatible avec les

élans du génie, c'est qu'en même temps qu'ils copiaient la nature

commune, ils choquaient toutes les vraisemblances, en resserrant dans

l'espace d'un jour des événemens qui avaient rempli trente années. Les

Italiens imitèrent la nature dans ces détails moins odieux, mais peu

intéressans. Dans la _Mérope_ de Maffei, le vieillard qui vient

chercher le jeune Egiste, se permet de parler beaucoup, et de dire

plusieurs choses inutiles à l'action. Blâmez, en Italie, cette

absurdité; on vous répondra: Telle est la nature. En France, nous

pensons qu'il pourrait exister un vieillard qui, ayant élevé le fils

de son roi, et l'ayant laissé échapper de ses bras, viendrait le

réclamer sans bavardage.

Combien cette imitation servile de la nature est peu intéressante! Dès

lors, le goût, ce conducteur du génie, est banni de l'empire des arts;

dès lors, plus de nécessité de porter du choix dans les parties, pour

en former un ensemble intéressant: une vérité, souvent désagréable,

tiendra lieu de mérite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens que

la perfection du goût a introduits dans le langage, dans la peinture

des passions, et dont Racine a le premier donné l'idée. Si vous

peignez les anciens exactement tels qu'ils sont, vous présentez le

tableau de mœurs grossières à des hommes dont les mœurs se sont

épurées par le temps; vous rappelez à un nouveau noble le souvenir de

sa roture.

Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est refuser d'accéder au

traité secret, mais réel, en vertu duquel l'artiste dit au public:

Admettez telle et telle supposition, et je m'engage à affecter votre

âme de telle et telle manière. Ces conventions étant au théâtre en

plus grand nombre que partout ailleurs, vous proscrirez toute

représentation dramatique; la tragédie en musique vous deviendra tout

à fait insupportable; vous n'aurez guère plus d'indulgence pour la

tragédie parlée; vous demanderez pourquoi Pulcherie insulte Phocas en

vers alexandrins, et la perfection même de l'art va devenir un défaut

pour vous. Dans un chef-d'œuvre où de grands événemens sont

représentés et réunis d'une manière attachante, vous serez en droit de

remarquer que la nature ne place pas ainsi, l'un auprès de l'autre,

plusieurs événemens extraordinaires. Si vous continuez à vous tenir

rigueur, vous demanderez pourquoi César parle français; vous serez le

plus cruel ennemi de vos plaisirs: vous aurez vu _Mérope_, et n'aurez

pas pleuré.

Voulez-vous voir combien la nature a besoin d'être embellie? Jetez les

yeux sur la pastorale. Il est à croire que les guerres civiles

d'Auguste et d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le siècle du

Guarini et du Tasse, l'abrutissement où les paysans ont toujours été

plongés en France, n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des

Amyntes, des Tyrcis, des Céladons, ait été le séjour du parfait

bonheur. Toutefois, nous sentons que les habitans de la campagne,

libres des travaux trop pénibles de leur état, abandonnés à la

simplicité de leurs goûts, seraient plus près du bonheur que nous ne

le sommes dans nos villes, où toutes les passions exaltées au plus

haut degré se livrent sans cesse, dans notre âme, un combat qui

l'accable et qui la déchire. Le poète, traçant à notre imagination le

tableau des plaisirs champêtres, fait pour nous les frais d'une

agréable maison de campagne, où nous pourrons nous retirer quand nous

serons fatigués des plaisirs bruyans de la ville. Qu'il prenne garde

seulement de détruire le prestige, en donnant à ses personnages des

sentimens ou des idées étrangers à leur état; mais qu'il ne craigne

pas de me les montrer plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses

bergers sont-ils de beaux esprits? je ne suis point à la campagne, ni

Fontenelle non plus: sont-ils grossiers? je m'y déplais, fût-ce avec

Théocrite.

Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est beau, dans la nature,

que ce qui n'existe pas. On ne peut pas condamner plus fortement la

représentation de la nature commune. Parmi nous, quelques auteurs,

prenant pour guide cette philosophie froide et fausse qui, pour mieux

mesurer le champ des beaux-arts, commence par en arracher les fleurs

et les fruits, ont cru, comme nos voisins, qu'il fallait réduire les

arts à cette vérité rigoureuse qui fait de la ressemblance la chose

même qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui cherche à la peindre, se

propose de tromper tout à fait le spectateur, il méconnaît l'objet de

son art. Il faut donner à l'âme le plaisir de s'exercer; et les

copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent jamais ce plaisir.

Ce tableau du Poussin me saisit d'admiration: toutefois l'illusion

n'opère pas sur moi, au point de me faire adresser la parole aux êtres

qui paraissent animés sur la toile; ce n'est pas même ce plaisir que

je cherche. Cette statue dont j'admire la beauté, essayez de la

peindre des véritables couleurs de la nature, que la carnation soit

exactement semblable à celle d'un homme, assurez l'effet du prestige

en le couvrant d'habits semblables aux nôtres: mon plaisir est

évanoui; une ridicule surprise prend la place de l'admiration; je vois

qu'on a voulu créer un homme, et qu'on n'a pas réussi. Je me demande

pourquoi cette figure ressemble à un homme, et n'en est point un. Je

souhaite avec Pigmalion que la statue soit animée; je sens

l'insuffisance de l'artiste: elle me rappelle la mienne; et c'est

cette idée qu'il doit toujours écarter. Il est à croire que le

sentiment de la difficulté vaincue est un charme secret et toujours

agissant, qui se mêle au plaisir que nous éprouvons à la vue d'une

belle imitation de la nature.

D'après ces considérations, on est en état de décider si la

philosophie peut faire autant de tort à la poésie, que le prétendent

la plupart des gens de lettres. Il est vrai que quelques écrivains en

ont abusé, en la faisant dégénérer en une vaine métaphysique. Mais

observez les avantages qu'elle peut produire en éclairant la marche

d'un talent véritable. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage

dramatique est une expérience faite sur le cœur humain. C'est le

philosophe qui la dirige; le poète ne fait que passionner le langage

de ses acteurs. L'un place le modèle, l'autre dessine avec feu. Je

sais que le génie peint à grandes touches et dédaigne les nuances;

mais je ne puis croire qu'il soit toujours emporté par une impulsion

violente: il peut laisser échapper subitement un morceau plein de

sensibilité; il peut même concevoir un plan rempli de chaleur; mais il

a besoin de la méditation pour présider à l'ordonnance des parties, et

les diriger à un but moral; il a pu fournir à Molière l'idée de la

cassette; mais il a été secondé par de profondes réflexions, lorsqu'il

a compromis un père avare usurier, avec un fils libertin qui emprunte

à un intérêt ruineux. Je vois le doigt de la philosophie empreint sur

chaque vers du _Tartuffe_ et du _Misantrope_. Ne croyons pas que cette

habitude de réfléchir puisse jamais refroidir un poète. Elle trace au

contraire, dans son imagination, l'image d'un beau idéal qui le dirige

à son insu, même dans la chaleur de sa composition. Un philosophe

pourrait donc composer un nouvel _Art poétique_, dans lequel il

remonterait aux sources de l'intérêt et du comique, où il

approfondirait l'art de tracer les caractères, où il ferait voir les

progrès que cet art a faits, et où il pourrait donner la solution de

plusieurs problèmes littéraires. On peut assurer à celui qui

exécuterait cet ouvrage, un très-grand succès, dont l'auteur ne serait

jamais témoin. Mais s'il se trouvait un homme digne de l'entreprendre,

il est à croire que cette dernière réflexion ne serait point capable

de l'arrêter.

FIN DE LA DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE.

DIALOGUE

ENTRE

SAINT-RÉAL, ÉPICURE, SÉNÈQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND.

ÉPICURE.

Je sors d'une illustre assemblée des morts, où l'on m'a parlé du

dessein que vous aviez eu de donner un ouvrage sur la bizarrerie de

quelques réputations anciennes et modernes. J'aurais pu vous fournir

un exemple...

SAINT-RÉAL.

Ces exemples sont innombrables. Combien cette journée m'en a-t-elle

offert! Tantôt, c'est un aumônier qui m'apprend qu'on lui doit le

succès d'un siége qui immortalise tel général; tantôt, c'est un poète

qui me prie de revendiquer pour lui une comédie, qu'il a cédée pour

quatre louis à un comédien. C'est un auteur inconnu du troisième

siècle, qui se plaint que quelques écrivains modernes se font un nom à

ses dépens, en s'appropriant et en développant ses idées. Je viens

d'entendre un maréchal de France, revenu des vanités du siècle, qui

s'avoue redevable du bâton à un mouvement savant d'un officier

subalterne qui ne put obtenir la croix de Saint-Louis.

ÉPICURE.

Je n'ose me comparer, beaucoup moins me préférer à personne; mais

j'espère que vous ne me confondrez point avec ces morts, dont la

réputation est moins bizarre que la mienne. Épicure doit croire...

SAINT-RÉAL.

Quoi! vous êtes ce philosophe sévère, sage adorateur d'un dieu dont le

nom est le mot de ralliement pour les voluptueux et les esprits forts!

ÉPICURE.

Oui, c'est moi-même. Je suis né dans un petit bourg de l'Attique. Je

fis quelque séjour dans Athènes, où je fus absolument inconnu. Je

m'aperçus que les richesses étaient le fléau de la plupart de ceux qui

les possédaient, grâce à leur imprudence; que quelques-uns devaient

dire: j'ai des richesses, comme on dit: j'ai la fièvre, j'ai la

colique; je conçus que le seul moyen d'être heureux, était de se

conformer à la nature; je me retirai dans mon petit bourg. J'y vivais

de pain et d'eau; je jouissais de la santé, de l'égalité d'esprit, de

la tranquillité d'âme. J'allai à Athènes remercier Jupiter de m'avoir

conduit au bonheur par une route si simple. Il plut à un citoyen de

s'étonner de me voir dans le temple, et me voilà devenu le patron de

l'impiété. Je retournai dans ma retraite, bien résolu de cacher ma

vie: c'était mon principal axiôme. Ma morale était celle d'Épictète,

si ce n'est que j'avais le ridicule de prétendre qu'il vaut mieux

jouir d'une santé parfaite, que d'être tourmenté des douleurs de la

gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nommé Métrodore, à qui je

reprochais sa somptuosité, parce qu'il dépensait un sou et demi par

jour; je lui écrivais: _Non toto asse quotidiè vivo_ (ma dépense ne se

monte pas à un sou par jour). Nous étions heureux, et nous disions que

nous avions trouvé la volupté. Je mourus, sans que personne se doutât

que j'eusse vécu: mon disciple fit part aux siens de quelques-unes de

mes lettres, où je prêchais la volupté, c'est-à dire, la sobriété et

le désintéressement. D'après mes idées, les fermiers de la république

donnèrent aux Laïs et aux Phrynés des soupés où ils dépensaient

vingt-cinq mines: ils dirent qu'ils étaient épicuriens, et on les

crut.

SAINT-RÉAL.

J'ai souvent déploré l'injustice du sort à votre égard: j'avais

quelques matériaux; je me proposais de donner un précis de votre

doctrine, de votre morale et de vos écrits. Mais qu'auriez-vous pu y

gagner? J'aurais, tout au plus, réhabilité votre réputation dans

l'esprit de quelques hommes sensés; mais le vulgaire sera toujours

pour vous le vulgaire. Le poids de vingt siècles pèsera éternellement

sur votre renommée; et, quoique votre morale soit aussi pure que

sensée, on dira toujours le _poison d'Épicure_... Mais quel est celui

qui vient troubler une conversation si intéressante?

ÉPICURE.

C'est un philosophe qui a, presque autant que moi, à se plaindre de la

renommée. C'est un des plus fermes appuis du portique, un sage qui m'a

rendu justice en rapprochant ma doctrine de celle de Zénon, et dont le

suffrage n'a pas beaucoup influé sur l'idée qu'on a conçue de moi:

c'est Sénèque.

SÉNÈQUE.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 18 / 26 段