Pour ses amis, qui soit sur terre.
Mais les trois alliés du lion qui ne lui coûtent rien, _son courage_,
_sa force_, avec _sa vigilance_, est une tournure d'un goût noble et
grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du
roi.
FABLE II.
V. 1. Jupiter eut un fils, qui
. . . . . . . . . . . . . . . .
Avait l'âme toute divine.
Vraiment, c'est l'effet à côté de la cause; rien n'est plus simple.
Cela doit bien faciliter l'éducation des princes; je suis même étonné
que cette réflexion ne l'ait pas fait supprimer entièrement.
V. 4. L'enfance n'aime rien.
Cela n'est pas d'une vérité assez exacte et assez générale pour être
mis en maxime. D'ailleurs, pourquoi le dire à un jeune prince?
pourquoi lui donner cette mauvaise opinion des enfans de son âge?
Est-ce pour qu'il se regarde comme un être à part, comme un dieu, et
le tout parce qu'il aime son père, sa mère et sa gouvernante?
V. 16. ... Et d'autres dons des cieux,
Que les enfans des autres dieux.
La Fontaine l'a déjà dit, à peu-près douze ou treize vers plus haut;
mais les belles choses ne sauraient être trop répétées. Par malheur,
il y a ici un petit inconvénient: c'est qu'il est inutile ou même
absurde de parler de morale aux princes, tant qu'on leur dira de ces
choses-là.
V. 20. Tant il le fit parfaitement.
Ceci doit faire allusion à quelque petite pièce de société,
représentée devant le roi dans son intérieur, où M. le duc du Maine
avait sans doute bien joué le rôle d'amoureux.
V. 29. Il faut qu'il sache tout, etc....
Voila une étrange idée. La Fontaine oublie qu'il s'en est moqué,
lui-même, dans sa fable du chien qui veut boire la rivière.
Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire!
Tout cela c'est la mer à boire.
D'ailleurs, un prince est moins obligé qu'un autre homme, de savoir
tout. Quand il connaît ses devoirs aussi bien que la plupart des
princes connaissent leurs droits, quand il sait ne parler que de ce
qu'il entend, quand on a formé sa raison, quand on lui a enseigné
l'art d'apprécier les hommes et les choses, son éducation est
très-bonne et très-avancée.
V. 30. Eut à peine achevé que chacun applaudit.
C'est de quoi personne n'est en peine.
V. 32. Je veux, dit le dieu de la guerre...
Cette idée de représenter tous les dieux, ou tous les génies, ou
toutes les fées qui se réunissent pour doter un prince de toutes les
qualités possibles, est une vieille flatterie, déjà usée dès le temps
de La Fontaine. Quant à M. le duc du Maine, il est fâcheux que
l'assemblée des dieux ait oublié à son égard un article bien
important; c'était de lui donner un peu de caractère; cette qualité
lui eût épargné bien des dégoûts. C'était d'ailleurs un prince
très-instruit en littérature d'agrément. Il s'amusait à traduire en
français l'Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, pendant la dernière
année du règne de Louis XIV. Madame la duchesse du Maine, occupée
d'idées plus ambitieuses, lui disait: Vous apprendrez au premier
moment que M. le duc d'Orléans est le maître du royaume, et vous de
l'académie française.
FABLE III.
V. 20. Il choisit une nuit libérale en pavots:
Il n'a été donné qu'à La Fontaine de jeter, au milieu d'un récit
très-simple, des traits de poésie aussi nobles et aussi heureux.
V. 31. Peu s'en fallut que le soleil...
Il ne restait plus à prendre que le ton de la tragédie; et voilà La
Fontaine qui le prend très-plaisamment, à l'occasion du désastre d'un
poulailler.
V. 37. Tel encor autour de sa tente...
La première comparaison suffisait pour produire l'effet de variété que
cherchait l'auteur; ou bien il pouvait préférer la seconde pour
conserver le vers.
V. 43. Le renard, autre Ajax, etc....
Le discours du chien est excellent; et la raison pour laquelle on le
trouve mauvais, peint assez la société.
V. 61. (Et je ne t'ai jamais envié cet honneur.)
N'est-il pas plaisant de voir toujours La Fontaine oublier son
mariage, sa femme et son fils? On sait que M. le président de Harlay
s'était chargé de cet enfant, qu'on fit rencontrer le père et le fils
quand ce dernier eut vingt-cinq ans, que La Fontaine lui trouva de
l'esprit, et apprenant que c'était son fils, avait dit naïvement: ah!
j'en suis bien aise.
V. Couche-toi le dernier, etc...
La moralité de cette fable entre dans celle de _l'œil du maître_,
livre IV, fable 21.
FABLE IV.
V. 1. Jadis certain Mogol, etc....
Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la
bibliothèque orientale qu'il a mis en vers très-heureusement.
V. 8. Minos en ces deux morts, etc.
Le costume est ici mal observé; Minos est le juge des enfers dans la
Mythologie grecque, mais ne l'est point dans la religion du Mogol, qui
est le mahométisme.
Tout ce que l'auteur ajoute aux mots de l'interprète, comme il dit,
est excellent. C'est La Fontaine dans son caractère et dans la
perfection de son talent. Quel vers que celui-ci!
V. 83. Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Voilà bien le solitaire, insouciant et dormeur.
Cette charmante tirade n'est gâtée que par
V. 29. ... Ces clartés errantes,
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes.
Pourquoi attribuer aux astres de l'influence sur nos mœurs et sur
notre caractère? Pourquoi consacrer une absurdité qu'il a lui-même
combattue? Ces variations montrent combien les idées de La Fontaine
étaient, à certains égards, peu fixes et peu arrêtées.
FABLE V.
V. 1. Le lion, pour bien gouverner...
La fable des deux ânes, qui fait le fonds de cette pièce, est
très-ancienne. Elle est fort bien contée; mais pourquoi l'encadrer
dans cette autre fable du lion et du singe? Les seuls vers très-bons
de tout ce commencement, sont ceux-ci:
V. 32. Qu'ici bas maint talent n'est que pure grimace,
Cabale, et certain air de se faire valoir,
Mieux su des ignorans que des gens de savoir.
Le dernier vers surtout est admirable
V. 53. Vous surpassez Lambert, etc...
On peut appliquer ici ma remarque sur l'Amérique dans la fable de la
tortue et des deux canards; il était bien de citer Philomène, mais un
musicien contemporain détruit l'illusion du lecteur.
FABLE VI.
V. 1. Mais d'où vient qu'au renard, etc...
Ce petit Prologue est assez peu piquant; pourquoi commencer par
contredire Ésope sur un point où l'on finit par convenir qu'il a
raison? Il était mieux d'entrer tout de suite en matière, et de dire:
V. 10. Le renard un soir apperçut, etc.
V. 33. ... Le dieu Faune l'a fait,
La vache Io donna le lait:
La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et poétique qu'il
fait de la Mythologie. Au reste, la morale de cet Apologue est
à-peu-près la même que celle du renard et du bouc, livre III, fable 5.
FABLE VII.
V. 1. Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.
Il paraît singulier que La Fontaine réduise à un résultat si médiocre,
le récit d'un fait aussi intéressant que celui qui est le sujet de cet
Apologue. Il me semble que ce fait devait réveiller, dans l'esprit de
l'auteur, des idées d'une toute autre importance. Un paysan grossier,
sans instruction, à qui le sentiment des droits de l'homme, trop
offensés par les tyrans, donne une éloquence naturelle et passionnée
qui s'attire l'admiration de la capitale du monde et désarme le
despotisme, un tel sujet devait conduire à un autre terme que la
morale du souriceau.
V. 7. ... Homme dont Marc-Aurèle....
Je ne sais pourquoi il plaît à M. Coste, dans sa note, de gratifier
Marc-Aurèle d'une figure à-peu-près semblable à celle d'Esope. Rien
n'est plus faux. Les historiens remarquent seulement qu'il avait la
figure ordinaire, et par conséquent peu digne de son rang, de son âme
et de son génie; mais il était loin d'avoir un extérieur rebutant. Je
ferai peu de remarques sur ce morceau, qui d'un bout à l'autre est un
chef-d'œuvre d'éloquence.
V. 50. Et sauraient en user sans inhumanité.
Ce dernier trait manque un peu de justesse. En effet, si les Germains
avaient eu l'avidité et la violence de leurs tyrans, il est bien
probable que les peuples de Germanie eussent été inhumains comme leurs
oppresseurs. Avec de l'avidité et de la violence, on est bien près
d'être un tyran. Le plus fort est fait.
FABLE VIII.
V. 1. Un octogénaire plantait.
Cette fable n'a pas la perfection qu'on admire dans plusieurs autres,
si on la considère comme apologue. On peut dire même que ce n'en est
pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passée entre des
animaux, qui rappelle aux hommes l'idée d'une vérité morale, revêtue
du voile de l'allégorie. Ici la vérité se montre sans voile: c'est la
chose même et non pas une narration allégorique.
Mais si on considère cette fable simplement comme une pièce de vers,
elle est charmante et aussi parfaite pour l'exécution, qu'aucun autre
ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en détail.
V. 2. Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!
Ce vers est devenu proverbe; et on le cite souvent à l'occasion de
ceux qui se sont mis dans le même cas. Le discours des jeunes gens est
assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu'à des
étourdis, c'est celui du vers 4:
Assurément il radotait.
On verra pourquoi La Fontaine leur prête ce propos assez impertinent.
V. 11. Quittez le long espoir et les vastes pensées.
Quelle force de sens et quelle précision!
V. 12. Tout cela ne convient qu'à nous.
Mot important. Voilà le sentiment qui les fait parler. La réponse du
vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur
trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu sensé.
Le premier mot de sa réplique annonce un sage:
V. 13. Il ne convient pas à vous-mêmes...
Cinq ou six vers après, on voit que c'est un sage très-agréable.
V. 21. Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:
Hé bien, défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?
La jouissance des autres est la sienne.
V. 24. Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:
Quel mélange de sentiment et de véritable philosophie!
V. 26. Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
A la vérité, ce mot est un peu dur; mais il l'est beaucoup moins que
le propos de ces jeunes gens: _Assurément il radotait_. J'avoue que je
voudrais que le vieillard eût encore été plus doux et plus aimable,
qu'il eût dit avec encore plus de bonté:
Et même avec regret je puis compter l'aurore,
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Vient ensuite le récit très-rapide de la mort des trois jeunes gens;
mais ce qui est parfait, ce qui ajoute à l'intérêt qu'on prend à ce
vieillard et à la force de la leçon, ce sont les deux derniers vers:
Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.
Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mémoire, il leur
élève un cénotaphe: ce qui suppose un intérêt tendre, car enfin leurs
corps étaient dispersés. Et La Fontaine! voyez comme il s'efface,
comme il est oublié, comme il a disparu! Il n'est pour rien dans tout
ceci. Il n'est point l'auteur de cette fable; l'honneur ne lui en est
pas dû; il n'a fait que la copier d'après le marbre sur lequel le
vieillard l'avait gravée. On dirait que La Fontaine, déjà vieux et
attendri par le rapport qu'il a lui-même avec le vieillard de sa
fable, se plaise à le rendre intéressant, et à lui prêter le charme de
la douce philosophie, et des sentimens affectueux avec lesquels
lui-même se consolait de sa propre vieillesse.
FABLE IX.
V. 1. Il ne faut jamais dire aux gens:
Il s'en faut bien que cet Apologue-ci approche du précédent. Ce n'est
que le récit d'un fait singulier qui prouve l'intelligence des
animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d'être cartésien, en dépit de
madame de la Sablière.
V. 34. Voyez que d'argumens il fit!
La Fontaine, malgré la contrainte de la versification, développe la
suite du raisonnement qu'a dû faire le hibou, avec autant d'exactitude
et de précision que le ferait un philosophe écrivant en prose.
V. 42. Quel autre art de penser Aristote et sa suite...
M. Coste aurait dû nous dire simplement, dans sa note, qu'Aristote
avait fait un livre intitulé: _la Logique_, et MM. de Port-Royal un
ouvrage qui a pour titre: _l'Art de penser_. C'est à ce livre que La
Fontaine fait allusion.
ÉPILOGUE.
Derniers vers .... Ce sont là des sujets,
Vainqueurs du Temps et de la Parque.
Les fables de La Fontaine seront bien aussi victorieuses du temps, et
ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrés à la
gloire de Louis XIV. Molière au moins le pensait, quand il disait de
La Fontaine à Boileau: «le bonhomme ira plus loin que nous tous». On
aurait bien dû nous apprendre la réponse du satirique.
LIVRE DOUZIÈME.
Tout ce douzième livre est dédié à M. le duc de Bourgogne, alors âgé
de huit ans. On avait ménagé la protection de ce prince à l'auteur des
fables, déjà vieux, presque sans fortune et dénué d'appui. C'est,
comme on l'a déjà observé, presque le seul grand homme de ce siècle,
qui n'ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV. L'inimitié de
Colbert, le peu d'habileté de La Fontaine à faire sa cour, un talent
peu fait pour être apprécié par le roi, de petites pièces qui
paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l'éclat d'un grand
ouvrage, et semblaient manquer de cette importance qui frappait Louis
XIV; des contes un peu libres, dont on avait le souvenir dans une cour
qui commençait à devenir dévote: toutes ces circonstances s'étaient
réunies contre La Fontaine, et l'avaient fait négliger. Il songeait à
passer en Angleterre; il apprenait même la langue anglaise, lorsque
les bienfaits de M. le duc de Bourgogne le retinrent en France, et
sauvèrent à sa vieillesse les désagrémens de ce voyage.
Il faut pardonner à un vieillard déjà accablé de peines et
d'infirmités, le ton faible et le style languissant de cette épître
dédicatoire; il faut même s'étonner de retrouver dans plusieurs des
fables de ce douzième livre, une partie de son talent poétique, et,
dans quelques-unes, des morceaux où ce talent brille de tout son
éclat.
FABLE I.
V. 1. Prince, l'unique objet du soin des immortels...
Pourquoi l'_unique_? La Fontaine fait mieux parler les animaux qu'il
ne parle lui-même. Voyez, dans ce livre douzième, dédié à ce même duc
de Bourgogne, la fable de l'_Eléphant_ et du _Singe de Jupiter_. Elle
a pour objet d'établir que les petits et les grands sont égaux aux
yeux des immortels. Je n'accuserai point ici La Fontaine d'une
flatterie malheureusement autorisée par trop d'exemples. J'observerai
seulement que, tant que les écrivains, soit en vers, soit en prose,
mettront, dans leurs dédicaces, des idées ou des sentimens contraires
à la morale énoncée dans leurs livres, les princes croiront toujours
que la dédicace a raison et que le livre a tort; que, dans l'une,
l'auteur parle sérieusement, comme il convient; et dans l'autre, qu'il
se joue de son esprit et de son imagination; enfin qu'il faut lui
pardonner sa morale, qui n'est qu'une fantaisie de poète, un jeu
d'auteur.
V. 10. Il ne tient pas à lui...
M. le dauphin, qu'on appelait monseigneur, père du duc de Bourgogne,
commandait l'armée d'Allemagne, et avait, sous ses ordres, et pour
conseil, MM. les maréchaux de Duras, de Boufflers et d'Humières.
V. 16. Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire.
Ne dirait-on pas que le dauphin avait le choix d'avancer ou de
n'avancer pas? Il n'avançait point, parce qu'il ne le pouvait, parce
qu'il s'élevait souvent des sujets de division entre les trois
maréchaux.
V. 17.... Aussi bien les ris et les amours.
On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont à faire dans une
pièce de vers adressée à un prince de huit ans, élevé par le duc de
Beauvilliers et par M. de Fénélon.
_Ces sortes de dieux_, et _la raison_ qui tient _le haut bout_ est
d'un style très-négligé.
V. 27. Les compagnons d'Ulysse....
Le sujet qu'a pris ici La Fontaine, est plutôt un cadre heureux et
piquant, pour faire une satire de l'humanité, qu'un texte d'où il
puisse sortir naturellement des vérités bien utiles: aussi l'auteur
italien que La Fontaine imite dans cet Apologue, en a-t-il fait un
usage purement satirique. La force du sujet a même obligé La Fontaine
à suivre l'intention du premier auteur, jusqu'au dénouement, où il
l'abandonne. Nous nous réservons à faire quelques observations sur ce
dénouement.
V. 40. ... _Exemplum ut talpa_:
C'est une espèce de proverbe latin, _la taupe par exemple_: j'ignore
l'origine de ce proverbe.
V. 46. Prit un autre poison peu différent du sien.
Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux idées! et quelle grâce
fine à la fois et naïve, pour justifier Circé qui parle la première!
V. 47. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme
V. 52. Mais le voudront-ils bien? etc....
Ceci prépare le refus des compagnons d'Ulysse. On voit que chacune de
leurs réponses est une satire très-forte de l'homme en société; et
l'auteur italien développe, d'une manière encore plus satirique, les
raisons de leur refus.
V. 104. Tous renonçaient au lot des belles actions.
C'est ici que La Fontaine abandonne son auteur pour approprier la
morale de ce conte à l'âge et à l'état du prince auquel il est
adressé; mais l'auteur italien n'en use pas ainsi: il poursuit son
projet; et quand Ulysse, pour amener ses gens à l'état d'hommes, leur
parle de belles actions et de gloire, voici ce que l'un d'eux lui
répond: «Vraiment nous voilà bien. N'est-ce pas lui qui est la cause
de tous nos malheurs passés, de dix ans de travaux devant Troye, de
dix autres années de souffrances et d'alarmes sur les mers? N'est-ce
pas ton amour de la gloire qui a fait de nous si long-temps des
meurtriers mercenaires, couverts de cicatrices? Lequel valait le mieux
pour toi d'être l'appui de ton vieux père qui se meurt de douleur, de
ta femme qu'on cherche à séduire depuis vingt ans quoiqu'elle n'en
vaille pas la peine, de ton fils que les princes voisins vont
dépouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse, de nous rendre
heureux en nous laissant pratiquer sous nos cabanes des vertus que tu
aurais pratiquées dans ton palais? Lequel valait mieux de goûter tous
ces avantages de la paix et de la vertu, ou de t'expatrier, toi et la
plus grande partie de tes sujets, pour aller restituer une femme
fausse et perfide à son imbécille époux, qui a la constance de la
redemander pendant dix ans? Retire-toi et ne me parle plus de ta
gloire, qui d'ailleurs n'est pas la mienne, mais que je déteste comme
la source de toutes nos calamités.»
Il me semble qu'il y a, dans cette réponse, des choses fort sensées et
auxquelles il n'est pas facile de répondre. Je suis bien loin de
blâmer La Fontaine du parti qu'il a pris; mais il est curieux
d'observer que ce que dit le compagnon d'Ulysse, sur les guerres, sur
les conquêtes, sur la gloire, etc., offre le même fond d'idées que
Fénélon développa depuis dans le Télémaque: ce sont les principes dont
il fit la base de l'éducation du duc de Bourgogne. Si ces principes,
connus ensuite de Louis XIV, plus de quinze ans après, occasionnèrent
la disgrâce de Fénélon, on peut juger de la manière dont La Fontaine
aurait été reçu, s'il se fût avisé d'imiter jusqu'au bout l'original
italien.
FABLE II.
Cette fable est joliment contée; mais voilà, je crois, le seul éloge
que l'on puisse lui donner.
V. 33. J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse.
Il ne faut pas voir quelques traits de la moralité d'un Apologue, il
faut voir l'image toute entière. Dans la fable _des animaux_, dans
celle de l'_alouette et de ses petits_, dans celle du _rat retiré du
monde_, ce n'est pas une ombre douteuse et confuse que le lecteur
entrevoit, c'est la chose même. L'auteur sait ce qu'il a voulu dire,
et n'est pas obligé de s'en rapporter aux lumières d'un prince âgé de
huit ans.
FABLE III.
V. 1. Un homme accumulait, etc.
Fort jolie historiette, dont il n'y a pas non plus beaucoup de morale
à extraire, sinon que l'avarice est un vice ridicule; et que, quand on
a le malheur d'en être atteint, il faut bien fermer son coffre.
FABLE IV.
V. 1. Dès que les chèvres ont brouté.
L'auteur emploie ici deux vers à insister sur cet instinct des
chèvres, de grimper et de chercher les endroits périlleux. Il en a une
bonne raison: c'est qu'il fallait inculquer au lecteur cette propriété
des chèvres qui fait le fondement de sa fable.
V. 11. Toutes deux ayant pattes blanches.
C'est que ce sont deux chèvres de grande distinction, de grandes
dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prés
pour ne point se gâter les pattes.
V. 13. ... Pour quelque bon hazard.
Pour quelque plante, quelque arbuste appétissant. Cela pourrait être
mieux exprimé.
V. 16. Sur ce pont:
Ce vers inégal de trois syllabes fait ici un effet très-heureux. La
Fontaine aurait dû ne pas prodiguer ces hardiesses, et les réserver
pour les occasions où elles sont pittoresques comme ici.
V. 18.... Ces Amazones.
Nous sommes accoutumés à ce jeu brillant et facile de l'imagination de
La Fontaine, à qui le plus léger rapport suffit pour rapprocher les
grandes choses et les petites. La comparaison de ces deux chèvres avec
Louis-le-Grand et Philippe IV, et sur-tout la généalogie des deux
chèvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux de
La Fontaine.
FABLE V.
V. 11. A présent je suis maigre, etc....
Ceci rentre dans la moralité de _carpillon frétin_ et du _chien
maigre_.
V. 17. Chat et vieux, pardonner!...
Cela est plaisant: mais il ne fallait pas revenir sur cette idée à la
fin de la fable. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable,
n'est pas appliquée ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne
pas à la souris, ce n'est pas en qualité de _vieux_, c'est en qualité
de _chat_. De plus, ces vérités qui ont besoin d'explication, de
restriction, ne doivent-elles pas être réservées pour un âge plus
avancé que celui du duc de Bourgogne? Pourquoi mettre dans l'esprit
d'un enfant que son grand-père, et peut-être son père, sont
impitoyables. Je dis son père, car les enfans trouvent tout le monde
vieux. Si Louis XIV lut cette fable, dut-il être bien aise que son
petit-fils le crût homme dur et impitoyable?
FABLE VI.
V. 2. Incontinent maint camarade.
Cette fable rentre absolument dans la morale du _Jardinier et son
Seigneur_, (livre IV, fable 4) et dans celle de _l'Écolier, le Pédant
et le Maître d'un jardin_ (livre IX, fable 5); mais elle est fort
au-dessus des deux autres.
FABLE VII.
V. 1. Le buisson, le canard et la chauve-souris.
Voilà une association dont l'idée blesse le bon sens. Nul rapport, nul
besoin réel entre les êtres qu'elle rassemble; et l'esprit la rejette
comme absurde. Comment un buisson peut-il voyager? Quel besoin a-t-il
de faire fortune, lui et ces deux animaux? De ce fond défectueux, il
ne peut naître que des détails non moins ridicules: tel est celui-ci,
V. 21. Prêt à porter le bonnet verd.
On sait que c'était le symbole des banqueroutiers. La Fontaine baisse
beaucoup.
FABLE VIII.
V. 10. Autrefois un logis plein de chiens et de chats...
C'est ici que cette vieillesse se montre encore davantage. Quel sens
peut-on tirer de cette fable? quelle était l'idée de La Fontaine? On
est fâché de dire que c'est une espèce de radotage. Quel rapport y
a-t-il entre une querelle de chiens et de chats, et le combat des
élémens, dont il résulte une harmonie qu'on ne peut concevoir, et dont
le fabuliste ne parle pas?
FABLE IX.
V. 29. Le renard dit au loup, etc.
Voici une fable plus heureuse que les trois précédentes. La Fontaine a
déjà établi plusieurs fois qu'on revient toujours à son caractère;
mais de toutes les fables où il a cherché à établir cette vérité,
celle-ci est sans contredit la meilleure: aussi y avons-nous souvent
renvoyé le lecteur. La manière dont le renard répète sa leçon, la
comparaison de Patrocle revêtu des armes d'Achille, sont des détails
très-agréables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutumés.
FABLE X.
V. 7. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.
_Si grand_, qu'il l'est peut-être trop; _si grand_, qu'il mériterait
l'honneur d'un Apologue particulier. Cet accessoire est trop étranger
à l'idée d'éducation qui est ici la principale
V. 11. N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.
Ce vers, dont le tour est très-hardi, est fort beau pour exprimer la
rapidité avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conquêtes, celle de la
Franche-Comté, par exemple; le secret du roi avait été impénétrable
jusqu'au moment où l'on se mit en campagne.
V. 19. ... Ne peux-tu marcher droit?