s'assemblaient librement et par goût chez un de leurs amis, qu'ils
élurent leur secrétaire. Cette société, composée seulement de neuf ou
dix hommes, subsista inconnue pendant quatre ou cinq ans, et servit à
faire naître différens ouvrages que plusieurs d'entre eux donnèrent au
public. Richelieu, alors tout-puissant, eut connaissance de cette
association. Cet homme, qu'un instinct rare éclairait sur tous les
moyens, d'étendre ou de perfectionner le despotisme, voulut influer
sur cette société naissante: il lui offrit sa protection, et lui
proposa de la constituer sous autorité publique. Ces offres, qui
affligèrent les associés, étaient à peu près des ordres: fallut
fléchir. Placés entre sa protection et sa haine, leur choix pouvait-il
être douteux? Après d'assez vives oppositions du parlement, toujours
inquiet, toujours en garde contre tout ce qui venait de Richelieu;
après plusieurs débats sur les limites de la compétence académique
(que le parlement, dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots, à la
langue; enfin, mais avec beaucoup de peine, à l'éloquence), l'académie
fut constituée légalement sous la protection du cardinal, à peu près
telle qu'elle l'a été depuis sous celle du roi. Cette nécessité de
remplir le nombre de quarante, fit entrer, dans la compagnie,
plusieurs gens de lettres obscurs, dont le public n'apprit les noms
que par leur admission dans ce corps: ridicule qui depuis s'est
renouvelé plus d'une fois. Il fallut même, pour compléter le nombre
académique, recourir à l'adoption de quelques gens en place, et d'un
assez grand nombre de gens de la cour. On admira, on vanta, et on a
trop vanté depuis ce mélange de courtisans et de gens de lettres,
cette prétendue égalité académique, qui, dans l'inégalité politique et
civile, ne pouvait être qu'une vraie dérision. Eh! qui ne voit que
mettre alors Racine à côté d'un cardinal était aussi impossible qu'il
le serait aujourd'hui de mettre un cardinal à côté de Racine?
Quoiqu'il en soit, il est certain que cet étrange amalgame fut regardé
alors comme un service rendu aux lettres: c'était peut-être en effet
hâter de quelques momens l'opinion publique, que le progrès des idées
et le cours naturel des choses auraient sûrement formée quelques
années plus tard; mais enfin la nation, déjà disposée à sentir le
mérite, ne l'était pas encore à le mettre à sa place. Elle estima
davantage Patru en voyant à côté de lui un homme décoré; et cependant
Patru, philosophe quoique avocat, faisait sa jolie fable d'_Apollon_,
qui, après avoir rompu une des cordes de sa lyre, y substitua un fil
d'or: le dieu s'aperçut que la lyre n'y gagnait pas; il y remit une
corde vulgaire, et l'instrument redevint la lyre d'Apollon.
Cette idée de Patru était celle des premiers académiciens, qui tous
regrettaient le temps qu'ils appelaient leur âge d'or; ce temps où,
inconnus et volontairement assemblés, ils se communiquaient leurs
pensées, leurs ouvrages et leurs projets, dans la simplicité d'un
commerce vraiment philosophique et littéraire. Ces regrets
subsistèrent pendant toute la vie de ces premiers fondateurs, et même
dans le plus grand éclat de l'académie française. N'en soyons pas
surpris: c'est qu'ils étaient alors ce qu'ils devaient être, des
hommes libres, librement réunis pour s'éclairer: avantages qu'ils ne
retrouvaient pas dans une association plus brillante.
C'est pourtant de cet éclat que les partisans de l'académie (ils sont
en petit nombre) tirent les argumens qu'ils rebattent pour sa défense.
Tous leurs sophismes roulent sur une seule supposition. Ils commencent
par admettre que la gloire de tous les écrivains célèbres du siècle de
Louis XIV, honorés du titre d'académiciens, forme la splendeur
académique et le patrimoine de l'académie. En partant de cette
supposition, voici comme ils raisonnent: Un écrivain célèbre a été de
l'académie, ou il n'en a pas été. S'il en a été, tout va bien; il n'a
composé ses ouvrages que pour en être; sans l'existence de l'académie,
il ne les eût pas faits, du moins il n'en eût fait que de médiocres:
cela est démontré. Si au contraire il n'a pas été de l'académie, rien
de plus simple encore; il brûlait du désir d'en être; tout ce qu'il a
fait de bon, il l'a fait pour en être: c'est un malheur qu'il n'en ait
pas été; mais, sans ce but, il n'eût rien fait du tout, ou du moins il
n'eût rien fait que de mauvais. Heureusement on n'ajoute point que,
sans l'académie, cet écrivain ne serait jamais né. La conclusion de ce
puissant dilemme est que les lettres et les académies sont une seule
et même chose; que détruire les académies, c'est détruire l'espérance
de voir renaître de grands écrivains, c'est se montrer ennemi des
lettres, en un mot, c'est être un barbare, un vandale.
Certes, si on leur passe que, sans cette institution, la nation n'eût
point possédé les hommes prodigieux dont les noms décorent la liste de
l'académie; si leurs écrits forment, non pas une gloire nationale,
mais une gloire académique, on n'a point assez vanté l'académie
française, on est trop ingrat envers elle. L'_Immortalité_, cette
devise du génie, qui pouvait paraître trop fastueuse pour une
corporation, n'est plus alors qu'une dénomination juste, un honneur
mérité, une dette que l'académie acquittait envers elle-même.
Mais qui peut admettre, de nos jours et dans l'assemblée nationale,
que la gloire de tous ces grands hommes soit une propriété académique?
Qui croira que Corneille, composant _le Cid_ près du berceau de
l'académie naissante, n'ait écrit ensuite _Horace_, _Cinna_,
_Polyeucte_, que pour obtenir l'honneur d'être assis entre messieurs
Granier, Salomon, Porchères, Colomby, Boissat, Bardin, Baudoin,
Balesdens: noms obscurs, inconnus aux plus lettrés d'entre vous, et
même échappés à la satire contemporaine? On rougirait d'insister sur
une si absurde prétention.
Mais pour confondre, par le détail des faits, ceux qui lisent sans
réfléchir, revenons à ce siècle de Louis XIV, cette époque si
brillante de la littérature française, dont on confond mal à propos la
gloire avec celle de l'académie.
Est-ce pour entrer à l'académie française qu'il fit ses
chefs-d'œuvres, ce Racine, provoqué, excité dès sa première jeunesse
par les bienfaits immédiats de Louis XIV; ce Racine qui, après avoir
composé _Andromaque_, _Britannicus_, _Bérénice_, _Bajazet_,
_Mithridate_, n'était pas encore de l'académie, et n'y fut admis que
par la volonté connue de Louis XIV, par un mot du roi équivalant à une
lettre de cachet: _Je veux que vous en soyez._ Il en fut.
Espérait-il être de l'académie, ce Boileau, dont les premiers ouvrages
furent la satire de tant d'académiciens; qui croyait s'être fermé les
portes de cette compagnie, ainsi qu'il le fait entendre dans son
discours de réception; et qui, comme Racine, n'y fut admis que par le
développement de l'influence royale.
Etait-il excité par un tel mobile, ce Molière, que son état de
comédien empêchait même d'y prétendre, et qui n'en multiplia pas moins
d'année en année les chefs-d'œuvres de son théâtre, devenu presque le
seul théâtre comique de la nation?
Pense-t-on que l'académie ait aussi été l'ambition du bon La Fontaine,
que la liberté de ses contes, et surtout son attachement à Fouquet,
semblaient exclure de ce corps; qui n'y fut admis qu'à soixante-trois
ans, après la mort de Colbert[18], persécuteur de Fouquet? et
pense-t-on que, sans l'académie, le fablier n'eût point porté des
fables?
[18] La Fontaine fut reçu en 1684, après la mort de Colbert en
1683.
Faut-il parler d'un homme moins illustre, mais distingué par un talent
nouveau? Qui croira que l'auteur d'_Atys_ et d'_Armide_, comblé des
bienfaits de Louis XIV, n'eût point, sans la perspective académique,
fait des opéras pour un roi qui en payait si bien les prologues[19]?
[19] Quinaut fut admis à l'Académie en 1670, et jusqu'alors il
n'avait fait que des tragédies; son premier opéra est de 1672.
Voilà pour les poètes; et quand aux grands écrivains en prose, est-il
vrai que Bossuet, Fléchier, Fénélon, Massillon, appelés par leurs
talens aux premières dignités de l'église, avaient besoin de ce faible
aiguillon, pour remplir la destinée de leur génie? Dans cette liste
des seuls vrais grands écrivains du siècle de Louis XIV, nous n'avons
omis que le philosophe La Bruyère, qui sans doute ne pensa pas plus à
l'académie, en composant ses _Caractères_, que La Rochefoucault en
écrivant ses _Maximes_. Nous ne parlons pas de ceux à qui cette idée
fut toujours étrangère: Pascal, Nicole, Arnaud, Bourdaloue,
Mallebranche, que leurs habitudes ou leur état en écartaient
absolument. Il est inutile d'ajouter, à cette liste de noms si
respectables, plusieurs noms profanes, mais célèbres, tels que ceux de
Dufresny, Lesage et quelques autres poètes comiques, qui n'ont jamais
prétendu à ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du côté plaisant,
quoiqu'ils en fussent bien les maîtres.
Après avoir éclairci des idées dont la confusion faisait attribuer à
l'existence d'un corps la gloire de ses plus illustres membres,
examinons l'académie dans ce qui la constitue comme corporation,
c'est-à dire, dans ses travaux, dans ses fonctions, et dans l'esprit
général qui en résulte.
Le premier et le plus important de ses travaux est son dictionnaire.
On sait combien il est médiocre, incomplet, insuffisant; combien il
indigne tous les gens de goût; combien il révoltait surtout Voltaire
qui, dans le court espace qu'il passa dans la capitale avant sa mort,
ne put venir à l'académie sans proposer un nouveau plan, préliminaire
indispensable, et sans lequel il est impossible de rien faire de bon.
On sait qu'à dessein de triompher de la lenteur ordinaire aux
corporations, il profita de l'ascendant qu'il exerçait à l'académie,
pour exiger qu'on mît sur-le-champ la main à l'œuvre, prit lui-même
la première lettre, distribua les autres à ses confrères, et s'excéda
d'un travail qui peut-être hâta sa fin. Il voulait apporter le premier
sa tâche à l'académie, et obtenir de l'émulation particulière ce que
lui eût refusé l'indifférence générale. Il mourut: et avec lui tomba
l'effervescence momentanée qu'il avait communiquée à l'académie. Il
résulta seulement de ses critiques sévères et âpres, que les dernières
lettres du dictionnaire furent travaillées avec plus de soin; qu'en
revenant ensuite avec plus d'attention sur les premières, les
académiciens, étonnés des fautes, des omissions, des négligences de
leurs devanciers, sentirent que le dictionnaire ne pouvait, en cet
état, être livré au public, sans exposer l'académie aux plus grands
reproches, et surtout au ridicule: châtiment qu'elle redoute toujours,
malgré l'habitude. Voilà ce qui reculera, de plusieurs années encore,
la nouvelle édition d'un ouvrage qui paraissait à peu près tous les
vingt ans, et qui se trouve en retard précisément à l'époque actuelle,
comme pour attester victorieusement l'inutilité de cette compagnie.
Vingt ans, trente ans pour un dictionnaire! Et autrefois un seul
homme, même un académicien, Furetière, en un moindre espace de temps,
devança l'académie dans la publication d'un dictionnaire qu'il avait
fait lui seul: ce qui occasionna, entre l'académie et l'auteur, un
procès fort divertissant, où le public ne fut pas pour elle. Il existe
un dictionnaire anglais, le meilleur de tous: c'est le travail du
célèbre Johnson, qui n'en a pas moins publié, avant et après ce
dictionnaire, quelques ouvrages estimés en Europe. Plusieurs autres
exemples, choisis parmi nos littérateurs, montrent assez ce que peut,
en ce genre, le travail obstiné d'un seul homme: Moréri, mort à
vingt-neuf ans, après la première édition du dictionnaire qui porte
son nom; Thomas Corneille, épuisé de travaux, commençant et finissant,
dans sa vieillesse, deux grands ouvrages de ce genre, le _Dictionnaire
des Sciences et des Arts_, en trois volumes _in_-fo.; un _Dictionnaire
géographique_, en trois autres volumes _in_-fo.; La Martinière, auteur
d'un _Dictionnaire de Géographie_, en dix volumes toujours _in_-fo.;
enfin Bayle, auteur d'un _Dictionnaire_ en quatre volumes _in_-fo., où
se trouvent cent articles pleins de génie, luxe dont les _in_-fo. sont
absolument dispensés, et dont s'est préservé surtout le _Dictionnaire
de l'Académie_.
Et pourtant, là se bornent tous ses travaux. Les statuts de ce corps,
enregistrés au parlement, lui permettaient (c'était presque lui
commander) de donner au public une grammaire et une rhétorique; voilà
tout: car pour une logique, les parlemens ne l'eussent pas permis. Eh
bien! où sont cette grammaire et cette rhétorique? Elles n'ont jamais
paru. Cependant, auprès de la capitale, aux portes de l'académie, un
petit nombre de solitaires, MM. de Port-Royal, indépendamment de la
traduction de plusieurs auteurs anciens, travail qui ne sort point du
département des mots, et qui (par conséquent) était permis à
l'académie française; MM. de Port-Royal publièrent une _Grammaire
universelle raisonnée_, la meilleure qui ait existé pendant cent ans;
ils publièrent, non pas une rhétorique, mais une logique: car, pour
ceux-ci, le parlement, un peu complice de leur jansénisme, voulait
bien leur permettre de raisonner; et l'_Art de raisonner_ fut même le
titre qu'ils donnèrent à leur logique. Observons qu'en même temps ces
auteurs solitaires donnaient, sous leur nom particulier, différens
ouvrages qui ne sont point encore tombés dans l'oubli.
Passons au second devoir académique, les discours de réception. Je ne
vous présenterais pas, Messieurs, le tableau d'un ridicule usé. Sur ce
point, les amis, les ennemis de ce corps parlent absolument le même
langage. Un homme loué, en sa présence, par un autre homme qu'il vient
de louer lui-même, en présence du public qui s'amuse de tous les deux;
un éloge trivial de l'académie et de ses protecteurs: voilà le
malheureux canevas où, dans ces derniers temps, quelques hommes
célèbres, quelques littérateurs distingués ont semés de fleurs écloses
non de leur sujet, mais de leur talent. D'autres, usant de la
ressource de Simonide, et se jetant à côté, y ont joint quelques
dissertations de philosophie ou de littérature, qui seraient ailleurs
mieux placées. Sans doute, quelque main amie des lettres, séparant et
rassemblant ces morceaux, prendra soin de les soustraire à l'oubli
dans lequel le recueil académique va s'enfonçant de tout le poids de
son immortalité.
Nous avons vu des étrangers illustres, confondant, ainsi que tant de
Français, les ouvrages des académiciens célèbres et les travaux de la
corporation appelée _académie française_, se procurer avec
empressement le recueil académique, seule propriété véritable de ce
corps, outre son dictionnaire; et, après avoir parcouru ce volumineux
verbiage, cédant à la colère qui suit l'espérance trompée, rejeter
avec mépris cette insipide collection.
Ici se présente, messieurs, une objection dont on croira vous
embarrasser. On vous dira que ces hommes célèbres ont déclaré, dans
leur discours de réception, qu'ils ont désiré vivement l'académie, et
que ce prix glorieux était en secret l'âme de leurs travaux. Il est
vrai qu'ils le disent presque tous: et comment s'en dispenseraient-ils,
puisque Corneille et Racine l'ont dit? Corneille, qui ne connut
d'abord l'académie que par la critique qu'elle fit d'un de ses
chefs-d'œuvres! Racine, admis chez elle en dépit d'elle, comme on
sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misérable formule est une
ressource contre la pauvreté du sujet, et trop souvent contre la
nullité du prédécesseur auquel on doit un tribut d'éloges?
A l'égard de l'empressement réel que de grands hommes ont quelquefois
montré pour le fauteuil académique, il faut savoir que l'opinion, qui,
sous le despotisme, se pervertit si facilement, avait fait une sorte
de devoir aux gens de lettres un peu distingués, d'être admis dans ce
corps; et la mode, souveraine absolue chez une nation sans principes;
la mode, ajoutant son prestige aux illusions d'une vanité qu'elle
aiguillonnait encore, perpétuait l'égarement de l'opinion publique. Le
gouvernement le savait bien, et savait bien aussi l'art de s'en
prévaloir. Avec quelle adresse habile, éclairé par l'instinct des
tyrans, n'entretenait-il pas les préjugés qui, en subjuguant les gens
de lettres, les enchaînaient sous sa main! Une absurde prévention
avait réglé, avait établi que les places académiques donnaient seules
aux lettres ce que l'orgueil d'alors appelait _un état_: et vous savez
quelle terrible existence c'était que celle d'un homme sans état;
autant valait dire presque un homme sans aveu: tant les idées sociales
étaient justes et saines! Ajoutons qu'être un homme sans état
exposait, il vous en souvient, Messieurs, à d'assez grandes
vexations. Il fallait donc tenir à des corps, à des compagnies; car,
là où la société générale ne vous protège point, il faut bien être
protégé par des sociétés partielles; là où l'on n'a pas de
concitoyens, il faut bien avoir des confrères; là où la force publique
n'était souvent qu'une violence légale, il convenait de se mettre en
force pour la repousser. Quand les voyageurs redoutent les grands
chemins, ils se réunissent en caravane.
Tels étaient les principaux motifs qui faisaient rechercher
l'admission dans ces corps; le gouvernement refusant quelquefois cet
honneur à des hommes célèbres dont les principes l'inquiétaient, ces
écrivains, aigris d'un refus qui exagérait un moment à leurs yeux
l'importance du fauteuil, mettaient leur amour-propre à triompher du
gouvernement. On en a vu plusieurs exemples; et voilà ce qui explique
des contradictions inexplicables pour quiconque n'en a pas la clé.
Qui jamais s'est plus moqué, surtout s'est mieux moqué de l'académie
française que le président de Montesquieu dans ses _Lettres Persanes_?
Et cependant, révolté des difficultés que la cour opposait à sa
réception académique, pour des plaisanteries sur des objets plus
sérieux, il fit faire une édition tronquée de ces mêmes lettres où ces
plaisanteries étaient supprimées: ainsi, pour pouvoir accuser ses
ennemis d'être des calomniateurs, il le devint lui-même, il commit un
faux. Il est vrai qu'en récompense, il eut l'honneur de s'asseoir
dans cette académie à laquelle il avait insulté; et le souvenir de ses
railleries, approuvées de ses confrères comme du public, n'empêcha pas
que, dans sa harangue de compliment, le récipiendaire n'attribuât tous
ses travaux à la sublime ambition d'être membre de l'académie.
On voit, par les lettres de Voltaire, publiées depuis sa mort, le
mépris dont il était pénétré pour cette institution; mais il n'en fut
pas moins forcé de subir le joug d'une opinion dépravée, et de
solliciter plusieurs années ce fauteuil, qui lui fut refusé plus d'une
fois par le gouvernement. C'est un des moyens dont se servait la cour
pour réprimer l'essor du génie, et _pour lui couper les ailes_,
suivant l'expression de ce même Voltaire, qui reprochait à d'Alembert
de se les être laissé arracher. De là vint que tous ceux qui depuis
voulurent garder leurs ailes, et à qui leur caractère, leur fortune,
leur position permirent de prendre un parti courageux, renoncèrent aux
prétentions académiques; et ce sont ceux qui ont le plus préparé la
révolution, en prononçant nettement ce qu'on ne dit qu'à moitié dans
les académies: tels sont Helvétius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal
et quelques autres. Tous ont montré hardiment leur mépris pour ce
corps, qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste; mais qui
les a reçus grands, et les a rapetissés quelquefois.
Qu'on ne vous oppose donc plus, comme un objet d'émulation pour les
gens de lettres, le désir d'être admis dans ce corps, dont les membres
les plus célèbres se sont toujours moqués; et croyez ce qu'ils en ont
dit dans tous les temps, hors le jour de leur réception.
Nous arrivons à la troisième fonction académique: les complimens aux
rois, reines, princes, princesses; aux cardinaux, quand ils sont
ministres, etc. Vous voyez, Messieurs, par ce seul énoncé, que cette
partie des devoirs académiques est diminuée considérablement, vos
décrets ne laissant plus en France que des citoyens.
Quatrième et dernière fonction de l'académie: la distribution des prix
d'éloquence, de poésie et de quelques autres fondés dans ces derniers
temps.
Cette fonction, au premier coup d'œil, paraît plus intéressante que
celle des complimens; et au fond, elle ne l'est guère davantage.
Cependant, comme il est des hommes, ou malveillans ou peu éclairés,
qui nous supposeraient ennemis de la poésie, de l'éloquence, de la
littérature, si nous supprimions ces prix, ainsi que ceux
d'encouragement et d'utilité, nous vous proposerons un moyen facile
d'assurer cette distribution. On ne prétendra pas sans doute qu'une
salle du Louvre soit la seule enceinte où l'on puisse réciter des vers
bons, médiocres ou mauvais. On ne prétendra pas que, pour cette
fonction seule, il faille, contre vos principes, soutenir un
établissement public, quelque peu coûteux qu'il puisse être; car nous
rendons cette justice à l'académie française, qu'elle entre pour
très-peu dans le _déficit_, et qu'elle est la moins dispendieuse de
toutes les inutilités.
Puisque personne ne se permettra les objections absurdes que leur seul
énoncé réfute suffisamment, nous avons d'avance répondu à ceux qui
croient ou feignent de croire que le maintien de ces prix importe à
l'encouragement de la poésie et de l'éloquence. Mais qui ne sait ce
qu'on doit penser de l'éloquence académique? Et puisqu'elle était mise
à sa place, même sous le despotisme, que paraîtra-t-elle bientôt
auprès de l'éloquence vivante et animée, dont vous avez mis l'école
dans le sanctuaire de la liberté publique? C'est ici, c'est parmi
vous, Messieurs, que se formeront les vrais orateurs; c'est de ce
foyer que jailliront quelques étincelles qui même animeront plus d'un
grand poète. Leur ambition ne se bornera plus à quelques malheureux
prix académiques, qui à peine depuis cent ans ont fait naître quelques
ouvrages au-dessus du médiocre. Il ne faut point appliquer, aux temps
de la liberté, les idées étroites connues aux jours de la servitude.
Vous avez assuré au génie le libre exercice et l'utile emploi de ses
facultés; vous lui avez fait le plus beau des présens; vous l'avez
rendu à lui; vous l'avez mis, comme le peuple, en état de se protéger
lui-même. Indépendamment de ces prix que vous laisserez subsister, la
poésie ne deviendra pas muette; et la France peut encore entendre de
beaux vers, même après Messieurs de l'académie française.
Il est un autre prix plus respectable, décerné tous les ans par le
même corps d'après une fondation particulière, prix dont la
conservation paraît d'abord recommandée par sa dénomination même, la
plus auguste de toutes les dénominations, _le prix de la vertu_.
Tel est l'intérêt attaché à l'objet de cette fondation, qu'au premier
aperçu des inconvenances morales qui en résultent, on hésite, on
s'efforce de repousser ce sentiment pénible; on s'afflige de la
réflexion qui le confirme; on se fait une peine de le communiquer et
d'ébranler dans autrui les préventions favorables, mais peu
réfléchies, qui protègent cette institution. Il le faut néanmoins; car
ce qui, dans un régime absurde en toutes ses parties, paraissait moins
choquant, présente tout à coup une difformité révoltante dans un
système opposé, qui, ayant fondé sur la raison tout l'édifice social,
doit le fortifier par elle, et l'enceindre, en quelque sorte, du
rempart de toutes les considérations morales capables de l'affermir et
de le protéger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous cet aspect,
l'établissement de ce prix de vertu, bien sûrs que si cette fondation
est utile et convenable, elle peut, comme la vertu, soutenir le
coup-d'œil de la raison.
Et d'abord, laissant à part cette affiche, ce concours périodique, ce
programme d'un prix de vertu _pour l'année prochaine_, je lis les
termes de la fondation, et je vois ce prix destiné aux vertus des
citoyens _dans la classe indigente_. Quoi donc! qu'est-ce à dire? La
classe opulente a-t-elle relégué la vertu dans la classe des pauvres?
Non, sans doute. Elle prétend bien, comme l'autre, pouvoir faire
éclater des vertus; elle ne veut donc pas du prix! Non, certes: ce
prix est de l'or; le riche, en l'acceptant, se croirait avili.
J'entends: il n'y en a point assez; il ne le prendrait pas. Le riche
l'ose dire! Et pourquoi ne le prendrait-il pas? le pauvre le prend
bien! Payez-vous la vertu? ou bien l'honorez-vous? Vous ne la payez
pas: ce n'est ni votre prétention, ni votre espérance. Vous l'honorez
donc! eh bien! commencez par ne pas l'avilir, en mettant la richesse
au-dessus de la vertu indigente.