fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un
instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin
d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait
nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute
La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité
la plus aimable, et tous les trésors de l'imagination; sans doute le
_fablier_ était né pour porter des fables: mais par combien de soins
cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé? Qu'on se rappelle
cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis,
répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages; qu'on se rappelle ce
vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même:
Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde;
doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloire, ainsi
que la fortune, ne vende _ce qu'on croit qu'elle donne_? Si ses
lecteurs, séduits par la facilité de ses vers, refusent d'y
reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a
désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle
récompense. O La Fontaine! ta gloire en est plus grande: le triomphe
de l'art est d'être ainsi méconnu.
Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche
même de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent
qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer
tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche à
celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme,
qui, voyant de plus près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais
pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d'Horace
et de Virgile? C'est que La Fontaine les voyait à une trop grande
distance; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français,
quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même
illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il
devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit
d'abord pour son modèle; mais, bientôt revenu au ton qui lui
appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le
vrai caractère de son esprit: caractère qu'il cultiva par la lecture
de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il
parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les
Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l'élévation et la
noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les
mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé
perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les
monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans notre
langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou
pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances
accessoires; car nul auteur n'a mieux senti le besoin _de rendre son
âme visible_: c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des
attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique à laquelle il paraît
avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre
versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce
qu'il en brave les règles. Eh! le goût ne peut-il pas les enfreindre,
comme l'équité s'élève au-dessus des lois?
Cependant La Fontaine était né poète, et cette partie de ses talens ne
pouvait se développer dans les ouvrages dont il s'était occupé
jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie
ancienne et moderne, par l'étude de la nature et de ceux qui l'ont su
peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare
écrivain par le plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre de
peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une
telle autorité; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne
d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur
des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s'annonce à
dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint
rapidement et d'un trait: il peint par le mouvement de ses vers, par
la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie
imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et
point de cadre: voilà La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante
rappelle ce riant tableau de l'Aurore dans un de ses poëmes, où il
représente cette jeune déesse, qui, se balançant dans les airs,
La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.
Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs,
et l'image de sa poésie.
Ainsi se formèrent par degrés les divers talens de La Fontaine, qui
tous se réunirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent être que
le fruit de sa maturité: c'est qu'il faut du temps à de certains
esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage
forme leur vrai caractère, les combiner, les assortir, fortifier ces
traits primitifs par l'imitation des écrivains qui ont avec eux
quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un
genre propre à déployer la variété de leurs talens. Jusqu'alors
l'auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente
point avec tous ses avantages. C'est un athlète doué d'une force
réelle, mais qui n'a point encore appris à se placer dans une attitude
qui puisse la développer toute entière. D'ailleurs, les ouvrages qui,
tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance
du cœur humain et du système de la société, exigent un esprit mûri
par l'étude et par l'expérience; mais aussi, devenus une source
féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel
ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens
à mesure qu'il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de
ses idées: et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne, à
Molière et à La Fontaine.
Tels sont les principaux mérites de ces écrits
Toujours plus beaux, plus ils sont regardés,
BOILEAU.
et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre même, me
dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou
français: tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin; et s'il
eut la bêtise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre
au-dessous de Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La
Fontaine, et d'être aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus
confiant, s'est permis l'espérance de lutter avec lui; et cette
hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une
exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son
génie ne l'emporta nulle part; Lamotte fit des fables...... O La
Fontaine! la révolution d'un siècle n'avait point encore appris à la
France combien tu étais un homme rare; mais, après un moment
d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingénieux,
ne joignant à la finesse ni le naturel,
Ni la grâce plus belle encore que la beauté;
ne possédant point _ce qui plaît plus d'un jour_; dissertant sur son
art et sur la morale; laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'à
nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre
niveau; tâchant d'être naïf, et prouvant qu'il a dû plaire; faible
avec recherche, quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence,
ne pouvait être le rival d'un poète simple, souvent sublime, toujours
vrai, qui laisse dans le cœur le souvenir de tout ce qu'il dit à la
raison, joint à _l'art de plaire_ celui _de n'y penser pas_, et dont
les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il
a dit d'une femme aimable:
La négligence, à mon gré, si requise,
Pour cette fois fut sa dame d'atours.
Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs,
sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène
sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour
tous les âges sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer
ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfans,
d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la
simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de la
conversation; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes
et si animées; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses
personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion qu'on ne
retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe
Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe.
Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle
répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous
les états de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets à de
grandes vérités: car nous n'osons penser que tous les esprits puissent
sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans une traduction;
et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas
vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande
connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours
être mieux senties chez un peuple où l'esprit de société, vrai
caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre; où le
supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur
plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant d'espèces
différentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte
d'en être blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide, cette
sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées
d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui
fait apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses de langue,
les bienséances du style, et ces convenances générales, dont le
sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S'il est
ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d'objets et
si respectables d'ailleurs, pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je
hasarder cette opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple
d'un étranger qui signale aux yeux de l'Europe son admiration pour La
Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi
nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence
qu'il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le
zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve; à
moins qu'on ne l'attribue en partie à l'intérêt qu'inspirent sa
personne et son caractère[11].
[11] On sait qu'un étranger demanda à l'académie de Marseille la
permission de joindre la somme de deux mille livres à la médaille
académique.
TROISIÈME PARTIE.
Un homme ordinaire qui aurait dans le cœur les sentimens aimables
dont l'expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine,
serait cher à tous ceux qui le connaîtraient; mais le fabuliste avait
pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous), un
attrait encore plus piquant: c'est d'être l'homme tel qu'il paraît
être sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle l'ait fait naître
pour l'opposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et
qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter le
phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du
contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples
qui supposent l'innocence des mœurs et la douceur de l'âme; il a
lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché, où
il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile, qui
aime _les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et
réunit toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d'une
certaine tendresse_. On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance
générale qui l'intéresse à tous les êtres vivans:
Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux;
c'est sous ce point de vue qu'il les considère. Cette habitude de voir
dans les animaux des membres de la société universelle, enfans d'un
même père, disposition si étrange dans nos mœurs, mais commune dans
les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve
encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien éloigné de
cette disposition, lorsqu'attendri par le malheur des animaux qui
périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il
s'écrie par la bouche d'un vieillard:
Les animaux périr! car encor les humains,
Tous devaient succomber sous les célestes armes.
Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes, qu'il anime
non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature
vivante sous les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures
d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intérêt qu'il
déclare lui-même, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a
sauvé, il s'indigne
.... Que de si doux ombrages
Soient exposés à ces outrages.
Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie
de son caractère, et qu'averti par ses premiers succès, il l'eût
soigneusement cultivée? Non, sans doute; car cet homme, qu'on a
cru[12] inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans
cesse le goût du public, c'est-à-dire tous les moyens de plaire. Il
est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art une théorie
très-fine et très-profonde, quoiqu'il eût reçu de la nature ce
coup-d'œil qui fit donner à Molière le nom de _contemplateur_, sa
philosophie, si admirable dans les développemens du cœur humain, ne
s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes: de là
quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le
résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop
sacrifiée à la prudence; de là quelques contradictions sur différens
objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indécises
les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont
la solution n'est point dans le cœur et dans un fond de raison
universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors
de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque et à Platon, et
n'entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois
qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne
consulte que son cœur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands
mots ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de
Mécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre goutteux, impotent,
perclus, a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine ne prend
point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il
le juge digne de la postérité. Selon lui, _Mécénas fut un galant
homme_, et je reconnais celui qui déclare plus d'une fois vouloir
vivre un siècle tout au moins.
[12] A La Fontaine, à lui seul inconnu.
MARMONTEL, _Epître aux Poètes_.
Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même
quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans
effort, il n'a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il un
mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on
put remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par
lequel il s'était vu trompe et, comme il dit, _enquinaudé_; car on ne
peut dissimuler que l'auteur des fables n'ait fait des opéras peu
connus: le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet
Italien, lui fit trouver dans _le peu qu'il avait de bile_, de quoi
faire une satire violente; et sa gloire est qu'on puisse en être si
étonné; mais, après, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il
reprit son caractère véritable, qui était celui d'un enfant, dont en
effet il venait de montrer la colère. Ce n'est pas un spectacle sans
intérêt que d'observer les mouvemens d'une âme qui, conservant même
dans le monde les premiers traits de son caractère, sembla toujours
n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les
passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considéraient
comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de
notre âme, et en devint, même l'apologiste. Cette idée, que les
philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à
l'antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur
des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était
pour lui une vérité de sentiment, c'est que des passions modérées
étaient les instrumens de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont
la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même, s'indignait d'être
entraîné par elles, et les redoutait comme l'intempérant craint
quelquefois les festins. La Fontaine, défendu par la nature contre le
danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des
penchans qui l'égarèrent quelquefois, mais sans le conduire au
précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant
d'autres, reprit dans son âme sa simplicité naturelle: fidèle à
l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce
qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de leurs avantages dont
elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment
qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des
grâces de son esprit, et la plus aimable sensibilité prit le ton de la
galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour
le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers?
Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune:
Quelqu'ingrate beauté qui nous donne des lois,
Encor en tire-t-on un souris quelquefois.
C'est ce goût pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme
l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit
sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit
sa plume dans son roman de Psyché. Cette déesse nouvelle, que le conte
ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la
poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une existence
égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut l'honneur de
créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule
toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois
plus grands défauts: la vanité, la curiosité et le trop d'esprit; mais
il l'embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe
enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et
de l'art, qui s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe de la
beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient
grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires
toujours générales: et dans cette Psyché même, il place au tartare
Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
Aussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce
sexe aimable, d'ailleurs si bien vengé de la médisance par le
sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent
ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse
duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la
littérature, se déclara si hautement contre Racine; car ce grand
tragique, qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le
suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes
s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses
passions les plus constantes; il nous l'apprend lui-même:
Un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans;
et dans les illusions de l'amour même, cet autre sentiment conservait
des droits sur son cœur.
Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aimée,
s'écriait-il dans le regret que lui laissaient les momens perdus pour
sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse: il
jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de
ces hommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer
eux-mêmes sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir
qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout étonnant que paraît
La Fontaine, il ne fut pourtant pas un poète sans vanité. Mais, ne se
louant que pour promettre à ses amis
Un temple dans ses vers,
pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité même devint
intéressante, et ne parut que l'aimable épanchement d'une âme naïve,
qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore
qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de
faire de sa personne, lorsqu'il ose dire:
Qui n'admettrait Anacréon chez soi?
Qui bannirait Waller et La Fontaine?
Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis chez les Conti, les
Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le
représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses
naïves échappées à ses distractions? La grandeur encourage, l'orgueil
protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle
ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu, les Lafare,
avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas l'ancienne
méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société,
leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans
la suite ceux de l'auguste élève de Fénélon, récompensèrent le mérite
de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la cour, s'il y pensa.
C'est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui,
né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savans du nord,
vivre négligé, mourir pauvre, et près d'aller dans sa caducité
chercher, loin de sa patrie, les secours nécessaires à la simple
existence: c'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement
à Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n'eût-il pas été indigne
de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un
courage qu'il devait estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il
présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine
n'eût-il pas été déplacé; et la postérité ne reprocherait point à sa
mémoire d'avoir abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié, un homme
qui fut un des ornemens de son siècle, qui devint le successeur
immédiat de Colbert lui-même à l'Académie, et le loua d'avoir protégé
les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de l'être toujours,
suivant l'usage, et le mérite de La Fontaine n'était pas d'un genre à
toucher vivement Louis XIV. Peut-être les rois et les héros sont-ils
trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain: il leur faut
des tableaux d'histoire plutôt que des paysages; et Louis XIV, mêlant
à la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté
espagnole qu'il semblait tenir de sa mère, Louis XIV, si sensible au
mérite des Corneille, des Racine, des Boileau, ne se retrouvait point
dans des fables. C'était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux
fit un précepte de l'art poétique, de former tous les héros de la
tragédie sur le monarque français[13]; et la description du passage du
Rhin importait plus au roi que les débats du lapin et de la belette.
[13] Que Racine, enfantant des miracles nouveaux,
De ses héros sur lui forme tous les tableaux.
BOILEAU, _Art. poét._
Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de
l'auteur des fables à l'Académie française; malgré la médiocrité de sa
fortune, La Fontaine (et l'on aime à s'en convaincre), La Fontaine fut
heureux; il le fut même plus qu'aucun des grands poètes ses
contemporains. S'il n'eut point cet éclat imposant attaché aux noms
des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut point exposé au
déchaînement de l'envie, toujours plus irritée par les succès de
théâtre. Son caractère pacifique le préserva de ces querelles
littéraires qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au public,
cher aux plus grands génies de son siècle, il vécut en paix avec les
écrivains médiocres; ce qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais
sans humeur, comme à son insçu; libre des chagrins domestiques,
d'inquiétude sur son sort, possédant le repos, de douces rêveries et
le _vrai dormir_ dont il fait de grands éloges: ses jours parurent
couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la
solitude, malgré son goût pour la campagne, ce goût si ami des arts
auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien
partout. Il s'écrie, dans l'ivresse des plus doux sentimens, qu'il
aime à la fois la ville, la campagne; que tout est pour lui le
souverain bien;
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique,
Les chimères, le rien, tout est bon.