Je n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du

fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un

instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin

d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait

nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute

La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité

la plus aimable, et tous les trésors de l'imagination; sans doute le

_fablier_ était né pour porter des fables: mais par combien de soins

cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé? Qu'on se rappelle

cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis,

répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages; qu'on se rappelle ce

vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même:

Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde;

doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloire, ainsi

que la fortune, ne vende _ce qu'on croit qu'elle donne_? Si ses

lecteurs, séduits par la facilité de ses vers, refusent d'y

reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a

désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle

récompense. O La Fontaine! ta gloire en est plus grande: le triomphe

de l'art est d'être ainsi méconnu.

Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche

même de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent

qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer

tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche à

celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme,

qui, voyant de plus près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais

pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d'Horace

et de Virgile? C'est que La Fontaine les voyait à une trop grande

distance; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français,

quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même

illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il

devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit

d'abord pour son modèle; mais, bientôt revenu au ton qui lui

appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le

vrai caractère de son esprit: caractère qu'il cultiva par la lecture

de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il

parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les

Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l'élévation et la

noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les

mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé

perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les

monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans notre

langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou

pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances

accessoires; car nul auteur n'a mieux senti le besoin _de rendre son

âme visible_: c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des

attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique à laquelle il paraît

avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre

versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce

qu'il en brave les règles. Eh! le goût ne peut-il pas les enfreindre,

comme l'équité s'élève au-dessus des lois?

Cependant La Fontaine était né poète, et cette partie de ses talens ne

pouvait se développer dans les ouvrages dont il s'était occupé

jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie

ancienne et moderne, par l'étude de la nature et de ceux qui l'ont su

peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare

écrivain par le plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre de

peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une

telle autorité; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne

d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur

des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s'annonce à

dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint

rapidement et d'un trait: il peint par le mouvement de ses vers, par

la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie

imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et

point de cadre: voilà La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante

rappelle ce riant tableau de l'Aurore dans un de ses poëmes, où il

représente cette jeune déesse, qui, se balançant dans les airs,

La tête sur son bras, et son bras sur la nue,

Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.

Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs,

et l'image de sa poésie.

Ainsi se formèrent par degrés les divers talens de La Fontaine, qui

tous se réunirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent être que

le fruit de sa maturité: c'est qu'il faut du temps à de certains

esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage

forme leur vrai caractère, les combiner, les assortir, fortifier ces

traits primitifs par l'imitation des écrivains qui ont avec eux

quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un

genre propre à déployer la variété de leurs talens. Jusqu'alors

l'auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente

point avec tous ses avantages. C'est un athlète doué d'une force

réelle, mais qui n'a point encore appris à se placer dans une attitude

qui puisse la développer toute entière. D'ailleurs, les ouvrages qui,

tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance

du cœur humain et du système de la société, exigent un esprit mûri

par l'étude et par l'expérience; mais aussi, devenus une source

féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel

ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens

à mesure qu'il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de

ses idées: et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne, à

Molière et à La Fontaine.

Tels sont les principaux mérites de ces écrits

Toujours plus beaux, plus ils sont regardés,

BOILEAU.

et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre même, me

dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou

français: tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin; et s'il

eut la bêtise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre

au-dessous de Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La

Fontaine, et d'être aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus

confiant, s'est permis l'espérance de lutter avec lui; et cette

hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une

exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son

génie ne l'emporta nulle part; Lamotte fit des fables...... O La

Fontaine! la révolution d'un siècle n'avait point encore appris à la

France combien tu étais un homme rare; mais, après un moment

d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingénieux,

ne joignant à la finesse ni le naturel,

Ni la grâce plus belle encore que la beauté;

ne possédant point _ce qui plaît plus d'un jour_; dissertant sur son

art et sur la morale; laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'à

nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre

niveau; tâchant d'être naïf, et prouvant qu'il a dû plaire; faible

avec recherche, quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence,

ne pouvait être le rival d'un poète simple, souvent sublime, toujours

vrai, qui laisse dans le cœur le souvenir de tout ce qu'il dit à la

raison, joint à _l'art de plaire_ celui _de n'y penser pas_, et dont

les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il

a dit d'une femme aimable:

La négligence, à mon gré, si requise,

Pour cette fois fut sa dame d'atours.

Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs,

sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène

sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour

tous les âges sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer

ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfans,

d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la

simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de la

conversation; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes

et si animées; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses

personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion qu'on ne

retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe

Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe.

Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle

répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous

les états de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets à de

grandes vérités: car nous n'osons penser que tous les esprits puissent

sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans une traduction;

et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas

vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande

connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours

être mieux senties chez un peuple où l'esprit de société, vrai

caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre; où le

supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur

plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant d'espèces

différentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte

d'en être blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide, cette

sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées

d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui

fait apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses de langue,

les bienséances du style, et ces convenances générales, dont le

sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S'il est

ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d'objets et

si respectables d'ailleurs, pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je

hasarder cette opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple

d'un étranger qui signale aux yeux de l'Europe son admiration pour La

Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi

nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence

qu'il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le

zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve; à

moins qu'on ne l'attribue en partie à l'intérêt qu'inspirent sa

personne et son caractère[11].

[11] On sait qu'un étranger demanda à l'académie de Marseille la

permission de joindre la somme de deux mille livres à la médaille

académique.

TROISIÈME PARTIE.

Un homme ordinaire qui aurait dans le cœur les sentimens aimables

dont l'expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine,

serait cher à tous ceux qui le connaîtraient; mais le fabuliste avait

pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous), un

attrait encore plus piquant: c'est d'être l'homme tel qu'il paraît

être sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle l'ait fait naître

pour l'opposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et

qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter le

phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du

contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples

qui supposent l'innocence des mœurs et la douceur de l'âme; il a

lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché, où

il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile, qui

aime _les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et

réunit toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d'une

certaine tendresse_. On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance

générale qui l'intéresse à tous les êtres vivans:

Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux;

c'est sous ce point de vue qu'il les considère. Cette habitude de voir

dans les animaux des membres de la société universelle, enfans d'un

même père, disposition si étrange dans nos mœurs, mais commune dans

les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve

encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien éloigné de

cette disposition, lorsqu'attendri par le malheur des animaux qui

périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il

s'écrie par la bouche d'un vieillard:

Les animaux périr! car encor les humains,

Tous devaient succomber sous les célestes armes.

Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes, qu'il anime

non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature

vivante sous les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures

d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intérêt qu'il

déclare lui-même, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a

sauvé, il s'indigne

.... Que de si doux ombrages

Soient exposés à ces outrages.

Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie

de son caractère, et qu'averti par ses premiers succès, il l'eût

soigneusement cultivée? Non, sans doute; car cet homme, qu'on a

cru[12] inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans

cesse le goût du public, c'est-à-dire tous les moyens de plaire. Il

est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art une théorie

très-fine et très-profonde, quoiqu'il eût reçu de la nature ce

coup-d'œil qui fit donner à Molière le nom de _contemplateur_, sa

philosophie, si admirable dans les développemens du cœur humain, ne

s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes: de là

quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le

résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop

sacrifiée à la prudence; de là quelques contradictions sur différens

objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indécises

les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont

la solution n'est point dans le cœur et dans un fond de raison

universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors

de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque et à Platon, et

n'entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois

qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne

consulte que son cœur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands

mots ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de

Mécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre goutteux, impotent,

perclus, a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine ne prend

point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il

le juge digne de la postérité. Selon lui, _Mécénas fut un galant

homme_, et je reconnais celui qui déclare plus d'une fois vouloir

vivre un siècle tout au moins.

[12] A La Fontaine, à lui seul inconnu.

MARMONTEL, _Epître aux Poètes_.

Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même

quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans

effort, il n'a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il un

mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on

put remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par

lequel il s'était vu trompe et, comme il dit, _enquinaudé_; car on ne

peut dissimuler que l'auteur des fables n'ait fait des opéras peu

connus: le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet

Italien, lui fit trouver dans _le peu qu'il avait de bile_, de quoi

faire une satire violente; et sa gloire est qu'on puisse en être si

étonné; mais, après, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il

reprit son caractère véritable, qui était celui d'un enfant, dont en

effet il venait de montrer la colère. Ce n'est pas un spectacle sans

intérêt que d'observer les mouvemens d'une âme qui, conservant même

dans le monde les premiers traits de son caractère, sembla toujours

n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les

passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considéraient

comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de

notre âme, et en devint, même l'apologiste. Cette idée, que les

philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à

l'antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur

des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était

pour lui une vérité de sentiment, c'est que des passions modérées

étaient les instrumens de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont

la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même, s'indignait d'être

entraîné par elles, et les redoutait comme l'intempérant craint

quelquefois les festins. La Fontaine, défendu par la nature contre le

danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des

penchans qui l'égarèrent quelquefois, mais sans le conduire au

précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant

d'autres, reprit dans son âme sa simplicité naturelle: fidèle à

l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce

qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de leurs avantages dont

elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment

qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des

grâces de son esprit, et la plus aimable sensibilité prit le ton de la

galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour

le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers?

Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune:

Quelqu'ingrate beauté qui nous donne des lois,

Encor en tire-t-on un souris quelquefois.

C'est ce goût pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme

l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit

sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit

sa plume dans son roman de Psyché. Cette déesse nouvelle, que le conte

ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la

poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une existence

égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut l'honneur de

créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule

toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois

plus grands défauts: la vanité, la curiosité et le trop d'esprit; mais

il l'embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe

enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et

de l'art, qui s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe de la

beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient

grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires

toujours générales: et dans cette Psyché même, il place au tartare

Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.

Aussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce

sexe aimable, d'ailleurs si bien vengé de la médisance par le

sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent

ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse

duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la

littérature, se déclara si hautement contre Racine; car ce grand

tragique, qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le

suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes

s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses

passions les plus constantes; il nous l'apprend lui-même:

Un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans;

et dans les illusions de l'amour même, cet autre sentiment conservait

des droits sur son cœur.

Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aimée,

s'écriait-il dans le regret que lui laissaient les momens perdus pour

sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse: il

jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de

ces hommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer

eux-mêmes sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir

qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout étonnant que paraît

La Fontaine, il ne fut pourtant pas un poète sans vanité. Mais, ne se

louant que pour promettre à ses amis

Un temple dans ses vers,

pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité même devint

intéressante, et ne parut que l'aimable épanchement d'une âme naïve,

qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore

qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de

faire de sa personne, lorsqu'il ose dire:

Qui n'admettrait Anacréon chez soi?

Qui bannirait Waller et La Fontaine?

Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis chez les Conti, les

Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le

représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses

naïves échappées à ses distractions? La grandeur encourage, l'orgueil

protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle

ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu, les Lafare,

avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas l'ancienne

méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société,

leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans

la suite ceux de l'auguste élève de Fénélon, récompensèrent le mérite

de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la cour, s'il y pensa.

C'est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui,

né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savans du nord,

vivre négligé, mourir pauvre, et près d'aller dans sa caducité

chercher, loin de sa patrie, les secours nécessaires à la simple

existence: c'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement

à Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n'eût-il pas été indigne

de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un

courage qu'il devait estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il

présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine

n'eût-il pas été déplacé; et la postérité ne reprocherait point à sa

mémoire d'avoir abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié, un homme

qui fut un des ornemens de son siècle, qui devint le successeur

immédiat de Colbert lui-même à l'Académie, et le loua d'avoir protégé

les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de l'être toujours,

suivant l'usage, et le mérite de La Fontaine n'était pas d'un genre à

toucher vivement Louis XIV. Peut-être les rois et les héros sont-ils

trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain: il leur faut

des tableaux d'histoire plutôt que des paysages; et Louis XIV, mêlant

à la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté

espagnole qu'il semblait tenir de sa mère, Louis XIV, si sensible au

mérite des Corneille, des Racine, des Boileau, ne se retrouvait point

dans des fables. C'était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux

fit un précepte de l'art poétique, de former tous les héros de la

tragédie sur le monarque français[13]; et la description du passage du

Rhin importait plus au roi que les débats du lapin et de la belette.

[13] Que Racine, enfantant des miracles nouveaux,

De ses héros sur lui forme tous les tableaux.

BOILEAU, _Art. poét._

Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de

l'auteur des fables à l'Académie française; malgré la médiocrité de sa

fortune, La Fontaine (et l'on aime à s'en convaincre), La Fontaine fut

heureux; il le fut même plus qu'aucun des grands poètes ses

contemporains. S'il n'eut point cet éclat imposant attaché aux noms

des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut point exposé au

déchaînement de l'envie, toujours plus irritée par les succès de

théâtre. Son caractère pacifique le préserva de ces querelles

littéraires qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au public,

cher aux plus grands génies de son siècle, il vécut en paix avec les

écrivains médiocres; ce qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais

sans humeur, comme à son insçu; libre des chagrins domestiques,

d'inquiétude sur son sort, possédant le repos, de douces rêveries et

le _vrai dormir_ dont il fait de grands éloges: ses jours parurent

couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la

solitude, malgré son goût pour la campagne, ce goût si ami des arts

auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien

partout. Il s'écrie, dans l'ivresse des plus doux sentimens, qu'il

aime à la fois la ville, la campagne; que tout est pour lui le

souverain bien;

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique,

Les chimères, le rien, tout est bon.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 4 / 26 段