Qui ni quoi........
N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet nécessaire et
une suite naturelle de la royauté, de n'avoir d'égard ni pour les
choses ni pour les personnages? Ce tour est très-satyrique, et sa
simplicité même ajoute à ce qu'il a de piquant.
V. 21. ... Dieu donna géniture.
Les cinq rimes en _ure_ font un effet très-mauvais, et c'est pousser
la négligence, c'est-à dire la paresse un peu trop loin. Il était bien
aisé de corriger cela.
V. 37. Ou plutôt la commune loi.
Cela est vrai; mais s'il est ainsi, à quoi sert la morale en général,
et où est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une
moralité à cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit
consiste à s'élever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que
notre véritable intérêt doit nous conseiller de nous défier sans cesse
de notre vanité.
FABLE XIX.
La manière dont le roi distribue les emplois de son armée est
très-ingénieuse; ces quatre vers qui expriment la moralité de cette
fable sont excellens, et le dernier surtout est parfait.
Le monarque prudent et sage,
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connaît les divers talens.
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens
FABLE XX.
V. 4. ... Du moins à ce qu'ils dirent.
Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croirait
que l'ours est mort, ou du moins pris et enchaîné.
V. 15. ... Il fallut le résoudre... se défaire.
Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La
Fontaine.
V. 28. ... Otons-nous, car il sent.
Peut-on peindre mieux l'effet de la prévention? Cela me rappelle une
farce dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans la rue. Il
se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un rideau
qu'on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment il se
trouve à présent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.
V. 37. Il ma dit qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.
La morale dans la bouche de celui qui vient d'être châtié, fait ici un
effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'épigramme
excellente.
FABLE XXI.
Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquième livre, est du
ton le plus simple: les deux meilleures sans contredit sont celles de
l'ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons plus
heureux dans le livre suivant.
LIVRE SIXIÈME.
FABLE I.
V. 1. Les fables ne sont pas, etc.
Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agréable que
celui du livre précédent; cependant on y reconnaît toujours La
Fontaine, ne fût-ce qu'à ce joli vers:
V. 6. Et conter pour conter me semble peu d'affaires.
Ce vers devrait être la devise de tous ceux qui font des fables et
même des contes.
V. 18. ... L'un amène un chasseur...
Cette fable et la suivante semblent être la même et n'offrir qu'une
seule moralité. Il y a cependant des différences à observer. Dans la
première, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence,
quand il suppose que sa brebis n'a pu être mangée que par un loup. Il
se croit assez fort pour combattre cet animal, et trouve à décompter
quand il voit qu'il a affaire à un lion. Il n'en est pas de même de la
fable suivante. Celui qui en est le héros, sait très-bien qu'il va
combattre un lion, et cependant il est saisi de frayeur quand il voit
le lion paraître. C'est un fanfaron qui l'est, pour ainsi dire, de
bonne foi, et en se trompant lui-même.
Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimât cette différence
et donnât deux moralités diverses. Le paysan n'est nullement ridicule
et le chasseur l'est beaucoup. Je crois que la morale du premier
Apologue aurait pu être: _connaissez bien la nature du péril dans
lequel vous allez vous engager_. Et la morale du second:
_connaissez-vous vous-même, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en
rapportez pas au faux instinct d'un courage qui n'est qu'un premier
mouvement_. Au surplus, l'exécution de ces deux fables est agréable,
sans avoir rien de bien saillant.
FABLE III.
V. 1. _Borée et le soleil..._ Voici une des meilleures fables.
L'auteur y est poète et grand poète, c'est-à dire grand peintre, comme
sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions
agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du fait. Observons
tous ce vers imitatif... _siffle, souffle, tempête, etc._ N'oublions
par sur-tout ce trait qui donne tant à penser:
... Fait périr maint bateau;
Le tout au sujet d'un manteau.
Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers:
Plus fait douceur que violence.
Je n'y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de _paroles_ et
d'_épaules_.
FABLE IV.
V. 9. ... Pourvu que Jupiter, etc.
L'idée de rendre sensible par une fable, que la Providence sait ce
qu'il nous faut mieux que nous, est très-morale et très-philosophique;
mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est
vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui disposerait des
saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligés de les
prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait volontiers à
laisser doubler ses baux à cette condition. A cela près, la fable est
très-bonne, quoiqu'un goût sévère critiquât peut-être comme trop
familiers et voisins du bas ces deux vers:
V. 13. Enfin du sec et du mouillé,
Aussi-tôt qu'il aurait baillé.
V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc.
Ces mots _pleut_, _vente_, pour dire, _fait pleuvoir_, _fait venter_,
ne sont pas français en ce sens.
Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels,
parce que personne n'agit par eux; mais La Fontaine a si bien préparé
ces deux expressions, par ce mot _tranche de roi des airs_; ces mots,
_pleut_, _vente_, semblent en cette occasion si naturels et si
nécessaires, qu'il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L'auteur
brave la langue française et a l'air de l'enrichir. Ce sont de ces
fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres.
FABLE V.
V. 1. Un souriceau tout jeune, etc....
Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un
chef-d'œuvre. La narration et la morale se trouvent dans le dialogue
des personnages, et l'auteur s'y montre à peine, si ce n'est dans cinq
ou six vers qui sont de la plus grande simplicité. Le discours du
souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanité,
V. 20. Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique.
Ce beau raisonnement, cette logique de l'enfance, il _sympathise avec
les rats_.
V. 29. ... Car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Tout cela est excellent, et le discours de la mère est parfait: pas un
mot de trop dans toute la fable, et pas une seule négligence.
FABLE VI.
V. 1. Les animaux au décès d'un lion.
Cette fable écrite purement et où le fait est bien raconté, a, ce me
semble, le défaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a de
la peine à saisir.
V. _dernier_. A peu de gens convient le diadême,
dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermées dans
cet Apologue. La sottise des animaux qui décernent la couronne aux
talens d'un bateleur, devrait être punie par quelque catastrophe, et
il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi.
L'assemblée se sépare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait où il
en est, ainsi que les animaux que l'auteur introduit dans cette fable.
FABLE VII.
Fable très-bonne dans le genre le plus simple et presque sans
ornemens.
FABLE VIII.
V. 1. Le mulet d'un prélat...
V. 15. Notre ennemi c'est notre maître.
On ne cesse de s'étonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine,
lui qui dit ailleurs:
On ne peut trop louer trois sortes de personnes,
Les dieux, sa maîtresse et son roi.
Lui qui a dit dans une autre fable:
Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage.
On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-là, et on ne
voit pas pourtant qu'on le lui ait reproché sous Louis XIV. Les
écrivains de nos jours, qu'on a le plus accusés d'audace, n'ont pas
poussé la hardiesse aussi loin. On pourrait observer à La Fontaine
que notre maître n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas
lorsqu'il veut nous faire du bien et qu'il nous en fait; que Titus,
Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis; que
l'ennemi de la France était Louis XI, et non pas Henri IV.
FABLE IX.
V. 21. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile.
C'est-là un des Apologues de La Fontaine dont la moralité a le plus
d'applications, et qu'il faut le plus souvent répéter à notre vanité,
qui est, comme il dit ailleurs,
Le pivot sur qui tourne aujourd'hui notre vie.
FABLE X.
V. 7. Avec quatre grains d'ellébore.
C'était l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a
perdu chez nous cette propriété.
V. 25. Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard....
Toujours la vanité.
V. 31. _Furent vains..._ La coupe de ce vers et ce monosyllabe au
troisième pied, expriment à merveille l'inutilité de l'effort que fait
le lièvre.
V. 34. ... Et que serait-ce
Si vous portiez une maison?
Trait admirable; la tortue non contente d'être victorieuse, brave
encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remporté,
que l'amour-propre s'épanche plus librement. La nature est ainsi faite
chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pièce de vers, il
est bien rare que l'auteur n'ajoute, je n'ai mis qu'une heure, un
jour, plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise, c'est
qu'il y réfléchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-même,
c'est qu'il craint le ridicule.
FABLE XI.
V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colère...
Il faut convenir que l'âne n'a pas tout-à fait tort de se plaindre. Le
Destin, dans cette-fable-ci, a-presque autant d'humeur que Jupiter
dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l'hydre. Mais j'ai
déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente à
prêcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans remède.
FABLE XII.
V. _dernier_. .... Pour un pauvre animal,
Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
Voici une de ces vérités épineuses qui ne veulent être dites qu'avec
finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup; et ce dernier
vers, malgré son apparente simplicité, laisse entrevoir tout ce qu'il
ne dit pas. Cela vaut mieux que, _notre ennemi, c'est notre maître_.
FABLE XIII.
V. 2. Charitable autant que peu sage;
Et à la fin,
Il est bon d'être charitable;
Mais envers qui? c'est là le point.
Voilà ce qu'il fallait peut-être développer. Il fallait faire voir que
la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mêmes, ou contre la
société, est souvent un mal plutôt qu'un bien; que, pour être louable,
elle a besoin d'être éclairée. C'est-là la matière d'un bon Prologue.
La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux. Au
reste, il n'y a rien à dire à l'exécution de cet Apologue. Le tableau
du serpent qui se redresse, le vers
V. 25. Il fait trois serpens de deux coups,
mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-être critiquer,
_cherche à se réunir_, pour dire à réunir les trois portions de son
corps; mais La Fontaine a cherché la précision.
FABLE XVI.
V. 1. De par le roi des animaux,
. . . . . . . . . . . . . .
Fut fait savoir, etc.
J'ai déjà observé que ces formules, prises dans la société des hommes
et transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite d'être
plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous qu'il
s'agit dans les fables.
V. 18. Pas un ne marque de retour.
Peut-être était-il d'un goût plus sévère de s'arrêter là et de ne pas
ajouter les vers suivans, qui n'enchérissent en rien sur la pensée.
Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue, et
c'est ce qui justifie La Fontaine.
..... Mais dans cet antre,
Je vois fort bien comme l'on entre,
Et ne vois pas connue on en sort.
FABLE XV.
V. 9. Sur celle qui chantait quoique près du tombeau.
Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intérêt sur le sort de
cette pauvre allouette.
V. 12. Elle sent son ongle maligne.
_Maligne_ rime très-mal avec _machine_. C'est ce qu'on appelle une
rime provinciale.
V. 17. .... Ce petit animal
T'en avait-il fait davantage?
Le défaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse dans la
morale qu'il veut insinuer. Ce défaut vient de ce qu'il est dans la
nature qu'un autour mange une allouette, et qu'il n'est pas dans la
nature bien ordonnée qu'un homme nuise à son semblable. De plus,
l'autour aurait bien pu manger l'alouette, quand celle-ci n'aurait pas
été prise dans le filet.
FABLE XVI.
Cette fable très-simple n'est susceptible d'aucune remarque
intéressante.
FABLE XVII.
Un chien qui est dans l'eau trouble l'eau, et ne saurait y voir
l'ombre de sa proie. Si ce chien était sur une planche ou dans un
bateau, il fallait le dire.
FABLE XVIII.
V. 1. Le phaéton d'une voiture à foin.
Aucun poète français ne connaissait, avant La Fontaine, cet art
plaisant d'employer des expressions nobles et prises de la haute
poésie, pour exprimer des choses vulgaires ou même basses. C'est un
des artifices qui jette le plus d'agrément dans le style.
V. 21. Hercule veut qu'on se remue.
Vers charmant qui méritait de devenir proverbe, comme l'est devenu le
dernier vers:
Aide-toi, le ciel t'aidera.
Remarquons la vivacité du dialogue entre le charretier et la voix
d'Hercule.
FABLE XIX.
V. 7. Un des derniers se vantait d'être......
Le fond de cette fable est un fait arrivé dans une petite ville
d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu'à l'égard
d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un âne: cela était moins
invraisemblable, mais n'était pas si plaisant. Que fait La Fontaine?
Il charge, pour rendre la chose plus comique; à la place du stupide,
il met un âne, un âne véritable. Pour cela, il fait parler le
charlatan même. Scène entre le charlatan, le prince et un plaisant de
la cour. De ce fonds, qui était assez médiocre, La Fontaine sait tirer
des détails plaisans; et le tout finit par une leçon excellente.
FABLE XX.
V. 4. Chez l'animal qu'on appelle homme,
On la reçut à bras ouverts.
Bonne satire de l'humanité en général; puis vient la satire de la
société, de l'homme civilisé qui n'a fait, par les conventions
sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort
pas du ton de la plus simple bonhommie, et c'est ce qui rend cette
fable si piquante. La difficulté de loger la discorde, parce qu'il n'y
avait point de couvent de filles, est un trait imité de l'Arioste, qui
la loge chez les moines; mais La Fontaine qui voulait la loger chez
les époux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste.
FABLE XXI.
V. 1. La perte d'un époux ne va pas sans soupirs.
Le seul défaut de cette fable est de n'en être pas une. C'est une
pièce de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de naturel
et de grâce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine, le savent
presque par cœur.
Le discours du père à sa fille est à la fois plein de sentiment, de
douceur et de raison. La réponse de la jeune veuve est un mot qui
appartient encore à la passion ou du moins le paraît. La description
de divers changemens que le temps amène dans la toilette de la veuve;
ce vers:
Le deuil enfin sert de parure;
Et enfin le dernier trait:
Où donc est le jeune mari?
On ne sait ce qu'on doit admirer davantage. C'est la perfection d'un
poète sévère avec la grâce d'un poète négligé.
ÉPILOGUE.
V. 1. Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant, que La
Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-même le conseil qu'il
donne ici. On verra que plusieurs des fables qu'il fit dans sa
vieillesse, déparent un peu son charmant recueil.
V. 5. _Il s'en va temps...._ Tournure un peu gauloise, mais qui n'est
pas sans grâce, pour dire, _il est bien temps_.
V. 15. _Heureux!_ On sait que l'époux de Psyché, c'est l'Amour.
LIVRE SEPTIÈME.
DÉDICACE A MADAME DE MONTESPAN.
V. 1. L'Apologue est un don qui vient des immortels.
Ce que dit La Fontaine est presque d'une vérité exacte, et est au
moins d'une vérité poétique. On trouve des Apologues jusques dans les
plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire:
_Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressèrent
d'abord à l'olivier et lui dirent: règne. L'olivier répondit: je ne
quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier
dit qu'il aimait mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprême.
La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres
s'adressèrent au buisson; le buisson répondit: Je vous offre mon
ombre._
On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette idée; et si on trouvait
une telle fable dans les écrits de ceux qu'on nomme philosophes, on
se récrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit n'est
pas exposé aux persécutions, et ne les craint pas plus qu'il ne les
inspire ou ne les approuve.
V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous.
Cet éloge est trop direct, et le goût délicat de madame de Montespan
eût sans doute été plus flatté d'une louange plus fine. Tout ce que
lui dit La Fontaine est assez commun; mais il y a deux vers bien
singuliers:
V. 37. Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage.
Ce grand maître était, comme on le sait, Louis XIV. Peut-être un autre
que La Fontaine n'eut pas osé s'exprimer aussi simplement; mais la
bonhommie a bien des droits.
FABLE I.
Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La Fontaine,
et de tous ses Apologues. Outre le mérite de l'exécution, qui dans son
genre est aussi parfaite que celle du chêne et du roseau, cette fable
a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus étendu; et les
applications morales en sont bien autrement importantes. C'est presque
l'histoire de toute société humaine.
Le lieu de la scène est imposant; c'est l'assemblée générale des
animaux. L'époque en est terrible, celle d'une peste universelle;
l'intérêt aussi grand qu'il peut être dans un Apologue, celui de
sauver presque tous les êtres; _hôtes de l'univers sous le nom
d'animaux_, comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les
discours des trois principaux personnages, le lion, le renard et
l'âne, sont d'une vérité telle que Molière lui-même n'eût pu aller
plus loin. Le dénouement de la pièce a, comme celui d'une bonne
comédie, le mérite d'être préparé sans être prévu, et donne lieu à une
surprise agréable, après laquelle l'esprit est comme forcé de rêver à
la leçon qu'il vient de recevoir, et aux conséquences qu'elle lui
présente.
Passons au détail.
L'auteur commence par le plus grand ton... _Un mal qui répand la
terreur, etc..._ C'est qu'il veut remplir l'esprit du lecteur de
l'importance de son sujet, et de plus il se prépare un contraste avec
le ton qu'il va prendre dix vers plus bas.
V. 13. Les tourterelles se fuyaient;
Plus d'amour, partant plus de joie.
Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la désolation que
par le vers précédent?... _Les tourterelles se fuyaient._ Ce sont de
ces traits qui valent un tableau tout entier.
Il paraît, par le discours du lion, qu'il en agit de très-bonne foi,
et qu'il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après ce
grand vers:
V. 28. Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Remarquons ce petit vers...
Le berger.
Il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. On se
rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa
prononciation le mot de cette petite, _ste-p-tite fille_.
Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte à son
roi le remords des plus grands crimes.
V. 37. ... Vous leur fîtes, seigneur,
En les croquant beaucoup d'honneur.
Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prétentions
à l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à leurs yeux
pour justifier leur roi d'avoir mangé _le berger_ même. Aussi le
discours du renard a un grand succès.
Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes,
mais pesons chaque circonstance de la confession de l'âne.
V. 49. .... J'ai souvenance....
Qu'en un pré de moines passant....
Il ne faisait que passer. L'intention de pécher n'y était pas. Et puis
un pré de _moines_! la plaisante idée de La Fontaine d'avoir choisi
des _moines_, au lieu d'une commune de paysans, afin que la faute de
l'âne fût la plus petite possible, et la confession plus comique.
V. 56. Un loup quelque peu clerc.....
Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il
arrive, et n'épargnant pas les injures, _ce pelé, ce galeux, etc._
Enfin vient la morale énoncée très-brièvement:
V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable,
Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.
Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je
crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est aussi
partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans
l'Amphytrion de Molière:
Selon ce que l'on peut être,
Les choses changent de nom.
FABLE II.
V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....
Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut marié.
Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vécut loin
d'elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue excellent,
voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que ce n'est pas
une fable. C'est une aventure fort commune qui ne méritait guère la
peine d'être rimée.
FABLE III.
V. 1. Les Lévantins, etc...
On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène dans le
Levant.
V. 2. .... Las des soins d'ici bas,
. . . . . . . . . . . .
Se retira, etc.....
Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C'est
ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la bouche
de Tartuffe.
V. 5. La solitude était profonde.
Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que
cette solitude était un vaste _fromage_.
V. 10. .... Que faut-il davantage?
Quelle modération!
V. 11. .... Dieu prodigue ses biens...
Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux biens
du siècle.
V. 14. Des députés...
Otez des huit vers suivans ces mots de _Rats_, _Chats_, _Ratopolis_,
vous croiriez qu'il s'agit d'une grande république, et que c'est ici
une narration de Vertot ou de Rollin.
V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus.
Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher le
goût de toutes les jouissances. Nous voyons l'égoïsme et la dureté
monacale, cachés sous l'air de la sainteté. C'est après avoir parlé du
ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de Tartuffe
dut être bien content de cette petite fable. C'est vraiment un
chef-d'œuvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c'est
celui d'_argent_ dans le récit du voyage des députés. Il fallait un
terme plus général, celui de provisions, par exemple.
V. 35. Je suppose qu'un moine....
C'est pour cela qu'il a mis la scène dans le Levant. Que de malice
dans la prétendue bonhommie de ce vers! et c'est le même auteur qui
vous a dit si crûment: _votre ennemi, c'est votre maître_.
Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-être n'avait-il pas
tout-à fait tort.
FABLE IV.
V. 1. Un jour sur ses longs pieds....
M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas.
Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la chose
sous les yeux, et que ce mot _long_ répété trois fois exprime
merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.
A l'occasion de ce mot l'_oiseau_, qui finit le vers 12, et qui
recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai
omises jusqu'à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète
n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par
la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont
il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie
française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans
lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette
variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a
été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse de son goût,
et par la délicatesse de son oreille.
FABLE V.
V. 4. ... Notez ces deux points-ci.