Quoiqu'il en soit, on convient qu'en général elle jeta dans les âmes

une énergie nouvelle, moins dure, moins féroce que celle dont l'Europe

avait senti les effets à l'époque de Charlemagne; on convient qu'elle

marqua d'une empreinte de grandeur imposante la plupart des événemens

qui suivirent sa naissance, qu'elle forma de grands caractères,

qu'elle prépara même l'adoucissement des mœurs, en portant la

générosité dans la guerre, le platonisme dans l'amour, la galanterie

dans la férocité. De là, ces contrastes qui nous frappent si vivement

aujourd'hui; qui mêlent et confondent les idées les plus disparates,

Dieu et les dames, le catéchisme et l'art d'aimer; qui placent la

licence près de la dévotion, la grandeur d'âme près de la cruauté, le

scrupule près du meurtre; qui excitent à la fois l'enthousiasme,

l'indignation et le sourire; qui montrent souvent, dans le même homme,

un héros et un insensé, un soldat, un anachorète et un amant; enfin

qui multiplient, dans les annales de cette époque, des exploits dignes

de la fable, des vertus ornemens de l'histoire, et surtout les crimes

de toutes les deux: mœurs vicieuses, mais piquantes, mais

pittoresques; mœurs féroces, mais fières, mais poétiques. Aussi,

l'Europe moderne ne doit-elle qu'à la chevalerie les deux grands

ouvrages d'imagination qui signalèrent la renaissance des lettres.

Depuis les beaux jours de la Grèce et de Rome, la poésie, fugitive,

errante loin de l'Europe, avait, comme l'enchanteresse du Tasse,

disparu de son palais éclipsé: elle attendait, depuis quinze siècles,

que le temps y ramenât des mœurs nouvelles, fécondes en tableaux, en

images dignes d'arrêter ses regards; elle attendait l'instant, non de

la barbarie, non de l'ignorance, mais l'instant qui leur succède,

celui de l'erreur, de la crédule erreur, de l'illusion facile qui met

entre ses mains le ressort du merveilleux, mobile surnaturel de ses

fictions embellies. Ce moment est venu: les triomphes des chevaliers

ont préparé les siens, leurs mains victorieuses ont de leurs lauriers

tressé la couronne qui doit orner sa tête. A leur voix, accourent de

l'orient les esprits invisibles, moteurs des cieux et des enfers, les

fées, les génies désormais ses ministres; ils accourent, et déposent à

ses pieds les talismans divers, les attributs variés, emblèmes

ingénieux de leur puissance soumise à la poésie, souveraine légitime

des enchantemens et des prestiges. Elle règne: quelle foule d'images

se presse, se succède sous ses yeux! Ces batailles où triomphent

l'impétuosité, la force, le courage, plus que l'ordre et la

discipline; ces harangues de chefs; ces femmes guerrières, ces

dépouilles des vaincus, trophées de la victoire; ces vœux terribles

de l'amitié vengeresse de l'amitié; ces cadavres rendus aux larmes des

parens, des amis; ces armes des chevaliers fameux, objet, après leur

mort, de dispute et de rivalité: tout vous rappelle Homère; et c'est

la patrie de l'Arioste, du Tasse, c'est l'Italie qui a mérité cette

gloire; tandis que la France, depuis quatre siècles, languit, faible

et malheureuse, sous une autorité incertaine, avilie ou combattue,

sans lois, sans mœurs, sans lettres, ces lettres tant recommandées

par la chevalerie!... Ici, messieurs, vous pourriez éprouver quelque

surprise; vous pourriez penser, sur la foi d'une opinion trop

répandue, qu'il était réservé à nos jours de voir la noblesse

française unir les armes et les lettres, et associer la gloire à la

gloire: cette réunion remonte à l'origine de la chevalerie; c'était le

devoir de tout chevalier, et une suite de la perfection à laquelle

étaient appelés ses prosélytes. Et qui croirait qu'exigeant la culture

de l'esprit, même dans les amusemens les plus ordinaires, la

chevalerie n'alliait aux exercices du corps que les jeux qui occupent

ou développent l'intelligence, et proscrivait surtout ces jeux d'où

l'esprit s'absente, pour laisser régner le hasard? Quelle est donc

l'époque qui devint le terme de cette estime pour les lettres, et la

changea même en mépris? Ce fut le moment où les subtilités épineuses

de l'école hérissèrent toutes les branches de la littérature; et vous

conviendrez, messieurs, que l'instant du dédain ne pouvait être mieux

choisi. Encore se trouvait-il plusieurs chevaliers fervens qui

s'élevaient avec force contre cette orgueilleuse négligence des

anciennes lois. C'était surtout un vrai scandale pour le zélé et

discret Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses vers,

virelais, ballades, alors chantés par toute la France, auxquels il

attachait un grand prix, et qu'il composait lui-même. Ainsi,

messieurs, lorsqu'avant l'époque où l'on vit tous les genres de gloire

environner le trône de Louis XIV, lorsque François Ier, ce prince si

passionné pour la chevalerie, ressuscitait de ses regards la culture

des lettres en France, il renouvelait seulement l'antique esprit de

cette brillante institution. C'est ainsi que notre auguste monarque,

en condamnant des jeux autrefois interdits, rappelle aux descendans

des anciens chevaliers une loi respectée par leurs premiers ancêtres:

loi paternelle, inviolable déjà sans doute par la seule sanction du

prince, mais que l'orgueil du rang protégera peut-être encore;

désobéir, c'est déroger.

Serait-il possible, messieurs, de voir ces grands noms unis et

rapprochés, sans nous rappeler à la fois, et les bienfaits de la

puissance royale, et les vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit

béni plus encore que célébré, ce roi qu'il est permis de ne louer que

par des faits, seul éloge digne d'un cœur qui rejette tout autre

éloge; ce roi qui efface, autant qu'il est en lui, les vestiges de

l'antique opprobre féodal; qui, en rendant la liberté à des hommes, a

reconquis des sujets: oui, reconquis; l'esclave est un bien perdu, qui

n'appartient à personne! Qu'il soit béni, et par l'infortuné moins

indigent dans l'asile même de l'indigence, et par l'innocent soustrait

à la cruelle méprise des lois, et par un peuple qui sait aimer ses

maîtres, le seul peut-être qui les ait constamment chéris, et dont

l'amour, justifié maintenant, devança plus d'une fois et leurs

bienfaits et leur naissance! A ce mot... puisse-t-il être un

présage!... puisse bientôt un monarque chéri presser entre ses bras

paternels le précieux gage de la félicité de nos neveux! puisse-t-il

verser sur ce royal enfant, non moins en roi qu'en père, les douces

larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mêler au vœu de

la patrie, non pas l'expression, mais du moins l'accent respectueux de

la reconnaissance, j'ajouterais: Puisse le premier sourire d'un fils

payer les vertus de son auguste mère!

C'est ici, messieurs, que je voudrais pouvoir terminer ce discours: et

par où le finir plus convenablement que par l'éloge de la vertu sur le

trône? Mais, après avoir exposé les vues principales que rassemblent,

ou du moins que font naître les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il me

semble que j'ai presque oublié de louer M. de Sainte-Palaye lui-même.

Ce n'est pas lui qu'on aura fait connaître, en ne parlant que de ses

livres; et c'est dans son caractère que réside une grande partie de

son éloge. Ses mœurs, vous le savez, unissaient à l'aménité de notre

siècle la simplicité, la candeur, la naïveté qu'on suppose à nos

pères. Épris de nos anciens chevaliers, il semblait avoir emprunté

d'eux et adopté, dans les proportions convenables, les qualités qui

distinguent en effet plusieurs de ces guerriers célèbres: honneur,

désintéressement, galanterie, loyauté; et, s'il m'est permis de

pousser plus loin le parallèle, on voit, par l'étendue de ses travaux,

qu'à l'exemple des anciens chevaliers, il ne s'effrayait pas des

grandes entreprises. C'est par cette constance et par cette passion

pour l'étude, qu'il avait réparé si promptement le désavantage d'une

jeunesse débile et languissante, qu'une santé trop foible avait rendue

presqu'entièrement étrangère aux lettres.

Croira-t-on qu'un homme placé de si bonne heure au rang des savans les

plus distingués, admis à vingt-six ans dans une compagnie célèbre par

l'érudition, ait passé les vingt premières années de sa vie sous les

yeux de sa mère, partageant auprès d'elle ces occupations faciles qui

mêlent l'amusement au travail des femmes? Peut-être cette singularité

d'une éducation purement maternelle, bornée pour d'autres à l'époque

de la première enfance, et qui se prolongea pour lui jusqu'à la

jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye, une des sources de cette

douceur insinuante, de cette indulgence aimable, dont le cœur d'une

mère est sans doute le plus parfait modèle. Peut-être l'austérité

précoce d'une éducation trop dure ou moins facile a plus d'une fois

resserré le germe, ou flétri du moins la fleur d'une sensibilité

naissante. M. de Sainte-Palaye, plus heureux....., destinée unique

d'un être né pour le bonheur, qui passe sans intervalle de l'asile

maternel sous la sauve-garde de l'amitié! Dès ce moment, messieurs, je

ne puis que vous rappeler des faits connus de la plupart d'entre vous;

et si j'ose vous en occuper, si je m'arrête un moment sur la peinture

de cette union fraternelle, c'est que le nom seul de M. de

Sainte-Palaye m'en fait un devoir indispensable: c'est l'hommage le

plus digne de sa mémoire; et vous-même vous pensez-que le sanctuaire

des lettres ouvert aux talens ne s'honore pas moins des vertus qui les

embellissent.

La tendresse des deux frères commença dès leur naissance; car ils

étaient jumeaux: circonstance précieuse qu'ils rappelaient toujours

avec plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le présent le plus

heureux que leur eût fait la nature, et la portion la plus chère de

l'héritage paternel: il avait le mérite de reculer pour eux l'époque

d'une amitié si tendre; ou plutôt ils lui devaient le bonheur

inestimable de ne pouvoir trouver, dans leur vie entière, un moment où

ils ne se fussent point aimés. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six

vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une épigramme grecque sur

deux jumeaux. Le testament des deux frères, car ils n'en firent qu'un

(et celui qui mourut le premier disposa des biens de l'autre), leur

testament distingua, par un legs considérable, deux parentes éloignées

qui avaient l'avantage, inappréciable à leurs yeux, d'être sœurs, et

nées comme eux au même instant. C'est avec le même intérêt qu'ils se

plaisaient à raconter que, dans leur jeunesse, leur parfaite

ressemblance trompait l'œil même de leurs parens: douce méprise, dont

les deux frères s'applaudissaient! On aurait pu les désigner dès lors,

comme le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion très-heureuse:

O fratres Helenœ, lucida sydera!

consécration poétique qui leur assignait, parmi nous, le rang que

tiennent dans la fable ces deux jumeaux célèbres, jadis les

protecteurs, et maintenant les symboles de l'amitié fraternelle. Mais,

plus heureux que les frères d'Hélène, privés par une éternelle

séparation du plus grand charme de l'amitié, une même demeure, un même

appartement, une même table, les mêmes sociétés réunirent constamment

MM. de la Curne: peines et plaisirs, sentimens et pensées, tout leur

fut commun; et je m'aperçois que cet éloge ne peut les séparer. Et

pourquoi m'en ferais-je un devoir? pourquoi M. de la Curne ne

serait-il pas associé à l'éloge de son frère? C'était lui qui

secondait le plus les travaux de M. de Sainte-Palaye, en veillant sur

sa personne, sur ses besoins, sur sa santé; en se chargeant de tous

ses soins domestiques, qu'un sentiment rend si nobles et si précieux.

Heureux les deux frères sans doute! mais plus encore celui des deux

qui, voué aux lettres, et plus souvent solitaire, arraché à ses livres

par son ami, reçoit de l'amitié ses distractions et ses plaisirs; qui

tous les jours épanche, dans un commerce chéri, les sentimens de tous

les jours; qui ne voit aucun moment de sa vie tromper les besoins de

son cœur; enfin qui n'a jamais connu ce tourment de sensibilité

contrainte, aigrie ou combattue, ce poison des âmes tendres, qui

change en amertume secrète la douceur des plus aimables affections! De

là, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye ce calme intérieur, cette

tranquille égalité de son âme, qui, manifestée dans les traits et dans

la sérénité de son visage, intéressait d'abord en sa faveur, devenait

en lui une sorte de séduction, et faisait de son bonheur même un de

ses moyens de plaire. Ainsi s'écoulait cette vie fortunée, sous les

auspices d'un sentiment qui, par sa durée, devint enfin l'objet d'un

intérêt général. Combien de fois a-t-on vu les deux frères, surtout

dans leur vieillesse, paraissant aux assemblées publiques, aux

promenades, aux concerts, attirer tous les regards, l'attention du

respect, même les applaudissemens! Avec quel plaisir, avec quel

empressement on les aidait à prendre place, on leur montrait, on leur

cédait la plus commode ou la plus distinguée! triomphe dont leurs

cœurs jouissaient avec délices; triomphe si doux à voir, si doux à

peindre! car, après la vertu, le spectacle le plus touchant est celui

de l'hommage que lui rendent les hommes assemblés; et dans les

rencontres ordinaires de la société, on n'aperçut jamais un des deux

frères, sans croire qu'il cherchait l'autre. A force de les voir

presque inséparables, on disait, on affirmait qu'ils ne s'étaient

jamais séparés, même un seul jour. Il fallait bien ajouter au prodige;

et leur union était mise, dès leur vivant, au rang de ces amitiés

antiques et fameuses qui passionnent les âmes ardentes, et dont on se

permet d'accroître l'intérêt par les embellissemens de la fiction. Eh!

qu'en est-il besoin, lorsqu'ils se sont fait mutuellement tous les

sacrifices, et enfin celui d'un sentiment qui, pour l'ordinaire,

triomphe de tous les autres? M. de la Curne est près de se marier: M.

de Sainte-Palaye ne voit que le bonheur de son frère; il s'en

applaudit; il est heureux; il croit aimer lui-même..... Mais, la

veille du jour fixé pour le mariage, M. de la Curne aperçoit, dans les

yeux de son frère, les signes d'une douleur inquiète, mêlée de

tendresse et d'indignation. C'est que M. de Sainte-Palaye, au moment

de quitter son frère, redoutait pour leur amitié les suites de ce

nouvel engagement. Il laisse entrevoir sa crainte; elle est partagée.

Le trouble s'accroît, les larmes coulent. «Non, dit M. de la Curne, je

ne me marierai jamais.» Les sermens furent réciproques; et jamais ils

ne songèrent à les violer. C'est ainsi que M. de Sainte-Palaye vit

exécuter, et lui-même exécuta une des lois de la chevalerie qui lui

plaisait sans doute davantage, la fraternité préférée à tout, même au

service des dames.

O charme simple et naïf d'une scène intérieure et domestique! Combien

d'autres non moins douces, non moins touchantes, oubliées et

ensevelies dans le secret de cette heureuse demeure, asile de

l'amitié! Pourquoi faut-il que l'âge et le temps lui en offrent de

plus affligeantes et de plus douloureuses! Ah! la vieillesse avance;

elle amène l'idée d'une séparation: la mort leur est affreuse. Ils

frémissent: leurs cœurs se précipitent l'un vers l'autre; ils se

serrent, se pressent avec terreur; ils mêlent et confondent leurs

pleurs, leurs craintes, dirai-je leurs espérances? Il en est une

qu'ils saisissent, qu'ils embrassent avec tendresse: ils sont nés à la

même heure; si la même heure à la mort les unissait! cette idée les

console, les rassure. Où ils ne voient plus de séparation, la mort a

disparu; l'illusion s'achève; ils osent s'en flatter; et dans

l'égarement de leur douleur, ils se promettent un miracle, n'en

connaissant pas de plus impossible que de vivre séparés. Il approche

toutefois, cet instant redoutable: c'est M. de la Curne dont la santé

chancelante annonce la fin prochaine. On tremble, on s'attendrit pour

M. de Sainte-Palaye: c'est à lui que l'on court, dans le danger de son

frère. Tous les cœurs sont émus; leurs amis, leurs connaissances,

quiconque les a vus, tous en parlent, tous s'en occupent: le feu roi

(car une telle amitié devait parvenir jusqu'au trône) montra

quelqu'intérêt pour l'infortuné menacé de survivre. C'est lui que

plaint surtout le mourant lui-même. «Hélas! dit-il, que deviendra mon

frère? je m'étais toujours flatté qu'il mourrait avant moi.» O regret,

peut-être sans exemple! ô vœu sublime du sentiment, qui, dans ce

partage des douleurs, s'emparait de la plus amère, pour en sauver

l'objet de sa tendresse!

Vous les avez sus, messieurs, ces détails que des récits fidèles vous

apportaient tous les jours; vous avez frémi sur le sort d'un

vieillard.........., j'allais dire abandonné, c'est presque l'épithète

de cet âge: mais non; ses amis se rassemblent, l'environnent, se

succèdent; des femmes jeunes, aimables, s'arrachent aux dissipations

du monde, pour seconder des soins si touchans. Il a vécu pour

l'amitié: il est sous la tutelle de tous les cœurs sensibles. Ah!

qu'il est doux de voir démentir ces tristes exemples d'un abandon

cruel et trop fréquent, ces crimes de la société qui consternent

l'âme, en lui rappelant ses blessures, ou lui présageant celles qui

l'attendent!

Avec quel soulagement, avec quel plaisir, le cœur abjure ces pensées

austères, ces sombres réflexions, qui nous présentent l'humanité sous

un aspect lugubre; qui anticipent sur la mort, en montrant l'homme

isolé dans la foule, et séparé de ce qui l'entoure! Un bonheur

constant avait épargné à M. de Sainte-Palaye ces idées affligeantes,

et en préserva sa vieillesse. C'était le prix de ses vertus, sans

doute, mais, surtout de cette indulgence inépuisable, universelle, qui

passait dans tous ses discours, et que promettait encore la douceur de

son maintien. Né pour aimer, il ne peut haïr, même le vicieux, même le

méchant. Ce n'est pour lui qu'un être qui n'est pas son semblable,

dont il s'écarte sans colère et presque sans chagrin: douce facilité,

qui, sans altérer la pureté de ses mœurs, assurait à la fois et la

tranquillité de son âme, et le repos de sa vie; et qui, lui épargnant

la peine de haïr le vice, épargnait au vice le soin de se venger!

Heureux caractère qui (à moins d'être l'effort d'une raison mûrie,

paisible et calme, après avoir tout jugé) n'est qu'un présent de la

nature, et n'est point la vertu sans doute, mais que la vertu même

pourrait envier!

C'est cette douceur de M. de Sainte-Palaye, c'est cet intérêt

universel, accru par son âge et par son malheur, qui calma la violence

de son premier désespoir, qui en modéra les accès, et les changea en

une tendre mélancolie qu'il porta jusqu'au tombeau. Hélas! on

s'étonnait qu'il s'y traînât si lentement: on reprochait à la nature

de le laisser vivre après son frère. Ah! c'est qu'il vivait encore

avec lui; il l'entendait; il le voyait sans cesse. Vous en fûtes

témoins, messieurs, lorsqu'à l'une de vos assemblées particulières,

chancelant, prêt à tomber, il est secouru par l'un de vous qu'il

connaissait à peine: c'était un de vos choix les plus récens[16].

«Monsieur, dit le vieillard, vous avez sûrement un frère!» Un frère!

un secours! ces deux idées sont pour lui inséparables à jamais. Toutes

les autres s'altèrent, s'effacent par degrés; la douleur, la

vieillesse, les infirmités affaiblissent ses organes, disons tout, sa

raison: mais cette idée chérie survit à sa raison, le suit partout, et

consacre à vos yeux les tristes débris de lui-même. Il n'est plus

qu'une ombre, il aime encore; et semblable à ces mânes, habitans de

l'Elysée, à qui la fable conservait et leurs passions et leurs

habitudes, il vient à vos séances, il vous parle de son frère, et vous

respectez, dans la dégradation de la nature, le sentiment dont elle

s'honore davantage.

[16] M. Ducis.

Je m'aperçois, messieurs, que l'intérêt, sans doute inséparable de ce

sentiment, m'attire quelque indulgence; mais où finit cet intérêt,

l'indulgence cesse et m'ordonne de m'arrêter. Et que vous dirais-je

qui pût soutenir votre attention? Rappelerais-je quelques traits non

moins précieux du caractère de M. de Sainte-Palaye, sa bonté

bienfaisante, sa générosité, d'autres vertus.!... Ah! l'amitié les

suppose. Les vertus! c'est son cortége naturel; et celles qui ne la

précèdent pas, la suivent pour l'ordinaire. Qu'importe que j'oublie

encore quelques traits intéressans ou curieux de sa vie privée, de

ses voyages, les honneurs littéraires qu'il reçut en France et en

Italie? Eh! que sont, auprès d'un sentiment, les titres, les honneurs

littéraires?... Je ne vous offense pas, messieurs; qui d'entre vous,

au milieu de ses travaux, de ses succès, dans la jouissance d'une

juste célébrité, n'a point envié plus d'une fois peut-être les

douceurs habituelles qu'une telle union répandit sur une vie si longue

et si heureuse? Prestige de la gloire, éclat de la renommée, illusions

si brillantes et si vaines, si recherchées et si trompeuses,

auriez-vous rempli ses jours d'une félicité si pure et si durable? Ah!

l'amitié plus fidèle ne trompa point M. de Sainte-Palaye; elle fut le

bonheur de sa vie entière, et non le mensonge d'un moment. Son ami lui

peut échapper, comme tous les biens nous échappent; mais l'amitié lui

reste, et n'accuse point l'erreur de ses plaisirs passés. Elle lui

coûte des regrets, mais non celui d'avoir vécu pour elle; et ses

regrets encore, mêlés à l'image qui les rend chers à son cœur,

reçoivent de cette image même le charme secret qui les tempère, les

adoucit, et les égare en quelque sorte dans l'attendrissement des

souvenirs. Que dis-je? ô consolation! ô bonheur d'une destinée si

rare! c'est l'amitié qui veille encore sur ses derniers jours. Il

pleure un frère, il est vrai; mais il le pleure dans le sein d'un ami

qui partage cette perte, qui le remplace autant qu'il est en lui, qui

lui prodigue jusqu'au dernier moment les soins les plus attentifs, les

plus tendres, ajoutons, pour, flatter sa mémoire, les plus fraternels.

C'est parmi vous, messieurs, qu'il devait se trouver, cet ami si

respectable[17], ce bienfaiteur de tous les instans, qui, chaque jour,

abandonne ses études, ses plaisirs, pour aller secourir l'enfance de

la vieillesse. Vos yeux le cherchent, son trouble le trahit: nouveau

garant de sa sensibilité, nouvel hommage à la mémoire de l'ami qu'il

honore et qu'il pleure!

[17] M. de Bréquigny.

DES ACADÉMIES.

OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, SOUS LE

NOM DE RAPPORT SUR LES ACADÉMIES, EN 1791.

MESSIEURS,

L'Assemblée nationale a invité les différens corps, connus sous le nom

d'académies, à lui présenter le plan de constitution que chacun d'eux

jugerait à propos de se donner. Elle avait supposé, comme la

convenance l'exigeait, que les académies chercheraient à mettre

l'esprit de leur constitution particulière en accord avec l'esprit de

la constitution générale. Je n'examinerai pas comment cette intention

de l'assemblée a été remplie par chacun de ces corps: je me bornerai à

vous présenter quelques idées sur l'académie française, dont la

constitution plus connue, plus simple, plus facile à saisir, donne

lieu à des rapprochemens assez étendus, qui s'appliquent comme

d'eux-mêmes à presque toutes les corporations littéraires, surtout

dans les gouvernemens libres. _Qu'est-ce que l'Académie française? A

quoi sert-elle?_ C'est ce qu'on demandait fréquemment, même sous

l'ancien régime; et cette seule observation paraît indiquer la réponse

qu'on doit faire à ces questions sous le régime nouveau. Mais, avant

de prononcer une réponse définitive, rappelons les principaux faits.

Ils sont notoires; ils sont avérés; ils ont été recueillis

religieusement par les historiens de cette compagnie: ils ne seront

pas contestés; on ne récuse pas pour témoins ses panégyristes.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 15 / 26 段