transmettre à tous les âges ce dépôt de son autorité, réfléchir dans
le même instant les rayons de sa lumière devant toutes les âmes qui
existent avec lui, et marquer d'une couleur durable la trace immense
de son vol vers la vérité. Cet art est né: et l'empire du génie sur
les esprits est éternel.
Quand on jette sur l'univers un coup d'œil superficiel, on
n'apperçoit d'abord que les conquérans, les rois et les ministres du
pouvoir: mais si on laisse à la raison éblouie le temps de distinguer
les objets; si l'on remonte, à travers le mouvement de l'espèce
humaine, jusqu'aux ressorts qui en sont le principe; bientôt l'on
conçoit que chaque siècle emprunte sa force et son caractère d'un
petit nombre d'hommes qu'on peut appeler les maîtres du genre humain,
et qui n'ont que le génie et la pensée pour le gouverner.
Homère créa peut-être, ou du moins développa le génie des Grecs. Au
nom de ce peuple, les idées de patrie, de gloire, de beaux-arts
s'éveillent et se pressent en foule dans nos esprits. C'est Homère qui
le fit naître parmi ses compatriotes; c'est lui qui, en célébrant
leurs victoires sur les Troyens, traça pour des siècles une ligne de
séparation entre la Grèce et l'Asie: l'une se crut destinée, dans
l'ordre éternel des choses, à être pour jamais l'asile de la liberté
et le temple de la victoire; tandis que l'autre gémirait tour à tour
sous le joug de ses tyrans ou de ses vainqueurs. Le feu qui respire
dans les peintures de ce grand poète, ralluma partout l'enthousiasme
de la liberté, et éveilla le génie martial des Grecs. Telle est l'idée
qu'en avait Lycurgue. Ce grand législateur retournant dans sa patrie,
après avoir recueilli le dépôt précieux des lois de Crète et de
l'Égypte, y transporta les ouvrages d'Homère. Il le crut capable
d'élever l'âme des Spartiates, et digne de les préparer aux sacrifices
pénibles et continuels que ses lois allaient leur imposer. Il lui
commit, pour ainsi dire, le soin de former les mœurs, et l'associa en
quelque sorte à la législation. Homère ébaucha, par le caractère
d'Achille, l'idée de l'héroïsme qui fut le modèle d'Alexandre-le-Grand.
Ce prince eut même le malheur de l'imiter jusque dans sa férocité: il
fit traîner Bétis autour des murs de Damas, comme Achille traîne
Hector autour des murs de Troye.
Combien il importe aux écrivains d'avoir des notions justes de la
vraie grandeur et du véritable courage! l'ambition d'imiter Alexandre
fut l'âme des actions de César, comme il l'avoua involontairement par
les larmes héroïques qu'il répandit aux pieds de sa statue. Ces deux
grands hommes enflammèrent d'émulation Mahomet II et Charles XII.
C'est l'âme du seul Homère qui enfanta cette suite de héros.
Plusieurs savans l'ont regardé comme l'auteur de l'ancienne théologie.
Admettre cette supposition, c'est étendre à tous les siècles
l'ascendant qu'il prit sur le sien: nous ne pouvons plus faire un pas,
sans que nos arts, nos allégories, nos plaisirs même ne nous montrent
partout l'empreinte du génie d'Homère.
C'est lui qui, en traçant les caractères des héros, prépara de loin
l'art sublime qui les représente agissant sur la scène, nous donnant
d'involontaires leçons, et portant au fond de notre cœur l'énergie de
leurs sentimens. Ce grand art donne à l'homme de génie une influence
immédiate et rapide sur son siècle! C'est au théâtre qu'il exerce
l'empire le plus absolu; c'est là qu'il frappe à la fois sur tous les
esprits d'une nation; c'est de là qu'il jette une foule d'idées
nouvelles parmi un peuple. La vive peinture des passions fortes
auxquelles ces idées sont associées, les met en fermentation et leur
donne un nouveau degré d'activité. Avec quel avantage les tragiques
grecs n'ont-ils pas employé ce ressort? ils faisaient adorer la
liberté par l'expérience des sentimens qu'elle inspire; ils
représentaient sans cesse les tyrans odieux; souvent des allusions
secrètes et d'un effet infaillible avertissaient le peuple des piéges
que lui tendaient des magistrats infidèles ou des orateurs
mercenaires.
Si le théâtre n'a plus parmi nous cette influence politique, son
influence morale est peut-être encore plus forte et plus sûre. Qui
doute que Corneille n'ait élevé les idées de sa nation? notre esprit
se monte naturellement au niveau des grandes pensées qu'on lui
présente. Qui n'a senti son âme s'agrandir à l'expression d'un beau
sentiment, comme à la vue d'une mer vaste, d'un horizon immense, d'une
montagne dont le sommet fuit dans les airs? On sait que Louis XIV,
après avoir assisté à une représentation de _Cinna_, fut tellement
frappé de la clémence d'Auguste, qu'il l'aurait imitée à l'égard du
chevalier de Rohan, si l'intérêt de l'état n'eût pas exigé la punition
du coupable. Le même monarque cessa de monter sur le théâtre, après
avoir entendu les beaux vers où Narcisse, au nom des Romains, reproche
à Néron de venir prodiguer sur la scène sa personne et sa voix. Et qui
sait combien d'hommes inconnus ont pris dans cette école des mœurs le
germe de plusieurs actions honnêtes et de leurs vertus ensevelies avec
eux dans l'obscurité?
Le théâtre comique n'en impose point par ce faste qui accompagne la
tragédie; il ne bat point l'imagination par d'aussi grandes machines.
Il n'enlève point l'âme hors d'elle-même; mais il s'y insinue, et la
gouverne par une persuasion douce et pénétrante. Il l'épure et
l'adoucit; il inspire le goût de la société en nous apprenant l'art
d'intéresser nos semblables, ou du moins d'en être soufferts. Les
fruits de la société sont doux; mais il faut souvent les cueillir sur
un terrain couvert de ronces et d'épines, le poète comique arrache ou
écarte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molière parmi nous. Il a purgé
le champ de la société des insectes incommodes qui l'infectaient. Que
de services n'aurait-il pas rendus à la France, si la mort n'eût
interrompu le cours de ses travaux? que de fausses notions, que
d'opinions absurdes et populaires n'aurait-il pas détruites? de
combien de préjugés épidémiques ne nous eût-il pas guéris? Il aurait
corrigé les grands sans négliger le peuple. Le théâtre, chez une
nation policée, doit ressembler à ces pharmacies complètes où, auprès
d'une composition précieuse, destinée à l'usage des citoyens opulens,
se trouvent ces spécifiques vulgaires que la générosité daigne
consacrer aux maladies de l'indigence. Qu'il serait à souhaiter que
les grands écrivains n'eussent jamais employé leurs talens qu'au
profit de la société! Mais souvent, au lieu d'adoucir les mœurs, ils
les ont affaiblies; et d'habiles tyrans ont fait servir quelquefois
l'homme de génie à leurs desseins secrets, et l'ont rendu complice de
leur tyrannie.
L'univers se repose et se corrompt sous Auguste, qui ferme à la fois
le temple de la guerre et celui de la liberté romaine. Caton, Cassius,
Brutus ont expiré avec elle; mais leurs ombres erraient encore devant
l'imagination des Romains. Il fallait étouffer les sentimens qui
auraient pu reproduire les âmes républicaines. Le maître du monde
sent qu'il ne l'est pas des esprits. Il s'adresse au génie, plus fort
que lui; il appelle autour de son trône, encore mal affermi, les rois
de l'éloquence, de la poésie et des arts; il les intéresse à sa
gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle célèbrent les charmes de son
empire. Bientôt les fiers Romains sont changés. Ils baisent leurs fers
avec respect, et chantent les louanges de leur maître. Le goût du luxe
et des plaisirs passe de leurs écrits dans les mœurs; et les champs,
encore sanglans de la lutte terrible des tyrans et de la liberté, se
couronnent de fleurs, s'embellissent de spectacles, de jeux et de
fêtes. Quelle étonnante révolution! quelques années auparavant, mille
Romains s'écriaient encore avec Caton: _Un tyran peut-il vivre tandis
que je respire?_ Et je vois sous Auguste, le fils de Labéon appelé
insensé pour avoir osé, dans le sénat, donner son suffrage à un ennemi
de l'empereur! Et j'entends tous les Romains répéter d'après leur
maître: _Qu'est-ce que cette couronne de laurier, qu'un amas de
feuilles inutiles?_ eux qui, pour obtenir ces feuilles, avaient
renversé Carthage et conquis l'univers! Ce fut ainsi que les grands
écrivains du siècle d'Auguste amenèrent les Romains à traiter de folie
le noble enthousiasme de la liberté. Plus près de nos jours et dans
une île voisine, le génie n'a-t-il pas opéré une révolution non moins
rapide et plus heureuse? Charles II, dont le trône touchait presque à
l'échafaud de son père, vit sa nation perdre en un moment toute sa
férocité. Les Waller, les Rochester, et quelques autres génies
semblables adoucirent ces âmes cruelles qui, depuis trente années,
s'étaient nourries de haine, de fanatisme et de carnage.
Mais quel spectacle étrange me rappelle encore dans Rome, au milieu
des tyrans qui la tourmentent! un Sénèque mêlant tranquillement son
sang au sang de son épouse qui l'accompagne au tombeau; un Thraséas
recevant au milieu de ses jardins l'arrêt de sa mort, du même visage
dont il venait de s'en entretenir avec ses amis; et la fille de
l'illustre Arrie implorant, de la tendresse de son époux, la liberté
de le suivre. Mille Romains quittent la vie sans tristesse et sans
joie, après un festin, une conversation, une lecture; il semble que
les liens de l'âme et du corps soient usés pour eux, et que l'un et
l'autre se séparent à leur gré sans douleur. Est-ce donc le siècle des
Décius, et celui des Tibère et des Néron qui se confondent ensemble à
mes yeux? ou Rome va-t-elle renaître encore? Non: Rome est foulée sous
les pieds des tyrans. Que dis-je? ils voudraient anéantir la vertu
avec la liberté; mais la vertu rit de leurs vaines fureurs. Quand elle
ne peut plus habiter le siècle qu'ils ont souillé, le génie la reçoit
dans ses écrits, et la rend à l'univers quand les monstres en ont
disparu.
Ce furent Sénèque, Lucain et d'autres écrivains imbus des dogmes de
Zénon, qui répandirent cet esprit stoïque, dont l'inflexible raideur
fit faire à la vertu ces efforts excessifs, la porta à se détruire
pour se conserver, et lui fit passer les bornes de la nature, pour
échapper aux tyrans qui franchissaient les bornes ordinaires de
l'inhumanité. Les Romains, excédés du spectacle de leur lumière,
appelèrent à leur secours le stoïcisme, cette philosophie de l'homme
malheureux, qui leur ôtait le sentiment quand ils n'avaient plus que
des maux à sentir, et qui leur apprenait à mépriser une vie qu'il
fallait craindre de perdre à chaque instant, où qu'il fallait avilir.
Pardonnons à Sénèque, à Lucain, d'avoir altéré la pureté du goût des
Horace et des Virgile. Il ne furent pas comme eux, toujours occupés à
vanter les faveurs d'Auguste: il leur fallait s'exhorter sans cesse à
mourir. Si le goût doit se livrer avec réserve aux éclairs de leur
génie, la force de leur âme, déposée dans leurs pensées, ennoblit et
fortifie la nôtre. Les deux plus nobles emplois du génie, c'est
d'encourager à la vertu par ses écrits, et de remettre dans la route
de la vérité la raison humaine toujours prête à s'en écarter.
Elle était plongée, depuis Aristote, dans un sommeil léthargique,
voisin de la mort: il semblait que la pensée eût perdu son mouvement,
et que l'entendement humain se fût arrêté. Une longue suite de siècles
informes avait passé dans l'ombre de la nuit sans traits et sans
couleurs. Nul génie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte de
son âme. Enfin la raison se réveille; elle saisit quelques lueurs
éparses dans cette solitude immense. A leur clarté douteuse, elle
n'embrasse que des fantômes: ne voyant autour d'elle aucun génie
capable de la guider, elle court vers Aristote qu'elle découvre dans
le lointain; mais il ne la retira de l'abîme de l'ignorance, que pour
la replonger dans celui de l'erreur: elle s'y enfonce avec lui. Là,
enchaînée à ses pieds, elle y contracte, comme un vil esclave, le
caractère, la forme, et jusqu'aux attitudes de son aveugle maître:
elle y perd cette audace salutaire et cette liberté d'intelligence qui
voient toujours la vérité au-dessus du grand homme, et osent le
quitter pour elle. Rien n'est si fécond que l'erreur: l'âme la produit
sans culture. Déjà ses racines funestes se sont étendues de toutes
parts; elles menacent d'étouffer la raison humaine; et, aux premiers
efforts que le génie hasarde, la superstition accourt et l'épouvante.
C'est ainsi que nous abusons de tout, même du génie des grands hommes.
Aristote a parlé: et pendant deux mille ans la vérité n'ose le
démentir. Dès que la célébrité d'un grand écrivain ou d'un philosophe
hardi en impose à l'imagination, les esprits médiocres s'attroupent
sous ses étendards, s'empressent d'adopter ses idées sans
discernement, et croient s'associer à sa gloire. La paresse se repose
bientôt sur la force de ses décrets, et achève de nous priver du seul
remède qui nous reste: la réflexion est un état violent pour nous.
Une sorte de sentiment confus de la brièveté de notre vie, qui nous
presse d'agir et de jouir, nous fait regretter les instans que nous
perdons à connaître avant de vouloir, à douter avant de choisir.
L'incertitude devient un tourment, dont notre âme se délivre par une
erreur, si elle ne le peut par une vérité. Cette liberté si noble de
nos jugemens et de nos pensées, nous l'abandonnons honteusement au
premier usurpateur, s'il ne se trouve quelque sage bienfaisant qui la
réclame pour nous la rendre; et ce sage même peut-il obtenir de nous
que nous en retenions dans nos mains le domaine précieux? Nous passons
témérairement les bornes où sa sagesse avait voulu nous arrêter; son
ambition était de régner sur des hommes libres, et nous le faisons
despote malgré lui; le grand homme indigné de nous voir lui demander
de nouveaux fers, après que sa main généreuse vient de briser les
anciens, pourrait s'écrier avec plus d'humanité que Tibère: _O hommes
nés pour la servitude!_
Quel sera donc le génie bienfaisant qui brisera, qui soulèvera du
moins cet amas de chaînes sous lequel l'homme restait accablé
volontairement? Lève-toi; Descartes! c'est toi que l'Éternel a nommé
pour opérer ce prodige; étends ton bras, saisis l'homme, et fuis avec
lui vers la lumière; laisse cet être aveugle et ingrat se débattre
dans tes mains comme dans celles d'un ennemi; souviens-toi qu'il est
malheureux, et sois son libérateur: un jour viendra qu'il ira pleurer
de reconnaissance sur ta tombe. Qui pourrait mesurer l'étendue de
l'influence que Descartes a eue sur l'esprit humain? elle n'aura
d'autres bornes que celles du monde. C'est de lui que l'avenir même
recevra sa forme. Combien d'événemens dont le germe repose dans des
idées que son âme a produites, ou qu'elle a fait éclore dans les
autres? L'homme futur croira agir seul et se donnera tout l'honneur de
l'événement: il ne sera pourtant que l'agent presque nécessaire d'un
grand homme. Ici les détails sont impossibles et superflus. Les
sciences, les arts, et même les belles-lettres sont occupés à
défricher le monde nouveau où Descartes les a fait aborder: l'univers,
tel qu'il paraît aujourd'hui, est en partie son ouvrage; il a remis
dans nos mains les instrumens qui opèrent les grandes choses; il a
fait plus: il nous a rendu l'instrument universel qui les invente
tous, la raison. Il a dit à l'homme: Commence ta tâche, la mienne est
finie; je t'ai donné le secret et l'exemple de te délivrer de tes
erreurs, de celles des grands hommes, et des miennes.
Descartes fut entendu d'un philosophe que le siècle passé vit naître,
et qui, par l'adresse et la séduction de son esprit, perfectionna
l'espèce humaine, peut-être autant qu'aucun homme de génie. Ami de la
vérité, mais jaloux de son repos, il fut l'apôtre de la raison, sans
vouloir en être le martyr; il aimait les hommes, car il était un vrai
sage, mais il les craignait encore plus; il les regardait comme ces
enfans indociles qui abusent souvent de la confiance qu'on leur
montre; il pensait que la vérité ne doit point se hâter de paraître,
que le sage doit distribuer son action avec une prudente économie,
cacher adroitement le but qu'il ne faut pas montrer, déposer dans un
endroit inconnu un germe que la génération suivante verra éclore,
frapper dans le silence et dans la racine l'arbre nuisible, au tronc
duquel il serait dangereux d'attacher la coignée. Aussi ménagea t-il
notre faiblesse: il commença par introduire la philosophie auprès de
cette moitié du genre humain qui gouverne l'autre, et lui prêta toutes
les grâces de ce sexe. Il ne heurta point de front les préjugés
réunis, mais il les combattit en détail: il délia le faisceau au lieu
de le rompre; au lieu de saper ouvertement l'édifice de l'erreur, il
cacha dans ses fondemens la mine dont l'explosion l'a renversé dans la
suite: Il fit entrer dans nos yeux à peine ouverts une lumière douce,
un jour tempéré, mais sans ombre; ou, s'il répandit quelque nuage sur
ce ciel si pur, ce fut afin qu'il servît d'asile à la vérité, et que
son défenseur pût au besoin s'y réfugier auprès d'elle.
Quiconque a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur du
genre humain. Quelle reconnaissance n'aurait-on pas due à celui qui
aurait anéanti l'usage absurde des épreuves, le ridicule entêtement
de l'astrologie, la manie des possessions? Que n'aurait-on pas dû à
celui qui aurait éteint les bûchers, où étaient consumés des
malheureux accusés d'être magiciens et qui croyaient l'être? Combien
de préjugés, moins barbares en apparence, non moins funestes en effet!
Qui sait combien de siècles la superstition qui défendait l'ouverture
des cadavres, a borné les connaissances anatomiques? Combien d'autres
siècles, l'avilissement attaché à la culture de l'esprit a retardé les
progrès des sciences et des arts? Que ne doit-on pas surtout à celui
qui, le premier, a détruit les préjugés politiques, et jeté les
fondemens de l'immense édifice des lois?
O toi! citoyen législateur des rois, sublime et profond Montesquieu,
qui as fait remonter la philosophie vers le trône des souverains, et
qui fus le Descartes de la législation, serait-il vrai que l'ouvrage
immortel, que ton génie mit vingt années à produire, ne servira qu'à
nourrir la vaine gloire de la patrie? Les hommes, toujours aveugles,
tiendront-ils dans leurs mains le code sacré de la raison publique,
sans le lire, sans le concevoir? et, après l'avoir stérilement admiré,
finiront-ils par le déposer, comme un vain ornement, dans le temple
des beaux arts, au lieu de le faire servir à leur bonheur? Non: le
temps viendra que les préjugés des rois se dissiperont à ta lumière;
les hommes d'état méditeront les grands principes que tu as révélés;
la législation sera simplifiée, perfectionnée; les siècles ignorans ne
dicteront plus leurs lois aux siècles instruits; et l'heureux instinct
des bons rois sera changé en une raison éclairée. Nous apercevons déjà
quelques présages favorables: l'attention des Français commence à se
tourner vers les grands objets. La frivole Athènes n'est plus occupée
tout le jour de ses spectacles et de ses jeux; le nom de patrie est
prononcé avec respect; l'amour n'en est point éteint dans les cœurs;
il implore les moyens de se ranimer, et de renouveler ses anciens
miracles. Déjà le commerce se sent avec joie dégagé des entraves où
des préjugés gothiques le tenaient enchaîné. L'agriculture ranimée
offre ses bras, et ne demande que sa subsistance pour enrichir l'état,
au lieu de se borner à le nourrir languissamment; et, après avoir été
barbares et ignorans, superstitieux et fanatiques, philosophes et
frivoles, peut-être finirons-nous par devenir des hommes et des
citoyens. Alors les Français se demanderont, dans les transports de
leur reconnaissance: Où est le tombeau de Montesquieu?
Mon âme frappée de respect s'arrête auprès; et, jetant de cet auteur
un regard sur la chaîne des lois, je la vois remonter, par des détours
vastes et divers, de nous aux Romains, des Romains aux Grecs, de la
Grèce à l'Égypte. Là, elle se perd à mes faibles yeux, qui n'ont
peut-être embrassé que la plus courte portion de son étendue. Le
grand homme qui en a formé les premiers anneaux, dont l'esprit
immortel respire parmi nous, décide encore aujourd'hui de nos fortunes
et de notre sort, et influe tous les jours sur les biens et sur les
maux civils des sociétés actuelles: tant le pouvoir du génie est
invincible! tant son empreinte sur l'univers est ineffaçable!
Rois, gardez-vous de croire que vous régnez seuls sur les nations, et
que vos sujets n'obéissent qu'à vous. Tout l'appareil du pouvoir se
rassemble et brille autour de votre trône; vous tenez dans vos mains
le gouvernail de l'état: mais c'est un vaisseau porté sur une mer
inconstante et mobile, sur l'esprit national et sur la volonté de
l'homme: si vous ne savez vous rendre maîtres, de la force et de la
direction de ce courant inévitable et insensible, il entraînera le
vaisseau loin du but que le pilote se propose. Ce courant agit dans le
calme comme dans la tempête; et l'on aperçoit trop tard, près de
l'écueil, la grandeur de son effet imperceptible dans chaque instant.
Et s'il se meut dans un sens contraire au mouvement que vous imprimez
au gouvernement, qui pourra l'arrêter ou le changer? Est-ce la force?
Pourra-t-elle, armée de la verge du despotisme ou de l'appareil des
supplices, rétablir l'harmonie politique, et changer l'esprit général
d'un peuple? L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce moyen
cruel; et un roi généreux peut-il se plaire à avilir ses sujets, qui
font sa gloire et sa puissance; à briser sans pitié tous les ressorts
de l'honneur et de la vertu, et à mutiler, pour ainsi dire, l'âme
humaine, pour régner ensuite tristement sur ses restes défigurés? Non:
il n'y a que le génie qui puisse, sans convulsion et sans douleur,
rapprocher, réunir les membres séparés du corps politique. C'est par
lui que le sceptre deviendra, dans vos mains, un levier d'une force
infinie, avec lequel vous pourrez soulever une nation entière;
renverser en peu de temps, dans les volontés de plusieurs millions
d'hommes, l'édifice antique de leurs préjugés; et détruire jusqu'aux
sentimens qui semblaient ne pouvoir être anéantis qu'avec l'homme.
Mais si la nature, pour un trône qu'elle vous donne, vous a refusé le
génie, osez du moins le chercher dans ceux de vos sujets qui ont reçu
d'elle ce partage sublime; achetez d'eux, par des honneurs légitimes,
cet instrument puissant de la souveraineté; encouragez, favorisez,
dans les grands écrivains, son influence bienfaisante sur l'esprit de
vos peuples. Vous avez raison d'écarter de leurs mains les écrits
dangereux qui peuvent corrompre l'homme et le citoyen: pour remplir la
seconde partie de vos devoirs, multipliez dans leurs mains ceux qui
éclairent et ennoblissent l'homme et le citoyen. Faites servir votre
force à protéger le génie qui doit l'augmenter; délivrez des fureurs
de l'envie et du préjugé barbare ces législateurs paisibles de la
raison, qui ne parlent que pour votre gloire, et pour le bonheur du
genre humain; et souvenez-vous qu'il n'est pas en votre pouvoir de
forcer vos sujets à leur désobéir.
FIN DU DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS.
DISCOURS DE RÉCEPTION DE CHAMFORT
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781, à la place de M. DE LA
CURNE DE SAINTE-PALAYE.
MESSIEURS,