Il retrouve en tout lieu le bonheur qu'il porte en lui-même, et dont

les sources intarissables sont l'innocente simplicité de son âme et la

sensibilité d'une imagination souple et légère. Les yeux s'arrêtent,

se reposent avec délices sur le spectacle d'un homme, qui, dans un

monde trompeur, soupçonneux, agité de passions et d'intérêts divers,

marche avec l'abandon d'une paisible sécurité, trouve sa sûreté dans

sa confiance même, et s'ouvre un accès dans tous les cœurs, sans

autre artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser échapper tous les

mouvemens, d'y laisser lire même ses faiblesses, garans d'une aimable

indulgence pour les faiblesses d'autrui. Aussi La Fontaine

inspira-t-il toujours cet intérêt qu'on accorde involontairement à

l'enfance. L'un se charge de l'éducation et de la fortune de son fils;

car il avait cédé aux désirs de sa famille, et un soir il se trouva

marié: l'autre lui donne un asile dans sa maison; il se croit parmi

des frères; ils vont le devenir en effet, et la société reprend les

vertus de l'âge d'or pour celui qui en a la candeur et la bonne foi.

Il reçoit des bienfaits: il en a le droit, car il rendrait tout sans

croire s'en être acquitté. Peut-être il est des âmes qu'une simplicité

noble élève naturellement au-dessus de la fierté; et, sans blâmer le

philosophe, qui écarte un bienfaiteur dans la crainte de se donner un

tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n'est-il pas plus beau,

peut-être, n'est-il pas du moins plus doux de voir La Fontaine montrer

à son ami ses besoins comme ses pensées, abandonner généreusement à

l'amitié le droit précieux qu'elle réclame, et lui rendre hommage par

le bien qu'il reçoit d'elle? Il aimait, c'était sa reconnaissance, et

ce fut celle qu'il fit éclater envers le malheureux Fouquet

J'admirerai sans doute, il le faut bien, un chef-d'œuvre de poésie et

de sentiment dans sa touchante élégie sur cette fameuse disgrâce.

Mais, si je le vois, deux ans après la chute de son bienfaiteur,

pleurer à l'aspect du château où M. Fouquet avait été détenu; s'il

s'arrête involontairement autour de cette fatale prison dont il ne

s'arrache qu'avec peine; si je trouve l'expression de cette

sensibilité, non dans un écrit public, monument d'une reconnaissance

souvent fastueuse, mais dans l'épanchement d'un commerce secret, je

partagerai sa douleur: j'aimerai l'écrivain que j'admire. O La

Fontaine! essuie tes larmes, écris cette fable charmante des _Deux

Amis_; et je sais où tu trouves l'éloquence du cœur et le sublime de

sentiment: je reconnais le maître de cette vertu qu'il nomme, par une

expression nouvelle, _le don d'être ami_. Qui l'avait mieux reçu de la

nature ce don si rare? Qui a mieux éprouvé les illusions du sentiment?

Avec quel intérêt, avec quelle bonne foi naïve, associant dans un même

recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction de quelques

harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas

à l'espérance d'une commune immortalité? Que mettre au-dessus de son

dévouement à ses amis, si ce n'est la noble confiance qu'il avait

lui-même en eux? O vous! messieurs, vous qui savez si bien, puisque

vous chérissez sa mémoire, sentir et apprécier ce charme inexprimable

de la facilité dans les vertus, partage des mœurs antiques, qui de

vous, allant offrir à son ami l'hospice de sa maison, n'éprouverait

l'émotion la plus douce, et même le transport de la joie, s'il en

recevait cette réponse aussi attendrissante qu'inattendue: _J'y

allais_? Ce mot si simple, cette expression si naïve d'un abandon sans

réserve, est le plus digne hommage rendu à l'humanité généreuse; et

jamais bienfaiteur, digne de l'être, n'a reçu une si belle récompense

de son bienfait.

Tel est l'image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand homme,

d'après ses ouvrages mêmes, plus encore que d'après une tradition

récente, mais qui, trop souvent infidèle, s'est plu, sur la foi de

quelques plaisanteries de société, à montrer, comme un jeu bizarre de

la nature, un homme qui en fut véritablement un prodige; qui offrit le

singulier contraste d'un conteur trop libre et d'un excellent

moraliste; reçut en partage l'esprit le plus fin qui fut jamais, et

devint en tout le modèle de la simplicité; posséda le génie de

l'observation, même de la satire, et ne passa jamais que pour un bon

homme; déroba, sous l'air d'une négligence quelquefois réelle, les

artifices de la composition la plus savante; fit ressembler l'art au

naturel, souvent même à l'instinct; cacha son génie par son génie

même; tourna au profit de son talent l'opposition de son esprit et de

son âme, et fut, dans le siècle des grands écrivains, sinon le

premier, du moins le plus étonnant. Malgré ses défauts, observés même

dans son éloge, il sera toujours le plus relu de tous les auteurs; et

l'intérêt qu'inspirent ses ouvrages s'étendra toujours sur sa

personne. C'est que plusieurs de ses défauts même participent

quelquefois des qualités aimables qui les avaient fait naître; c'est

qu'on juge l'homme et l'auteur par l'assemblage de ses qualités

habituellement dominantes; et La Fontaine, désigné de son vivant par

l'épithète de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conservera,

comme écrivain, le surnom d'inimitable, titre qu'il obtint avant même

d'être tout-à-fait apprécié, titre confirmé par l'admiration d'un

siècle, et devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom.

FIN DE L'ÉLOGE DE LA FONTAINE.

NOTES

SUR

LES FABLES DE LA FONTAINE.

LIVRE PREMIER.

FABLE I.

Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est

très-citée que parce qu'elle est la première. La fourmi qui paiera

_l'intérêt et le principal_. _Je chantais, eh bien! dansez

maintenant._ La brièveté la plus concise vaudrait mieux que ces

prétendus ornemens.

V. 15. La fourmi n'est pas prêteuse;

C'est là son moindre défaut.

Il y a là une équivoque, ou plutôt une vraie faute. La Fontaine veut

dire que d'être prêteuse est son moindre défaut, pour faire entendre

qu'elle ne l'est pas; et on peut croire qu'il dit que de n'être pas

prêteuse est son moindre défaut, c'est-à dire qu'elle a de bien plus

grands défauts que de ne pas prêter.

FABLE II.

C'est ici qu'on commence à trouver La Fontaine. Le discours du renard

n'a que cinq vers, et n'en est pas moins un chef-d'œuvre. _Monsieur

du corbeau_, pour entrer en matière; et à la fin, _vous êtes le

phénix_, etc.

V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui

profite de la sottise: c'est le renard qui donne la leçon à celui

qu'il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte,

théâtrale et comique.

Il est fâcheux que _Monsieur_ rime avec _Flatteur_, c'est-à dire ne

rime pas; mais c'était l'usage alors de prononcer l'_r_ de monsieur.

On tolère même de nos jours cette petite négligence au théâtre, parce

qu'elle est moins remarquable.

FABLE III.

Cette petite fable est charmante par la vérité de la peinture, pour le

dialogue des deux grenouilles, et pour l'expression élégante qui s'y

trouve.

Plusieurs gens de goût blâment La Fontaine d'avoir mis la morale, ou à

la fin, ou au commencement de chaque fable; chaque fable, disent-ils,

contient sa morale dans elle-même: sévérité qui nous aurait fait

perdre bien des vers charmans.

FABLE IV.

V. 5. _Relevé._ Mauvaise rime qu'on appelle suffisante; La Fontaine

pouvait mettre d'un _pas dégagé_.

V. 6. Et faisait sonner sa sonnette.

Est un vers heureux, et d'harmonie imitative, qui s'est trouvé sous la

plume de l'auteur.

La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu'il le peut, l'occasion

de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d'un de ses

acteurs. Cette fable des deux Mulets est d'une application bien

fréquente.

V. 2. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,

N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.

Ce mulet-là fait songer à bien d'honnêtes gens.

FABLE V.

Cette fable du loup et du chien est parfaite d'un bout à l'autre; il

n'y a à critiquer que l'avant-dernier vers.

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Un loup n'a que faire d'un trésor.

FABLE VI.

Voilà certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise en vers

d'après Phèdre. L'association de ces quatre personnages est absurde et

contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d'eux pour chasser? ils sont

eux-mêmes le gibier qu'il cherche. Si Phèdre a voulu faire voir qu'une

association avec plus fort que soi est souvent dangereuse; il y avait

une grande quantité d'images ou d'allégories qui auraient rendu cette

vérité sensible. Voyez la fable du Pot de terre et du Pot de fer.

FABLE VII.

La Fontaine pour nous dédommager d'avoir fait une fable aussi mauvaise

que l'est la précédente, lui fait succéder un apologue excellent, où

il développe avec finesse et avec force le jeu de l'amour-propre de

toutes les espèces d'animaux, c'est-à dire de l'homme, dont l'espèce

réunit tous les genres d'amour-propre.

On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de cette

fable.

V. 23. Dame fourmi trouva le citron trop petit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

V. 28. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.

Et les deux derniers vers.

C'est donc la faute à Jupiter si nous ne nous apercevons pas de nos

propres défauts. Esope, que Phèdre a gâté en l'imitant, dit, et

beaucoup mieux, chaque homme naît avec deux besaces, etc. De cette

manière, la faute n'est point rejetée spécialement sur le fabricateur

souverain. La Fontaine aurait mieux fait d'imiter Esope que Phèdre en

cette occasion.

FABLE VIII.

Autre Apologue, excellent d'un bout à l'autre.

FABLE IX.

V. 27. _Fi!_ Espèce d'interjection qu'on n'emploie que proverbialement

et dans le style très-familier.

FABLE X.

Cette fable est connue de tout le monde, même de ceux qui ne

connaissent que celle-là. Ce qui en fait la beauté, c'est la vérité du

dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue

qu'une vérité triviale, que le faible est opprimé par le fort. Ce ne

serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beauté de

celle-ci, c'est la prétention du loup qui veut avoir raison de son

injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement, que

lorsqu'il est réduit à l'absurde par les réponses de l'agneau.

V. 19 et 20. _Si je n'étais pas né_ ne rime pas avec _l'an passé_.

Pure négligence.

FABLE XI.

Ce n'est point là une fable, quoiqu'en dise La Fontaine; c'est un

compliment en vers adressé à M. le duc de la Rochefoucault sur son

livre des Maximes. Un homme qui s'enfuit dans le désert pour éviter

des miroirs: c'est là une idée assez bizarre, et une invention assez

médiocre de La Fontaine.

V. 21. On voit bien où je veux venir.

On le voit à travers un nuage; cela est si vrai, que La Fontaine est

obligé d'expliquer son idée toute entière, et de dire enfin:

Et quant au canal, c'est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes.

Cela rappelle un peu le peintre qui mettait au bas de ses figures,

d'un coq, par exemple, _ceci est un coq_.

FABLE XII.

La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La

Fontaine met en Europe la scène où il suppose que fut fait le récit de

cette aventure, récit que les Orientaux mettent dans la bouche du

fameux Gengiskan, à l'occasion du Grand Mogol, prince qui dépendait en

quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus, ce récit ne peut pas

s'appeler une fable; c'est une petite histoire allégorique qui conduit

à une vérité morale. Toute fable suppose une action.

FABLE XIII.

V. 10. _Au lieu de deux, etc._ Voilà deux traits de naturel qu'on ne

trouve guère que dans La Fontaine, et qui charment par leur

simplicité.

V. 12. _De nul d'eux._ Transposition que de nos jours on trouverait un

peu forcée, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.

V. 13. _Un quart_, un quatrième.

_Un quart voleur survient, etc._ Voilà les conquérans appelés

_voleurs_, c'est-à dire par leur nom. Nous sommes bien loin de

l'Epître dédicatoire, et de ce roi qui comptera ses jours par ses

conquêtes.

FABLE XIV.

Encore de la mauvaise morale: on peut trop louer sa maîtresse, et tout

éloge qui n'a pas l'air d'échapper à un sentiment vrai, ou d'être une

galanterie aimable d'un esprit facile, déplaît souvent même à celle

qui en est l'objet. On peut trop louer son roi, 1º quand on le loue et

qu'il est blâmable; 2º quand on le loue démesurément pour une

bagatelle, etc.

V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes.

Au contraire presque toujours mauvaises.

Castor et Pollux ne font pas un beau rôle dans cette fable. Quel mal

avaient fait ces pauvres conviés et ces échansons? Cela dut faire

grand plaisir à ce Simonide, qui était fort avare.

Un jour un athlète qui avait remporté le prix aux courses de mules lui

offrit une somme d'argent pour chanter sa victoire. Simonide,

mécontent de la somme, répondit: Moi, faire des vers pour des animaux

qui sont des demi-baudets! Le vainqueur tripla la somme offerte. Alors

Simonide fit une pièce très-pompeuse qui commence par des vers dont

voici le sens: «Nobles filles des coursiers qui devancent les

aquilons.»

Le même Simonide fut avec Anacréon à la cour d'Hipparque, fils de

Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut des

présens au premier.

V. 64. _Melpomène._ Tout cela signifie qu'un poète peut tirer

quelqu'avantage de ses travaux.

FABLE XVII.

V. 4 et 5. Il avait du comptant,

Et partant.

Ce vers de six syllabes, suivi d'un autre de trois, si l'on peut

appeler ce dernier un vers, ne me semble qu'une négligence et non une

beauté. Quand cette hardiesse sera une beauté, je ne manquerai pas de

l'observer.

A proprement parler, cette pièce n'est pas exactement une fable, c'est

un récit allégorique; mais il est si joli et rend si sensible la

vérité morale dont il s'agit, qu'il ne faut pas se rendre difficile.

FABLE XVIII.

V. 4 _Besogne_, (autrefois besongne) n'est pas le mot propre; mais, à

cela près, la fable est charmante d'un bout à l'autre. Elle me

rappelle le trait d'un riche particulier qui avait fait dîner ensemble

un antiquaire, qui hors de là ne savait rien, et un physicien célèbre

dénué de toute espèce d'érudition. Ces deux messieurs ne surent que se

dire. Sur quoi on observa que le maître de la maison leur avait fait

faire le repas du renard et de la cigogne.

FABLE XIX.

Dans ce récit, La Fontaine pouvait se dispenser d'annoncer son

dessein. Cela diminue la curiosité, d'autant plus qu'il y revient à

la fin de la fable, et même d'une manière trop longue et peu

piquante.

FABLE XX.

Ces deux petits faits mis ainsi à côté l'un de l'autre, racontés dans

le même nombre de vers et dans la même mesure, font un effet

très-piquant. Les six derniers vers ne sont que l'explication des six

premiers, mais le commentaire plaît autant que le texte.

V. 3. Le _beau premier_, le fin premier, mots reçus dans l'ancien

style pour dire simplement le premier. On le disait encore de nos

jours dans le style familier.

FABLE XXI.

V. 7. _Les témoins déposaient._ Cette formule de nos tribunaux est

plaisante: elle nous transporte au milieu de la société. C'est le

charme et le secret de La Fontaine; il nous montre ainsi qu'en parlant

des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant.

V. 31. _Plût-à-Dieu, etc._ Tous les procès ne sont pas de nature à

être jugés ainsi; et quant a la méthode des Turcs, Dieu nous en

préserve. La voici: Le juge, appelé Cadi, prend une connaissance

succincte de l'affaire, fait donner la bastonnade à celui qui lui

paraît avoir tort, et ce tort se réduit souvent à n'avoir pas donné de

l'argent au juge comme a fait son adversaire: puis il renvoie les deux

parties.

FABLE XXII.

Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait

insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beautés. L'auteur

entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le

chêne fait sentir au roseau sa faiblesse.

V. 5. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Le moindre vent qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau, etc.

Et puis tout d'un coup l'amour-propre lui fait prendre le style le

plus pompeux et le plus poétique.

V. 8. Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content, etc.

Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d'un orgueil mêlé de

bonté.

V. 12. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage.

Enfin il finit par s'arrêter sur l'idée la plus affligeante pour le

roseau, et la plus flatteuse pour lui-même.

V. 18. La nature envers vous m'a semblé bien injuste.

Le roseau, dans sa réponse, rend d'abord justice à la bonté du cœur

que le chêne a montrée. En effet, il n'a pas été trop impertinent, et

il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau

refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu'il n'en a pas

besoin.

V. 22. Je plie et ne romps pas.

Arrive le dénouement; La Fontaine décrit l'orage avec la pompe de

style que le chêne a employée en parlant de lui-même.

V. 27. Le plus terrible des enfans

Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

V. 30. Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus à moraliser à la fin de

sa fable qu'au commencement. La morale est toute entière dans le récit

du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier

livre, mais il n'y en a peut-être pas de plus achevé dans La Fontaine.

Si l'on considère qu'il n'y a pas un mot de trop, pas un terme

impropre, pas une négligence; que dans l'espace de trente vers, La

Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa narration, à

pris tous les tons, celui de la poésie la plus gracieuse, la plus

élevée: on ne craindra pas d'affirmer qu'à l'époque où cette fable

parut, il n'y avait rien de ce ton là dans notre langue. Quelques

autres fables, comme celle des animaux malades de la peste, présentent

peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités qui ont

plus d'étendue, mais il n'y en a pas d'une exécution plus facile.

LIVRE DEUXIÈME.

FABLE IV.

V. 10. _Il ne régnera plus, etc._ Voici encore un exemple de

l'artifice et du naturel avec lequel La Fontaine passe du ton le plus

simple à celui de la haute poésie. Avec quelle grâce il revient au

style familier, dans les vers suivans:

V. 13. ... Il faudra qu'on pâtisse

Du combat qu'a causé madame la génisse.

_Madame_: mot qui donne de l'importance à la génisse. Ce vers rappelle

celui de Virgile (Géorg. liv. 3): _Pascitur in magnâ silvâ formosa

juvenca_.

FABLE V.

Cette fable est très-jolie: on ne peut en blâmer que la morale.

V. 33. Le sage dit, selon les gens,

Vive le roi! vive la ligue!

Ce n'est point le sage qui dit cela: c'est le fourbe, et même le

fourbe impudent. Quel parti devait donc prendre La Fontaine? Celui de

ne pas donner de morale du tout.

Solon décerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps de

troubles, ne se déclareraient pas ouvertement pour un des partis: son

objet était de tirer l'homme de bien d'une inaction funeste, de le

jeter au milieu des factieux, et de sauver la république par

l'ascendant de la vertu.

Il paraît bien dur de blâmer la chauve-souris de s'être tirée

d'affaire par un trait d'esprit et d'habileté, qui même ne fait point

de mal à son ennemie la belette; mais La Fontaine a tort d'en tirer la

conclusion qu'il en tire.

Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne peut

rien décider. C'est ce que l'Aréopage donna bien à entendre dans une

cause délicate et embarrassante dont le jugement lui fut renvoyé. Le

tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux parties eussent à

comparaître de nouveau dans cent ans.

FABLE VI.

V. 1. _Flèche empennée._ Le mot _empennée_ n'est point resté dans la

langue; c'est que nous avons celui d'_emplumée_, que l'auteur aurait

aussi bien fait d'employer.

V. 9. _Des enfans de Japet, etc._ La Fontaine se contente d'indiquer

d'un seul mot le point d'où sont partis tous les maux de l'humanité.

FABLE VII.

Cette fable, très-remarquable par la leçon qu'elle donne, ne l'est,

dans son exécution, que par son élégante simplicité.

La morale de cet Apologue est si évidente, que le goût ordonnait

peut-être de ne pas y joindre d'affabulation; c'est le nom qu'on donne

à l'explication que l'auteur fait de sa fable

FABLE VIII.

Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournées.

V. 19. _Ses œufs, ses tendres œufs, etc._ Il semble que l'âme de La

Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir à tout ce qui peut

être intéressant. Ce vers est d'une sensibilité si douce, qu'il fait

plaindre l'aigle, malgré le rôle odieux qu'il joue dans cette fable.

FABLE IX.

V. 36. _J'en vois deux, etc._ Tant pis; une bonne fable ne doit offrir

qu'une seule moralité, et la mettre dans toute son évidence. Au reste,

ce qui peut justifier La Fontaine, c'est que ces deux vérités sont si

près l'une de l'autre, que l'esprit les réduit aisément à une moralité

seule et unique.

FABLE X.

V. 1. Un ânier, son sceptre à la main,

Menait en empereur romain

Deux coursiers à longues oreilles.

Il y a bien de l'esprit et du goût à savoir tout anoblir sans donner

aux petites choses une importance ridicule. C'est ce que fait La

Fontaine en mêlant la plaisanterie à ses périphrases les plus

poétiques ou à ses descriptions les plus pompeuses.

V. 21. Camarade épongier.

_Épongier._ Mot créé par La Fontaine, mais employé si heureusement,

qu'on croirait qu'il existait avant lui.

FABLES XI ET XII.

Ces deux fables ne comportent aucune espèce de notes, n'étant

remarquables ni par de grandes beautés, ni par aucun défaut. C'est la

simplicité et la pureté de Phèdre, avec un peu plus d'élégance.

FABLE XIII.

Encore une fable qui n'est point fable. Un trait que La Fontaine

raconte en quatre vers, lui donne lieu de causer avec son lecteur,

mais pour le jeter dans des questions métaphysiques auxquelles il

n'entendait pas grand'chose. De là il fait une sortie contre

l'astrologie judiciaire, qui, de son temps, n'était pas encore tombée

tout-à-fait.

V. 21. Aurait-il imprimé? etc.

Voilà deux vers qui ne dépareraient pas le poème écrit du style le

plus haut et le plus soutenu.

V. 40. Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps.

Les souffleurs, c'est-à dire les alchymistes, dont la science est à la

chymie ce que l'astrologie judiciaire est à l'astronomie.

FABLE XIV.

V. 2. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?

Ce vers est devenu proverbe à cause de son extrême naturel, sans qu'on

puisse voir d'ailleurs ce qui a fait sa fortune.

V. 29. Et d'où me vient cette vaillance?

Il se croit déjà brave, et son amour-propre devient son consolateur.

Voilà ce me semble la pensée dont il fallait achever le développement;

et c'est ce que l'auteur ne fait pas. Au contraire, le lièvre qui

vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie dans les

deux derniers vers. On pourrait, pour sauver cette faute et cette

contradiction, supposer que le lièvre finit de parler après ce vers:

Je suis donc un foudre de guerre!

et que c'est La Fontaine qui dit en son propre nom les deux vers

suivans; mais cette conjecture n'est pas assez fondée.

FABLE XV.

Il fallait ce me semble que le renard commençât par dire au coq: «Eh!

mon ami, pourquoi n'étais-tu pas aux fêtes qu'on a données pour la

paix qui vient de se conclure?» Dans ces vers, _nous ne sommes plus en

querelle_, le renard n'a l'air que de proposer la paix.

V. 17. Que celle

De cette paix.

Ces deux petits vers inégaux ne sont qu'une pure négligence, et ne

font nullement beauté.

V. 19. Et ce m'est une double joie

De la tenir de toi, etc.....

Les ressemblances de son déplaisent à l'oreille.

V. 32. Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.

V. 29. _Malcontent, etc._ On dirait aujourd'hui mécontent.

Le coq ne trompe pas le renard, il le joue, il se moque de lui.

FABLE XVI.

V. 8. .... Pour la bouche des dieux.

Cette exposition montre la finesse d'esprit de La Fontaine. Les dieux

étaient supposés respirer l'odeur des sacrifices, mais non pas manger

les victimes. La Fontaine, par ce mot de _la bouche des dieux_,

indique leurs représentans, qui avaient soin de choisir les victimes

les plus belles et les plus grasses.

Les quatre derniers vers sont charmans; le second et le quatrième sont

devenus proverbes. Ce rapport de sons répété deux fois entre la rime

de _eure_ et celle de _eurs_, les gâte un peu à la lecture.

FABLE XIX.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 5 / 26 段