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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
OEUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
TOME PREMIER.
DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT,
RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,
PAR P. R. AUGUIS.
TOME PREMIER.
[Illustration]
PARIS.
CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
1824.
NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
DE CHAMFORT.
Il n'aurait été d'aucun avantage pour la mémoire de Chamfort qu'il eût
tenu aux familles les plus distinguées; il aurait dû être aussi tout à
fait indifférent que Nicolas (c'était le nom qu'on lui donna avant
qu'il en prit un) ait été sans naissance, et même, pour ainsi dire,
sans famille, s'il n'en était trop souvent résulté pour lui le malheur
de jeter sur la société un coup-d'œil amer, de prendre de bonne heure
en haine ses institutions, et de s'habituer à regarder comme les plus
contraires au bonheur et à la morale, celles là même qui ont été
créées pour la garantir. S'il y a peu de mérite à tenir son âme au
niveau d'une situation élevée (quoique ce mérite même ne soit pas
commun), il y en a beaucoup à l'élever au-dessus d'une situation
réputée basse; il y en a surtout à se créer une morale pure et
transcendante, quand on se trouve, en naissant, placé comme en
contradiction avec les notions de la morale la plus vulgaire.
Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort naquit en 1741, dans un village voisin
de Clermont en Auvergne. Il ne lui fut permis de connaître et d'aimer
que sa mère; et, quoiqu'il sût de très-bonne heure le secret de sa
naissance, il ne s'écarta jamais du respect et de l'amour d'un fils.
Admis, sous le nom de Nicolas, au collége des Grassins, en qualité de
boursier, ses premières années n'y eurent rien de remarquable; il ne
commença à se distinguer qu'en Troisième, et termina sa Rhétorique par
les plus brillants succès; il obtint tous les prix. Son esprit
naturellement caustique avait déjà contracté des habitudes satiriques,
qui le firent renvoyer du collége avant d'avoir terminé sa
Philosophie. Letourneur, qui depuis s'est fait connaître par ses
traductions d'auteurs anglais, partagea sa disgrâce; ils parcoururent
de compagnie quelques parties de la Normandie, et revinrent demander
un asile au collége qui les avait renvoyés, et qui les reprit. Jeté, à
quelque temps delà, dans le monde, sans fortune et sans appui,
Chamfort se trouva bientôt réduit à l'état le plus misérable; il ne
subsistait que de son travail pour quelques journalistes et pour
quelques prédicateurs, dont il faisait les sermons. Son caractère,
plus fort que l'adversité, luttait avec avantage contre elle; il se
repaissait à l'avance du succès des ouvrages qu'il n'avait pas encore
composés. Dans le temps qu'il travaillait à sa comédie de la _Jeune
Indienne_, et qu'il faisait l'_Epître d'un père à son fils_, il disait
à Sélis: «Savez-vous ce qui m'arrivera? j'aurai un prix à l'Académie,
ma comédie réussira, je me trouverai lancé dans le monde, et accueilli
par les grands que je méprise; ils feront ma fortune sans que je m'en
mêle, et je vivrai ensuite en philosophe.» Heureux pressentiment!
l'épître obtint le prix, et la comédie fut applaudie. Un esprit
brillant, des réparties ingénieuses, une figure agréable, achevèrent
ce que le talent avait commencé; mais les succès que Chamfort eut
auprès des femmes ne tardèrent pas à le désabuser sur les plaisirs
qu'on trouve dans le grand monde. Cet Hercule sous la figure d'un
Adonis, perdit la beauté de l'un, sans conserver la force de l'autre;
ses traits restèrent affectés; des humeurs âcres se jetèrent sur ses
yeux. Un voyage qu'il fit à Spa, puis à Cologne, ne lui rendit pas la
santé qu'il avait espéré y retrouver. Cet homme qui avait supporté la
mauvaise fortune avec tant de courage, devint la proie d'une
mélancolie profonde; et l'indigence qui s'était un moment éloignée de
lui, ne tarda pas à revenir l'assaillir; mais il trouva dans les soins
généreux de l'amitié un soulagement à ses maux.
L'Académie française qui avait couronné l'_Epître d'un père à son
fils_, couronna, en 1769, l'_Eloge de Molière_, proposé pour sujet du
prix d'éloquence. L'année suivante, Chamfort donna au théâtre la
charmante comédie du _Marchand de Smyrne_. Ce fut à cette époque que
Chabanon lui fit accepter la pension de douze cents livres qu'il avait
sur le _Mercure de France_. Chamfort employa ce don de l'amitié à
faire les frais d'un voyage à Contrexeville, pour y prendre les eaux
et achever sa guérison.
L'académie de Marseille avait proposé pour sujet de prix l'_Eloge de
La Fontaine_. M. Necker, qui savait que La Harpe avait concouru,
ajouta une somme de 2,400 livres, ne doutant pas que l'ouvrage de La
Harpe ne fût couronné. Il en fut autrement; Chamfort, excité par les
circonstances piquantes qui accompagnaient la couronne proposée,
entreprit de l'enlever, et y réussit. Les deux ouvrages imprimés
eurent, devant le public, le même sort qu'à l'académie de Marseille:
on en porte encore aujourd'hui le même jugement; et celui de Chamfort
est resté comme un des morceaux les plus précieux que le genre de
l'éloge nous ait fournis. Le commentaire sur les _Fables de La
Fontaine_ prouve d'ailleurs avec quelle attention Chamfort avait
étudié notre fabuliste.
Il ne pouvait travailler que dans les intervalles de santé que la
maladie lui laissait. Il espéra que les eaux de Barrège seraient plus
efficaces que celles de Contrexeville; mais, à défaut de santé, il y
trouva plusieurs dames de la cour, qui prirent un goût particulier à
sa conversation ingénieuse et piquante. A son retour, la duchesse de
Grammont l'engagea à s'arrêter à Chanteloup, chez le duc de Choiseul
son frère, qui devait lui-même une grande partie de sa réputation à
l'amabilité de son esprit, et qui fut charmé de celui de Chamfort. En
effet, quand il ne voulait être qu'homme du monde, il était
précisément ce qu'il fallait pour y plaire.
Les besoins de sa santé avaient encore une fois absorbé les ressources
de ses ouvrages. Il s'était retiré, avec sa misantropie, à Sèvres,
dans un appartement que madame Helvétius lui avait fait meubler,
résolu de se laisser entièrement oublier du public. Il fallait
cependant un aliment à l'inquiète activité de son esprit; sa tragédie
de _Moustapha et Zéangir_, commencée depuis long-temps, abandonnée et
reprise vingt fois dans les alternatives de langueur et de force
qu'éprouvait sa santé, fut achevée dans cette retraite: plusieurs
scènes de cette pièce prouvent avec quelle attention Chamfort avait
étudié la manière de Racine, et jusqu'où il en aurait peut-être porté
l'imitation, s'il n'eût été sans cesse distrait par ses maux et par
des travaux étrangers à ses goûts. Représentée en 1776, à
Fontainebleau, la tragédie de Moustapha obtint un succès que le public
confirma, et qui valut à l'auteur une pension sur les menus et la
place de secrétaire des commandemens du prince de Condé. Mais Chamfort
qui s'indignait à la seule pensée de dépendance, n'éprouva plus que le
besoin de briser les liens dont il se croyait garotté: d'abord il
remit son brevet d'appointemens; et bientôt, se trouvant mal à l'aise
dans un palais où tout lui parlait de grandeurs, il voulut aller
respirer ailleurs l'air de la liberté. On ne manqua pas de crier à
l'ingratitude; et pourtant ce n'était que l'effet de cette humeur
ombrageuse, pour qui le poids de la reconnaissance était même un trop
pesant fardeau.
Il s'était retiré en auteur dégoûté des grands, du monde, et des
succès littéraires. Une femme aimable, dont il fit la connaissance à
Boulogne, lui tint lieu, pendant six mois, de tout ce qu'il voulait
oublier. La mort vint rompre des liens que l'habitude n'aurait pas
tardé à relâcher. Retombé dans une morne mélancolie, Chamfort en fut
tiré par M. de Choiseul-Gouffier, qui l'emmena avec lui en Hollande;
le comte de Narbonne était du voyage; son esprit vif et étincelant
puisait de nouvelles saillies dans celui de Chamfort.
Admis à l'Académie française, à la place de Sainte-Palaye, il prononça
un discours de réception, qui est resté un des morceaux les plus
remarquables de ce genre. Depuis que son esprit et ses succès
l'avaient lancé dans le grand monde, il n'y était pas resté spectateur
oisif, ni, si l'on veut, spectateur bénévole; les vices qu'on appelait
aimables, les ridicules consacrés et passés en usage, avaient fixé ses
regards; et c'était par le plaisir de les peindre qu'il se dédomageait
souvent de l'ennui et de la fatigue de les voir. Ses contes, où la
science des mœurs était, comme dans la société, revêtue d'expressions
spirituellement décentes, devinrent une galerie de portraits frappans
de ressemblance; et dans ses tableaux malins, piquans et variés, le
peintre habile eut l'art d'amuser surtout ses modèles. C'était à qui
se ferait son ami, croyant trouver dans l'amitié un abri sûr contre
les traits de la malignité. Mais Chamfort ne prenait pas le change sur
la nature de cet empressement. «J'ai, disait-il, trois sortes d'amis;
mes amis qui me détestent, mes amis qui me craignent, et mes amis qui
ne se soucient pas du tout de moi.» Mirabeau chercha et saisit
l'occasion de se lier avec lui. Entre ces deux hommes, si différens en
apparence, il s'établit promptement une véritable intimité, qui eut sa
source dans le besoin que Mirabeau, dévoré de la soif de la gloire
littéraire, avait du talent de Chamfort; et dans l'amour-propre de
Chamfort, que savait si bien caresser l'homme le plus habile qui fut
jamais à se faire des amis de ceux qui pouvaient lui être utiles. Le
caractère principal de l'un s'alliait avec ce que l'autre avait
d'accessoire. La force, l'impétuosité, la sensibilité passionnée
dominaient dans Mirabeau; la finesse d'observation, la délicatesse
ingénieuse, dans Chamfort.
Pendant tout le temps de cette liaison, que la mort seule de Mirabeau
paraît avoir rompue, il soumettait à Chamfort non-seulement ses
ouvrages, mais ses opinions, sa conduite; l'espérance ou la crainte
de ce qu'en penserait Chamfort, était devenue pour l'âme fougueuse de
Mirabeau une sorte de conscience. Il le regardait comme son supérieur
et son maître, même en force morale. Le caractère connu de Mirabeau
laisse douter de la sincérité de ces protestations. Il paraît
constant, d'un autre côté, que Chamfort eut beaucoup de part à
plusieurs de ses ouvrages, et qu'on doit lui attribuer les morceaux
les plus éloquens du livre sur l'ordre de Cincinnatus. On en trouve
des preuves évidentes dans les lettres de Mirabeau à Chamfort,
imprimées à la fin de notre quatrième volume. La révolution que leurs
vœux avaient devancée, les trouva tous les deux prêts à la servir.
Tandis que Mirabeau la proclamait à la tribune nationale, elle
absorbait Chamfort tout entier. De sa tête active et féconde,
jaillissaient les idées de liberté, revêtues de formes piquantes;
jamais il ne dit plus de ces mots qui frappent l'imagination et qui
restent dans la mémoire. Son cœur et son esprit étaient remplis de
sentimens républicains; il applaudissait au décret qui supprimait les
pensions; et pourtant toute sa fortune était en pensions, il les
remplaça par le travail; et le _Mercure de France_ s'enrichit de la
nécessité dans laquelle on le mettait encore une fois, de se faire une
ressource de sa plume. Ses articles étaient autant de petits ouvrages,
tous plus piquans les uns que les autres. Il commença aussi le recueil
important des _Tableaux de la Révolution_, où, dans des discours
accompagnés de gravures, les événemens remarquables sont éloquemment
retracés. Chamfort en donna treize livraisons, contenant chacune deux
tableaux. L'ouvrage fut continué jusqu'à la vingt-cinquième livraison,
par M. Ginguené. Plus d'un orateur, dans l'assemblée constituante, mit
à contribution son talent et son patriotisme. Il avait composé pour
Mirabeau le _Discours contre les Académies_. Il ne paraissait aux
assemblées populaires que dans les momens où il y avait du danger à
s'y montrer. Habitué à parler en homme libre, il ne pouvait se
persuader qu'il fût dangereux de s'expliquer franchement sur les
hommes et les choses. Il n'avait pas attendu la révolution pour le
faire: ni Marat, ni Robespierre, ni aucun de ceux qui commençaient à
peser sur la France, n'étaient exempts de ses saillies. Indigné de la
prostitution qu'ils avaient faite du doux nom de fraternité, il
traduisait cette inscription tracée sur tous les murs, _Fraternité ou
la mort_, par celle-ci: _Sois mon frère ou je te tue_. Il disait: _La
fraternité de ces gens-là est celle de Caïn et d'Abel_. On lui faisait
observer qu'il avait répété plusieurs fois ce mot: «Vous avez raison,
répondit-il, j'aurais dû dire, pour varier, d'_Étéocle et de
Polynice_.» Ses sarcasmes étaient autant de crimes qui étaient notés,
dénoncés, et dont on se promettait dès lors de lui faire porter la
peine. Cependant, comme c'était sous le masque du patriotisme et au
nom de la liberté, qu'à cette époque déplorable on persécutait les
patriotes et qu'on établissait la tyrannie, Chamfort était assez
difficile à atteindre: depuis le commencement de la révolution, il
marchait sur la même ligne, et en quelque sorte aux premiers rangs de
la phalange républicaine; nul n'avait supporté, avec plus de courage,
et ses propres pertes, et les crises violentes qui avaient agité le
corps politique, et cette espèce de réforme, ou si l'on veut ce
commencement de dégradation sociale, qui, rangeant l'esprit parmi les
objets de luxe, privait nécessairement l'amour-propre d'une partie de
ses jouissances.
Ses bons mots, en passant de bouche en bouche, attestaient ses
opinions et ses sentimens populaires. L'homme qui avait proposé pour
devise à nos soldats entrant en pays ennemi: _Guerre aux châteaux,
paix aux chaumières_; celui qui disait en 1792: _Je ne croirai pas à
la révolution, tant que je verrai ces carosses et ces cabriolets
écraser les passans_, ne pouvait pas aisément être regardé comme un
ennemi du peuple.
Il avait été nommé l'un des bibliothécaires de la Bibliothèque
nationale, par le ministre Rolland; c'en fut assez. Dénoncé par un
certain Tobiesen Duby, employé subalterne dans le même établissement,
il fut arrêté avec ses collègues, et conduit aux Madelonnettes. Il
n'en sortit que pour rester sous la surveillance d'un gendarme, qui ne
le quittait pas. Il avait conçu pour la prison une horreur profonde,
et jurait de mourir plutôt que de s'y laisser reconduire. Cependant la
tyrannie érigée par le crime, appuyée sur la terreur publique,
devenait de jour en jour plus cruelle; on signifie brusquement à
Chamfort qu'il faut retourner dans une maison d'arrêt; il se souvient
de son serment: sous prétexte de faire ses préparatifs, il se retire
dans une pièce voisiné, s'y renferme, charge un pistolet, veut le
tirer sur son front, se fracasse le haut du nez et s'enfonce l'œil
droit. Étonné de vivre et résolu de mourir, il saisit un rasoir,
essaie de se couper la gorge, y revient à plusieurs reprises, et se
met les chairs en lambeaux; l'impuissance de sa main ne change rien
aux résolutions de son âme; il se porte plusieurs coups vers le cœur,
et commençant à défaillir, il tâche par un dernier effort de se couper
les deux jarrets, et de s'ouvrir les veines. Enfin, vaincu par la
douleur, il pousse un cri et se jette sur un siège. Les personnes qui
se trouvaient chez lui, et avec lesquelles il venait de dîner,
averties de ce qui se passait par le bruit du coup de pistolet et par
le sang qui coule à flots sous la porte, se pressent autour de
Chamfort pour étancher le sang avec des mouchoirs, des linges, des
bandages; mais lui, d'une voix ferme, déclare qu'il a voulu mourir en
homme libre, plutôt que d'être reconduit en esclave dans une maison
d'arrêt, et que si, par violence, on s'obstinait à l'y traîner dans
l'état où il est, il lui reste assez de force pour achever ce qu'il a
commencé. «Je suis un homme libre, ajouta-t-il, jamais on ne me fera
rentrer vivant dans une prison.» Il signa cette déclaration où respire
l'énergie du plus ferme caractère; et sans daigner s'apercevoir qu'il
pouvait être entendu des nombreux agens de la tyrannie, il continua de
s'expliquer librement sur les motifs de l'action qu'il venait de
commettre. Il disait à ses amis: «Voilà ce que c'est que d'être
maladroit de la main; on ne réussit à rien, pas même à se tuer. Et
cependant je pouvais le faire en sûreté, ajoutait-il; je ne craignais
pas du moins d'être jeté à la voierie du Panthéon.» C'était ainsi
qu'il l'appelait depuis l'apothéose de Marat. Contre son attente, les
progrès de la guérison furent très-rapides; il s'amusait à traduire
les épigrammes de l'anthologie; et, tout meurtri des coups qu'il
s'était portés pour se soustraire à ceux de la tyrannie, il ne
craignait pas de se montrer aux tyrans. Les tendres soins qu'il avait
reçus de l'amitié semblaient avoir adouci l'idée du besoin qu'il en
avait eu. «Ce n'est point à la vie que je suis revenu, disait-il,
c'est à mes amis.»
Toujours plus indigné des horreurs dont il avait voulu s'affranchir
par la mort, on l'entendit dire plus d'une fois: «Ce que je vois me
donne à tout moment l'envie de me recommencer.» Obligé, par la perte
presque totale de ses moyens d'existence et par les frais
considérables de sa détention et de son traitement, à vivre de
privations, il alla s'établir, avec ce qui lui restait de ses livres,
dans une modeste chambre de la rue Chabanais, sans regretter pourtant
le temps où il occupait un appartement au Palais-Bourbon, ou dans
l'hôtel de M. de Vaudreuil. Il n'avait conservé, de l'ancien ordre de
choses, que le souvenir de ses abus, et du nouveau, que l'espoir que
la liberté sortirait triomphante de la lutte sanglante dans laquelle
l'anarchie, excitée sourdement par le despotisme, l'avait engagée.
Ramené insensiblement à ses habitudes littéraires, ce fut presque
uniquement pour l'occuper d'une manière utile que Ginguené et quelques
autres conçurent le projet du journal intitulé: _la Décade
philosophique_; mais la mort qui naguère s'était trop fait attendre,
quand il s'en remettait à elle du soin de l'affranchir des tyrans, ne
lui laissa pas le temps d'y travailler. Une humeur dartreuse, qui
avait été contrariée dans son cours, acheva ce que la honte de vivre
sous une tyrannie anarchique avait commencé. Chamfort expira le 13
avril 1793, non pas sur un grabat, comme l'ont dit quelques personnes
mal instruites ou mal intentionnées, mais dans le modeste asile où ses
malheurs l'avaient rélégué. La terreur était alors si générale, que ce
fut un acte de courage que de l'accompagner jusqu'à sa dernière
demeure: et celui qui, au temps de sa faveur dans le monde, avait vu
se presser autour de lui tant d'hommes se disant ses amis, semblait
moins se rendre au champ de repos qu'à la terre de l'exil. Trois
personnes seulement mouillèrent son cercueil de leurs larmes: MM. Van
Praet, Sieyes et Ginguené.
Chamfort avait eu une jeunesse très-orageuse; sa pauvreté, ses
passions, son goût exclusif pour les lettres, qui l'éloignait de toute
occupation lucrative, donnèrent, à son entrée dans le monde un aspect
qui put blesser des hommes austères; et ceux qui l'avaient suivi de
moins près depuis cette ancienne époque, pouvaient en avoir conservé
de fâcheuses impressions. La vivacité de son esprit, le sel de ses
réparties, une certaine causticité naturelle, qui fait trop souvent
suspecter la bonté du caractère, une invincible aversion pour la
sottise confiante, et l'impossibilité absolue de déguiser ce
sentiment, inspirèrent à beaucoup de gens une sorte de crainte qu'il
prenait trop peu de soin de dissiper, et qui, pour l'ordinaire, se
change facilement en haine. La chaleur avec laquelle il avait embrassé
la cause d'une révolution qui heurtait tant de vieilles idées et
blessait tant d'intérêts, lui a fait, de tous les ennemis de cette
révolution, des ennemis personnels. Il avait pris, dans les réunions
politiques et dans les clubs, l'habitude de parler haut, de soutenir
son opinion à outrance, et de mettre la violence de la dispute à la
place de cette discussion polie et spirituelle dont lui-même avait été
le parfait modèle. «Il y a une certaine énergie ardente, a-t-il dit
lui-même, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talens,
laquelle, pour l'ordinaire, condamne ceux qui les possèdent au
malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de très-beaux
mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui
supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante
dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très-odieux. On s'afflige
en songeant que Pope et Swift, en Angleterre, Voltaire et Rousseau, en
France, jugés, non par la haine, non par la jalousie, mais par
l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou
avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois
pervers[1].»
[1] _Maximes et Pensées_, tom. I, chap. VII, pag. 422.
Les événemens de la vie de Chamfort prouvent que la trempe de son âme
était naturellement forte, et qu'habitué de bonne heure à lutter
contre l'adversité, il ne s'en laissa jamais abattre. La philosophie
avait tellement renforcé en lui la nature, qu'après avoir, pendant
quelques années, joui des douceurs de l'aisance, il sut, déjà sur son
déclin, envisager avec courage et sérénité une position presque aussi
malheureuse que celle où il avait passé sa jeunesse. De là cette
fierté qui ne savait composer avec rien de petit ni de servile, cet
amour de l'indépendance qui repoussait toute chaîne, fût-elle d'or.
Son plus grand malheur peut-être (s'il n'en trouva pas le
dédommagement dans la philosophie et la vérité) fut d'être trop tôt et
trop complètement détrompé de toute illusion. Son apparente
misantropie était celle de J. J. Rousseau; il haïssait les hommes,
mais parce qu'ils ne s'aimaient pas; et le secret de son caractère est
tout entier dans ces mots qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à
quarante ans, n'est pas misantrope, n'a jamais aimé les hommes.»
FIN DE LA NOTICE SUR CHAMFORT.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
ÉLOGE DE MOLIÈRE.
DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1769.
Qui mores hominum inspexit....
HORACE.
Le nom de MOLIÈRE manquait aux fastes de l'Académie. Cette foule
d'étrangers, que nos arts attirent parmi nous, en voyant dans ce
sanctuaire des lettres les portraits de tant d'écrivains célèbres, a
souvent demandé: _Où est Molière?_ Une de ces convenances que la
multitude révère, et que le sage respecte, l'avait privé pendant sa
vie des honneurs littéraires, et ne lui avait laissé que les
applaudissemens de l'Europe. L'adoption éclatante que vous faites
aujourd'hui, Messieurs, de ce grand homme, venge sa mémoire, et honore
l'Académie. Tant qu'il vécut, on vit dans sa personne un exemple
frappant de la bizarrerie de nos usages; on vit un citoyen vertueux,
réformateur de sa patrie, désavoué par sa patrie, et privé des droits
de citoyen; l'honneur véritable séparé de tous les honneurs de
convention; le génie dans l'avilissement, et l'infamie associée à la
gloire: mélange inexplicable, à qui ne connaîtrait point nos
contradictions, à qui ne saurait point que le théâtre, respecté chez
les Grecs, avili chez les Romains, ressuscité dans les états du
souverain pontife[2], redevable de la première tragédie à un
archevêque[3], de la première comédie à un cardinal[4], protégé en
France par deux cardinaux[5], y fut à la fois anathématisé dans les
chaires, autorisé par un privilége du roi et proscrit dans les
tribunaux. Je n'entrerai point à ce sujet dans une discussion où je
serais à coup sûr contredit, quelque parti que je prîsse. D'ailleurs
Molière est si grand, que cette question lui devient étrangère.
Toutefois je n'oublierai pas que je parle de comédie; je ne cacherai
point la simplicité de mon sujet sous l'emphase monotone du
panégyrique, et je n'imiterai pas les comédiens français, qui ont fait
peindre Molière sous l'habit d'Auguste.
[2] Léon X.
[3] _La Sophonisbe_ de l'archevêque Trissino.
[4] _La Calandra_ du cardinal Bibiena.
[5] Les cardinaux de Richelieu et Mazarin.
Le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire. Les
poètes comiques ont toujours peint, même involontairement, quelques
traits du caractère de leur nation; des maximes utiles, répandues dans
leurs ouvrages, ont corrigé peut-être quelques particuliers; les
politiques ont même conçu que la scène pouvait servir à leurs
desseins; le tranquille Chinois, le pacifique Péruvien allaient
prendre au théâtre l'estime de l'agriculture, tandis que les despotes
de la Russie, pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche
dont ils voulaient saisir l'autorité, le faisaient insulter dans des
farces grotesques: mais que la comédie dût être un jour l'école des
mœurs, le tableau le plus fidèle de la nature humaine, et la
meilleure histoire morale de la société; qu'elle dût détruire certains
ridicules, et que, pour en retrouver la trace, il fallût recourir à
l'ouvrage même qui les a pour jamais anéantis: voilà ce qui aurait
semblé impossible avant que Molière l'eût exécuté.
Jamais poète comique ne rencontra des circonstances si heureuses: on
commençait à sortir de l'ignorance; Corneille avait élevé les idées
des Français; il y avait dans les esprits une force nationale, effet
ordinaire des guerres civiles, et qui peut-être n'avait pas peu
contribué à former Corneille lui-même: on n'avait point, à la vérité,
senti encore l'influence du génie de Descartes, et jusque-là sa patrie
n'avait eu que le temps de le persécuter; mais elle respectait un peu
moins des préjugés combattus avec succès, à peu près comme le
superstitieux qui, malgré lui, sent diminuer sa vénération pour
l'idole qu'il voit outrager impunément: le goût des connaissances
rapprochait des conditions jusqu'alors séparées. Dans cette crise, les
mœurs et les manières anciennes contrastaient avec les lumières
nouvelles; et le caractère national, formé par des siècles de
barbarie, cessait de s'assortir, avec l'esprit nouveau qui se
répandait de jour en jour. Molière s'efforça de concilier l'un et
l'autre. L'humeur sauvage des pères et des époux, la vertu des femmes
qui tenait un peu de la pruderie, le savoir défiguré par le
pédantisme, gênaient l'esprit de société qui devenait celui de la
nation; les médecins, également attachés à leurs robes, à leur latin
et aux principes d'Aristote, méritaient presque tous l'éloge que M.
Diafoirus donne à son fils, de combattre les vérités les plus
démontrées; le mélange ridicule de l'ancienne barbarie et du faux
bel-esprit moderne avait produit le jargon des précieuses; l'ascendant
prodigieux de la cour sur la ville avait multiplié les airs, les
prétentions, la fausse importance dans tous les ordres de l'état, et
jusque dans la bourgeoisie: tous ces travers et plusieurs autres se
présentaient avec une franchise et une bonne foi très-commode pour le
poète comique: la société n'était point encore une arène où l'on se
mesurât des yeux avec une défiance déguisée en politesse; l'arme du
ridicule n'était point aussi affilée qu'elle l'est devenue depuis, et
n'inspirait point une crainte pusillanime, digne elle-même d'être
jouée sur le théâtre: c'est dans un moment si favorable que fut placée
la jeunesse de Molière. Né en 1620, d'une famille attachée au service
domestique du roi, l'état de ses parens lui assurait une fortune
aisée. Il eut des préjugés à vaincre, des représentations à repousser,
pour embrasser la profession de comédien; et cet homme, qui a obtenu
une place distinguée parmi les sages, parut faire une folie de
jeunesse en obéissant à l'attrait de son talent. Son éducation ne fut
pas indigne de son génie. Ce siècle mémorable réunissait alors sous un
maître célèbre trois disciples singuliers: Bernier, qui devait
observer les mœurs étrangères; Chapelle, fameux pour avoir porté la
philosophie dans une vie licencieuse; et Molière, qui a rendu la
raison aimable, le plaisir honnête et le vice ridicule. Ce maître, si
heureux en disciples, était Gassendi, vrai sage, philosophe pratique,
immortel pour avoir soupçonné quelques vérités prouvées depuis par
Newton. Cet ordre de connaissances, pour lesquelles Molière n'eut
point l'aversion que l'agrément des lettres inspire quelquefois,
développa dans lui cette supériorité d'intelligence, qui peut le
distinguer même des grands hommes ses contemporains. Il eut l'avantage
de voir de près son maître combattre des erreurs accréditées dans
l'Europe, et il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne sait
jamais trop tôt, qu'un seul homme peut quelquefois avoir raison contre
tous les peuples et contre tous les siècles. La force de cette
éducation philosophique influa sur sa vie entière; et lorsque dans la
suite il fut entraîné vers le théâtre, par un penchant auquel il
sacrifia même la protection immédiate d'un prince, il mêla les études
d'un sage à la vie tumultueuse d'un acteur, et sa passion pour jouer
la comédie tourna encore au profit de son talent pour l'écrire.
Toutefois il ne se pressa point de paraître; il remonta aux principes
et à l'origine de son art. Il vit la comédie naître dans la Grèce, et
demeurer trop long-temps dans l'enfance. La tragédie l'avait devancée,
et l'art de représenter les héros avait paru plus important que celui
de ridiculiser les hommes.
Les magistrats, en réservant la protection du gouvernement à la
tragédie, dont l'éclat leur avait imposé, et qu'ils crurent seule
capable de seconder leurs vues, ne prévoyaient pas qu'Aristophane
aurait un jour, sur sa patrie, plus d'influence que les trois
illustres tragiques d'Athènes. Molière étudia ses écrits, monument le
plus singulier de l'antiquité grecque. Il vit avec étonnement les
traits les plus opposés se confondre dans le caractère de ce poète.
Satire cynique, censure ingénieuse, hardie, vrai comique,
superstition, blasphême, saillie brillante, bouffonnerie froide:
Rabelais sur la scène, tel est Aristophane. Il attaque le vice avec le
courage de la vertu, la vertu avec l'audace du vice. Travestissemens
ridicules ou affreux, personnages métaphysiques, allégories
révoltantes, rien ne lui coûte; mais de cet amas d'absurdités naissent
quelquefois des beautés inattendues. D'une seule scène partent mille
traits de satire qui se dispersent et frappent à la fois: en un moment
il a démasqué un traître, insulté un magistrat, flétri un délateur,
calomnié un sage. Une certaine verve comique, et quelquefois une
rapidité entraînante, voilà son seul mérite théâtral; et c'est aussi
le seul que Molière ait daigné s'approprier. Combien ne dut-il pas
regretter la perte des ouvrages de Ménandre! la comédie avait pris
sous lui une forme plus utile. Les poètes, que la loi privait de la
satire personnelle, furent dans la nécessité d'avoir du génie; et
cette idée sublime de généraliser la peinture des vices, fut une
ressource forcée où ils furent réduits par l'impuissance de médire.
Une intrigue, trop souvent faible, mais prise dans des mœurs
véritables, attaqua, non les torts passagers du citoyen, mais les
ridicules plus durables de l'homme. Des jeunes gens épris d'amour pour
des courtisanes, des esclaves fripons aidant leurs jeunes maîtres à
tromper leurs pères, ou les précipitant dans l'embarras, et les en
tirant par leur adresse: voilà ce qu'on vit sur la scène comme dans
le monde. Quand les poètes latins peignirent ces mœurs, ils
renoncèrent au droit qui fit depuis la gloire de Molière, celui d'être
les réformateurs de leurs concitoyens. Sans compiler ici les jugemens
portés sur Plaute et sur Térence, observons que la différence de leurs
talens n'en met aucune dans le génie de leur théâtre. On ne voit point
qu'une grande idée philosophique, une vérité mâle, utile à la société,
ait présidé à l'ordonnance de leurs plans. Mais où Molière aurait-il
cherché de pareils points de vue? Des esquisses grossières
déshonoraient la scène dans toute l'Italie. La _Calandra_ du cardinal
Bibiena et la _Mandragore_ de Machiavel n'avaient pu effacer cette
honte. Ces ouvrages, par lesquels de grands hommes réclamaient contre
la barbarie de leur siècle, n'étaient représentés que dans les fêtes
qui leur avaient donné naissance. Le peuple redemandait avec transport
ces farces monstrueuses, assemblage bizarre de scènes quelquefois
comiques, jamais vraisemblables, dont l'auteur abandonnait le dialogue
au caprice des comédiens, et qui semblaient n'être destinées qu'à
faire valoir la pantomime italienne. Toutefois quelques-unes de ces
scènes, admises depuis dans les chefs-d'œuvres de Molière, ramenées à
un but moral, et surtout embellies du style d'Horace et de Boileau,
montrent avec quel succès le génie peut devenir imitateur.
Le théâtre espagnol lui offrit quelquefois une intrigue pleine de
vivacité et d'esprit; et s'il y condamna le mélange du sacré et du
profane, de la grandeur et de la bouffonnerie, les fous, les
astrologues, les scènes de nuit, les méprises, les travestissemens,
l'oubli des vraisemblances, au moins vit-il que la plupart des
intrigues roulaient sur le point d'honneur et sur la jalousie, vrai
caractère de la nation. Le titre de plusieurs ouvrages annonçait même
des pièces de caractère; mais ce titre donnait de fausses espérances,
et n'était qu'un point de ralliement où se réunissaient plusieurs
intrigues: genre inférieur dans lequel Molière composa l'_Étourdi_, et
dont le _Menteur_ est le chef-d'œuvre. Telles étaient les sources où
puisaient Scarron, Thomas Corneille, et leurs contemporains. La nation
n'avait produit d'elle-même que des farces méprisables; et, sans
quelques traits de l'_Avocat Patelin_ (car pourquoi citerai-je les
comédies de P. Corneille?) ce peuple si enjoué, si enclin à la
plaisanterie, n'aurait pu se glorifier d'une seule scène de bon
comique. Mais, pour un homme tel que Molière, la comédie existait dans
des ouvrages d'un autre genre. Tout ce qui peut donner l'idée d'une
situation, développer un caractère, mettre un ridicule en évidence, en
un mot toutes les ressources de la plaisanterie, lui parurent du
ressort de son art. L'ironie de Socrate, si bien conservée dans les
dialogues de Platon, cette adresse captieuse avec laquelle il dérobait
l'aveu naïf d'un travers, était une figure vraiment théâtrale; et
dans ce sens le sage de la Grèce était le poète comique des honnêtes
gens, Aristophane n'était que le bouffon du peuple. Combien de traits
dignes de la scène dans Horace et dans Lucien! Et Pétrone, lorsqu'il
représente l'opulent et voluptueux Trimalcon entendant parler d'un
pauvre et demandant: _Qu'est-ce qu'un pauvre?_ La comédie, au moins
celle d'intrigue, existait dans Bocace; et Molière en donna la preuve
aux Italiens. Elle existait dans Michel Cervante, qui eut la gloire de
combattre et de vaincre un ridicule dont le théâtre espagnol aurait dû
faire justice. Elle existait dans la gaîté souvent grossière, mais
toujours naïve, de Rabelais et de Verville, dans quelques traits
piquans de la _Satire Ménipée_, et surtout dans les _Lettres
provinciales_. Parvenu à connaître toutes les ressources de son art,
Molière conçut quel pouvait en être le chef-d'œuvre. Qu'est-ce en
effet qu'une bonne comédie? C'est la représentation naïve d'une action
plaisante, où le poète, sous l'apparence d'un arrangement facile et,
naturel, cache les combinaisons les plus profondes; fait marcher de
front, d'une manière comique, le développement de son sujet et celui
de ses caractères mis dans tout leur jour par leur mélange, et par
leur contraste avec les situations; promenant le spectateur de
surprise en surprise; lui donnant beaucoup et lui promettant
davantage; faisant servir chaque incident, quelquefois chaque mot, à
nouer ou à dénouer; produisant avec un seul moyen plusieurs effets
tous préparés et non prévus, jusqu'à ce qu'enfin le dénouement décèle
par ses résultats une utilité morale, et laisse voir le philosophe
caché derrière le poète. Que ne puis-je montrer l'application de ces
principes à toutes les comédies de Molière! On verrait quel artifice
particulier a présidé à chacun de ses ouvrages; avec quelle hardiesse
il élève dans les premières scènes son comique au plus haut degré, et
présente aux spectateurs un vaste lointain, comme dans l'_Ecole des
femmes_; comment il se contente quelquefois d'une intrigue simple afin
de ne laisser paraître que les caractères, comme dans le _Misantrope_;
avec quelle adresse il prend son comique dans les rôles accessoires,
ne pouvant le faire naître du rôle principal; c'est l'artifice du
_Tartuffe_; avec quel art un seul personnage, presque détaché de la
scène, mais animant tout le tableau, forme par un contraste piquant
les groupes inimitables du _Misantrope_ et des _Femmes savantes_; avec
quelle différence il traite le comique noble et le comique bourgeois,
et le parti qu'il tire de leur mélange dans le _Bourgeois
Gentilhomme_; dans quel moment il offre ses personnages au spectateur,
nous montrant Harpagon dans le plus beau moment de sa vie, le jour
qu'il marie ses enfans, qu'il se marie lui-même, le jour qu'il donne à
dîner. Enfin on verrait chaque pièce présenter des résultats
intéressans sur ce grand art, ouvrir toutes les sources du comique,
et de l'ensemble de ses ouvrages se former une poétique complète de la
comédie.
Forcés d'abandonner ce terrain trop vaste, saisissons du moins le
génie de ce grand homme et le but philosophique de son théâtre. Je
vois Molière, après deux essais que ses chefs-d'œuvres mêmes n'ont pu
faire oublier, changer la forme de la comédie. Le comique ancien
naissait d'un tissu d'événemens romanesques, qui semblaient produits
par le hasard, comme le tragique naissait d'une fatalité aveugle:
Corneille, par un effort de génie, avait pris l'intérêt dans les
passions; Molière, à son exemple, renversa l'ancien système; et,
tirant le comique du fond des caractères, il mit sur la scène la
morale en action, et devint le plus aimable précepteur de l'humanité
qu'on eût vu depuis Socrate. Il trouva, pour y réussir, des ressources
qui manquaient à ses prédécesseurs: les différens états de la société,
leurs préjugés, leurs préventions, leur admiration exclusive pour
eux-mêmes, leur mépris mutuel et inexorable, sont des puérilités
réservées aux peuples modernes. Les Grecs et les Romains, n'étant
point pour leur vie emprisonnés dans un seul état de la société, ne
cherchaient point à accréditer des préjugés en faveur d'une condition
qu'ils pouvaient quitter le lendemain, ni à jeter sur les autres un
ridicule qui les exposait à jouer un jour le rôle de ces maris honteux
de leurs anciens traits satiriques contre un joug qu'ils viennent de
subir.
La vie retirée des femmes privait le théâtre d'une autre source de
comique. Partout elles sont le ressort de la comédie. Sont-elles
enfermées, il faut parvenir jusqu'à elles; et voilà le comique
d'intrigue: sont-elles libres, leur caractère, devenu plus actif,
développe le nôtre; et voilà le comique de caractère. Du commerce des
deux sexes naît cette foule de situations piquantes où les placent
mutuellement l'amour, la jalousie, le dépit, les ruptures, les
réconciliations, enfin l'intérêt mêlé de défiance que les deux sexes
prennent involontairement l'un à l'autre. Ne serait-il pas possible,
d'ailleurs, que les femmes eussent des ridicules particuliers, et que
le théâtre trouvât sa plus grande richesse dans la peinture des
travers aimables dont la nature les a favorisées? Celui que Molière
attaqua dans les _Précieuses_ fut anéanti; mais l'ouvrage survécut à
l'ennemi qu'il combattait. Plût à Dieu que la comédie du _Tartuffe_
eût eu le même honneur! C'est une gloire que Molière eut encore dans
les _Femmes savantes_. C'est qu'il ne s'est pas contenté de peindre
les travers passagers de la société: il a peint l'homme de tous les
temps; et s'il n'a pas négligé les mœurs locales, c'est une draperie
légère qu'il jette hardiment sur le nu, et qui laisse sentir la
justesse des proportions et la netteté des contours.
Le prodigieux succès des _Précieuses_, en apprenant à Molière le
secret de ses forces, lui montra l'usage qu'il en devait faire. Il
conçut qu'il aurait plus d'avantage à combattre le ridicule qu'à
s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est une forme extérieure
qu'il est possible d'anéantir; mais le vice, plus inhérent à notre
âme, est un Protée, qui, après avoir pris plusieurs formes, finit
toujours par être le vice. Le théâtre devint donc en général une école
de bienséance plutôt que de vertu, et Molière borna quelque temps son
empire pour y être plus puissant. Mais combien de reproches ne
s'est-il point attirés en se proposant ce but si utile, le seul
convenable à un poète comique, qui n'a pas, comme de froids
moralistes, le droit d'ennuyer les hommes, et qui ne prend sa mission
que dans l'art de plaire! Il n'immola point tout à la vertu; donc il
immola la vertu même: telle fut la logique de la prévention ou de la
mauvaise foi. On se prévalut de quelques détails nécessaires à la
constitution de ses pièces, pour l'accuser, d'avoir négligé les
mœurs: comme si des personnages de comédie devaient être des modèles
de perfection; comme si l'austérité, qui ne doit pas même être le
fondement de la morale, pouvait devenir la base du théâtre. Eh! que
résulte-t-il de ses pièces les plus libres, de l'_Ecole des Maris_ et
de l'_Ecole des Femmes_? Que ce sexe n'est point fait pour une gêne
excessive; que la défiance l'irrite contre des tuteurs et des maris
jaloux. Cette morale est-elle nuisible? N'est-elle pas fondée sur la
nature et sur la raison? Pourquoi prêter à Molière l'odieux dessein
de ridiculiser la vieillesse? Est-ce sa faute si un jeune homme
amoureux est plus intéressant qu'un vieillard; si l'avarice est le
défaut d'un âge avancé plutôt que de la jeunesse? Peut-il changer la
nature et renverser les vrais rapports des choses? Il est l'homme de
la vérité. S'il a peint des mœurs vicieuses, c'est qu'elles existent;
et quand l'esprit général de sa pièce emporte leur condamnation, il a
rempli sa tâche: il est un vrai philosophe et un homme vertueux. Si le
jeune Cléante, à qui son père donne sa malédiction, sort en disant:
_Je n'ai que faire de vos dons_, a-t-on pu se méprendre à l'intention
du poète? Il eût pu sans doute représenter ce fils toujours
respectueux envers un père barbare; il eût édifié davantage en
associant un tyran et une victime; mais la vérité, mais la force
de la leçon que le poète veut donner aux pères avares, que,
devenaient-elles? L'Harpagon placé au parterre eût pu dire à son fils:
_Vois le respect de ce jeune homme: quel exemple pour toi! Voilà comme
il faut être_. Molière manquait son objet, et, pour donner
mal-à-propos une froide leçon, peignait à faux la nature. Si le fils
est blâmable, comme il l'est en effet, croit-on que son emportement,
aussi bien que la conduite plus condamnable encore de la femme de
Georges Dandin, soient d'un exemple bien pernicieux? Et fera-t-on cet
outrage à l'humanité, de penser que le vice n'ait besoin que de se
montrer pour entraîner tous les cœurs? Ceux que Cléante a scandalisés
veulent-ils un exemple du respect et de la tendresse filiale? Qu'ils
contemplent dans le _Malade imaginaire_ la douleur touchante
d'Angélique aux pieds de son père qu'elle croit mort, et les
transports de sa joie quand il ressuscite pour l'embrasser. Chaque
sujet n'emporte avec lui qu'un certain nombre de sentimens à produire,
de vérités à développer; et Molière ne peut donner toutes les leçons à
la fois. Se plaint-on d'un médecin qui sépare les maladies
compliquées, et les traite l'une après l'autre?
Ce sont donc les résultats qui constituent la bonté des mœurs
théâtrales; et la même pièce pourrait présenter des mœurs odieuses,
et être d'une excellente moralité. On reproche avec raison à l'un des
imitateurs de Molière d'avoir mis sur le théâtre un neveu mal honnête
homme, qui, secondé par un valet fripon, trompe un oncle crédule, le
vole, fabrique un faux testament, et s'empare de sa succession au
préjudice des autres héritiers. Voilà sans doute le comble des
mauvaises mœurs: mais que Molière eût traité ce sujet, il l'eût
dirigé vers un but philosophique; il eût peint la destinée d'un vieux
garçon, qui, n'inspirant un véritable intérêt à personne, est
dépouillé tout vivant par ses collatéraux et ses valets. Il eût
intitulé sa pièce le _Célibataire_, et enrichi notre théâtre d'un
ouvrage plus nécessaire aujourd'hui qu'il ne le fut le siècle passé.
C'est ce désir d'être utile qui décèle un poète philosophe. Heureux
s'il conçoit quels services il peut rendre: il est le plus puissant
des moralistes. Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnête, liée
à une situation forte de ses personnages, devient pour les spectateurs
une vérité de sentiment. Veut-il proscrire le vice? il a dans ses
mains l'arme du ridicule, arme terrible, avec laquelle Pascal a
combattu une morale dangereuse, Boileau le mauvais goût, et dont
Molière a fait voir sur la scène des effets plus prompts et plus
infaillibles. Mais à quelles conditions cette arme lui sera-t-elle
confiée? Avoir à la fois un cœur honnête, un esprit juste; se placer
à la hauteur nécessaire pour juger la société; savoir la valeur réelle
des choses, leur valeur arbitraire dans le monde, celle qu'il
importerait de leur donner; ne point accréditer les vices que l'on
attaque, en les associant à des qualités aimables (méprise devenue,
trop commune chez les successeurs de Molière), qui renforcent ainsi
les mœurs, au lieu de les corriger; connaître les maladies de son
siècle; prévoir les effets de la destruction d'un ridicule: tels sont,
dans tous les temps, les devoirs d'un poète comique. Et ne peut-il pas
quelquefois s'élever à des vues d'une utilité, plus prochaine? Ce fut
un assez beau spectacle de voir Molière, seconder le gouvernement dans
le dessein d'abolir la coutume barbare d'égorger, son ami pour un mot
équivoque; et, tandis que l'état multipliait les édits contre les
duels, les proscrire sur la scène, en plaçant, dans la comédie des
_Fâcheux_ un homme d'une valeur reconnue, qui a le courage de refuser
un duel. Cet usage n'apprendra-t-il point aux poètes quel emploi ils
peuvent faire de leurs talens, et à l'autorité quel usage elle peut
faire du génie?
Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système
de la société, c'est Molière dans le _Misantrope_: c'est là que,
montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à
quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que,
dans un système d'union fondé sur l'indulgence mutuelle, une vertu
parfaite est déplacée parmi les hommes, et se tourmente elle-même sans
les corriger; c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la
consistance, et servir aux divers usages de la société. Mais en même
temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous
les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son
austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a
reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux.