bienfaiteurs qui craignent l'effusion de la reconnaissance. Ce sont
ceux qui, rassasiés d'hommages, ne peuvent plus être honorés que par
eux-mêmes: et c'est le terme où vous êtes parvenus. Aussi ai-je cru
m'apercevoir qu'après la variété non moins ingénieuse qu'inépuisable
des remercîmens qui vous ont été adressés, vous supprimeriez avec
plaisir ceux que l'avenir vous réserve. Oui, messieurs, vous remettrez
généreusement une dette qu'on vous paiera toujours avec transport, et
dont il est si doux de s'acquitter. Mais cet usage, d'ailleurs ancien,
rappelle des noms chers et précieux; et dès lors il vous devient
sacré. Le tribut que vous négligeriez pour vous-mêmes, vous l'exigez
pour ces grands noms. Vous le réclamez pour votre illustre fondateur,
ce ministre qui, parmi ses titres à l'immortalité, compte l'honneur
d'avoir suffi à tant d'éloges qui la lui assurent. Vous le réclamez
pour ce chef célèbre de la magistrature, dont la vie entière se
partagea entre les lois et les lettres, et dont la gloire vous devient
en quelque sorte plus personnelle, en se reproduisant sous vos yeux
dans l'héritier de son nom et de ses talens, qui le représente
constamment parmi vous, et qui, dans cet instant, par un choix du sort
déclaré en ma faveur, vous représente encore vous-mêmes.
Enfin, messieurs, un intérêt d'un ordre supérieur qui vous attache
encore plus à cet usage et vous le rend à jamais inviolable, c'est la
mémoire de votre véritable bienfaiteur, de ce monarque auguste qu'on
vous accuse d'avoir trop loué; mais qui, pour votre justification, n'a
pas été moins célébré par l'Europe entière; de ce roi que la fidèle
peinture de son âme, tracée de sa main dans ses lettres, a rendu de
nos jours plus cher à la nation: monumens précieux, inconnus pendant
sa vie, échappés à l'éloge de ses contemporains, pour lui assurer la
louange qui honore le plus les rois, la louange qu'ils ne peuvent
entendre.
Tels sont, messieurs, les devoirs respectables qui assurent la
perpétuité d'un tribut dont le retour, plus fréquent depuis quelques
années, a cependant pris entre vos mains un nouveau degré d'intérêt.
C'est que l'éloge de ceux qui ont illustré la littérature, est devenu
par vous l'instruction de ceux qui la cultivent; c'est que, bannissant
toute exagération, et proportionnant la louange au mérite, vous
saisissez dans chaque écrivain le caractère marqué, le trait juste et
précis, les nuances principales qui le distinguent et qui déterminent
sa place. Passionnés, comme il est juste, pour ce qui est unique ou du
premier ordre, vous ne sollicitez plus l'admiration pour ce qui n'est
qu'estimable, l'enthousiasme pour ce qui n'est qu'intéressant; et sans
vous écarter de cette bienveillance indulgente, qui pour vous est
souvent un plaisir, toujours un devoir, une convenance ou un
sentiment, vous avez dessiné d'une main sûre les proportions et les
contours d'une statue, d'un buste, d'un portrait: attention désormais
indispensable, utile aux lettres, utile même à la mémoire de ceux dont
la place paraît moins brillante; car quiconque exagère n'a rien dit,
et celui qu'on ne croit pas n'a point loué.
C'est ce que je n'ai point à craindre dans le tribut que je dois à la
mémoire de M. de Sainte-Palaye. On peut le louer avec la simplicité,
et, pour ainsi dire, la modestie qui fut l'ornement de son caractère.
La vérité suffit à sa mémoire.
Lorsque l'académicien que j'ai l'honneur de remplacer, vint prendre
séance parmi vous, il vous entretint du projet d'un ouvrage utile ou
plutôt nécessaire, qu'il regardait comme son principal titre à vos
suffrages; et du moins personne avant lui ne vous en avait offert de
plus analogue à l'objet de vos occupations habituelles. C'était le
plan presqu'entièrement exécuté d'un glossaire de notre ancien idiôme,
ouvrage d'une étendue prodigieuse, dont les matériaux étaient déjà mis
en ordre, et que l'auteur croyait prêt à paraître: mais bientôt, en
vivant parmi vous, messieurs, il vit le premier les défauts de son
plan; et en continuant d'y vivre, il en vit le remède. Il eut la
sagesse de s'effrayer du grand nombre de volumes qu'il allait offrir
au public. Il apprit de vous l'art de disposer ses idées, l'art
d'abréger pour être clair, et de se borner pour être lu. Une
ordonnance plus heureuse bannit d'abord les inutilités, sauva les
redites, enrichit l'ouvrage par ses pertes, enfin sut épargner au
lecteur le détail de tous les petits objets, en plaçant au milieu
d'eux le flambeau qui les éclaire tous à la fois: heureux effets de
l'esprit philosophique, qui, conduisant l'érudition, réforme un vain
luxe dont elle se fait trop souvent un besoin, et change son faste,
quelquefois embarrassant, en opulence commode et utile.
C'est donc à vous principalement, messieurs, que le public sera
redevable de la perfection d'un ouvrage important qui deviendra la clé
de notre ancienne littérature, et qui met sous les yeux l'histoire de
notre langue, depuis son origine, jusqu'au moment où cette histoire
devient la vôtre. On y verra un idiôme barbare, assemblage grossier
des idiômes de nos provinces, se former lentement, et par degrés
presqu'insensibles; lutter, pour ainsi dire, contre lui-même; indiquer
l'accroissement et le progrès des idées nationales, par les termes
nouveaux, par les changemens que subissent les anciens, par les tours,
les figures, les métaphores qu'amènent successivement les arts, les
inventions nouvelles; enfin, par les conquêtes que notre langue fait,
de siècle en siècle, sur les langues étrangères. On observera, non
sans surprise, le caractère primitif de la nation consigné dans les
élémens même de son langage. On reconnaîtra le Français défini en
Europe, dès le huitième siècle, gai, brave et amoureux. On verra les
idées meurtrières de duel, de guerre, de combats, associées souvent
dans la même expression, aux idées de fêtes, de jeux, de passe-temps,
de rendez-vous. Et quelle autre nation que la nôtre eût désigné, sous
le nom de la _joyeuse_, l'épée que Charlemagne rendit si redoutable à
l'Europe?
Ce travail de M. de Saint-Palaye, quelque immense qu'il puisse
paraître, n'était toutefois qu'un démembrement d'une entreprise encore
plus considérable, nouveau prodige de sa constance et de sa laborieuse
activité. C'était un dictionnaire de nos antiquités françaises, où
l'auteur embrassait à la fois géographie, chronologie, mœurs, usages,
législation: ouvrage au-dessus des forces d'un seul homme, et que M.
de Sainte-Palaye ne put conduire à sa fin; mais dont les matériaux
précieux sont devenus, par les soins d'une administration aussi
éclairée que bienfaisante, une des richesses de la bibliothèque du
roi. Il compose le même nombre de volumes qu'aurait formé sans vous le
dictionnaire de l'ancienne langue, quarante volumes _in-folio_. Je
n'ai pu être à portée de les lire; mais qui peut méconnaître le mérite
et le prix de ses savantes recherches? Qui ne voudrait mesurer, au
moins des yeux, le champ nouveau qu'elles ouvrent à la critique et à
l'histoire? Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent
intimidée à la vue de ces vastes dépôts, s'en écarte avec un respect
mêlé de crainte, et s'abstienne un peu trop scrupuleusement des
trésors qu'ils renferment? Pourquoi faut-il que, satisfaite de
quelques résultats principaux qu'elle a rapidement saisis, elle
néglige une foule de vérités secondaires qui, pour être d'un ordre
inférieur, n'en seraient peut-être que d'un habituel et plus étendu?
Que n'ose-t-elle, en réunissant sous un même point de vue le double
objet des travaux de M. de Sainte-Palaye, notre ancienne langue et nos
antiquités, l'histoire des faits et celle des mots, se placer
entr'elles deux, les éclairer l'une par l'autre, et poser un double
fanal, l'un sur les matériaux informes de notre ancien idiôme,
l'autre sur l'amas non moins grossier de nos premiers usages! Là,
qu'elle s'arrête et qu'elle examine: elle verra, comme de deux sources
inépuisables, se précipiter et descendre de siècle en siècle jusqu'à
nous, le vice primitif de notre ancienne barbarie, dont elle pourra
suivre de l'œil le décroissement, les teintes diverses et les nuances
variées dans toutes leurs dégradations successives. Elle verra
l'erreur, mère de l'erreur, entrer comme élément dans nos idées, par
la langue même et par les mots; le mal, auteur du mal, se perpétuer
dans nos mœurs par nos idées; la perfection philosophique du langage,
aussi impossible que la perfection morale de la société; et la raison
se convaincra que la langue philosophique projetée par Leibnitz, ne se
serait parlée, s'il eût pu la créer en effet, que dans la république
imaginaire de Platon, ou dans la diète européenne de l'abbé de
Saint-Pierre.
Tels sont les travaux, encore inconnus du public, qui remplirent
presqu'entièrement la vie de M. de Sainte-Palaye. Mais, il me semble,
Messieurs, vous entendre me demander compte de l'ouvrage auquel il dut
sa célébrité; de cet ouvrage dont sa présence, ou même son nom seul,
rappelait constamment l'idée: je parle de ses travaux sur l'ancienne
chevalerie. Il en avait fait l'objet de ses études favorites. Ces
mœurs brillantes et célèbres, ces hauts faits, ces aventures, ces
tournois, ces fêtes galantes et guerrières, ces chiffres, ces devises;
ces couleurs, présens de la beauté, parure d'une jeunesse militaire;
ces amphithéâtres ornés de princes, de princesses; ces prix donnés à
l'adresse ou au courage; ce second prix, plus recherché que le
premier, nommé _prix de faveur_, et décerné par les dames, quand, le
chevalier leur était agréable; ces jeunes personnes dont la naissance
relevait la beauté, ou plutôt dont la beauté relevait la naissance, et
qui ouvraient la fête en récitant des vers; ces dames qui d'un mot
arrêtaient, à l'entrée de la lice, le discourtois chevalier dont une
seule avait à se plaindre: ces idées, ces tableaux flattaient
l'imagination de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient été l'une des
illusions de son jeune âge, et elles souriaient encore à sa
vieillesse. Il en parlait à ses amis; il en entretenait les femmes,
car il aimait beaucoup leur société. Il citait fréquemment cette
devise fameuse: _Toutes servir, toutes honorer pour l'amour d'une_; et
répétait, d'après le célèbre Louis III de Bourbon, que tout l'honneur
de ce monde vient des dames. Il avouait même que, dans sa constance
infatigable à lire les contes, chansons, fabliaux du douzième et du
treizième siècles, il avait tiré un grand secours du plaisir secret de
s'occuper d'elles, genre d'intérêt qui contribue rarement à former des
érudits: ce fut sans doute l'intérêt principal qui le soutint dans ses
recherches sur notre ancienne chevalerie.
L'honneur et l'amour, la devise des chevaliers, c'est leur histoire et
celle de France. Mais comment traiter un tel sujet? L'honneur toujours
sérieux, l'amour sérieux quelquefois, souvent trop peu, même jadis!
Pourrai-je accorder des tons trop différens, et peut-être opposés?
Non, sans doute. Faut-il les séparer? faut-il choisir? mais lequel
abandonner? L'honneur? Parmi vous, messieurs, devant le prince qui
vous voit, qui m'écoute, et dont le nom seul rappelle aux Français
toutes les idées de l'honneur[15]! L'amour? Qui l'oserait, lorsque
celles dont la présence eût honoré les tournois, s'empressent
d'assister à vos assemblées? Que résoudre? quel parti prendre?
Question embarrassante, épineuse, du nombre de celles qui s'agitaient
autrefois dans ces tribunaux appelés _cours d'amour_, où l'on portait
les cas de conscience de cette espèce. La cour eût décidé, je crois,
que l'ancienne chevalerie ayant uni très-bien l'honneur et l'amour, je
dois, quoi qu'il arrive, je dois, en parlant de l'ancienne chevalerie,
unir, bien ou mal, l'amour et l'honneur.
[15] M. le prince de Condé.
Etrange institution qui, se prêtant au caractère, aux goûts, aux
penchans communs à tous ces peuples du nord, conquérans et
déprédateurs de l'Europe, les passionna tous à la fois, en attachant à
l'idée de chevalerie l'idée de toutes les perfections du corps, de
l'esprit et de l'âme, et en plaçant dans l'amour, dans l'amour seul,
l'objet, le mobile et la récompense de toutes ces perfections réunies!
Jamais législation n'eut un effet plus prompt, plus rapide, plus
général: c'est qu'elle armait des hommes, nés pour les armes, et qu'à
l'exemple de la religion nouvelle de Mahomet, elle offrait la beauté
pour récompense de la valeur. Mais, par un singulier renversement des
idées naturelles, Mahomet mit les plus grands plaisirs de l'amour dans
l'autre monde; et l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde à
ses prosélytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel. Etait-ce bien
celui qui convenait aux vainqueurs des Romains et des Gaulois? Oui,
sans doute, si l'on considère le succès qu'obtint en Europe la théorie
de ce système; mais cette opinion devient douteuse, quand on consulte
l'histoire et les faits: malgré cette loi du plus profond respect pour
les dames, on voit, par le nombre même de leurs défenseurs, combien
elles avaient d'agresseurs et d'ennemis; et il existe des chansons du
douzième siècle qui regrettent l'amour du bon vieux temps.
L'instant où naquit la chevalerie dut la faire regarder comme un
bienfait de la divinité. C'était l'époque la plus effrayante de notre
histoire: moment affreux, où, dans l'excès des maux, des désordres,
des brigandages, fruits de l'anarchie féodale, une terreur
universelle, plus encore que la superstition, faisait attendre aux
peuples, de moment en moment, la fin du monde dont ce chaos était
l'image. Dans cet instant, s'élève une institution qui, réunissant une
nombreuse classe d'hommes armés et puissant, les associe contre les
destructeurs de la société générale, et les lie, entre eux du moins,
par tous les nœuds de la politique, de la morale et de la religion;
de la religion même dont elle empruntait les rites les plus augustes,
les emblèmes les plus sacrés, enfin tout ce saint appareil qui parle
aux yeux, frappant ainsi à la fois l'âme, l'esprit et les sens, et
s'emparant de l'homme par toutes ses facultés.
Sous ce point de vue, quoi de plus imposant, de plus respectable même
que la chevalerie? Combattre, mourir, s'il le fallait, pour son Dieu,
pour son souverain, pour ses frères d'armes, pour le service des
dames: car, dans l'institution même, elles n'occupent, contre
l'opinion commune, que la quatrième place; et le changement, soit
abus, soit réforme, qui les mit immédiatement après Dieu, fut sans
doute l'ouvrage des chevaliers français. Enfin secourir les opprimés,
les orphelins, les faibles, tel fut l'ordre des devoirs de tout
chevalier. Et que dire encore de cette autre idée si noble, si grande,
ou créée ou adoptée par la chevalerie, de cet honneur indépendant des
rois, en leur vouant fidélité; de cet honneur, puissance du faible,
trésor de l'homme dépouillé; de cet honneur, ce sentiment de soi
invisible, indomptable dès qu'il existe, sacré dès qu'il se montre,
seul arbitre dans sa cause, seul juge de lui-même, et du moins ne
relevant que du ciel et de l'opinion publique? Idée sublime, digne
d'un autre siècle, digne de naître dans un temps où la nature humaine
eût mérité cet hommage, où l'opinion publique eût pris, des mains de
la morale, sous les yeux de la vertu et de la raison, les traits qui
doivent composer le pur, le véritable honneur, l'honneur vénérable,
dont le fantôme, même défiguré, est resté encore si respectable, ou du
moins si puissant!
Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutôt vous ne craignez pas que je
rappelle cette multitude d'exploits guerriers, prodiges de la
chevalerie en Europe, et dans l'Asie même où l'Europe se trouva
transplantée à l'époque des croisades: émigration qui fut l'ouvrage de
la chevalerie autant que de la foi; triomphe de l'une et de l'autre,
mais encore plus de la chevalerie, qui vit des guerriers sarrazins,
saisis d'enthousiasme pour leurs rivaux, passer dans le camp des
croisés, et se faire armer chevaliers par nos héros les plus célèbres.
Ce genre particulier d'histoire que l'on nomme anecdote, et qui se
charge de réparer les omissions de l'histoire principale, raconte que
tous ces, chevaliers chrétiens et sarrazins, rivaux en amour comme en
guerre, firent les uns sur les autres plus d'une espèce de conquête:
mais, si ces historiens sont véridiques, si les beautés dont ils
parlent ont en effet mérité ces soupçons, au moins est-il certain que,
loin de leur patrie, entre des adversaires si formidables, elles
n'avaient point à craindre le reproche qu'on leur fit depuis en
Europe, celui de préférer les chevaliers des tournois aux chevaliers
des batailles: méprise qui surprendrait dans un sexe si bon juge de la
gloire. Mais qui peut croire à cette méprise? et de quel poids doivent
être ces vains reproches, et ces plaintes de mécontens, si on leur
oppose l'hommage rendu aux femmes par un guerrier tel que le grand
Duguesclin? Prisonnier des Anglais, et amené devant le fameux
Prince-Noir son vainqueur, le prince le laisse maître de fixer le prix
de sa rançon. Le prisonnier croit se devoir à lui-même l'honneur de la
porter à une somme immense. Un mouvement involontaire trahit la
surprise du prince. «Je suis pauvre, continue le chevalier; mais
apprenez qu'il n'est point de femme en France, qui refuse de filer une
année entière pour la rançon de Duguesclin.» Telle était alors la
galanterie française; et cependant, disait-on, elle était déjà bien
tombée. La chevalerie même dégénérait de jour en jour; pour la valeur,
non, ce n'est point ainsi que dégénèrent des chevaliers français; pour
l'amour, oui, si l'infidèle dégénère. Ils n'étaient plus, ces temps où
des héros scrupuleux, timorés, distinguaient l'amour faux, l'amour
vrai: l'amour faux, péché mortel, disaient-ils; l'amour vrai, péché
véniel.
Que sont-ils devenus, ces rigoristes qui, regardant la chevalerie
comme une espèce de sacerdoce, se vouaient au célibat, rappelaient
sans cesse l'austérité de l'institution primitive qui défendait le
mariage, et ne permettait que l'amour? Où était-il ce digne Boucicaut,
qui n'osait révéler son amour à sa dame qu'à la troisième année, et
qualifiait d'étourdis les audacieux qui s'expliquaient dès la
première?..... Hélas! cette sorte d'étourdis commençait à devenir bien
rare, si l'on en croit M. de Sainte-Palaye; et il faut bien l'en
croire. Il avoue, en gémissant, que la licence des mœurs était au
comble. Mais, ce qui l'afflige encore plus, c'est d'entrevoir les
reproches bien plus graves que l'on peut faire à l'ancienne
chevalerie. Il convient que, chargée dès sa naissance du principal
vice de la féodalité, elle reproduisit bientôt tous les désordres
qu'elle avait réprimés d'abord. Il regrette que ces chevaliers, si
redoutables aux ennemis pendant la guerre, le fussent encore plus aux
citoyens, et pendant la guerre et pendant la paix: il se plaint qu'un
préjugé barbare, admis et adopté par les lois de la chevalerie, eût
semblé ne vouer leurs vertus même qu'au service et à l'usage de leurs
seuls égaux, ou de ceux au moins que la naissance approchait plus près
d'eux: vertus dès-lors presqu'inutiles à la patrie, et qui se
faisaient à elles-mêmes l'injure de borner le plus beau, le plus sacré
de tous les empires. Il voudrait trouver plus souvent, dans les âmes
de ces guerriers, quelques traits de cet héroïsme patriotique,
noblement populaire, qui seul purifie, éternise la gloire des grands
hommes, en la rendant précieuse à tout un peuple, et fait de leur nom
pendant leur vie, et de leur mémoire après eux, une richesse publique,
et comme un patrimoine national. O Duguesclin! ce fut ta vraie gloire,
ta gloire la plus belle! O toi! qui, à ton dernier moment, recommandes
le peuple aux chefs de ton armée; ah! qu'un ennemi, qu'un Anglais
vienne déposer sur ton cercueil les clés d'une ville que ton nom seul
continuait d'assiéger; qu'il ne veuille les mettre qu'à ce grand nom,
et, pour ainsi dire, à ton ombre; j'admire l'éclat, les talens, la
renommée d'un général habile: mais si j'apprends que ce même
Duguesclin, malade et sur son lit de mort, entendit, à travers les
gémissemens de ses soldats et des peuples, retentir, dans la ville
ennemie assiégée par lui-même, le signal des prières publiques
adressées au ciel pour sa guérison; si je vois ensuite la France
entière, je dis le peuple, arrêter de ville en ville, et suivre,
consternée, ce cercueil auguste baigné des larmes du pauvre... Votre
émotion prononce, Messieurs; elle atteste combien la véritable vertu,
l'humanité, laisse encore loin derrière soi tous les triomphes, et que
le ciel n'a mis la vraie gloire que dans l'hommage volontaire de tout
un peuple attendri.
Ne nous plaignons plus, messieurs, après un pareil trait digne
d'honorer les annales des Grecs et des Romains; ne nous plaignons plus
de ne pas rencontrer plus souvent, dans notre histoire, des exemples
d'un héroïsme si pur et si touchant. Ah! loin d'être surpris, admirons
plutôt que, dans ces temps déplorables de tyrannie et de servitude,
toutes deux dégradantes même pour les maîtres, un guerrier du
quatorzième siècle ait trouvé, dans la grandeur de son âme, ce
sentiment d'humanité universelle, source du bonheur de toute société.
Qui ne s'étonnerait qu'un soldat, étranger à toute culture de
l'esprit, même aux plus faibles notions qui le préparent, ait ainsi
devancé le génie de Fénélon qui, trois siècles après, empruntait à la
morale ce sentiment d'humanité, pour le transporter dans la politique
occupée enfin du bonheur des peuples? Heureux progrès de la raison
perfectionnée, qui, pour diriger avec sagesse ce noble sentiment, lui
associe un principe non moins noble, l'amour de l'ordre: principe seul
digne de gouverner les hommes, et si supérieur à cet esprit de
chevalerie qu'on a vainement regretté de nos jours! Eh! qui oserait
les comparer, soit dans leur source, soit dans leurs effets? L'un,
l'esprit de chevalerie, ne portait ses regards que sur un point de la
société; l'autre, cet esprit d'ordre et de raison publique, embrasse
la société entière: le premier ne formait, ne demandait que des
soldats; le second sait former des soldats, des citoyens des
magistrats, des législateurs, des rois: l'un, déployant une énergie
impétueuse, mais inégale, ne remédiait qu'à des abus dont il laissait
subsister les germes sans cesse renaissans; l'autre, développant une
énergie plus calme, plus lente, mais plus sûre, extirpe en silence la
racine de ces abus: le premier, influant sur les mœurs, demeurait
étranger aux lois; le second, épurant par degrés les idées et les
opinions, influe en même temps, et sur les lois et sur les mœurs:
enfin l'un, séparant, divisant même les citoyens, diminuait la force
publique; l'autre, les rapprochant, accroît cette force par leur
union.
C'est cet amour de l'ordre qui, mêlé parmi nous à l'amour naturel des
Français pour leurs rois, a produit, et, pour ainsi dire, composé ces
grandes âmes des Turenne, des Montausier, des Catinat, l'honneur à la
fois et de la France et de l'humanité: caractères imposans où respire,
à travers les mœurs et les idées françaises, je ne sais quoi
d'antique, qui semble transporter Rome et la Grèce dans le sein d'une
monarchie; mélange heureux de vertus étrangères et nationales qui,
semblables en quelque sorte à ces fruits nés de deux arbres différens
adoptés l'un par l'autre, réunissant la force et la douceur,
conservent les avantages de leur double origine. Que ceux qui
regrettent les siècles passés, cherchent de pareils caractères dans
notre ancienne chevalerie!