Cette idée, qui fait le fonds de la fable, ne me paraît pas heureuse.

Ce ne doit point être un défaut, aux yeux de l'écrevisse, de marcher

comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche à sa fille. Sa

fille et elle marchent comme elles doivent marcher, par un effet des

lois de la nature. C'est un faux rapport que celui qui a été saisi

entre les deux écrevisses, et celui d'une mère vicieuse que sa fille

imite. Cet Apologue, pour être d'Ésope, ne m'en paraît pas meilleur.

Il a réussi, parce que cette image offre, en résultat, une très-bonne

leçon.

V. 27 .... Quant à tourner le dos

A son but, j'y reviens...

Il ne fallait pas y revenir. J'en ai dit la raison plus haut.

FABLE XI.

V. 6. ... Mais l'aigle ayant fort bien dîné...

L'auteur explique pourquoi l'aigle ne mangea pas la pie.

La raison que donne l'aigle du besoin qu'elle a d'être désennuyée, est

très-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.

V. 25. Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux.

Vers excellent; mais je n'aime point l'habit de deux paroisses.

FABLE XII.

Le prince à qui cette fable est dédiée, était le prince Louis de

Conti, neveu du Grand Condé, et fils de celui qui joua un si grand

rôle dans la guerre de la fronde. C'était un des grands protecteurs de

La Fontaine, ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frère, qui

eut depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit célèbre,

par la valeur et les talens qu'il montra dans les journées de Fleurus

et de Nervinde. C'est lui qui fut élu roi de Pologne en 1697, et qui

mourut en 1709, sans avoir pu prendre possession de cette couronne.

V. 4. Non les douceurs de la vengeance.

Ceci est d'une meilleure morale que les deux vers qui se trouvent dans

la fable 12 du livre X.

... Je sais que la vengeance

Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux.

J'ai négligé alors d'y mettre un correctif, pour éviter la longueur;

mais voilà La Fontaine qui met ce correctif lui-même. Il vaut mieux

l'entendre que moi.

V. 11.... En cet âge où nous sommes.

C'est un malheur de notre poésie, que, dès qu'on voit le mot hommes à

la fin d'un vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de

l'autre vers, _où nous sommes_, ou bien _tous tant que nous sommes_.

L'habileté de l'écrivain consiste à sauver cette misère de la langue,

par le naturel et l'exactitude de la phrase où ces mots sont employés.

V. 12. L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.

C'est un fort bon vers, quoique l'idée en soit assez commune.

V. 13. Un siècle de séjour ici doit vous suffire.

Ce pronostic fut malheureusement bien démenti, puisque ce jeune prince

mourut en 1685, deux ou trois ans peut-être après cette pièce.

V. 25. Et la princesse, etc....

C'était elle qui, avant d'être mariée, s'appelait mademoiselle de

Blois. Elle était fille du roi et de madame la duchesse de la Valière.

Elle ne mourut qu'en 1739. Il y eut aussi une autre mademoiselle de

Blois, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Cette dernière

fut mariée au duc d'Orléans régent, et ne mourut qu'en 1749.

V. 27. Des qualités qui n'ont qu'en vous, etc....

Tous ces éloges directs ne me paraissent ni ingénieux ni dignes de La

Fontaine: et _ce qui sait se faire estimer_ joint _à ce qui sait se

faire aimer_, tout cela me paraît d'un ton trivial et bourgeois.

V. 33. Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie,

Manque un peu trop de délicatesse; et c'est une transition bien lourde

que celle-ci.

V. 34. Je me tais donc et vais rimer

Ce que fit un oiseau de proie.

Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante de

Scarron, je crois. La voici: _Des aventures de ce jeune prince à

l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car nous y

voilà_.

Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me paraît au-dessous du

médiocre, et où l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux jolis

vers:

V. 71. ... Ils n'avaient appris à connaître

Que les hôtes des bois; était-ce un si grand mal?

FABLE XIII.

V. 2. Renard fin, subtil et matois.

La note de Coste indique une application assez juste de cet Apologue.

Mais alors, pourquoi prendre le renard, le plus fin des animaux? Il me

semble que c'est mal choisir le représentant du peuple, lequel n'est

pas, à beaucoup près, si spirituel et si délié. C'est qu'il fallait de

l'esprit pour faire la réponse que fait l'animal mangé des mouches; et

sous ce rapport, le renard a paru mieux convenir.

FABLE XIV.

V. 7. Comment l'aveugle que voici.

La Fontaine suppose que l'amour est là, et lui tient compagnie. Cela

devrait être, quand on écrit une fable aussi charmante que celle-ci.

V. 8. (C'est un dieu.).

Cette parenthèse est pleine de grâces, et les deux vers suivans sont

au-dessus de tout éloge.

V. 9. Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien?

J'en fais juge un amant, et ne décide rien.

Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'amour soit aveugle? Question

embarrassante que La Fontaine ne laisse résoudre qu'au sentiment.

Toute cette allégorie est parfaite d'un bout à l'autre: et quel

dénouement! Est-ce un bien, est-ce un mal que la folie soit le guide

de l'amour? C'est le cas de répéter le mot de La Fontaine:

V. 10. J'en fais juge un amant, et ne décide rien.

FABLE XV.

V. 6. Que dans ce temple on aurait adorée.

Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose:

_Junon_ et le _maître des dieux_, qui seraient fiers de porter les

_messages_ de la déesse Iris; cela n'ajoute pas beaucoup à l'idée

qu'on avait de madame de la Sablière. Il faut, dans la louange, le ton

de la vérité. C'est lui seul qui accrédite la louange, en même temps

qu'il honore et celui qui la reçoit et celui qui la donne.

V. 22. Son art de plaire et de n'y penser pas.

Voilà un de ces vers qui font pardonner mille négligences, un de ces

vers après lequel on n'a presque plus le courage de critiquer La

Fontaine.

V. 26. Même des dieux: ce que le monde adore

Vient quelquefois parfumer ses autels.

Sa société étoit en effet très-recherchée, et cela déplaisait à plus

d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait

pas, qui même ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mémoires, que le

marquis de Lafare et nombre d'autres passaient leur vie chez une

petite bourgeoise, savante et précieuse, qu'on appelait madame de la

Sablière.» Cela veut dire seulement, en style de princesse, que madame

de la Sablière avait de l'esprit et de l'instruction, qu'elle voyait

bonne compagnie à Paris, et n'avait pas l'honneur de vivre à la cour.

V. 32. Car cet esprit qui, né du firmament.

Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop négligées. Et

puis le firmament est presque un mot de théologie qui paraît ici

déplacé.

V. 38. Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour.

Il ne fallait pas revenir là dessus, après avoir dit beaucoup mieux et

sans apprêt:

V. 30. Car ce cœur vif et tendre infiniment

Pour ses amis, et non point autrement.

Le reste me paraît faible.

Je trouve aussi l'idée de la fable un peu bizarre, mais il y a des

vers heureux. J'en remarquerai quelques-uns.

V. 35. ... Douce société.

A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulière.

V. 56. Le choix d'une demeure aux humains inconnue.

La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C'est qu'il n'a point la

mauvaise humeur attachée à ce défaut. Mais nous avons déjà vu

plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanité: et ce dernier

montre assez ce qu'il pensait des hommes.

V. 77. Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.

C'est-là un trait charmant d'amitié, de ne pas croire à l'oubli, aux

torts, au refroidissement de ses amis.

V. 134. A qui donner le prix? au cœur, si l'on m'en croit.

C'est donc La Fontaine qui aura ce prix: car on ne peut mieux prendre

le ton du cœur qu'il ne le prend dans ce dernier morceau. Il rappelle

en quelque sorte celui qui termine la fable _des deux amis_, celle

_des deux pigeons_. Mais le sujet ne permettait pas une effusion de

sentimens aussi touchante. Il y a, entre ce morceau et les deux que je

cite, la même différence qui se trouve entre l'intérêt d'une société

aimable et le charme d'une amitié parfaite.

Il paraît que cette fable avait été laissée dans le porte-feuille de

l'auteur, et qu'elle était faite depuis long-temps; car il y parle un

peu d'amour: ce qui eût été ridicule à l'âge où il était, quand ce

douzième livre parut. Au reste, peut-être n'y regardait-il pas de si

près; peut-être croyait-il que, tant que l'âme éprouve des sentimens,

elle peut les énoncer avec franchise. Il ne songeait point à une

vérité triste qu'un autre poète a, depuis La Fontaine, exprimée dans

un vers très-heureux; la voici:

Quand on n'a que son cœur, il faut s'aller cacher.

FABLE XVI.

V. 5. L'homme enfin la prie humblement.

Pourquoi cette prière si humble? Pourquoi l'homme n'arrachait-il pas

une branche? Cela n'est pas motivé. D'ailleurs la morale de cet

Apologue rentre dans celui du _cerf_ et de la _vigne_, qui est

beaucoup meilleur (Livre V, fable 15).

FABLE XVII.

V. 1. Un renard jeune encore....

Même défaut dans cet Apologue que dans le précédent. C'est presque la

même chose que celui du _loup_ et du _cheval_ (livre V, fable 8). Il

est vrai qu'il a une leçon de plus, celle de la vanité punie.

V. 25. Le loup, par ce discours flatté,

S'approcha. Mais sa vanité

Lui coûta quatre dents, etc...

L'avantage aussi que La Fontaine a trouvé en introduisant ici un

acteur de plus qu'en l'autre, c'est de faire débiter la morale par le

renard, au lieu que, dans l'autre fable, le loup se la débite à

lui-même, malgré le mauvais état de sa mâchoire.

FABLE XVIII.

V. 3. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart.

Cette fable est jolie et bien contée; mais elle aura peu

d'applications, tant qu'il sera vrai de dire qu'on ne guérit pas de la

peur.

FABLE XIX.

V. 1. Il est un singe dans Paris....

Comment est-il possible que La Fontaine ait fait une aussi mauvaise

petite fable? Comment ses amis la lui ont-ils laissé mettre dans ce

recueil? Un singe qui bat sa femme, qui va à la taverne, qui s'enivre:

qu'est-ce que cela signifie? et quel rapport cela a-t-il avec les

mauvais auteurs? Le froid imitateur, le plagiaire même d'un grand

écrivain peut d'ailleurs n'être ni mauvais mari, ni mauvais père, ni

ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort à la société, que de l'excéder

d'ennui.

FABLE XX.

V. 1. Un philosophe austère....

Après une mauvaise petite pièce, en voici une excellente. Ce n'est

point à la vérité un Apologue, mais une fort bonne leçon de morale, et

plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci:

V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,

Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Tel est encore le dernier:

Ils font cesser de vivre ayant que l'on soit mort.

Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de poésie vive et

animée, qui suppose que des arbres coupés et, pour ainsi dire, mis à

mort, vont revivre sur les bords du Styx.

V. 17. Laissez agir la faux du temps:

Ils iront assez-tôt border le noir rivage.

Nul poète n'est plus hardi que La Fontaine; mais ses hardiesses sont

si naturelles, que très-souvent on ne s'en aperçoit pas, ou du moins

on ne voit pas à quel point ce sont des hardiesses. C'est ce qu'on

peut dire aussi de Racine.

FABLE XXI.

V. 1. Autrefois l'éléphant et le rhinocéros...

Nous retrouvons pourtant un véritable Apologue, c'est-à dire, une

action d'où naît une vérité morale voilée dans le récit de cette

action même.

Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La

Fontaine. La vanité de l'éléphant, le besoin qu'il a de parler voyant

que Gille ne lui dit mot, l'air de satisfaction et d'importance qui

déguise mal son amour-propre, le ton qu'il prend en parlant du combat

qu'il va livrer et de sa capitale: tout cela est parfait. La réponse

du singe ne l'est pas moins, et le dénouement du brin d'herbe à

partager entre quelques fourmis, est digne du reste.

FABLE XXII.

V. 1. Certain Fou poursuivait....

Joli petit conte, et bonne leçon pour qui peut en profiter; mais

j'imagine que les occasions en sont rares.

FABLE XXIII.

_A madame Harvey._

Madame Harvey était une dame anglaise qui avait beaucoup d'amitié pour

La Fontaine, et même c'est elle principalement qui l'engageait à

passer en Angleterre, après la mort de madame de la Sablière et de M.

Hervard. C'était une femme de beaucoup d'esprit.

V. 5. .... Et le don d'être amie,

Expression bien heureuse que La Fontaine a inventée et rendue célèbre.

V. 16. Ils étendent par-tout l'empire des sciences.

Rien n'était plus vrai et plus exact. La société royale de Londres

fondée sous Charles II, jetait les fondemens de la vraie physique

établie sur les expériences et sur les faits.

V. 19. Même les chiens de leur séjour.

Voilà qui me paraît étrange; mais à toute force peut-être les chiens

anglais sentent-ils mieux le renard que les nôtres. Ils le chassent

plus souvent.

V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.

Nous avons vu dans la fable du chat et du renard:

N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.

Il faut qu'un auteur évite ces contradictions formelles.

V. 52. ... Est-il quelqu'un qui nie

Que tout anglais...

Quoi! tous les anglais ont de l'esprit! il n'y a point de sots chez

eux! A quoi La Fontaine songeait-il en écrivant cela?

V. 56. Je reviens à vous....

Ce tour est froid. Il faut revenir à son ami sans y penser et sans l'y

faire songer lui-même.

V. 62. ... Des nations étranges.

Il veut dire _étrangères_. Corneille se sert du même mot dans ce sens;

mais ni Boileau, ni Racine ne se le sont permis. Toute cette fin me

paraît dénuée de grâces, et le mot de Charles II à madame Harvey:

V. 63. ... Qu'il aimait mieux un trait d'amour,

Que quatre pages de louanges;

Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine à cette

dame et à madame de Mazarin.

FABLE XXVII.

V. 8. Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.

Cela est très-vrai, témoin les quatre vers de cette pièce et ceux qui

suivent.

V. 15. Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse,

Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.

V. 17. Gardez d'environner ces roses

De trop d'épines, etc....

Mais, malgré la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons vu

qu'il n'était pas si heureux dans l'éloge de M. le prince de Conti et

de madame Harvey.

Au reste, toute cette pièce est très-agréable; mais elle fait

peut-être allusion à quelque petit secret de société qui la rendait

plus piquante: par exemple, au peu de goût que mademoiselle de la

Mésangère pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prétendant

appuyé par sa mère.

V. _dernier_. Non plus qu'Ajax, Ulysse, et Didon son perfide.

Deux silences cités comme sublimes, l'un dans l'Odyssée, l'autre dans

l'Énéide.

FABLE XXXII.

V. 4. Tous chemins vont à Rome....

C'est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqué à la

canonisation.

V. 8. S'offrit de les juger sans récompense aucune.

Ce vers aurait pu donner l'idée de la petite comédie intitulée le

Procureur arbitre, dont le héros se conduit de la même manière.

V. 18. Les malades d'alors étant tels que les nôtres.

Manière bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors

étaient insupportables. Le ton de satire appartient absolument à La

Fontaine.

V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-même.

C'est-là un des meilleurs conseils que le sage pût donner; et je

voudrais que La Fontaine eût composé un ou deux Apologues pour en

faire sentir l'importance.

Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les vers

le savent par cœur.

V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi....

La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait à la

société, si le goût de la retraite devenait trop général. Il nie que

cela puisse arriver.

V. 56. Ces secours, grâce à dieu, ne nous manqueront pas:

Les honneurs et le gain, tout me le persuade.

Et il revient de nouveau au plaisir de prêcher l'amour de la retraite:

et quelle force de sens dans ces vers-ci:

V. 60. Magistrats, princes et ministres,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que le malheur abat, que le bonheur corrompt.

Et sur-tout ce vers admirable qui suit:

Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.

On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de

meilleurs vers.

CONCLUSION.

Après cet examen, qu'il était aisé de rendre plus exact et plus

sévère, il se présente naturellement quelques réflexions. On a pu être

étonné de la multitude des fautes qui se trouvent dans un écrivain si

justement célèbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent

point la langue, la versification, etc; je n'insiste que sur celles

qui intéressent la morale, objet beaucoup plus important. On a

pu remarquer quelques fables dont la morale est évidemment mauvaise;

un plus grand nombre dont la morale est vague, indéterminée, sujette

à discussion; enfin quelques autres qui sont entièrement

contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention il faut

porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses idées dans

son esprit; et s'il s'en est glissé plusieurs dans un livre qui entre

dans notre éducation, comme un des meilleurs qui aient jamais été

faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un grand nombre de

livres inférieurs à celui-ci. Que faire donc? Je l'ai déjà dit. Ne

point lire légèrement, ne point être la dupe des grands noms, ni des

écrivains les plus célèbres, former son jugement par l'habitude de

réfléchir. Mais c'est recommencer son éducation. Il est vrai; et c'est

ce qu'il faudra faire constamment, jusqu'à ce que l'éducation

ordinaire soit devenue meilleure, réforme qui ne paraît pas prochaine.

DISCOURS

QUI A REMPORTÉ LE PRIX A L'ACADÉMIE DE MARSEILLE, EN 1767.

_Combien le Génie des grands Écrivains influe sur l'esprit de leur

siècle?_

...Si fortè virum quem

Conspexere, silent.

VIRG. _Æneid_.

Il n'est point d'espèce dans l'univers, dont les deux extrêmes soient

séparés par un aussi grand intervalle, que celui qu'a jeté la nature

entre les deux extrémités de l'espèce humaine. Quelle distance immense

entre un sauvage grossier qui peut à peine combiner deux ou trois

idées, et un génie tel que Descartes et Newton! L'un semble encore

toucher par quelques points à la classe des animaux, et ramper avec

eux à la lueur d'un instinct stupide et borné; l'autre paraît avoir

reçu dans son âme un rayon de la divinité même, et lire à sa clarté

les mystères de la nature et de notre être. Ici, c'est un bloc informe

et brut, retombant dans l'abîme tel qu'il en avait été tiré; là,

s'élève une statue colossale qu'un Phidias a fait respirer et vivre.

Par quel étonnant prodige l'homme diffère-t-il ainsi de l'homme?

pourquoi la raison paraît-elle dans les uns un astre éclipsé, tandis

que dans les autres il éclaire des mondes?

Qui pourra nous révéler la nature de ces âmes privilégiées qui

renferment elles seules les lumières de plusieurs générations, dont

l'active pensée devance dans son vol la course des siècles et va

saisir l'avenir dans le néant où il est encore; remonte à l'origine

des sociétés, et semble avoir assisté à la création de l'univers, à la

formation de l'homme, et à la naissance des gouvernemens? En lisant

leurs pensées, je crois m'entretenir avec le premier des mortels; je

crois l'entendre retraçant à ses nombreux enfants les objets de la

nature dans la simplicité sublime où il les vit, où il les conçut, et

avec le sentiment énergique et profond qu'il éprouva, lorsqu'éveillé

du néant à la voix du créateur, il s'assit seul au milieu du monde.

Le génie est un phénomène que l'éducation, le climat, ni le

gouvernement ne peuvent expliquer. Est-ce à son siècle que l'immortel

Bacon dut cette âme sublime dont le souffle puissant ralluma le

flambeau presque éteint de la philosophie? Non: ce ne sont point des

hommes qui forment les grands hommes. Ils n'appartiennent à aucune

famille, à aucun siècle, à aucune nation; ils n'ont ni ancêtres, ni

postérité. C'est Dieu qui, par pitié, les envoie tout formés sur la

terre pour renouveller l'homme et sa raison dégénérée: semblables à

ces astres qui descendent près de notre sphère après une longue

révolution de siècles; qui, dérobant à la vue le point d'où ils sont

partis, raniment, dit-on, la vigueur des mondes et rajeunissent la

nature; mais, après que la nature s'est plu à s'épuiser pour former

ces masses étonnantes de lumière, elle semble se reposer ensuite, et

laisse tomber de sa main, sans autre dessein que la profusion, la

multitude des hommes, comme une foule d'atomes intelligens, destinés à

être agités, entraînés dans la sphère d'activité des autres. La grande

portion du genre humain reste comme abandonnée, sous la main de ceux

qui sauront s'en servir pour la gouverner; elle ne reçoit que la

portion d'intelligence nécessaire pour obéir à ses maîtres.

Deux forces souveraines commandent à l'espèce humaine, et règlent

partout les destinées: le pouvoir et le génie. Assis sur un trône,

tenant d'une main le livre des lois, et de l'autre le glaive de la

force, le pouvoir préside aux grandes révolutions; il subjugue les

hommes par les hommes; il maîtrise, par les forces qui lui sont

confiées, les forces qui lui résistent. Il dispose de la forme

extérieure des sociétés, qu'il varie à son gré. Les passions vulgaires

environnent son trône et sont à ses ordres. Maître des biens et des

personnes, il contient l'homme par ses besoins et par ses désirs; il

l'enchaîne encore par l'horreur de sa destruction et par l'amour de

sa tranquillité. Mais sa force n'a point de mesure fixe et constante:

elle est asservie à mille hasards, à mille circonstances étrangères,

qui peuvent ou la rendre immense ou la faire évanouir; après avoir

surmonté les plus grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrêtée

par les plus petits; elle peut échouer contre une opinion, un préjugé,

une mode. Le pouvoir peut employer tous les instrumens, tous les

moyens actuellement existans; mais il n'en invente point de nouveaux

et ne peut préparer l'avenir. Il rend au siècle suivant l'espèce telle

qu'il l'a reçue du siècle précédent, sans l'avoir perfectionnée. Il

est plus puissant pour l'avilir ou pour la détruire: encore

commande-t-il en vain à qui ne veut plus obéir. Homme furieux,

arrêtez; ses droits sont sacrés! Mais que deviennent-ils, dans le

fait, au temps de ces révolutions fatales, où les peuples, las de

tyrannie et d'oppression, reprennent dans ses mains leur force et leur

volonté, tranchent leurs liens avec le fer, et redeviennent barbares,

croyant se rendre libres?

L'action du génie est plus lente, mais plus forte et plus sûre; le

mouvement qu'il a une fois imprimé, ne meurt point avec lui; il tend

vers l'avenir et s'accélère par l'espace même qu'il parcourt; il

subjugue l'homme pour l'ennoblir; il dompte sa volonté par sa raison,

par les plus nobles de ses passions et de ses facultés; comme Dieu, il

jouit de l'étonnant privilége de régner sur elle sans gêner sa force

et sans lui ôter le sentiment précieux de sa liberté.

Comme son action n'a point de bornes dans sa durée, elle n'en a point

dans la sphère de son étendue. Elément invisible, subtil, dont nul

obstacle ne peut intercepter l'effet, il pénètre de l'homme à l'homme,

comme l'aimant pénètre les corps; il parcourt extérieurement toute

l'espèce humaine, et change sans violence la direction des volontés.

La cause de ce changement est souvent ignorée du pilote qui conduit le

vaisseau; mais elle est aperçue du philosophe qui l'observe.

Et comment les esprits pourraient-ils résister à l'influence du génie?

Nos sentimens, nos goûts, nos passions, nos vertus, nos vices même lui

offrent autant de chaînes par lesquelles il nous saisit et nous

entraîne à sa volonté. Ce penchant naturel et invincible pour tout ce

qui est grand, extraordinaire et nouveau, nous appelle vers lui;

l'ascendant nécessaire de l'esprit vaste sur l'esprit borné, de l'âme

forte sur l'âme faible: tout nous entraîne sous ses lois.

Cette souveraineté que l'homme de génie exerce sur la foule des

hommes, n'est donc pas de notre institution: c'est une loi de la

nature, aussi ancienne que la loi du plus fort, souvent plus puissante

et toujours plus respectable. En vain l'amour-propre se révolte contre

une supériorité qui l'humilie! nous naissons les sujets du grand

homme; c'est dans nos cœurs qu'il prend les titres de sa puissance.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 12 / 26 段