à sa place, fut sans contredit le premier écrivain de la nation; lui
seul réveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille n'était
plus le _Corneille et du Cid et d'Horace_; les apparitions du lutin
qui, selon l'expression de Molière même, lui dictait ses beaux vers,
devenaient tous les jours moins fréquentes; Racine, encouragé par les
conseils et même par les bienfaits de Molière, qui par là donnait un
grand homme à la France, n'avait encore produit qu'un seul
chef-d'œuvre. Ce fut dans ce moment qu'on attaqua l'auteur du
_Misantrope_. Il avait déjà éprouvé une disgrâce au théâtre: Cotin, le
protégé de l'hôtel de Rambouillet, comblé des grâces de la cour;
Boursault, qui força Molière de faire la seule action blâmable de sa
vie, en nommant ses ennemis sur la scène; Montfleuri, qui, de son
temps, eut des succès prodigieux, qui se crût égal, peut-être
supérieur à Molière, et mourut sans être détrompé; tous ces hommes et
la foule de leurs protecteurs avaient triomphé de la chute de _D.
Garcie de Navarre_, et peut-être la moitié de la France s'était
flattée que l'auteur n'honorerait point sa patrie. Forcés de renoncer
à cette espérance, ses ennemis voulurent lui ôter l'honneur de ses
plus belles scènes, en les attribuant à son ami Chapelle; artifice
d'autant plus dangereux, que l'amitié même, en combattant ces bruits,
craint quelquefois d'en triompher trop complètement. Et comment un
homme que la considération attachée aux succès vient de chercher dans
le sein de la paresse, ne serait-il pas tenté d'en profiter? Et s'il
désavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il pas toujours un peu à ces
jeunes gens qui, soupçonnés d'être bien reçus par une jolie femme,
paraissent, dans leur désaveu même, vous remercier d'une opinion si
flatteuse, et n'aspirer en effet qu'au mérite de la discrétion?
Au milieu de ces vaines intrigues, Molière, s'élevant au comble de son
art et au-dessus de lui-même, songeait à immoler les vices sur la
scène, et commença par le plus odieux. Il avait déjà signalé sa haine
pour l'hypocrisie: la chaire n'a rien de supérieur à la peinture des
faux dévots dans le _Festin de Pierre_. Enfin, il rassembla toutes ses
forces, et donna le _Tartuffe_. C'est là qu'il montre l'hypocrisie
dans toute son horreur, la fausseté, la perfidie, la bassesse,
l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule
de ceux qu'un Tartuffe a séduits; leur penchant à voir partout de
l'impiété et du libertinage, leur insensibilité cruelle, enfin l'oubli
des nœuds les plus sacrés. Ici le sublime est sans cesse à côté du
plaisant. Femmes, enfans, domestiques, tout devient éloquent contre le
monstre; et l'indignation qu'il excite n'étouffe jamais le comique.
Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière dont l'auteur
sépare l'hypocrisie de la vraie piété! C'est à cet usage qu'il a
destiné le rôle du frère. C'est le personnage honnête de presque
toutes ses pièces; et la réunion de ses rôles de frère formerait
peut-être un cours de morale à l'usage de la société. Cet art, qui
manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et précise
entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand
mérite de Molière. Quelle connaissance du cœur! quel choix dans
l'assemblage des vices et des travers dont il compose le cortége d'un
vice principal! avec quelle adresse il les fait servir à le mettre en
évidence! Quelle finesse sans subtilité! quelle précision sans
métaphysique dans les nuances d'un même vice! Quelle différence entre
la dureté du superstitieux Orgon attendri malgré lui par les pleurs de
sa fille, et la dureté d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne!
C'est ce même sentiment des convenances, cette sûreté de discernement
qui ont guidé Molière, lorsque, mettant sur la scène des vices odieux,
comme ceux de Tartuffe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une
femme qu'il offre à l'indignation publique. Serait-ce que les grands
vices, ainsi que les grandes passions, fussent réservés à notre sexe;
ou que la nécessité de haïr une femme fût un sentiment trop pénible,
et dût paraître contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré le
penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas
réciproque? C'est que les femmes font cause commune; c'est qu'elles
sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération
tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un état, prouve peut-être la
faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours.
Molière se délassait de tous ces chefs d'œuvres par des ouvrages d'un
ordre inférieur, mais qui, toujours marqués au coin du génie,
suffiraient pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique où l'on
admet des intrigues de valets, des personnages d'un ridicule outré,
lui donnait des ressources dont l'auteur du _Misantrope_ avait dû se
priver. Ramené dans la sphère où les anciens avaient été resserrés, il
les vainquit sur leur propre terrain. Quel feu! quel esprit, quelle
verve! Celui qui appelait Térence un demi-Ménandre, aurait sans doute
appelé Ménandre un demi-Molière. Quel parti ne tire-t-il pas de ce
genre pour peindre la nature avec plus d'énergie! Cette mesure précise
qui réunit la vérité de la peinture et l'exagération théâtrale,
Molière la passe alors volontairement, et la sacrifie à la force de
ses tableaux. Mais quelle heureuse licence! avec quelle candeur
comique un personnage grossier, dévoilant des idées ou des sentimens
que les autres hommes dissimulent, ne trahit-il, pas d'un seul mot la
foule de ses complices! naïveté d'un effet toujours sûr au théâtre,
mais que le poète ne rencontre que dans les états subalternes, et
jamais dans la bonne compagnie, où chacun laisse deviner tous ses
ridicules avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le comique
bourgeois qui produit le plus de ces mots que leur vérité fait passer
de bouche en bouche. On sait, par exemple, que les hommes n'ont guère
pour but que leur intérêt dans les conseils qu'ils donnent. Cette
vérité, exprimée noblement, eût pu ne pas laisser de traces. Mais
qu'un bourgeois, voyant la fille de son voisin attaquée de mélancolie,
conseille au père de lui acheter une garniture de diamans pour hâter
sa guérison, le mot qu'il s'attire: _Vous êtes orfèvre, monsieur
Josse!_ ne peut plus s'oublier, et devient proverbe dans l'Europe.
Telle est la fécondité de ces proverbes, telle est l'étendue de leur
application, qu'elle leur tient lieu de noblesse aux yeux des esprits
les plus élevés, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage que parmi
le peuple.
Mais si Molière a renforcé les traits de ses figures, jamais il n'a
peint à faux ni la nature, ni la société. Chez lui jamais de ces
marquis burlesques, de ces vieilles amoureuses, de ces Aramintes
folles à dessein: personnages de convention parmi ses successeurs, et
dont le ridicule forcé, ne peignant rien, ne corrige personne. Point
de ces supercheries sans vraisemblance, de ces faux contrats qui
concluent les mariages dans nos comédies, et qui nous feront regarder
par la postérité comme un peuple de dupes et de faussaires. S'il a mis
sur la scène des intrigues avec de jeunes personnes, c'est qu'alors on
s'adressait à elles plutôt qu'à leurs mères, qui avaient rarement la
prétention d'être les sœurs aînées de leurs filles. Jamais il ne
montre ses personnages corrigés par la leçon qu'ils ont reçue. Il
envoie le Misantrope dans un désert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux
n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'être, c'est de renoncer aux
femmes; le superstitieux Orgon, trompé par un hypocrite, ne croira
plus aux honnêtes gens: il croit abjurer son caractère, et l'auteur
le lui conserve par un trait de génie. Enfin, son pinceau a si bien
réuni la force et la fidélité, que, s'il existait un être isolé, qui
ne connût ni l'homme de la nature, ni l'homme de la société, la
lecture réfléchie de ce poète pourrait lui tenir lieu de tous les
livres de morale et du commerce de ses semblables.
Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera sans doute à
l'oubli les sacrifices que je fais à la précision. Je m'entends
reprocher de n'avoir point développé l'âme de Molière; de ne l'avoir
point montré toujours sensible et compatissant, assignant aux pauvres
un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa troupe
les nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en quittant le
théâtre, sacrifiant même sa vie à la pitié qu'il eut pour des
malheureux, en jouant la comédie la veille de sa mort. O Molière! tes
vertus te rendent plus cher à ceux qui t'admirent; mais c'est ton
génie qui intéresse l'humanité, et c'est lui surtout que j'ai dû
peindre. Ce génie si élevé était accompagné d'une raison toujours
sûre, calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion les hommes et
les choses: c'est par elle qu'il avait deviné Racine, Baron; apprécié
La Fontaine, et connu sa propre place. Il paraît qu'il méprisait,
ainsi que le grand Corneille, cette modestie affectée, ce mensonge des
âmes communes, manége ordinaire à la médiocrité, qui appelle de
fausses vertus au secours d'un petit talent. Aussi déploya-t-il
toujours une hauteur inflexible à l'égard de ces hommes qui, fiers de
quelques avantages frivoles, veulent que le génie ne le soit pas des
siens; exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment de ce qui lui
est dû, et s'immole sans relâche à leur vanité. A cette raison
impartiale, il joignait l'esprit le plus observateur qui fut jamais.
Il étudiait l'homme dans toutes les situations; il épiait surtout ce
premier sentiment si précieux, ce mouvement involontaire qui échappe à
l'âme dans sa surprise, qui révèle le secret du caractère, et qu'on
pourrait appeler le mot du cœur. La manière dont il excusait les
torts de sa femme, se bornant à la plaindre, si elle était entraînée
vers la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il était
lui-même entraîné vers l'amour, décèle à la fois bien de la tendresse,
de la force d'esprit, et une grande habitude de réflexion. Mais sa
philosophie, ni l'ascendant de son esprit sur ses passions, ne purent
empêcher l'homme qui a le plus fait rire la France, de succomber à la
mélancolie: destinée qui lui fut commune avec plusieurs poètes
comiques; soit que la mélancolie accompagne naturellement le génie de
la réflexion, soit que l'observateur trop attentif du cœur humain en
soit puni par le malheur de le connaître. Que ceux qui savent lire
dans le cœur des grands hommes conçoivent encore qu'elle dut être son
indignation contre les préjugés dont il fut la victime. L'homme le
plus extraordinaire de son temps, comme Boileau le dit depuis à Louis
XIV, celui chez qui tous les ordres de la société allaient prendre des
leçons de vertu et de bienséance, se voyait retranché de la société.
Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle justice on devait lui rendre!
s'il eût pu prévoir qu'un jour dans ce temple des arts!... Mais non,
il meurt; et, tandis que Paris est inondé, à l'occasion de sa mort,
d'épigrammes folles et cruelles, ses amis sont forcés de cabaler pour
lui obtenir _un peu de terre_. On la lui refuse long-temps; on déclare
sa cendre indigne de se mêler à la cendre des Harpagons et des
Tartuffes dont il a vengé son pays; et il faut qu'un corps illustre
attende cent années pour apprendre à l'Europe, que nous ne sommes pas
tous des barbares. Ainsi fut traité par les Français l'écrivain le
plus utile, à la France. Malgré ses défauts, malgré les reproches
qu'on fait à quelques-uns de ses dénouemens, à quelques négligences de
style et à quelques expressions licencieuses, il fut avec Racine celui
qui marcha le plus rapidement vers la perfection de son art. Mais
Racine a été remplacé: Molière ne le fut pas; et même, à génie égal,
ne pouvait guère l'être. C'est qu'il réunit des avantages et des
moyens presque toujours séparés. Homme de lettres, il connut le monde
et la cour; ornement de son siècle, il fut protégé; philosophe, il fut
comédien. Depuis sa mort, tout ce que peut faire l'esprit venant après
le génie, on l'a vu exécuté: mais ni Regnard, toujours bon plaisant,
toujours comique par son style, souvent par la situation, dans ses
pièces privées de moralité; ni Dancourt, soutenant par un dialogue
vif, facile et gai, une intrigue agréable, quoique licencieuse
gratuitement; ni Dufresni, toujours plein d'esprit, philosophe dans
les détails, très-peu dans l'ensemble, faisant sortir son comique ou
du mélange de plusieurs caractères inférieurs, ou du jeu de deux
passions contrariées l'une par l'autre dans le même personnage; ni
quelques auteurs célèbres par un ou deux bons ouvrages dans le genre
où Molière en a tant donné: rien n'a dédommagé la nation, forcée enfin
d'apprécier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un
siècle.
La trempe vigoureuse de son génie le mit sans effort au-dessus de deux
genres qui ont depuis occupé la scène. L'un est le comique
attendrissant, trop admiré, trop décrié; genre inférieur qui n'est pas
sans beauté, mais qui, se proposant de tracer des modèles de
perfection, manque souvent de vraisemblance, et est peut-être sorti
des bornes de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre plus
faible encore, qui, substituant à l'imitation éclairée de la nature, à
cette vérité toujours intéressante, seul but de tous les beaux-arts,
une imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de la scène un
miroir où se répètent froidement et sans choix les détails les plus
frivoles; exclut du théâtre ce bel assortiment de parties heureusement
combinées, sans lequel il n'y a point de vraie création, et
renouvellera parmi nous ce qu'on a vu chez les Romains, la comédie
changée en simple pantomime, dont il ne restera rien à la postérité
que le nom des acteurs qui, par leurs talens, auront caché la misère
et la nullité des poètes.
Tous ces drames, mis à la place de la vraie comédie, ont fait penser
qu'elle était anéantie pour jamais. La révolution des mœurs a semblé
autoriser cette crainte. Le précepte d'_être comme tout le monde_,
ayant fait de la société un bal masqué où nous sommes tous cachés sous
le même déguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles
le microscope théâtral dédaigne de s'arrêter; et les caractères,
semblables à ces monnaies dont le trop grand usage a effacé
l'empreinte, ont été détruits par l'abus de la société poussée à
l'excès. C'est peu d'avoir semé d'épines la carrière, on s'est plu
encore à la borner. Des conditions entières, qui autrefois payaient
fidèlement un tribut de ridicules à la scène, sont parvenues à se
soustraire à la justice dramatique: privilége que ne leur eût point
accordé le siècle précédent, qui ne consultait point en pareil cas les
intéressés, et n'écoutait pas la laideur déclamant contre l'art de
peindre. Certains vices ont formé les mêmes prétentions, et ont trouvé
une faveur générale. Ce sont des vices protégés par le public, dans la
possession desquels on ne veut point être inquiété; et le poète est
forcé de les ménager comme des coupables puissans que la multitude de
leurs complices met à l'abri des recherches. S'il est ainsi, la vraie
comédie n'existera bientôt plus que dans ces drames de société que
leur extrême licence (car ils peignent nos mœurs) bannit à jamais de
tous les théâtres publics.
Qui pourra vaincre tant d'obstacles multipliés? Le génie. On a répété
que si Molière donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne
réussiraient point. On a dit une chose absurde. Eh! comment
peindrait-il des mœurs qui n'existent plus? Il peindrait les nôtres:
il arracherait le voile qui dérobe ces nuances à nos yeux. C'est le
propre du génie de rendre digne des beaux arts la nature commune. Ce
qu'il voit existait, mais n'existait que pour lui. Ce paysage sur
lequel vous avez promené vos yeux, le peintre qui le considérait avec
vous, le retrace sur la toile, et vous ne l'avez vu que dans ce
moment: Molière est ce peintre. Le caractère est-il faible, ou veut-il
se cacher, renforcez la situation; c'est une espèce de torture qui
arrache au personnage le secret qu'il veut cacher. Tout devient
théâtral dans les mains d'un homme de génie. Quoi de plus odieux que
le Tartuffe? de plus aride en apparence que le sujet des _Femmes
savantes_? Et ce sont les chefs-d'œuvres du théâtre. Quoi de plus
triste qu'un pédant pyrrhonien incertain de son existence? Molière le
met en scène avec un vieillard prêt à se marier, qui le consulte sur
le danger de cet engagement. On conçoit dès lors tout le comique d'un
pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidélité d'une jolie femme.
Qui ne croirait, à nous entendre, que tous les vices ont disparu de la
société? Ceux mêmes contre lesquels Molière s'est élevé, croit-on
qu'ils soient anéantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il en existe
encore, pense-t-on qu'en renonçant au manteau noir et au jargon
mystique, ils aient renoncé à la perfidie et à la séduction? Ce sont
des criminels dont Molière a donné le signalement au public, et qui
sont cachés sous une autre forme. Les ridicules même qu'il a détruits
n'en auraient-ils pas produit de nouveaux? Ne ressembleraient-ils pas
à ces végétaux dont la destruction en fait naître d'autres sur la
terre qu'ils ont couverte de leurs débris? Tel est le malheur de la
nature humaine. Gardons-nous d'en conclure qu'on ne doive point
combattre les ridicules: l'intervalle qui sépare la destruction des
uns et la naissance des autres, est le prix de la victoire qu'on
remporte sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne souhaiterait pas la
fin d'une guerre ruineuse, sous prétexte que la paix est rarement de
longue durée?
N'existerait-il pas un point de vue d'où Molière découvrirait une
nouvelle carrière dramatique? Répandre l'esprit de société fut le but
qu'il se proposa: arrêter ses funestes effets serait-il un dessein
moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la main sur ses
crayons, l'abus que nous avons fait de la société et de la
philosophie; le mélange ridicule des conditions; cette jeunesse qui a
perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt; cette
habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer;
la difficulté de se déshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la
facilité de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette île
autrefois _escarpée et sans bords_? Les découvertes nouvelles faites
sur le cœur humain par La Bruyère et d'autres moralistes, le comique
original d'un peuple voisin qui fut inconnu à Molière, ne
donneraient-ils pas de nouvelles leçons à un poète comique? D'ailleurs
est-il certain que nos mœurs, dont la peinture nous amuse dans des
romans agréables et dans des contes charmans, seront toujours
ridicules en pure perte pour le théâtre? Rendons-nous plus de justice,
augurons mieux de nos travers, et ne désespérons plus de pouvoir rire
un jour à nos dépens. Après une déroute aussi complète des ridicules,
qu'on la vit au temps de Molière, peut-être avaient-ils besoin d'une
longue paix pour se mettre en état de reparaître. De bons esprits ont
pensé qu'il fallait la révolution d'un siècle pour renouveller le
champ de la comédie. Le terme est expiré: la nation demande un poète
comique: qu'il paraisse; le trône est vacant.
FIN DE L'ÉLOGE DE MOLIÈRE.
ÉLOGE DE LA FONTAINE.
DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE EN 1774.
Æsopo ingentem statuam posuêre Attici.
PHED. L. II., _épilog._
Le plus modeste des écrivains, La Fontaine, a lui-même, sans le
savoir, fait son éloge, et presque son apothéose, lorsqu'il a dit que,
Si l'apologue est un présent des hommes,
Celui qui nous l'a fait mérite des autels.
C'est lui qui a fait ce présent à l'Europe; et c'est vous, messieurs,
qui, dans ce concours solennel, allez, pour ainsi dire, élever en son
honneur l'autel que lui donnait notre reconnaissance. Il semble qu'il
vous soit réservé d'acquitter la nation envers deux de ses plus grands
poètes, ses deux poètes les plus aimables. Celui que vous associez
aujourd'hui à Racine, non moins admirable par ses écrits, encore plus
intéressant par sa personne, plus simple, plus près de nous, compagnon
de notre enfance, est devenu pour nous un ami de tous les momens.
Mais, s'il est doux de louer La Fontaine; d'avoir à peindre le charme
de cette morale indulgente qui pénètre dans le cœur sans le blesser,
amuse l'enfant pour en faire un homme, l'homme pour en faire un sage,
et nous menerait à la vertu en nous rendant à la nature; comment
découvrir le secret de ce style enchanteur, de ce style inimitable et
sans modèle, qui réunit tous les tons sans blesser l'unité? Comment
parler de cet heureux instinct, qui sembla le diriger dans sa conduite
comme dans ses ouvrages; qui se fait également sentir dans la douce
facilité de ses mœurs et de ses écrits, et forma, d'une âme si naïve
et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant et si original?
Faudra-t-il raisonner sur le sentiment, disserter sur les grâces, et
ennuyer nos lecteurs pour montrer comment La Fontaine a charmé les
siens? Pour moi, messieurs, évitant de discuter ce qui doit être
senti, et de vous offrir l'analyse de la naïveté, je tâcherai
seulement de fixer vos regards sur le charme de sa morale, sur la
finesse exquise de son goût, sur l'accord singulier que l'un et
l'autre eurent toujours avec la simplicité de ses mœurs; et dans ces
différens points de vue, je saisirai rapidement les principaux traits
qui le caractérisent.
PREMIERE PARTIE.
L'apologue remonte à la plus haute antiquité; car il commença dès
qu'il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vérité à
son égal: on la laisse entrevoir de profil à son maître. Mais, quelle
que soit l'époque de ce bel art, la philosophie s'empara bientôt de
cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale.
Lokman et Pilpay dans l'Orient, Ésope et Gabrias dans la Grèce,
revêtirent la vérité du voile transparent de l'apologue; mais le récit
d'une petite action réelle ou allégorique, aussi diffus dans les deux
premiers que serré et concis dans les deux autres, dénué des charmes
du sentiment et de la poésie, découvrait trop froidement, quoique avec
esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né dans l'esclavage
comme ses trois premiers prédécesseurs, n'affectant ni le laconisme
excessif de Gabrias, ni même la brièveté d'Ésope, plus élégant, plus
orné, parlant à la cour d'Auguste le langage de Térence; Faërne, car
j'omets Avienus trop inférieur à son devancier; Faërne, qui, dans sa
latinité du seizième siècle, semblerait avoir imité Phèdre, s'il avait
pu connaître des ouvrages ignorés de son temps, ont droit de plaire à
tous les esprits cultivés; et leurs bonnes fables donneraient même
l'idée de la perfection dans ce genre, si la France n'eût produit un
homme unique dans l'histoire des lettres, qui devait porter la
peinture des mœurs dans l'apologue, et l'apologue dans champ de la
poésie. C'est alors que la fable devient un ouvrage de génie, et qu'on
peut s'écrier, comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui
inspire ce bel art: _C'est proprement un charme_[6]. Oui, c'en est un
sans doute; mais on ne l'éprouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est à
lui que le charme a commencé.
[6] Chamfort, dans cet Eloge, se plaît souvent à emprunter à La
Fontaine ses propres expressions: on a eu soin de les distinguer
par un caractère différent.
L'art de rendre la morale aimable existait à peine parmi nous. De tous
les écrivains profanes, Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux
qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrément cette science si
compliquée, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas même
être une science. Mais, outre l'inconvénient d'un langage déjà vieux,
sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait
convenir ni à tous les âges, ni à tous les esprits; et son ouvrage,
précieux à tant d'égards, semble plutôt une peinture fidèle des
inconséquences de l'esprit humain, qu'un traité de philosophie
pratique. Il nous fallait un livre d'une morale douce, aimable,
facile, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les
états, pour tous les âges, et qui pût remplacer enfin, dans
l'éducation, de la jeunesse,
Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences
Du conseiller Mathieu;
MOLIÈRE.