La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le bon

esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout; mais que de grâces

dans cette précision: _notez ces deux points-ci!_

V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.

Pourquoi donc le dit-elle? Pourquoi y pense-t-elle? La Fontaine nous

le dit plus bas.

V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse.

Quelle finesse dans cette peinture du cœur!

V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.

Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en

elle-même?

_Sa préciosité._ Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe

pas qu'il est nouveau, et peut-être de l'invention de La Fontaine. On

sait que le mot _précieuse_ se prenait d'abord en bonne part; il

voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément de leur

conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes

sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et

plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors différentes

espèces de _précieuses_, mais le nom fut encore respecté. Molière

même, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela

_précieuses ridicules_ celles qu'il mit sur la scène; depuis ce temps

le mot _précieuse_ se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que

La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plaît

d'appeler une fable.

FABLE VI.

V. 11. Peuple ami du démon....

C'est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet.

V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent.

Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente

naïveté!

V. 49. ... Trésor, fuyez: et toi, déesse,

Mère du bon esprit....

On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de cœur. C'est ce

sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.

V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce.

Ne dirait-on pas que c'est une souveraine à la clémence de laquelle il

faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter pour la

fortune?

V. 58. Le follet en rit avec eux.

La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que le follet

était l'ami de ces bonnes gens, et s'intéressait véritablement à eux.

Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu cette

abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce qu'il

voit qu'ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on rendre la

morale plus aimable et plus naturelle?

FABLE VII.

V. 28. Fut parent de Caligula.

La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien. Caligula

était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux; et on ne savait

souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. _Sa sœur

Drusile étant morte, il la mit au rang des déesses. Il fit mourir ceux

qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas: les premiers,

parce qu'ils pleuraient une déesse; les autres, parce qu'ils étaient

contens de sa mort._ C'est à ce trait et à quelques autres de la même

espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette

fable. C'est ce qui n'est point indiqué par la note de Coste.

FABLE VIII.

V. 3. .... Non ceux que le printemps

Mène à sa cour.....

Tournure poétique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans

l'espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems,

les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la

description du peuple vautour.

V. 27. Au col changeant....

Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec le

ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers

précédens.

V. 41. Tenez toujours divisés les méchans.

Ceci n'est pas à la vérité une règle de morale: ce n'est qu'un conseil

de prudence; mais il ne répugne pas à la morale.

FABLE IX.

V. 1. Dans un chemin montant.....

Ces cinq premiers vers n'ont rien de saillant; mais ils mettent la

chose sous les yeux avec une précision bien remarquable. La Fontaine

emploie près de vingt vers à peindre les travaux de la mouche, et son

sérieux est très-plaisant; mais peut-être fallait-il être La Fontaine

pour songer air moine qui dit son bréviaire.

Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donné lieu au

proverbe, _la mouche du coche_.

FABLE X.

Cette fable est charmante jusqu'à l'endroit _adieu veau, vache, etc._

Ne passons pas à La Fontaine sa mauvaise rime de _transportée_ et

_couvée_.

Quelques gens de goût ont blâmé, avec raison, ce me semble, la femme

_en danger d'être battue; le récit qui en fut fait en une farce_; tout

cela est froid; mais La Fontaine, après cette petite chute, se relève

bien vîte. Que de grâces et de naturel dans la peinture qu'il fait de

cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur âme à la

moindre lueur d'espérance! Il se met lui-même en scène, car il ne se

pique pas d'être plus sage que ses lecteurs; et voilà un des charmes

de sa philosophie.

FABLE XI.

Nous ne ferons aucune remarque sur cette méchante petite historiette à

qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de la mettre en

vers. Elle a d'ailleurs l'inconvénient de retomber dans la moralité de

la précédente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne ne parle de

_Messire Jean Chouart_, mais tout le monde sait le nom de la pauvre

_Perrette_.

FABLE XII.

V. 9. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous, etc.

C'était le caractère de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa satire

moins amère que celle de tant d'autres satiriques, qui ont pour les

fous plus de colère que de pitié.

V. 17. Le repos? le repos, trésor si précieux,

Qu'on en faisait jadis le partage des dieux?

Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le vœu

d'une âme douce et insouciante; mais ce sentiment est encore mieux

exprimé dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue: _Heureux

qui vit chez soi, etc._

V. 28. Cherchez, dit l'autre ami, etc.

Cette amitié là n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle des deux

amis du _Monomotapa, livre 8, fable II_. Mais dans cette fable-ci, il

y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux; et ces gens-là

sont aimés froidement et aiment encore moins.

V. 31. Vous reviendrez bientôt....

Celui-ci connaît le monde et a bien pris son parti.

V. 33. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare.....

Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos états modernes n'est

guère que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur les places

les plus honorables: combien cela vaut-il? quel en est le revenu?

V. 41. Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien...

Ce vers-là devrait être la devise de certains vieux courtisans que

l'on connaît.

V. 5. ... Des temples à Surate.

Voilà qu'il se fait marchand.

V. 78. Il ne sait que par oui-dire.

La Fontaine est toujours animé, toujours plein de mouvement et

d'abondance, lorsqu'il s'agit d'inspirer l'amour de la retraite, de la

douce incurie, de la médiocrité dans les désirs. Voyez cette

apostrophe: _Et ton empire, Fortune!_ Et puis cette longue période qui

semble se prolonger comme les fausses espérances que la fortune nous

donne, et l'adresse avec laquelle il garde pour la fin: _Sans que

l'effet aux promesses réponde_. Ce sont là de ces traits qui

n'appartiennent qu'à un grand poète.

FABLE XIII.

V. 2. Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie;...

Quelle rapidité! quel mouvement! quel rapprochement heureux des

petites choses et des grands objets! c'est un des charmes du style de

La Fontaine.

V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint.

Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières syllabes

_Xanthe teint_.

V. 9. Plus d'une Hélène, etc....

Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de la

guerre de Troie.

V. 13. Ses amours, qu'un rival, etc....

Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition! Le reste du

tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode.

V. 23. Tout cet orgueil périt, etc....

Ce vers est très-beau, mais il fallait s'arrêter là. La plaisanterie

sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine;

d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour le coq.

FABLE XIV.

V. 3. ... N'exigea de péage.

Belle expression qui rajeunit une idée commune.

V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.

La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand, a

voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'eût

mérité par ses soins et par sa prévoyance; comme il a soin de dire

ensuite que, s'il fut ruiné, ce fut par son imprudence, par sa faute,

et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue, il en

exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien vite à ces

deux vers admirables:

Le bien nous le faisons: le mal c'est la Fortune.

On a toujours raison, le Destin toujours tort.

FABLE XV.

V. 6. C'est un torrent, qu'y faire? il faut qu'il ait son cours.

Cela fut et sera toujours.

Il est aisé de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction

qui nuit à la liaison des idées. Un torrent réveille l'idée d'une

chose qui passe, et _cela fut et sera toujours_, exprime précisément

l'idée contraire.

V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc.....

Ces cinq vers sont charmans. C'est une peinture de mœurs qui est

encore fidèle de nos jours; et ce dernier trait: _Pour se faire

annoncer ce que l'on desirait_, développe les derniers replis du cœur

humain.

Il y a un mot d'omis dans l'imprimé, il faut lire:

Chez la devineresse aussitôt on courait.

Sans quoi il n'y a point de vers. Voyez le vers 13.

Fallut deviner.

Dans ce style familier, on peut supprimer _il_ et dire _fallut_ au

lieu de _il fallut_.

Et gagner malgré soi...

C'est en partie ce qui arriva au Médecin malgré lui de Molière.

Force écoutans....

Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur est

l'oracle du barreau. Point du tout; il ajoute, _demandez-moi

pourquoi_, et se moque à la fois et du public et de l'avocat. C'est

une épée à deux tranchans. C'est l'art des grands maîtres de savoir se

jouer à propos de leur sujet.

FABLE XVI.

V. 6. ... Faire à l'Aurore sa cour,

Parmi le thym et la rosée.

La Fontaine possède cet art, _qui dit sans s'avilir les plus petites

choses_, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette idée

exprimée encore bien plus poétiquement dans la fable quinzième du

livre 10.

V. 19. .... Où lui-même il n'entrait qu'en rampant!

Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-même

bien sûre de ses droits.

V. 20. Et quand ce serait un royaume.

Il est plaisant de voir l'importante question de la propriété

très-bien discutée à l'occasion d'un trou de lapin. Le dénouement de

cette fable ressemble un peu à celui de l'huitre et des plaideurs,

sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes.

FABLE XVII.

V. 1. Le serpent a deux parties.

Cette fable écrite du style le plus simple, et bien moins ornée que

les précédentes, n'est pas d'une grande application dans nos mœurs;

mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes démocraties.

Je n'aime pas ces petits vers,

V. 8. Pour le pas....

V. 11. Et lui dit:

Tout cela me paraît de pures négligences; mais il y en a deux

très-bons.

V. 28. Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.

Souvent sa complaisance a de méchans effets.

FABLE XVIII.

La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres vers

ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers, qu'il plaît à La

Fontaine d'appeler une fable.

V. 14. J'en dirai quelque jour les raisons amplement.

Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine s'avisait

quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique,

auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donné la peine de

faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue

de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure après le

treizième vers; que l'on passât tout de suite au trentième, _quand

l'eau courbe un bâton_. Tout ce que dit le poète, est exprimé avec

autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe qui écrirait

en prose.

V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement.

On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos

destinées.

V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Français,

Se donner comme vous entiers à ces emplois?

Ne serait-il pas mieux de dire?

Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix!

Car _emplois_ ne rime même plus aux yeux, depuis qu'on a adopté

l'orthographe de Voltaire pour le mot _Français_.

LIVRE HUITIÈME.

FABLE I.

Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant, aussi

riche de poésie, aussi varié, que le sont quantité d'autres. Ce n'est

que le ton d'une raison sage, simple et tranquille. On a dit que

Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en vers. Il

me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les préceptes de la

raison, en matière de goût et de littérature; mais La Fontaine a mis

en vers les préceptes de la raison universelle, comme Molière y a mis

ceux qui sont relatifs à la société; et ces deux empires sont plus

étendus que ceux du goût et de la littérature.

Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'être sur un sujet

qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci!

V. 5. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps.

Et à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre:

V. _dernier_. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

FABLE II.

V. 1. Un savetier chantait, etc....

Voici un Apologue d'un ton propre à bannir le sérieux du précédent.

C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grâce, sa variété

ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne serait pas

indigne de Molière lui-même; il dut être sur-tout frappé du trait:

V. 45. Si quelque chat faisait du bruit;

Le chat prenait l'argent, etc...

Et de cet autre:

V. 37. ... Dans sa cave il enserre

L'argent et sa joie à la fois.

Il y a un autre trait qui dut donner à rêver à Molière, c'est celui,

_plus content qu'aucun des sept Sages_. Molière, si philosophe, et

malgré sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention à ce

vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme celle de

_monsieur_, qu'on pardonnait alors parce qu'elle rimait aux yeux; et

cette autre, _naïveté et curé_.

FABLE III.

V. 5. .... Il en est de tous arts.

Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes les

professions, il y a des gens qui se mêlent de médecine? en ce cas,

cela est mal exprimé. Ce n'est pas sa coutume.

V. 10. .... Daube, au coucher du roi,

Son camarade absent....

On dit, sur ce trait, dans l'éloge de La Fontaine: _Suis-je dans

l'antre du lion? suis-je à la cour?_ On pourrait presque ajouter que

l'illusion se prolonge jusqu'à la fin de cette charmante fable.

FABLE IV.

V. 1. La qualité d'ambassadeur.

Ce M. de Barillon était l'un des plus aimables hommes du siècle de

Louis XIV. Il était intime ami de madame de Sévigné, à qui il disait:

_En vérité, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop_. Il avait

le plus grand talent pour les négociations, comme on le voit dans les

mémoires de _Dalrimple_ imprimés de nos jours; mais de son temps, il

ne passait que pour un homme de beaucoup d'esprit et un homme de

plaisir. C'est qu'il méprisait la charlatannerie de sa place, et

qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu'à présent.

Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me paraît assez

médiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette

prétendue fable, est très-agréablement contée.

V. 65. Nous sommes tous d'Athènes en ce point...

Est une transition très-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute qu'il

s'amuserait du conte de _Peau-d'âne_, il peint les effets de son

caractère. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite,

un charlatan qui devait couper la tête à son coq, et la lui remettre

sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prétextes de

différer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain

n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrême.

FABLE V.

V. 1. Par des vœux importuns, etc....

Cette distribution égale de huit vers pour le Prologue, et de huit

autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note sur

celle du coq et de la perle, _liv. I, fable 20_.

FABLE VI.

V. 1. Rien ne pèse autant qu'un secret:

Cette petite historiette, dont la moralité n'est pas neuve, est bien

joliment contée. _Renommée_, _journée_, mauvaise rime. Le dialogue des

deux femmes est très-naturel. C'est un des talens de La Fontaine, et

voilà ce que n'ont pas les autres fabulistes.

FABLE VII.

V. 1. Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles.

Lamotte, fabuliste très-inférieur à La Fontaine, a rapproché ces deux

idées dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont

très-souvent,

Pour les présens des mains, pour les belles des yeux.

V. 6. S'était fait un collier, etc....

Précision très-heureuse et qui fait peinture.

V. 7. Il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être.

Vers très-plaisant, qui exprime à merveille le combat entre l'appétit

du chien, et la victoire que son éducation le force à remporter sur

lui-même.

V. 25. .... Et, lui sage, il leur dit:

Il est difficile de blâmer la conduite de ce chien; cependant comme il

est, dans cette fable, le représentant, d'un échevin ou d'un prévôt des

marchands, La Fontaine n'aurait pas dû lui donner l'épithète de

_sage_. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui suit l'exemple

des autres: proposition insoutenable en morale. Mais l'échevin doit

dire: _Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis l'empêcher,

je me retire_. Mais d'où vient le même fait offre-t-il un résultat

moral si différent, quant au chien et quant à l'échevin? La cause de

cette différence vient de ce que le chien n'étant pas obligé d'être

moral, en admire son instinct dont il fait ici un très-bon usage. Mais

l'homme étant oblige de mettre la moralité dans toutes ses actions, il

cesse, lorsqu'elles n'en ont pas, de faire un bon usage de sa raison.

FABLE VIII.

V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite.

Cela est vrai; et quand on le possède, on n'est pourtant qu'un

_rieur_, un _plaisant_, et c'est un triste rôle. On dit avec raison:

_l'honnête homme ne met aucune affiche_.

V. 26. J'en doute, etc....

Je ne sais pas pourquoi. La plaisanterie n'est point du tout mauvaise,

surtout dans la bouche d'un de ces hommes que les anciens appelaient

_parasites_.

FABLE IX.

V. 1. Un rat, hôte d'un champ, etc...

On reconnaît tout le talent de La Fontaine dans le discours du rat,

dans la peinture de l'huitre bâillant au soleil, dans celle du rat

surpris au moment où l'huitre _se referme_; et voyez comme ce dernier

mot est rejeté au commencement du vers, par une suspension qui met la

chose sous les yeux, et le naturel de la leçon qui termine la phrase.

On peut blâmer, dans le discours du rat, ce vers:

V. 16. J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point.

C'est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait bien;

mais il n'appartient qu'à La Fontaine de rendre cette sorte de naturel

supportable aux honnêtes gens; nous en verrons plus bas un autre

exemple dans la fable du singe et du léopard.

V. 34. Cette fable contient plus d'un enseignement.

Il n'en faut qu'un dans une fable bien faite. J'aurais voulu que La

Fontaine exprimât l'idée suivante: _Quand on est ignorant, il faut

suppléer au défaut d'expérience par une sage réserve et par une

défiance attentive_.

FABLE X.

V. 4. Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire....

Nul poète, nul auteur ne prêche plus souvent l'amour de la retraite,

et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude absolue

sont deux choses bien différentes. La première est le besoin du sage,

et la seconde est la manie d'un fou insociable; c'est ce que La

Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans:

V. 14. Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,

Il l'était de Pomone encore.

Ces deux emplois sont beaux: mais je voudrais parmi

Quelque doux et discret ami.

Nous verrons ce sentiment, développé avec plus de grâce et d'intérêt

encore, dans la fable suivante et dans celle des deux pigeons.

FABLE XI.

V. 2. L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.

Après ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien. Quelle

grâce encore et quelle mesure dans ce mot, _dit-on?_ Avec moins de

goût, un autre poète aurait fait une sortie contre les amis de notre

pays. C'est l'art de La Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu'il

ne dit.

V. 9. Morphée avait touché le seuil de ce palais.

Toujours quelque grand trait de poésie, sans jamais blesser le

naturel.

V. 16. J'ai mon épée, allons....

Voici qui paraît bien français, et l'on croirait que nous ne sommes

point au Monomotapa.

V. 18. .... Voulez-vous qu'on l'appelle?

Nous ne sommes plus en France; nous voilà dans le fond de l'Afrique.

V. 21. Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu.

Quel sentiment dans ce mot, _un peu_. La fin de cet Apologue est

au-dessus de tout éloge, tout le monde le sait par cœur.

FABLE XII.

V. 1. Une chèvre, un cochon, etc....

Cette fable est très-bien écrite et parfaitement contée; mais quelle

morale, quelle règle de conduite peut-on en tirer? Aucune. La Fontaine

l'a bien senti.

V. 29. Dom pourceau raisonnait en subtil personnage.

Mais que lui servait-il?...

Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le moins

prévoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner ou s'ôter

la prévoyance? Dépend-il de nous de voir plus ou moins loin? Il ne

faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue.

FABLE XVIII.

V. 1. Un marchand grec, etc....

J'ai déjà observé que c'est la manière de Pilpai d'amener une fable à

la suite d'une historiette; et on sent combien cette manière est

défectueuse. La vérité que veut établir ici La Fontaine, n'avait nul

besoin de cette espèce de Prologue: c'est ce qu'on verra aisément, en

sautant le Prologue et en commençant à ces mots: _Il était un berger,

etc....._

FABLE XIX.

V. 4. L'autre riche, mais ignorant.

Il serait très-malheureux que l'utilité de la science ne pût se

prouver que dans une circonstance aussi fâcheuse que la ruine d'une

ville. La société ordinaire offre une multitude d'occasions, où ses

avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine ne prouve

pas assez en faveur de la science. Il laisse à l'ignorant trop de

choses à répondre. Au surplus, il faut toujours supposer qu'il s'agit

de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molière:

Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant.

FABLE XX.

V. 1. Jupiter voyant nos fautes....

Cette fable pouvait avoir plus d'intérêt et plus de vraisemblance chez

les anciens, qui attribuaient à différens dieux différens départemens.

Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui admettons une

providence, dispensatrice immédiate des biens et des maux.

N'oublions pas de remarquer un vers charmant:

V. 41. Tout père frappe à côté.

Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette idée, et de dire huit

vers après:

V. 49. On lui dit qu'il était père.

Ce dernier vers ne peut faire aucun effet après l'autre.

FABLE XXI.

V. 5. Un citoyen du Mans, etc....

Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau et de la

chèvre, avec cette différence que le chapon est plus maître d'échapper

à son sort. Il faut supposer que le chapon s'envole de la basse-cour

pour n'y plus revenir, ce que pourtant La Fontaine ne dit pas. Au

reste, elle est contée plus gaiment que l'autre.

V. 16. Les chapons ont en nous fort peu de confiance,

Soit instinct, soit expérience.

Cela est plaisant; et le chapon qui

V. 19. Devait le lendemain être d'un grand souper!

Je voudrais seulement que l'Apologue finît par un trait plus saillant.

FABLE XXII.

V. 9. Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie

Le filet....

Cette suspension est pleine de goût.... Le chat est pris.

V. 16. Sont communes en mon endroit.

Il veut dire, ont été fréquentes à mon égard. Cela n'est pas bien

exprimé; mais remarquons qu'il feint d'avoir déjà reçu du rat

plusieurs services. Il sait qu'on est porté à faire du bien à ceux

auxquels on en a déjà fait.

Le résultat de cette fable n'est pas une leçon de morale, mais elle

est un conseil de prudence; et cette prudence n'a rien dont la morale

soit blessée. Ainsi l'Apologue est très-beau.

FABLE XXIII.

V. 1. Avec grand bruit et grand fracas.

Voyez comme La Fontaine varie ses tons; voyez comme il monte, comme il

descend avec son sujet. Opposez à cette peinture du torrent, celle de

la rivière, huit ou dix vers plus bas. Remarquons aussi ce trait de

poésie du voyageur qui va traverser

V. 23. Bien d'autres fleuves que les nôtres.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 8 / 26 段