On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forcé de

passer la rivière, comme il a été forcé de passer le torrent, et que

la fable serait meilleure, c'est-à-dire, la vérité que l'auteur veut

établir mieux démontrée, si le marchand, ayant le choix de passer par

la rivière, ou par le torrent, eût préféré la rivière. Cela peut être,

mais il en résulterait que la fable est bonne et pourrait être

meilleure.

FABLE XXIV.

V. 1. Laridon et César,....

Voici une fable qui, pour être courte, n'en est pas moins une des

meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente. Sans

croire, comme certains philosophes, que la nature partage également

bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'éducation

qui met, entre un homme et un autre, l'énorme différence qui s'y

trouve quelquefois: c'est d'ailleurs une opinion qu'on ne saurait trop

répandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager les

réformes que l'on peut faire dans l'éducation, réformes sans

lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et les

mauvaises mœurs.

V. 4. Hantaient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.

La naissance est la même, mais l'éducation est, comme on voit, bien

différente.

V. 6. Mais la diverse nourriture...

Ce mot se prenait alors, même dans le style noble, pour synonyme

d'éducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens.

V. 18. Tourne-broches par lui, etc....

Il est plaisant d'avoir supposé que nos chiens appelés tourne-broches

viennent de cette belle origine, comme d'avoir fait honneur au

marmiton du surnom de son élève.

V. 19 ... A part.... hasards.

Cette consonnance déplaît à l'oreille.

Les quatre derniers vers sont parfaits.

FABLE XXV.

V. 1. Les vertus devraient être sœurs.

Ce petit Prologue est excellent; mais il amène une fable à mon gré

bien médiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot et gourmand,

il ne l'est pas au point de donner la moindre vraisemblance à cet

Apologue. Il était aisé d'établir la même morale sur une supposition

moins absurde.

V. 38. Tout cela c'est la mer à boire.

M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me semble

que ce qui rend excusable ici cette expression populaire, c'est

qu'elle fait allusion à une fable où il s'agit de boire une rivière.

FABLE XXVI.

V. 1. Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!

_Pensers_; le penser est un mot poétique, pour la _pensée_.

V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui.

Vers très-heureux. En effet, une idée fausse qui nous empêche de

porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile interposé

entre nous et l'objet que nous voulons juger.

V. 13. ..... Disaient-ils en pleurant.

Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent; car on ne

pleure pas en écrivant, en envoyant des ambassadeurs pour une affaire

de cette espèce. Cependant ce qui ferait croire que c'est le peuple

qui parle, ce sont les vers suivans:

V. 14. ... La lecture a gâté Démocrite.

Nous l'estimerions plus s'il était ignorant.

V. 17. Peut-être même ils sont remplis

De Démocrites infinis.

Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n'est pas

absurde de dire qu'il y a un nombre infini de mondes, mais qu'ils

soient pleins de Démocrites, je ne sais ce que cela veut dire.

V. 22. Il connaît l'univers et ne se connaît pas.

On a appliqué ce vers à l'homme en général.

V. 39. Le sage est ménager du temps et des paroles.

Vers devenu proverbe.

V. 47. En quel sens est donc véritable....

La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'écriture, dont

ces paroles sont tirées.

FABLE XXVII.

V. 1. Fureur d'accumuler, monstre, etc....

Cette fable commence avec la même violence qu'une satire de Juvénal;

c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus sa satire.

V. 5. ... A ma voix comme à celle du sage...

Remarquons comme La Fontaine évite toujours de se donner pour un sage.

V. 9. Jouis.--Je le ferai, etc....

Tout ce dialogue est d'une vivacité et d'une précision admirables.

Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans être excellent,

me paraît beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible qu'un

chasseur ayant tué un daim et un faon, y veuille joindre une perdrix,

mais qu'un loup devant quatre corps se jette sur une corde d'arc, cela

ne me paraît pas d'une invention bien heureuse. Les meilleurs

Apologues sont ceux où les animaux se trouvent dans leur naturel

véritable.

LIVRE NEUVIÈME.

FABLE I.

V. 2. J'ai chanté des animaux.

Nous avançons dans notre carrière, et La Fontaine avance vers la

vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas été

donnés à la fois: même la plupart des fables du douzième livre ne

parurent que plusieurs années après les autres, et quelques-unes de

ces derniers livres se ressentent de l'âge de l'auteur; il y en a qui

rentrent tout-à-fait dans la moralité des fables précédentes; d'autres

qui ont une moralité vague et indéterminée; d'autres enfin qui n'en

ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relève quelquefois et se

montre avec tout son talent, soit dans des fables entières, soit dans

des morceaux plus ou moins considérables.

V. 22. Que les gens du bas étage,

Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge qu'aux

autres? Le mensonge est vil par-tout, et par-tout il est destructeur

de toute société.

V. 29. Et même qui mentirait

Comme Esope et comme Homère.

Cela est trivial à force d'être vrai. C'est jouer sur les mots que de

confondre ces deux idées. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre les

mensonges des poètes et ceux des marchands? Le mal moral du mensonge

réside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou de nuire.

V. 38. Sans fin, et plus, s'il se peut:

Ce mot, _et plus, s'il se peut_, est ridicule. Tout ce Prologue pêche

par un défaut de liaison dans les idées, et aucune beauté de détail ne

rachète ce défaut.

Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'étaient

la matière que de deux petits contes épigrammatiques. Le conseil de

prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mériter tant

d'apprêts.

FABLE II.

V. 1. Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre:

Cette fable est célèbre et au-dessus de tout éloge. Le ton du cœur

qui y règne d'un bout à l'autre, a obtenu grâce pour les défauts

qu'une critique sévère lui a reprochés. Le discours du premier des

deux pigeons:

V. 5. .... Qu'allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère?

Est plein de traits de sentiment.

V. 8. Non pas pour vous, cruel, etc....

V. 11. Encor si la saison, etc....

V. 16. Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste?

Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot _et le

reste_, caché comme négligemment au bout du vers?

Tout le morceau de la fin, depuis _amans, heureux amans_, est, s'il

est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'épanchement d'une

âme tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les répand

avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle

expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imité ce

morceau, et même avec succès, parce que les sentimens qu'il exprime

sont cachés au fond de tous les cœurs, mais on n'a pu surpasser ni

peut-être égaler La Fontaine.

Lamotte, qui a fait un examen détaillé de cette fable, dit qu'on ne

sait quelle est l'idée qui domine dans cet Apologue, ou des dangers du

voyage, ou de l'inquiétude de l'amitié, ou du plaisir du retour après

l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur n'eût pas

essuyé de dangers, mais qu'il eût trouvé les plaisirs insipides loin

de son ami, et qu'il eût été rappelé près de lui par le seul besoin de

le revoir, tout m'aurait ramené à cette seule idée, que la présence

d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de Lamotte

n'est peut-être pas sans fondement; mais que dire contre un poète qui,

par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit votre

cœur, au point de vous faire illusion sur ses fautes, et qui sait

plaire même par elles? On est presque tenté de s'étonner que Lamotte

ait perdu, à critiquer cette fable, un temps qu'il pouvait employer à

la relire.

FABLE III.

V. 1. Le singe avec le léopard.

Voilà encore une de ces fables qui ne pouvaient guère réussir que dans

les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de suite de

l'agrément, et en quelque sorte un intérêt de curiosité, par l'idée de

donner aux discours des personnages la forme et le ton des charlatans

de la foire. C'est par-là qu'il fait passer ce propos populaire,

_arrive en trois bateaux_; on pardonne ce trait en faveur de

_l'argent qu'on rendra à la porte_. D'après un trait de la vie de La

Fontaine, que j'ai raconté, on a vu qu'il allait quelquefois entendre

les charlatans de place, et on voit par cette fable qu'il ne perdait

pas son temps.

FABLE IV.

V. 1. Dieu fait bien ce qu'il fait, etc....

Le simple bon sens qui a dicté cet Apologue, est supérieur à toutes

les subtilités philosophiques ou théologiques, qui remplissent des

milliers de volumes sur des matières impénétrables à l'esprit humain.

Le paysan _Mathieu Garo_ est plus célèbre que tous les docteurs qui

ont argumenté contre la providence.

FABLE V.

V. 4. Qu'ont les pédans de gâter la raison....

Après les avares, ce sont les pédans contre lesquels La Fontaine

s'emporte avec le plus de vivacité. Au reste, cette fable rentre

absolument dans la même moralité que celle du jardinier et son

seigneur. (_livre 5, fable 4_.) Mais celle-ci est fort inférieure à

l'autre. Remarquons pourtant ce vers charmant:

Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance....

La Fontaine s'intéresse à toute la nature animée.

FABLE VI.

Un statuaire qui fait une statue, et voilà tout; ce n'est pas-là le

sujet d'un Apologue: aussi cette prétendue fable n'est-elle qu'une

suite de stances agréables et élégantes. Tout le monde a retenu la

dernière.

Chacun tourne en réalités,

Autant qu'il peut ses propres songes.

L'homme est de glace aux vérités,

Il est de feu pour les mensonges.

Le mouvement: _il sera Dieu_, appartient à un véritable enthousiasme

d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue était

parfaite.

Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot _poète_ de deux

(trois?) syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent

jamais que deux.

FABLE VII.

V. 1. Une souris tomba du bec d'un chat-huant....

Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si méchante fable,

qui rentre d'ailleurs dans le même fond que celui de la fable XVIII du

livre deuxième. C'est un fort mauvais présent que Pilpai a fait à La

Fontaine. Remarquons seulement ce vers: _on tient toujours du lieu

dont on vient_... Si La Fontaine a voulu dire: _on se ressent toujours

de ses premières habitudes, c'est-à dire, de son éducation_; cette

maxime peut se soutenir et n'a rien de blâmable; mais s'il a voulu

dire: _on se ressent toujours de son origine_, il a débité une maxime

fausse en elle-même et dangereuse; il est en contradiction avec

lui-même, et il faut le renvoyer à sa fable de César et de Laridon.

V. 79. Parlez au diable, employez la magie

est encore un vers répréhensible, en ce que La Fontaine a l'air de

supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable.

FABLE VIII.

V. 5. On en voit souvent dans les cours.

La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et sur ses

conquêtes, avait ici une belle occasion de lui donner des éloges plus

justes et mieux mérités. Il pouvait le louer d'avoir banni ces fous de

cour si multipliés en Europe, d'avoir substitué à cet amusement

misérable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la société. C'était

un sujet sur lequel il était aisé de faire de beaux ou de jolis vers.

La Fontaine avait le choix. On ne l'eût point accusé de flatterie; et

il aurait eu la gloire de contribuer peut-être à faire cette réforme

dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce ridicule

usage.

FABLE IX.

V. 1. Un jour deux pèlerins, etc....

Cette fable est parfaite d'un bout à l'autre. La morale, ou plutôt la

leçon de prudence qui en résulte, est excellente. C'est un de ces

Apologues qui ont acquis la célébrité des proverbes, sans en avoir la

popularité basse et ignoble.

Rien ne forme autant le goût que la comparaison entre deux grands

écrivains dont la manière est différente. Transcrivons ici cet

Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde épître.

Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre,

Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître.

Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin,

La justice passa la balance à la main.

Devant elle, à grand bruit ils expliquent la chose.

Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.

La justice, pesant ce droit litigieux,

Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale à leurs yeux;

Et par ce bel arrêt terminant la bataille:

Tenez, voilà, dit-elle à chacun, une écaille.

Des sottises d'autrui nous vivons au palais;

Messieurs, l'huitre était bonne; adieu, vivez en paix.»

On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci, à la

vérité, a plus de précision; mais en la cherchant, il n'a pu éviter la

sécheresse. _N'importe en quel chapitre_, est froid et visiblement là

pour la rime. _Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause._ Cela

n'a pas besoin d'être dit; et les deux parties ne sont point par-là

distinguées des autres plaideurs. A la vérité, les deux derniers vers

sont plus plaisans que dans La Fontaine; mais le mot _sans dépens_ de

La Fontaine, équivaut, à peu-près, à _Messieurs, l'huitre était

bonne_.

La Fontaine ne s'est point piqué de la précision de Boileau. Il

n'oublie aucune circonstance intéressante. _Sur le sable_, l'huitre

est fraîche, ce qui était bon à remarquer; aussi le dit-il

formellement, _que le flot y venait d'apporter_, et ce mot fait image.

L'appétit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la

chose.

V. 3. Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent:

A l'égard de la dent il fallut contester.

L'un se baissait déjà....

L'autre le pousse, etc....

Voilà comme cela a dû se passer. Le discours des plaideurs anime la

scène. L'arrivée de _Perrin Dandin_ lui donne un air plus vrai que

celui de la justice, qui est un personnage allégorique. Je voudrais

seulement que les deux pélerins fussent à jeun comme ceux de Boileau.

Cette fable de l'huitre et des plaideurs est devenue, en quelque

sorte, l'emblême de la justice, et n'est pas moins connue que l'image

qui représente cette divinité, un bandeau sur les yeux et une balance

à la main.

FABLE X.

V. 1. Autrefois carpillon fretin.

Après l'Apologue précédent, dont la moralité est si étendue, en voici

un où elle est très-étroite et très-bornée. Elle rentre même dans

celle d'une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans son petit

Prologue assez médiocre.

V. 10. Ce que j'avançai lors, de quelque trait encor.

Cela n'avait pas besoin d'être appuyé de cette consonnance de _lors_

et d'_encor_ insupportable à l'oreille. Il n'y avait qu'à mettre ce

_qu'alors j'avançai_, _etc..._ Il est impardonnable d'être si

négligent.

FABLE XI.

V. 1 Je ne vois point de créature.

Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise petite

pièce sur un sujet de morale si heureux: tout y porte à faux. La

providence a établi les lois qui dirigent la végétation des arbres et

des blés, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent les

moutons à manger les herbes, et les loups à manger les moutons. C'est

elle qui a donné à l'homme la raison qui lui conseille de tuer les

loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous sommes obligés,

en conscience, à en conserver l'espèce? Si cela est, les Anglais, qui

sont parvenus à les détruire dans leur île, sont de grands scélérats.

Que veut dire La Fontaine avec cette permission donnée, aux moutons de

retrancher l'excès des blés, aux loups de manger quelques moutons?

Est-ce sur de pareilles suppositions qu'on doit établir le précepte de

la modération, précepte qui naît d'une des lois de notre nature, et

que nous ne pouvons presque jamais violer sans en être punis? Toute

morale doit reposer sur la base inébranlable de la raison. C'est la

raison qui en est le principe et la source.

FABLE XII.

V. 10. Maint cierge aussi fut façonné.

Autre mauvaise fable. Quelle bizarre idée de prêter à un cierge la

fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu.

V. 13. Et nouvel Empédocle....

Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empédocle, on peut le lui

passer; mais comment lui pardonner l'_Empédocle de cire_? On s'est

moqué de Lamotte pour avoir appelé une grosse rave, un _phénomène

potager_.

FABLE XIII.

V. 8. Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?

Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit formé par le choc

des nuages inégalement chargés d'un fluide électrique. C'est un

résultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les

météores, tous les phénomènes, ou plutôt toute la nature. Il prouve

cette puissance; mais il ne l'annonce pas plus que la neige ou la

pluie. Les découvertes sur l'électricité ne laissent rien à désirer à

cet égard, et nous ont donné de nouvelles raisons d'admirer l'Être

suprême. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui est

ancienne et conforme aux idées que les payens avaient de leur Jupiter.

FABLE XIV.

V. 3. C'était deux vrais tartuffes, etc....

Cette fable est très-agréablement contée; mais la moralité en est

vague et indéterminée. L'auteur a l'air de blâmer le renard, en

disant:

V. 33. Le trop d'expédiens peut gâter une affaire.

Et cependant le renard fait ce qu'il y a de mieux pour se sauver, et

ce qui le sauve très-souvent. La Fontaine ajoute, à propos

d'expédiens:

V. 35. N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.

Il ne songe pas qu'il est en contradiction avec lui-même, et que, dans

la fable XXIII du douzième livre, il dit, à propos d'une ruse

admirable d'un renard, qui ne réussit que la première fois:

V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème.

FABLE XV.

V. 1. Un mari fort amoureux...

Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathématicien,

après avoir lu l'Iphigénie de Racine: _Qu'est-ce que cela prouve?_

Quelle morale y a-t-il à tirer de-là?

Remarquons cependant trois jolis vers:

V. 13. Mais quoi! si l'amour n'assaisonne

Les plaisirs que l'amour nous donne,

Je ne vois pas qu'on en soit mieux.

FABLE XVI.

V. 1. Un homme n'ayant plus, etc...

Cette fable n'est que le récit d'une aventure dont il ne résulte pas

une grande moralité. J'y ferai, par cette raison, très-peu de

remarques.

V. 8.... De goûter le trépas.

C'est-à-dire, de prolonger les souffrances de la mort: cela ne me

paraît pas heureusement exprimé.

V. 20. Absent.

Ce petit vers de deux syllabes exprime merveilleusement la surprise de

l'avare, en voyant la place vide et son argent disparu.

V. 29. L'avare rarement finit ses jours sans pleurs.

Ce vers et les trois suivans sont très-bons.

V. 34. Ce sont là de ses traits, etc....

J'ai déjà dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand rôle à

la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes gens

l'idée d'une fatalité inévitable.

FABLE XVII.

V. 1. Bertrand avec Raton; etc....

Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux qui

sont les acteurs de la pièce, y sont peints dans leur vrai caractère.

Le lecteur est comme présent à la scène. La peinture du chat tirant

les marrons du feu, est digne de Téniers. Il y a, dans la pièce,

plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci:

V. 3. D'animaux malfaisans c'était un très-bon plat.

V. 12. Nos galans y voyaient double profit à faire,

Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui.

Madame de Sévigné fut extrêmement frappée de cet Apologue, quand La

Fontaine le lui montra, et disait à madame de Grignan: _Pourquoi

n'écrit-il pas toujours de ce style?_

Je trouve cependant que la moralité de la fable manque de justesse. Il

me semble que les princes qui servent un grand souverain dans ses

guerres, sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des princes

dont le secours soit important, ils sont dédommagés par des subsides

souvent très-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils servent

dans un grade militaire considérable, ont de grosses pensions, de

grandes places, etc... Enfin, cette fable me paraît s'appliquer

beaucoup mieux à cette espèce très-nombreuse d'hommes timides et

prudens, ou quelquefois de fripons déliés qui se servent d'un homme

moins habile, dans des affaires épineuses dont ils lui laissent tout

le péril, et dont eux-mêmes doivent seuls recueillir tout le fruit. Ce

n'est même qu'en ce dernier sens, que le public applique ordinairement

cette fable.

FABLE XVIII.

V. 1. Après que le Milan, etc...

Cet Apologue est bien inférieur au précédent. La seule moralité qui en

résulte, ne tend qu'à épargner au malheureux opprimé quelques prières

inutiles que le péril lui arrache. Cela n'est pas d'une grande

importance.

V. 4. ... Tomba dans ses mains, etc...

C'est une métaphore, pour dire, en son pouvoir; autrement il faudrait,

dans ses griffes.

FABLE XIX.

L'objet de cette fable me paraît, comme celui de la précédente, d'une

assez petite importance. _Haranguez de méchans soldats, et ils

s'enfuiront_. Eh bien! c'est une harangue perdue. Que conclure de-là?

Qu'il faut les réformer et en avoir d'autres (quand on peut), ou s'en

aller et laisser là la besogne. Cette fable a aussi le défaut de

rentrer dans la morale de plusieurs autres Apologues, entre autres

dans celle de la fable IX du douzième livre, _qu'on ne change pas son

naturel_.

Quant au style, n'oublions pas ce dernier trait.

V. 25. Un loup parut, tout le troupeau s'enfuit.

Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.

Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, et avec quelle

force, quelle vivacité ce tour peint la fuite et la timidité des

moutons.

* * * * *

En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvième livre,

on peut s'apercevoir que La Fontaine baisse considérablement. De

dix-neuf Apologues qu'il contient, nous n'en avons, comme on a vu, que

quatre excellens, _le gland et la citrouille_, _l'huitre et les

plaideurs_, _le singe et le chat_, et _les deux pigeons_, pour qui

seuls il faudrait pardonner à La Fontaine toutes ses fautes et toutes

ses négligences.

LIVRE DIXIÈME.

V. 1. Iris je vous louerais, il n'est que trop aisé:

Madame de la Sablière était en effet une des femmes les plus aimables

de son temps, très-instruite, et ayant plusieurs genres d'esprit. Elle

avait donné un logement dans sa maison à La Fontaine, qu'elle

regardait presque comme un animal domestique; et après un déplacement,

elle disait: Je n'ai plus, dans mon ancienne maison, que moi, mon

chat, mon chien, et mon La Fontaine. En même temps qu'elle voyait

beaucoup l'auteur des fables, elle était, mais en secret, une des

écolières du fameux géomètre Sauveur; mais elle s'en cachait: nous

verrons bientôt pourquoi.

V. 7. Elle est commune aux dieux, etc...

On peut observer qu'en ceci, comme en bien d'autres choses, les hommes

ont fait les dieux à leur image. Au reste, il y a à la fois de

l'esprit et de la poésie à supposer que le nectar, si vanté par les

poètes, n'est autre chose que la louange.

V. 12. D'autres propos chez vous récompensent ce point:

Il veut dire: en récompense, on a chez vous des conversations

intéressantes; cela n'est pas heureusement exprimé. Ce vers, ainsi que

le suivant,

V. 13. Propos, agréables commerces,

amènent mal les dix vers suivans, qui sont très-jolis et montrent à

merveille ce que doit être une bonne conversation.

V. 16. ... Le monde n'en croit rien.

Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation des

gens d'esprit est toujours grave, sérieuse, guindée. Pourquoi ne

supposent-ils pas que les gens d'esprit ont de l'esprit aussi

naturellement que les sots ont de la sottise?

V. 28 .... En avez-vous ou non

Oui parler?...

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 9 / 26 段