car c'étaient là les livres de l'éducation ordinaire. La Fontaine

cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait

comme consacré à l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si

profond aux yeux éclairés; semble avoir adopté l'idée de Quintilien:

écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il

prend sa philosophie, dans les sentimens universels, dans les idées

généralement reçues, et pour ainsi dire, dans la morale, des proverbes

qui, après tout, sont le produit de l'expérience de tous les siècles.

C'était le seul moyen d'être à jamais l'homme de toutes les nations;

car la morale, si simple en elle-même, devient contentieuse au point

de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où

dérivent ses maximes, principes presque toujours contestés. Mais La

Fontaine, en partant des notions communes et des sentimens nés avec

nous, ne voit point dans l'apologue un simple récit qui mène à une

froide moralité; il fait de son livre

Une ample comédie à cent acteurs divers.

C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les

considérer; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette

idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image

des différens vices que réunit, la nôtre; s'ils ont pu se dire comme

lui:

Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts

Que ses sujets,

lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce

sont des sages qui nous conseillent de nous étudier; La Fontaine nous

dispense de cette étude, en nous montrant à nous-mêmes: différence qui

laisse le moraliste à une si grande distance du poète. La bonhomie

réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des

métiers aux individus de chaque espèce; qui lui fait envisager les

espèces mêmes comme des républiques, des royaumes, des empires, est

une sorte de prestiges qui rend leur feinte existence réelle aux yeux

de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion

où il nous amène est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se

placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers

n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos

passions, devient nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à nos

yeux les nuances les plus délicates: autre caractère essentiel, né de

ce génie d'observation dont Molière était si frappé dans notre

fabuliste.

Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre

plusieurs personnages de Molière et d'autres de La Fontaine; montrer

en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage

des passions[7]; mais, négligeant les détails de ce genre, j'ose

considérer l'auteur dès fables d'un point de vue plus élevé. Je ne

cède point au vain désir d'exagérer mon sujet, maladie trop commune de

nos jours; mais, sans méconnaître l'intervalle qui sépare l'art si

simple de l'apologue, et l'art si compliqué de la comédie,

j'observerai, pour être juste envers La Fontaine, que la gloire

d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de

la société, doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molière, dans

chacune de ses pièces, ramenant la peinture des mœurs à un objet

philosophique, donne à la comédie la moralité de l'apologue; La

Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des mœurs, donne à

l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères.

Doués, tous les deux, au plus haut degré du génie d'observation, génie

dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un

instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond

secret de nos travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la

double différence de son génie et de son caractère, les exprime

différemment. Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus

ferme; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin: l'un rend les

grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux

nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la

science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché

aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la

société; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a

peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de

mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge

davantage des sottises d'autrui; celui-là me fait mieux songer aux

miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de

bienséance, choquant pour la société; l'autre, avoir vu les vices

comme un défaut de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture

du premier, je crains l'opinion publique, après la lecture du second,

je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant

d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrigé par La Fontaine,

il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et

bon; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était

philosophe, sans nous, en douter.

[7] Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prévention,

ou M. de Sotenville repoussant un homme à jeun, en lui disant:

_Retirez-vous, vous puez le vin_; ou l'ours, qui, s'écartant d'un

corps qu'il prend pour un cadavre, se dit à lui-même:

_Otons-nous; car il sent_? Et le chien dont le raisonnement

serait fort bon dans la bouche d'un maître, mais, _qui n'étant

que d'un simple chien_, fut trouvé mauvais, ne rappelle-t-il pas

Sosie?

Tous mes discours sont des sottises,

Partant d'un homme sans éclat:

Ce seraient paroles exquises,

Si c'était un grand qui parlât.

On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espèce; mais il

suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, après la

nature et Molière, la meilleure étude d'un poète comique.

Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands

hommes; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre

à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérité,

j'observerai que, nés l'un et l'autre précisément à la même époque,

tous deux sans modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés

pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit

après leur mort; et que la même poussière couvre les deux écrivains

les plus originaux que la France ait jamais produits[8].

[8] Ils ont été enterrés dans l'église Saint-Joseph, rue

Montmartre.

Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la

facilité insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme

lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son

instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du

cortége effrayant qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant,

rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de générosité, quelque

sacrifice, il le fait naître de l'amour, de l'amitié, d'un sentiment

si simple, si doux que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur.

Mais, s'il écarte en général les idées tristes d'efforts, de

privations, de dévouement, il semble qu'ils cesseraient d'être

nécessaires, et que la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous

parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons, ou plutôt

de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est

supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point

écrit pour des hommes, et qui _taillent_, comme dit Montaigne, _nos

obligations à la raison d'un autre être_! Telles sont en effet la

misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis au-dessous de lui

même par ses vices, il veut ensuite s'élever au-dessus de sa nature

par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne; et

qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil,

aussi-méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet

par sa folie. Mais, après tous ces vains efforts, rendu à sa

médiocrité naturelle, son cœur lui répète ce mot d'un vrai sage: que

c'est une cruauté de vouloir élever l'homme à tant de perfection.

Aussi tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple,

mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut

combattre souvent les lois par la nature: c'est par la nature que La

Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est

la loi naturelle en action: c'est la morale de Montaigne épurée dans

une âme plus douce, rectifiée par un sens encore plus droit, embellie

des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être,

mais non pas moins brillante.

N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi

quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait

débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout

sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait

naturellement; et la facilité même de son caractère semblait l'en

avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme: il est

celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la

vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de

vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la

modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer.

L'amour, cet objet de tant de déclamations,

Ce mal qui peut-être est un bien,

dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et

intéressante. Il n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui

aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les

écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce

quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette

austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours

d'une raison sévère, ni cette dureté, misantropique de La Bruyère et

de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abîme du cœur humain,

jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il

peint, il le rencontre: les autres l'ont cherché. Pour eux, nos

ridicules sont des ennemis dont ils se vengent: pour La Fontaine, ce

sont des passans incommodes dont il songe à se garantir; il rit et ne

hait point[9]. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice

est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens

naturel. Mais; s'il n'éprouve et n'inspire point

Ces haines vigoureuses

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,

au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misantropie, effet

ordinaire de ces haines. L'âme, après la lecture de ses ouvrages,

calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une

promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion

douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à

la nécessité, aux lois de l'ordre établi; enfin l'heureuse disposition

de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens, leçon

qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la

philosophie.

[9] _Ridet et odit._ JUVÉNAL.

Ici, messieurs, je réclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a

fait l'âme de sa morale; et déjà l'auteur des fables a sans doute

obtenu la grâce de l'auteur des contes: grâce que ses derniers momens

ont encore mieux sollicitée. Je le vois, dans son repentir, imitant en

quelque sorte ce héros dont il fut estimé[10], qu'un peintre ingénieux

nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa

vertu condamnait; et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait

encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée lui-même,

j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrême simplicité de son

caractère; car c'est lui qui, plus que Boileau,

Fit, sans être malin, ses plus grandes malices;

BOILEAU.

je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent long-temps que

pour des jeux d'esprit, des _joyeusetés folâtres_, comme le dit

Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite, et

publiquement avouée, des hommes les plus graves de la nation;

j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite

irréprochable et même de mœurs austères, publia des contes beaucoup

plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la

médisance se permît, même à la cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en

abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est

vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des

mœurs, bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna dans ses contes

le modèle de la narration badine; et, puisque je me permets

d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût,

observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur

élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que

Boileau, dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur l'Arioste

lui-même. Et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer?

serait-ce ou Vergier, ou Grécourt, qui, dans la faiblesse de leur

style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de

l'expression, oublient que les Grâces, pour être sans voile, ne sont

pourtant pas sans pudeur? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas

traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant inférieur? ou

l'auteur de la _Métromanie_, dont l'originalité, souvent heureuse,

paraît quelquefois trop bizarre? Non sans doute, et il faut remonter

jusqu'au plus grand poète de notre âge; exception glorieuse à La

Fontaine lui-même, et pour laquelle il désavouerait le sentiment qui

lui dicta l'un de ses plus jolis vers:

L'or se peut partager; mais non pas la louange.

Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer,

de fondre, comme sans dessein, les incidens; de généraliser des

peintures locales; de ménager au lecteur ces surprises qui font l'âme

de la comédie; d'animer ses récits par cette gaîté de style, qui est

une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie

légère qui se montre et disparaît tour à tour? Que dirai-je de cet art

charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet,

de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections,

sur les invraisemblances; talent d'un esprit supérieur à ses ouvrages,

et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous? Telle est la

portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier; et j'aurais

essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils

n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs,

respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses

apologues en m'arrêtant sur le style de cet immortel écrivain.

[10] Le grand Condé.

SECONDE PARTIE.

Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de

la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par l'exemple de La

Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui

assigne les rangs d'après la distance reconnue entre les différens

genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la

société d'après la différence des conditions; et, quoique la

considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi,

quoiqu'un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent

préféré à d'autres écrivains d'un genre plus élevé, et qu'on néglige

Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile.

La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent

tout ce qui peut réveiller l'idée de génie, l'invention, la

combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine

paraît avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à

lui, et dont le style est ordinairement familier: _le bonhomme_ se

place parmi tous ces grands écrivains, comme l'avait prévu Molière, et

conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révolution

qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être d'effet

que pour lui; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les

conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une

place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse

être, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de quel

ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier

ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le

fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui.

Le style de La Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de

tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu'il était

réservé de faire admirer, dans la brièveté d'un apologue, l'accord des

nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couleurs les plus

opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le

badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie,

et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la

mémoire. Nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de

l'imagination qui suit tous les mouvemens de son sujet. Le plus

familier des écrivains devient tout à coup et naturellement le

traducteur de Virgile ou de Lucrèce; et les objets de la vie commune

sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix

d'expression qui les rendent dignes du poëme épique. Tel est

l'artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer

d'elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa

marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante,

y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable _du Chêne et

du Roseau_, dans celle _du Soleil et de Borée_, que l'exposé même du

fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête et

m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l'analyse. Si

l'on a dit de Montaigne qu'il faut le montrer et non le peindre, le

transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable

à La Fontaine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas été transcrit?

Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration cette

foule de traits présens au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés

dans tous ces livrés consacrés à notre éducation, comme le livre qui

les a fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux relèvent: l'un

l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté

de ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus

simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui

réveille une foule de sentimens, embellit de couleurs si riches et si

variées tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à

des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'aigle

qui vient de perdre

Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance;

qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie qui

rapproché si naturellement les grands et les petits objets, voit tour

à tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre dans un

chat; rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre

de Troie pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se

représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas,

fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et

Louis XIV s'avançant dans l'île de la Conférence: que prouveront-ils

ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques

devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies

par le mérite de l'expression? Et d'ailleurs, comment peindre un poète

qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile;

qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne

lui-même de le trouver là; dont les beautés paraissent quelquefois une

heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il

aimait, _la grâce de la soudaineté_; qui s'est fait une langue et une

poétique particulières; dont le tour est naïf quand sa pensée est

ingénieuse, l'expression simple quand son idée est forte; relevant ses

grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la

physionomie ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de son art;

qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les

délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et

met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un

oiseau?

Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai

d'indiquer les sources principales d'où le poète les a vu naître; je

remarquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude

à se rendre présent à l'action qu'il nous montre; de donner à chacun

de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve

dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais

une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art de

savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot

dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant

auprès du lion malade, l'indifférence du renard sur une santé si

précieuse,

Daube, au coucher du roi, son camarade absent,

suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour? Combien de fois

l'auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en

apparence, des détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets les

plus importans de la morale, et aux plus grands intérêts de la

société? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du

lapin et de la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence

du maître; l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se

moquant des prétendus droits de Jean Lapin; l'autre réclamant les

droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses

aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur

la propriété; et La Fontaine faisant dire à la belette:

Et quand ce serait un royaume?

Disant lui-même ailleurs:

Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,

ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les

applications générales de son sujet dans le badinage même de son

style? Voilà sans doute un de ses secrets; voilà ce qui rend sa

lecture si attachante, même pour les esprits les plus élevés: c'est

qu'à propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on

ne le croit, près d'une grande idée, et qu'en effet il touche au

sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon

admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le système abstrait,

_tout est bien_, paraît peut-être plus vraisemblable et surtout plus

clair après le discours de Garo dans la fable de _la Citrouille et du

Gland_, qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope lui-même?

S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus

compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se

placer dans ses écrits? Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre

sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il

semble même avoir craint de le paraître. C'est en effet ce qu'un poète

doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret; et il ne

doit le laisser surprendre qu'à ses lecteurs les plus assidus et admis

à sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu'un homme,

et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté?

Un philosophe, un marbre, une statue,

Auraient senti _comme nous_ ses plaisirs.

C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos

travers, qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir

le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire

d'un vice: il raconte simplement ce que ce vice fait faire au

personnage qui en est atteint; et voilà la satire faite. C'est du

dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que

sortent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement:

c'est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille.

Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses

ouvrages, le ramène sans cesse au genre d'une poésie simple qui

adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire

par la familiarité de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive

en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit,

sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style

qui communique tous les mouvemens de l'écrivain. Son sujet le conduit

à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l'abondance

de ses sentimens, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur

de deux pigeons attendrit par degrés son âme, lui rappelle les

souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il

a perdues.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 3 / 26 段