corruption publique et fait pour l'accroître encore! Mesurons de
l'œil l'abîme dont nous sortons: dans quel corps, dans quelle
compagnie eût-il été admis le ci-devant gentilhomme qui eût accepté le
prix de vertu dans une assemblée publique? Il y avait, parmi nous, la
roture de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut récompenser une
belle action du riche. Rendez à la vertu cet hommage, de croire que le
pauvre aussi peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche, une
conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche,
placer une bonne action entre le ciel et lui. Législateurs, ne
décrétez pas la divinité de l'or, en le donnant pour salaire à ces
mouvemens sublimes, à ces grands sacrifices qui semblent mettre
l'homme en commerce avec son éternel auteur. Il serait annulé votre
décret; il l'est d'avance dans l'âme du pauvre.... oui, du pauvre, au
moment où il vient de s'honorer par un acte généreux.
Il est commun, il est partout, le sentiment qui atteste cette vérité.
Eh! n'avez vous pas vu, dans ces désastres qui provoquent le secours
général, n'avez-vous pas vu quelqu'un de ces pauvres, lorsqu'au risque
de ses jours, et par un grand acte de courage, il a sauvé l'un de ses
semblables, je veux dire le riche, l'opulent, l'heureux (car il les
prend pour ses semblables, dès qu'il faut les secourir), lorsqu'après
le péril, et dans le reste des effusions de sa reconnaissance, le
riche sauvé présente de l'or à son bienfaiteur, à cet indigent, à cet
homme dénué, regardez celui-ci: comme il s'indigne! il recule, il
s'étonne, il rougit...... une heure auparavant il eût mendié. D'où lui
vient ce noble mouvement? c'est que vous profanez son bienfait, ingrat
que vous êtes! vous corrompez votre reconnaissance: il a fait du bien,
il vient de s'enrichir; et vous le traitez en pauvre! Au plaisir
céleste d'avoir satisfait le plus beau besoin de son âme, vous
substituez la pensée d'un besoin matériel; vous le ramenez du ciel où
il est quelque chose, sur la terre où il n'est rien. O nature humaine!
voilà comme on t'honore! quand la vertu t'élève à ta plus grande
hauteur, c'est de l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumône qu'on te
présente!
Mais dira-t-on, cette aumône, elle a pourtant été reçue dans des
séances publiques et solennelles. Eh! qui ne sait, Messieurs, ce qui
arrive en ces occasions? Le pauvre a ses amis qui le servent à leur
manière et non pas à la sienne; qui, ne pouvant sans doute lui donner
des secours, le conduisent où l'on en donne; et, avant ces derniers
temps, qu'était-ce que l'honneur du pauvre? Et puis, on lui parle de
fêtes, d'accueils, d'applaudissemens. Etonné d'occuper un moment ceux
qu'il croit plus grands que lui, il a la faiblesse de se tenir pour
honoré: qu'il attende.
Plusieurs de vous, Messieurs, ont assisté à quelqu'une de ces
assemblées où, parmi des hommes étrangers à la classe indigente, se
présente l'indigence vertueuse, couronnée, dit-on: elle attire les
regards; ils la cherchent, ils s'arrêtent sur elle..... Je ne les
peindrai pas; mais ce n'est point là l'hommage que mérite la vertu. Il
est vrai que le récit détaillé de l'acte généreux que l'on couronne,
excite des applaudissemens, des battemens de mains...... J'ignore si
j'ai mal vu; mais secrètement blessé de toutes ces inconvenances, et
observant les traits et le maintien de la personne ainsi couronnée,
j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu comme moi, l'impression marquée
d'une secrète et involontaire tristesse, non l'embarras de la
modestie, mais la gêne du déplacement.
O vous, qu'on amenait ainsi sur la scène, âmes nobles et honnêtes,
mais simples et ignorantes, savez-vous d'où vient ce mal-être
intérieur qui affecte même votre maintien? C'est que vous portez le
poids d'un grand contraste, celui de la vertu et du regard des hommes.
Laissons-là, Messieurs, toute cette pompe puérile, tout cet appareil
dramatique qui montre l'immorale prétention d'agrandir la vertu. Une
constitution, de sages lois, le perfectionnement de la raison, une
éducation vraiment publique: voilà les sources pures, fécondes,
intarissables des mœurs, des vertus, des bonnes actions. L'estime, la
confiance, l'amour de vos frères et de vos concitoyens....: hommes
libres, hommes généreux, recevez ces prix; tout le reste, jouet
d'enfant ou salaire d'esclave.
J'ai arrêté vos regards, Messieurs, sur chacune des fonctions
académiques, dont la réunion montre, sous son vrai jour, l'utilité de
cette compagnie, considérée comme corporation. C'est à quoi je
pourrais m'en tenir; mais, pour rendre sensible l'esprit général qui
résulte de ces établissemens, j'observe que l'on peut, que l'on doit
même regarder comme un monument académique un ouvrage avoué par
l'académie, et composé presque officiellement par un de ses membres
les plus célèbres, d'Alembert, son secrétaire perpétuel: je parle du
recueil des éloges académiques.
Si l'on veut s'amuser, philosopher, s'affliger des ridicules attachés,
non pas aux lettres (que nous respectons), mais aux corps littéraires
(que nous ne révérons pas), il faut lire cette singulière collection,
qui de l'éloge des membres fait naître la plus sanglante satire de
cette compagnie. C'est là, c'est dans ce recueil qu'on peut en
contempler, en déplorer les misères, et remarquer tous les effets
vicieux d'une vicieuse institution; la lutte des petits intérêts, le
combat des passions haineuses, le manége des rivalités mesquines, le
jeu de toutes ces vanités disparates et désassorties entre lettrés,
titrés, mîtrés; enfin toutes les évolutions de ces amours-propres
hétérogènes, s'observant, se caressant, se heurtant tour à tour, mais
constamment réunis dans l'adoration d'un maître invisible et toujours
présent.
Tels sont, à la longue, les effets de cette dégradante disposition,
que, si l'on veut chercher l'exemple de la plus vile flatterie où des
hommes puissent descendre, on la trouvera (qui le croirait?), non dans
la cour de Louis XIV, mais dans l'académie française. Témoin le fameux
sujet du prix proposé par ce corps: _Laquelle des vertus du roi est la
plus digne d'admiration?_ On sait que ce programme, présenté
officiellement au monarque, lui fit baiser les yeux et couvrir son
visage d'une rougeur subite et involontaire. Ainsi un roi, que
cinquante ans de règne, vingt ans de succès et la constante idolâtrie
de sa cour avaient exercé, et en quelque sorte aguerri à soutenir les
plus grands excès de la louange, une fois du moins s'avoua vaincu! et
c'est à l'académie française qu'était réservé l'honneur de ce
triomphe. Se flatterait-on que ce fût là le dernier terme d'un
coupable avilissement? On se tromperait. Il faut voir, après la mort
de Louis XIV, la servitude obstinée de cette compagnie punir, dans un
de ses membres les plus distingués, le crime d'avoir osé juger, sur
les principes de la justice et de la raison, la gloire de ce règne
fastueux; il faut voir l'académie, pour venger ce prétendu outrage à
la mémoire du roi, effacer de la liste académique le nom du seul
écrivain patriote qu'elle y eût jamais placé, le respectable abbé de
Saint-Pierre: lâcheté gratuite, qui semble n'avoir eu d'autre objet
que de protester d'avance contre les tentatives futures ou possibles
de la liberté française, et de voter solennellement pour l'éternité de
l'esclavage national.
Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais impossible de
pareils scandales, et qu'il sauverait, même à l'académie, une partie
de ses ridicules accoutumés. On ne verrait plus l'avantage du rang
tenir lieu de mérite, ni la faveur de la cour influer, du moins au
même degré, sur les nominations. Non, ces abus et quelques autres ont
disparu pour jamais; mais ce qui restera, ce qui même est inévitable,
c'est la perpétuité de l'esprit qui anime ces compagnies. En vain
tenteriez-vous d'organiser pour la liberté des corps créés pour la
servitude: toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs
membres successifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils
doivent leur existence, à prolonger les espérances insensées du
despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires et des affidés.
Dévoués, par leur nature, aux agens de l'autorité, seuls arbitres et
dispensateurs des petites grâces dans un ordre de choses où les
législateurs ne peuvent distinguer que les grands talens, il existe
entre ces corps et les dépositaires du pouvoir exécutif une
bienveillance mutuelle, une faveur réciproque, garant tacite de leur
alliance secrète, et, si les circonstances le permettaient, de leur
complicité future. En voulez-vous la preuve? Je puis la produire: je
puis mettre sous vos yeux les bases de ce traité, et pour ainsi dire
les articles préliminaires. Ecoutez ce même d'Alembert, dans la
préface du recueil de ces mêmes éloges, révélant le honteux secret des
académies, et enseignant aux rois l'usage qu'ils peuvent faire de ces
corporations, pour perpétuer l'esclavage des peuples.
_Celui qui se marie, dit Bacon_ (c'est d'Alembert qui parle), _donne
des ôtages à la fortune. L'homme de lettres qui tient à l'académie_
(qui tient, c'est-à dire, est tenu, enchaîné), _l'homme de lettres
donne des ôtages à la décence_. (Vous allez savoir ce que c'est que
cette décence académicienne.) _Cette chaîne_ (cette fois il l'appelle
par son nom), _cette chaîne, d'autant plus forte qu'elle sera
volontaire_ (la pire de toutes les servitudes est en effet la
servitude volontaire: on savait cela); _cette chaîne le retiendra sans
effort dans les bornes qu'il serait tenté de franchir_. (On pouvait en
effet, sous l'ancien régime, être tenté de franchir les bornes.)
_L'écrivain isolé et qui veut toujours l'être, est une espèce de
célibataire_ (un vaurien qu'il faut ranger, en le mariant à
l'académie): _célibataire qui, ayant moins à manger, est par là plus
sujet ou plus exposé aux écarts_127[A]. (Aux écarts! par exemple,
décrire des vérités utiles aux hommes et nuisibles à leurs
oppresseurs.)
[A] Préface des _Eloges de l'Académie_, lus dans les séances
publiques de l'Académie Françoise, tome I, page xvj.
_Parmi les vérités importantes que les gouvernemens ont besoin
d'accréditer_ (pour les travestir, les défigurer, quand on ne peut
plus les dissimuler entièrement), _il en est qu'il leur importe de ne
répandre que peu à peu, et comme par transpiration insensible_
(l'académie laissait peu transpirer): _un pareil corps, également
instruit et sage_ (sage Messieurs!), _organe de la raison par devoir,
et de la prudence par état_ (quel état et quelle prudence!), _ne fera
entrer de lumière dans les yeux des peuples, que ce qu'il en faudra
pour les éclairer peu à peu_ (l'académie économisait la lumière).
L'auteur ajoute, il est vrai, _sans blesser les yeux des peuples_; et
l'on entend cette tournure vraiment académique.
Ah! Messieurs, c'en est trop: qui de vous, n'est surpris, indigné,
révolté? Certes, on ne sait qu'admirer le plus dans l'avocat des
académies, ou la hardiesse ou l'impudence qui présente les gens de
lettres sous un pareil aspect; qui, les plaçant entre les peuples et
les rois, dit à ces derniers, dans une attitude à la fois servile et
menaçante: _Nous pouvons à notre choix éclaircir ou doubler, sur les
yeux de vos sujets, le bandeau des préjugés. Payez nos paroles ou
notre silence; achetez une alliance utile ou une neutralité
nécessaire._ Odieuse transaction, commerce coupable, où l'on sacrifie
le bonheur des hommes à des places académiques, à des faveurs de cour!
prime honteuse dans le plus infâme des trafics, celui de la liberté
des nations! Vous concevez maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des
académies la _décence_, la _sagesse_, la _prudence d'état_: d'état!
hélas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une seconde preuve également
frappante? Cherchez-la dans cette autre académie, sœur puînée, ou
plutôt fille de l'académie française, et fille digne de sa mère par le
même esprit d'abjection.
On sait que, d'après une idée de madame de Montespan (ce mot seul dit
tout), l'académie des inscriptions et belles-lettres, instituée
authentiquement pour la gloire du roi, chargée d'éterniser par les
médailles la gloire du roi, d'examiner les dessins des peintures et
sculptures consacrées à la gloire du roi, se soutint avec éclat près
de trente ans; mais que, vers la fin du règne, la gloire du roi venant
tout à coup à manquer, il fallut songer à s'étayer de quelqu'autre
secours. Ce fut alors que, sous un nouveau régime qui la soumit à la
hiérarchie des rangs, tache dont l'académie française parut du moins
exempte, l'académie des belles-lettres chercha les moyens de se
montrer utile. Elle eut recours aux antiquités judaïques, grecques et
romaines, dont elle fit l'objet de ses recherches et de ses travaux.
Eh! que ne s'y bornait-elle! Nous étions si reconnaissans d'avoir
appris par elle ce qu'étaient dans la Grèce les dieux cabires, quels
étaient les noms de tous les ustensiles composant la batterie de
cuisine de Marc-Antoine! Nous applaudissions à la découverte d'un
vieux roi de Jérusalem, perdu depuis dix-huit cents ans, dans un
recoin de la chronologie! On sourit malgré soi de voir des esprits
graves et sérieux s'occuper de ces bagatelles.
Certes, il valait mieux en faire son éternelle occupation, que
d'étudier nos antiquités françaises pour les dénaturer, que
d'empoisonner les sources de notre histoire, que de mettre aux ordres
du despotisme une érudition faussaire, que de combattre et condamner
d'avance l'assemblée nationale, en déclarant _fausse et dangereuse_
l'opinion qui conteste au roi le pouvoir législatif pour le donner à
la nation: c'est l'avis de MM. Secousse, Foncemagne, et de plusieurs
autres membres de cette compagnie. Tel est l'esprit de ces corps; ils
en font trophée: telle est leur profession de foi publique. _La
principale occupation de l'académie des belles-lettres_, dit l'un de
ses membres les plus célèbres, Mabillon, _doit être la gloire du
roi_...
Quelles soient fermées pour jamais, ces écoles de flatterie et de
servilité! Vous le devez à vous-mêmes, à vos invariables principes.
Eh! quelle protestation plus noble et plus solennelle contre
d'avilissans souvenirs, contre de méprisables habitudes, dont il faut
effacer jusqu'aux vestiges; enfin contre l'infatigable adulation dont,
au scandale de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigué vos deux
derniers rois? Eh! Messieurs, l'extinction de ces corps n'est que la
conséquence nécessaire du décret qui a détaché les esclaves enchaînés
dans Paris à la statue de Louis XIV.
Vous avez tout affranchi: faites, pour les talens, ce que vous avez
fait pour tout autre genre d'industrie. Point d'intermédiaire;
personne entre les talens et la nation. _Range-toi de mon soleil_,
disait Diogène à Alexandre. Et Alexandre se rangea. Mais les
compagnies ne se rangent point, il faut les anéantir. Une corporation
pour les arts de génie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais conçu:
et, en fait de raison, vous ne savez plus rester en arrière des
Anglais. Homère ni Virgile ne furent d'aucune académie, non plus que
Pope et Dryden, leurs immortels traducteurs. Corneille, critiqué par
l'académie française, s'écriait: _J'imite l'un de mes trois Horaces;
j'en appelle au peuple._ Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme
lui.
Eh! qui réclamerait contre votre jugement? Parmi les gens de lettres
eux-mêmes, les académies n'avaient guère pour défenseurs que les
ennemis de la révolution. Encore, au nombre de ces défenseurs, s'en
trouve-t-il quelques uns d'une espèce assez étrange. A quoi bon
détruire, disent-ils, des établissemens prêts à tomber d'eux-mêmes à
la naissance de la liberté? En vous laissant, Messieurs, apprécier ce
moyen de défense, je crois pouvoir applaudir à la conjecture: et
n'a-t-on pas vu, dans ces dernières années, l'accroissement de
l'opinion publique servir de mesure à la décroissance proportionnelle
de ces corps, jusqu'au moment où, toute proportion venant à cesser
tout à coup, il n'est resté, entre ces compagnies et la nation, que
l'intervalle immense qui sépare la servitude et la liberté?
Eh! comment l'académie, conservant sa maladive et incurable petitesse,
au milieu des objets qui s'agrandissent autour d'elle, comment
l'académie serait-elle aperçue? Qui recherchera désormais ses
honneurs, obscurcis devant une gloire à la fois littéraire et
patriotique? Pense-t-on que ceux de vos orateurs qui auront discuté
dans la tribune, avec l'applaudissement de la nation, les grands
intérêts de la France, ambitionneront beaucoup une frivole distinction
à laquelle le despotisme bornait, ou plutôt condamnait les plus rares
talens? Qui ne sent que, si Corneille et Racine ont daigné apporter
dans une si étroite enceinte les lauriers du théâtre, cette bizarrerie
tenait à plusieurs vices d'un système social qui n'est plus, au
prestige d'une vanité qui ne peut plus être, à la tyrannie d'un usage
établi, comme un impôt, sur les talens; enfin à de petites convenances
fugitives, maintenant disparues devant la liberté et englouties dans
l'égalité civile et politique, comme un ruisseau dans l'Océan?
Epargnez-donc, Messieurs, à l'académie une mort naturelle; donnez à
ses partisans, s'il en reste, la consolation de croire que sans vous
elle était immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur de succomber
dans une époque mémorable, et d'être ensevelie avec de plus puissantes
corporations. Pour cette fois, vous avez peu de clameurs à craindre;
car c'est une chose remarquable que l'académie, quoique si peu
onéreuse au public, n'ait jamais joui de la faveur populaire. Quant au
chagrin que vous causerez à ses membres par leur séparation, croyez
qu'il se contiendra dans les bornes d'une hypocrite et facile décence.
Déployez donc à la fois, et votre fidélité à vos principes sur les
corporations, et votre estime pour les lettres, en détruisant ces
corps et en traitant les membres avec une libérale équité. Celle dont
vous userez envers des hommes d'un mérite reconnu, plus ou moins
distingué, membres de sociétés littéraires peu nombreuses, où l'on
n'est admis que dans l'âge de la maturité, ne peut fatiguer la
générosité de la nation. Plût au ciel qu'en des occasions plus
importantes, vous eussiez pu réparer, par des dédommagemens aussi
faciles, les maux individuels opérés pour le bonheur général! Plût au
ciel qu'il vous eût été permis de placer aussi aisément, à côté de vos
devoirs publics, la preuve consolante de votre commisération pour les
infortunes particulières!
FIN DU DISCOURS SUR LES ACADÉMIES.
DISSERTATION
SUR
L'IMITATION DE LA NATURE,
RELATIVEMENT AUX CARACTÈRES DANS LES OUVRAGES
DRAMATIQUES.
On parle sans cesse de la nécessité d'imiter la nature, sans que
personne daigne fixer le vrai sens de ce terme, qui devient presqu'une
abstraction, par le petit nombre d'idées claires et distinctes qu'on y
attache. Ordinairement la philosophie, pour mériter ce nom, a besoin
de voir en grand: ici, elle doit descendre dans quelques détails, sous
peine d'être absolument illusoire. Toutefois, il est nécessaire de
remonter d'abord à des vues générales.
Les grandes et sublimes proportions que la nature a mises dans ses
ouvrages, échappant à nos faibles yeux, les arts se sont proposés de
créer pour nous un monde nouveau, plus parfait en apparence, parce que
nous embrassons plus aisément les rapports de ses différentes parties.
Ils nous placent dans un ordre de choses d'un choix plus exquis; ils
embellissent notre séjour; ils doivent orner l'édifice, plutôt que
d'en élever un semblable. L'homme étant ce qu'il y a dans le monde de
plus intéressant pour l'homme, a été le principal objet de l'étude des
artistes. Ils l'ont considéré sous toutes les faces, sous tous les
rapports qui le lient à ses semblables; ils l'ont observé dans presque
toutes ces circonstances si nombreuses qui opposent l'homme de la
nature à l'homme de la société; qui mettent aux prises ses goûts et
ses intérêts, ses passions et ses devoirs. Enfin, ils l'ont placé dans
les attitudes les plus pénibles, et lui ont fait subir une espèce de
torture, pour arracher de son âme l'expression véritable d'un
sentiment profond.
Quelle a dû être la marche de leur esprit dans cette opération? qu'a
dû faire le peintre? qu'a dû faire le poète? Ils ont regardé autour
d'eux: l'un a vu que les hommes bien proportionnés étaient en petit
nombre; l'autre que la plupart d'entr'eux avaient une âme faible et
froide, indigne et incapable d'intéresser. Le peintre aperçoit un
homme d'une stature plus haute que celle des autres; il l'arrête; il
lui dit: Vous serez mon modèle. Le poète, à travers une foule
méprisable, distingue un homme qui mérite son attention; son âme est à
la fois sensible et forte, ardente et inébranlable: Voilà, dit le
poète, l'homme que je veux peindre.
L'artiste doit m'offrir sans cesse le sentiment de mon excellence; et
ce sentiment, je serai bien loin de l'éprouver, si vous peignez les
hommes exactement comme ils sont dans la nature. Agrandissez-nous à
nos propres yeux: c'est une flatterie indirecte et d'autant plus
ingénieuse, par laquelle vous séduirez à coup sûr notre jugement.
Corneille a dit: L'homme s'admirera en m'écoutant, en me lisant. Je
lui montrerai Rodrigue, tuant par honneur le père d'une maîtresse
qu'il adore; Auguste pardonnant à son assassin; César vengeant la mort
de son ennemi. Je peindrai de grands criminels, et on s'intéressera à
leur sort, parce que le crime, si je le risque sur le théâtre, peut
attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout-à-fait révoltante: un
vil intrigant qui sacrifie son gendre à de lâches espérances de
grandeur, je lui donnerai des remords qui feront au moins tolérer son
caractère.
Au reste, il serait à souhaiter que Corneille eût pu placer Pauline et
Sévère dans l'admirable situation où il les a mis, sans exposer aux
yeux un caractère aussi vil que celui de Félix. De ce qu'on n'ose plus
en hasarder de semblables, quelques personnes infèrent la médiocrité
des successeurs de Corneille: lui seul, dit-on, pouvait mettre un
Félix, un Prusias sur la scène. Il fallait conclure au contraire que,
depuis ce grand homme, on a fait des progrès dans l'art qu'il a créé.
On a senti qu'il fallait des raisons invincibles pour autoriser un
poète à peindre de si vils criminels. L'admirable rôle de Narcisse,
dans _Britannicus_, contient une des plus belles leçons qu'on ait
jamais données aux rois; et cependant cette considération n'empêche
pas que le parterre ne voie ce personnage avec peine; et l'on sait que
le public donna, aux premières représentations de ce chef-d'œuvre,
des marques d'un mécontentement peu équivoque.
Plus on sonde ce principe, plus on le trouve fécond. Il explique,
d'une manière satisfaisante, l'extrême déplaisir qu'on éprouve à voir
des caractères nobles s'avilir et se dégrader. Je sais pourquoi mon
âme est affectée désagréablement, lorsque le vainqueur des Curiaces
enfonce le poignard dans le sein de sa sœur, dont le seul crime est
de pleurer la mort de son amant. En lisant l'histoire même, ne
sommes-nous pas sensiblement affligés, lorsqu'un des principaux
personnages s'avilit par quelque action qui flétrit une âme à laquelle
la nôtre s'intéressait? Cette nécessité de maintenir l'énergie du
caractère est si reconnue, que les poètes tragiques ont l'attention de
ne jamais laisser entendre aux héros de leurs poèmes rien d'humiliant
pour eux, même dans la bouche d'un ennemi. Voyez, si les menaces
d'Assur, dans _Sémiramis_, ont rien d'avilissant pour Arsace! Ce
secret de l'art, qui consiste à faire tomber l'odieux du crime sur un
confident, est une des découvertes les plus utiles à la tragédie.
Racine l'a mis le premier en usage dans _Phèdre_. L'auteur de
_Mahomet_ en a profité habilement, quand il s'est servi d'Omar pour
donner à Mahomet l'idée de faire immoler Zopire par Seïde.
Quoique les anciens aient négligé plus d'une fois de soutenir les
caractères dans toute leur force, ils ne laissaient pas d'en sentir la
nécessité. Lorsqu'ils étaient obligés d'avilir un héros, un dieu ou
une déesse venait partager le crime avec lui, ou même s'en chargeait
entièrement. Les hommes aimaient mieux qu'on leur montrât un dieu
vindicatif, ou une déesse jalouse, qu'un être de leur espèce vil et
dégradé. C'est ainsi que, dans Homère, Minerve, la déesse de la
sagesse, conduit Ulysse et Diomède aux tentes de Rhésus. Elle ne se
montre ni plus juste, ni plus généreuse dans l'_Ajax furieux_, où elle
trompe ce malheureux prince, en feignant de le servir, tandis qu'elle
sert en effet son rival. L'usage que les anciens faisaient, à cet
égard, de leurs divinités, paraît plus condamnable encore que la
manière dont ils s'en servaient pour le dénouement de leurs pièces.