cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait
comme consacré à l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si
profond aux yeux éclairés; semble avoir adopté l'idée de Quintilien:
écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il
prend sa philosophie, dans les sentimens universels, dans les idées
généralement reçues, et pour ainsi dire, dans la morale, des proverbes
qui, après tout, sont le produit de l'expérience de tous les siècles.
C'était le seul moyen d'être à jamais l'homme de toutes les nations;
car la morale, si simple en elle-même, devient contentieuse au point
de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où
dérivent ses maximes, principes presque toujours contestés. Mais La
Fontaine, en partant des notions communes et des sentimens nés avec
nous, ne voit point dans l'apologue un simple récit qui mène à une
froide moralité; il fait de son livre
Une ample comédie à cent acteurs divers.
C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les
considérer; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette
idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image
des différens vices que réunit, la nôtre; s'ils ont pu se dire comme
lui:
Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts
Que ses sujets,
lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce
sont des sages qui nous conseillent de nous étudier; La Fontaine nous
dispense de cette étude, en nous montrant à nous-mêmes: différence qui
laisse le moraliste à une si grande distance du poète. La bonhomie
réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des
métiers aux individus de chaque espèce; qui lui fait envisager les
espèces mêmes comme des républiques, des royaumes, des empires, est
une sorte de prestiges qui rend leur feinte existence réelle aux yeux
de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion
où il nous amène est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se
placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers
n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos
passions, devient nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à nos
yeux les nuances les plus délicates: autre caractère essentiel, né de
ce génie d'observation dont Molière était si frappé dans notre
fabuliste.
Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre
plusieurs personnages de Molière et d'autres de La Fontaine; montrer
en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage
des passions[7]; mais, négligeant les détails de ce genre, j'ose
considérer l'auteur dès fables d'un point de vue plus élevé. Je ne
cède point au vain désir d'exagérer mon sujet, maladie trop commune de
nos jours; mais, sans méconnaître l'intervalle qui sépare l'art si
simple de l'apologue, et l'art si compliqué de la comédie,
j'observerai, pour être juste envers La Fontaine, que la gloire
d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de
la société, doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molière, dans
chacune de ses pièces, ramenant la peinture des mœurs à un objet
philosophique, donne à la comédie la moralité de l'apologue; La
Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des mœurs, donne à
l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères.
Doués, tous les deux, au plus haut degré du génie d'observation, génie
dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un
instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond
secret de nos travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la
double différence de son génie et de son caractère, les exprime
différemment. Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus
ferme; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin: l'un rend les
grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux
nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la
science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché
aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la
société; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a
peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de
mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge
davantage des sottises d'autrui; celui-là me fait mieux songer aux
miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de
bienséance, choquant pour la société; l'autre, avoir vu les vices
comme un défaut de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture
du premier, je crains l'opinion publique, après la lecture du second,
je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant
d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrigé par La Fontaine,
il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et
bon; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était
philosophe, sans nous, en douter.
[7] Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prévention,
ou M. de Sotenville repoussant un homme à jeun, en lui disant:
_Retirez-vous, vous puez le vin_; ou l'ours, qui, s'écartant d'un
corps qu'il prend pour un cadavre, se dit à lui-même:
_Otons-nous; car il sent_? Et le chien dont le raisonnement
serait fort bon dans la bouche d'un maître, mais, _qui n'étant
que d'un simple chien_, fut trouvé mauvais, ne rappelle-t-il pas
Sosie?
Tous mes discours sont des sottises,
Partant d'un homme sans éclat:
Ce seraient paroles exquises,
Si c'était un grand qui parlât.
On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espèce; mais il
suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, après la
nature et Molière, la meilleure étude d'un poète comique.
Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands
hommes; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre
à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérité,
j'observerai que, nés l'un et l'autre précisément à la même époque,
tous deux sans modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés
pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit
après leur mort; et que la même poussière couvre les deux écrivains
les plus originaux que la France ait jamais produits[8].
[8] Ils ont été enterrés dans l'église Saint-Joseph, rue
Montmartre.
Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la
facilité insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme
lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son
instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du
cortége effrayant qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant,
rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de générosité, quelque
sacrifice, il le fait naître de l'amour, de l'amitié, d'un sentiment
si simple, si doux que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur.
Mais, s'il écarte en général les idées tristes d'efforts, de
privations, de dévouement, il semble qu'ils cesseraient d'être
nécessaires, et que la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous
parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons, ou plutôt
de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est
supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point
écrit pour des hommes, et qui _taillent_, comme dit Montaigne, _nos
obligations à la raison d'un autre être_! Telles sont en effet la
misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis au-dessous de lui
même par ses vices, il veut ensuite s'élever au-dessus de sa nature
par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne; et
qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil,
aussi-méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet
par sa folie. Mais, après tous ces vains efforts, rendu à sa
médiocrité naturelle, son cœur lui répète ce mot d'un vrai sage: que
c'est une cruauté de vouloir élever l'homme à tant de perfection.
Aussi tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple,
mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut
combattre souvent les lois par la nature: c'est par la nature que La
Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est
la loi naturelle en action: c'est la morale de Montaigne épurée dans
une âme plus douce, rectifiée par un sens encore plus droit, embellie
des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être,
mais non pas moins brillante.
N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi
quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait
débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout
sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait
naturellement; et la facilité même de son caractère semblait l'en
avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme: il est
celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la
vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de
vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la
modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer.
L'amour, cet objet de tant de déclamations,
Ce mal qui peut-être est un bien,
dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et
intéressante. Il n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui
aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les
écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce
quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette
austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours
d'une raison sévère, ni cette dureté, misantropique de La Bruyère et
de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abîme du cœur humain,
jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il
peint, il le rencontre: les autres l'ont cherché. Pour eux, nos
ridicules sont des ennemis dont ils se vengent: pour La Fontaine, ce
sont des passans incommodes dont il songe à se garantir; il rit et ne
hait point[9]. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice
est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens
naturel. Mais; s'il n'éprouve et n'inspire point
Ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misantropie, effet
ordinaire de ces haines. L'âme, après la lecture de ses ouvrages,
calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une
promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion
douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à
la nécessité, aux lois de l'ordre établi; enfin l'heureuse disposition
de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens, leçon
qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la
philosophie.
[9] _Ridet et odit._ JUVÉNAL.
Ici, messieurs, je réclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a
fait l'âme de sa morale; et déjà l'auteur des fables a sans doute
obtenu la grâce de l'auteur des contes: grâce que ses derniers momens
ont encore mieux sollicitée. Je le vois, dans son repentir, imitant en
quelque sorte ce héros dont il fut estimé[10], qu'un peintre ingénieux
nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa
vertu condamnait; et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait
encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée lui-même,
j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrême simplicité de son
caractère; car c'est lui qui, plus que Boileau,
Fit, sans être malin, ses plus grandes malices;
BOILEAU.
je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent long-temps que
pour des jeux d'esprit, des _joyeusetés folâtres_, comme le dit
Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite, et
publiquement avouée, des hommes les plus graves de la nation;
j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite
irréprochable et même de mœurs austères, publia des contes beaucoup
plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la
médisance se permît, même à la cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en
abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est
vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des
mœurs, bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna dans ses contes
le modèle de la narration badine; et, puisque je me permets
d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût,
observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur
élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que
Boileau, dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur l'Arioste
lui-même. Et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer?
serait-ce ou Vergier, ou Grécourt, qui, dans la faiblesse de leur
style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de
l'expression, oublient que les Grâces, pour être sans voile, ne sont
pourtant pas sans pudeur? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas
traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant inférieur? ou
l'auteur de la _Métromanie_, dont l'originalité, souvent heureuse,
paraît quelquefois trop bizarre? Non sans doute, et il faut remonter
jusqu'au plus grand poète de notre âge; exception glorieuse à La
Fontaine lui-même, et pour laquelle il désavouerait le sentiment qui
lui dicta l'un de ses plus jolis vers:
L'or se peut partager; mais non pas la louange.
Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer,
de fondre, comme sans dessein, les incidens; de généraliser des
peintures locales; de ménager au lecteur ces surprises qui font l'âme
de la comédie; d'animer ses récits par cette gaîté de style, qui est
une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie
légère qui se montre et disparaît tour à tour? Que dirai-je de cet art
charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet,
de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections,
sur les invraisemblances; talent d'un esprit supérieur à ses ouvrages,
et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous? Telle est la
portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier; et j'aurais
essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils
n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs,
respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses
apologues en m'arrêtant sur le style de cet immortel écrivain.
[10] Le grand Condé.
SECONDE PARTIE.
Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de
la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par l'exemple de La
Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui
assigne les rangs d'après la distance reconnue entre les différens
genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la
société d'après la différence des conditions; et, quoique la
considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi,
quoiqu'un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent
préféré à d'autres écrivains d'un genre plus élevé, et qu'on néglige
Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile.
La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent
tout ce qui peut réveiller l'idée de génie, l'invention, la
combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine
paraît avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à
lui, et dont le style est ordinairement familier: _le bonhomme_ se
place parmi tous ces grands écrivains, comme l'avait prévu Molière, et
conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révolution
qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être d'effet
que pour lui; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les
conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une
place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse
être, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de quel
ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier
ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le
fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui.
Le style de La Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de
tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu'il était
réservé de faire admirer, dans la brièveté d'un apologue, l'accord des
nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couleurs les plus
opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le
badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie,
et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la
mémoire. Nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de
l'imagination qui suit tous les mouvemens de son sujet. Le plus
familier des écrivains devient tout à coup et naturellement le
traducteur de Virgile ou de Lucrèce; et les objets de la vie commune
sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix
d'expression qui les rendent dignes du poëme épique. Tel est
l'artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer
d'elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa
marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante,
y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable _du Chêne et
du Roseau_, dans celle _du Soleil et de Borée_, que l'exposé même du
fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête et
m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l'analyse. Si
l'on a dit de Montaigne qu'il faut le montrer et non le peindre, le
transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable
à La Fontaine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas été transcrit?
Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration cette
foule de traits présens au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés
dans tous ces livrés consacrés à notre éducation, comme le livre qui
les a fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux relèvent: l'un
l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté
de ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus
simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui
réveille une foule de sentimens, embellit de couleurs si riches et si
variées tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à
des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'aigle
qui vient de perdre
Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance;
qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie qui
rapproché si naturellement les grands et les petits objets, voit tour
à tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre dans un
chat; rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre
de Troie pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se
représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas,
fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et
Louis XIV s'avançant dans l'île de la Conférence: que prouveront-ils
ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques
devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies
par le mérite de l'expression? Et d'ailleurs, comment peindre un poète
qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile;
qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne
lui-même de le trouver là; dont les beautés paraissent quelquefois une
heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il
aimait, _la grâce de la soudaineté_; qui s'est fait une langue et une
poétique particulières; dont le tour est naïf quand sa pensée est
ingénieuse, l'expression simple quand son idée est forte; relevant ses
grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la
physionomie ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de son art;
qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les
délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et
met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un
oiseau?
Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai
d'indiquer les sources principales d'où le poète les a vu naître; je
remarquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude
à se rendre présent à l'action qu'il nous montre; de donner à chacun
de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve
dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais
une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art de
savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot
dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant
auprès du lion malade, l'indifférence du renard sur une santé si
précieuse,
Daube, au coucher du roi, son camarade absent,
suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour? Combien de fois
l'auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en
apparence, des détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets les
plus importans de la morale, et aux plus grands intérêts de la
société? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du
lapin et de la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence
du maître; l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se
moquant des prétendus droits de Jean Lapin; l'autre réclamant les
droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses
aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur
la propriété; et La Fontaine faisant dire à la belette:
Et quand ce serait un royaume?
Disant lui-même ailleurs:
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,
ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les
applications générales de son sujet dans le badinage même de son
style? Voilà sans doute un de ses secrets; voilà ce qui rend sa
lecture si attachante, même pour les esprits les plus élevés: c'est
qu'à propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on
ne le croit, près d'une grande idée, et qu'en effet il touche au
sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon
admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le système abstrait,
_tout est bien_, paraît peut-être plus vraisemblable et surtout plus
clair après le discours de Garo dans la fable de _la Citrouille et du
Gland_, qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope lui-même?
S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus
compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se
placer dans ses écrits? Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre
sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il
semble même avoir craint de le paraître. C'est en effet ce qu'un poète
doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret; et il ne
doit le laisser surprendre qu'à ses lecteurs les plus assidus et admis
à sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu'un homme,
et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté?
Un philosophe, un marbre, une statue,
Auraient senti _comme nous_ ses plaisirs.
C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos
travers, qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir
le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire
d'un vice: il raconte simplement ce que ce vice fait faire au
personnage qui en est atteint; et voilà la satire faite. C'est du
dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que
sortent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement:
c'est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille.
Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses
ouvrages, le ramène sans cesse au genre d'une poésie simple qui
adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire
par la familiarité de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive
en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit,
sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style
qui communique tous les mouvemens de l'écrivain. Son sujet le conduit
à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l'abondance
de ses sentimens, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur
de deux pigeons attendrit par degrés son âme, lui rappelle les
souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il
a perdues.