constituent l’ordre, le constituent nécessairement, éternellement, à
titres égaux. Hégel, chrétien, eût vu la vérité et l’eût vue de bien
haut. Non, le péché n’est pas semblable à son contraire. Il est le mal.
L’homme qui le commet librement sera puni. Non, le péché n’est pas dans
l’ordre, mais il sera réduit à l’ordre dans l’éternité par le moyen de
la justice et de la miséricorde.
Si la contradiction devait toujours durer telle qu’elle est aujourd’hui,
loin de constituer l’harmonie telle que Dieu la veut, elle en serait la
négation définitive. Mais résolue un jour dans l’unité par la sagesse
absolue qui encadre le désordre dans un ordre plus large que lui, elle
deviendra un accent de l’harmonie immense. Il est faux que le bien et le
mal soient identiques; il est vrai que tous deux peuvent trouver place
dans l’ordre absolu. L’enfer sera dans l’ordre où le péché n’était pas,
et chaque chose fera sa partie dans le grand concert.
Le jour où les oppositions relatives seront levées à nos yeux, le jour
où l’éternelle justice et l’éternelle miséricorde trahiront leur unité
en dévoilant leur essence, les contradictions réelles absolues
trouveront en Dieu leur destinée écrite, et, sans s’identifier entre
elles, s’accorderont avec l’ordre absolu, prenant chacune leur place
dans l’harmonie universelle par la vertu une et active de l’infini.
_Les oppositions relatives rencontrent une solution absolue._
_Les contradictions absolues rencontrent une solution relative._
Réfléchissant à ces choses desquelles dépendra mon avenir humain et mon
avenir éternel, sous le regard de Dieu que je ne tromperai pas, engagé
dans la chaîne des êtres, appelé à faire un choix, considérant que je
suis créé pour la vie et non pas pour la mort, pour la vérité et non pas
pour l’erreur, pour l’amour et non pas pour la haine, considérant
qu’incapable d’arriver par moi-même au but où je tends, j’ai besoin
d’une main qui m’y conduise, je m’adresse à l’Église éternelle.
Cette Église a parlé une parole toujours la même, parce que divine. De
saint Pierre à Pie IX elle n’a pas varié: elle ne variera pas. Que les
trônes croulent ou s’élèvent, elle parle et parle d’une voix immuable.
Par où que je regarde, en avant, en arrière, je suis enveloppé par la
continuité de la parole. Je suis d’accord avec mes Pères de Nicée, avec
mes Pères de Tolède, avec mes Pères de Laodice, avec mes Pères de
Trente. Je suis d’accord avec l’humanité, d’accord avec moi, d’accord
avec Dieu qui est plus près de moi que moi-même. Je communie à saint
Thomas et à saint Athanase, et à saint Denis l’Aréopagite et à Hiérothée
son maître, et à saint Anselme, qui ont cru, comme à Isaac, à Jacob, à
Abraham, qui attendaient, comme aux enfants chinois que nos
missionnaires baptisent. Je salue la science et la foi qui s’allient
dans l’unité. Je prends parti pour la vie contre la mort. Je salue Rome
et le Saint-Siége apostolique. Je me prosterne devant l’héritier des
promesses faites à saint Pierre, devant le vieillard éternel dépositaire
des clefs trois fois saintes, représentant de la lumière incréée et son
organe infaillible. J’adhère sans restriction à l’unité de l’Église
éternelle. Je lui soumets mon œuvre. Je lui soumets les paroles que je
prononce en son honneur.
CHAPITRE VII.
LA RÉDEMPTION.
Nous avons étudié la synthèse dans l’Incarnation. Il est temps de
l’étudier dans la Rédemption.
Rien n’est isolé dans ce monde ni dans l’autre. Le courant électrique de
la solidarité fait frémir toute la chaîne des êtres à chaque vibration
du moindre anneau. Tout donne et tout reçoit. Tout agit et tout réagit.
Toute langue humaine a un verbe actif et un verbe passif.
Dans l’ordre primitif sans doute toute créature touchée eût rendu, comme
un instrument d’accord, un son harmonieux, et la réaction eût été douce
comme l’action. Depuis la chute la nature révoltée a plus de duretés que
de douceurs. Rien ne se donne: tout se vend. Dans l’ordre primitif
peut-être eût-il fallu appeler passions les douces sensations de l’homme
heureux, le parfum que faisait respirer la rose au roi innocent qui
s’approchait de sa corolle. Aujourd’hui elle a des épines pour couronner
le roi coupable. Alternativement maître et esclave, roi et sujet, grand
et petit, fort et faible, vainqueur et vaincu, selon que Dieu lui
communique ou lui retire un peu de sa force, l’homme tourne dans une
spirale d’actions et de réactions qui lui rappellent tour à tour sa
grandeur et sa misère. Qui trouvera le joint entre ces choses? Qui dira
à l’action: Sois humble, passive? Qui dira à la passion: Sois glorieuse,
active, conquérante? Le suprême accablement est peut-être l’élévation
suprême? La douleur est la chose humaine la plus voisine de Dieu. Je ne
connais qu’une parole qui puisse ainsi parler: c’est la croix. En
connaissez-vous d’autres? Les bras et les jambes étendus, _en se
laissant faire_, Jésus-Christ a sauvé le monde. La passion suprême a été
l’action par excellence, et la messe, qui reproduit la passion, se nomme
l’_action_.
La farce est jouée, disait en mourant Octave Auguste, empereur du monde.
Il avait raison. Qu’avait été la vie d’Auguste, sinon une série d’actes
isolés, sans résultat, une dépense inutile, et qu’est-ce qu’une farce,
sinon un fait sans but?
Tout est consommé, disait la vérité en mourant, et la vérité disait
vrai. La vie de Jésus-Christ avait été l’acte par excellence; elle avait
réconcilié toutes choses avec Dieu. Elle est la note suprême de la
grande harmonie. La croix a consommé l’œuvre. Jésus-Christ sacrement
devait se dilater multiple sur la terre. Jésus-Christ sacrifice devait
se contracter dans l’unité de Dieu. La croix conciliatrice a résolu le
double problème et l’a fondu. En livrant le corps de Jésus-Christ aux
hommes, elle l’a par là même rendu à Dieu. Elle a permis au ciel et à la
terre la même communion à la même victime, sacrement ici-bas, sacrifice
là-haut. Elle est la clef de la Jérusalem éternelle où resplendit dans
son unité le corps de l’Homme-Dieu, lumière sans fin d’où partent les
rayons qui éclaireront les élus, l’éternité durant. Elle est la clef qui
a ouvert le sépulcre où devait fermenter trois jours le grain de froment
pour multiplier ensuite sur la terre. La Rédemption est accomplie. _Tout
est consommé._ La dette est payée au ciel, et payée à l’enfer. Satan n’a
pas le droit de se plaindre. Il a eu son heure de puissance. _Nunc est
hora vestra, et potestas tenebrarum._ Les ténèbres ont triomphé à leur
manière. La lumière l’a bien voulu.
Dieu et l’homme sont deux aimants qui s’attirent d’un côté et se
repoussent de l’autre. Dieu appelle l’homme et l’écarte. Il l’écarte,
parce qu’il l’aime. Il l’écarte, parce qu’il veut être conquis. La vie
et la mort, dans leur tête-à-tête éternel, expliquent le système du
monde. _Vis fugere a Deo, fuge ad Deum._ Le Dieu qui vous appelle vous
fournira l’arme destinée à vaincre le Dieu qui vous résiste. Lui
résister passivement, tel est le secret de la grandeur. De tout temps,
l’homme a rêvé une bataille dans laquelle il vaincrait Dieu. Et certes
il ne s’est pas trompé complétement. La vie est cette bataille.
Seulement l’homme a mal vu le tableau. Il n’a pas trouvé le point. La
lumière ne venait pas d’en haut. Il a choisi pour champ de bataille la
haine, au lieu de choisir l’amour. Les Titans, voulant escalader le
ciel, n’avaient pas complétement tort. Jésus-Christ invite à la violence
et ne promet Dieu qu’à son vainqueur. Celui qui voit tout du même coup
d’œil dit de la même voix: Devenez semblables à ces petits enfants; et:
Escaladez le ciel. Prométhée n’avait pas réussi. C’est qu’il avait
oublié de s’allier Dieu, cet adversaire adoré qu’il faut supplier en le
combattant. Les efforts des hommes, grands et petits, qui ont voulu la
conquête sans vouloir le sacrifice, Manfred, Faust, don Juan, ont abouti
à l’inutile, au crime, au ridicule. Mais un enfant de douze ans, qui
fait sa première communion, peut être utile aux hommes et forcer Dieu à
se rendre.
Le point qui sépare les deux espèces de conquérants, le point qui
détermine la victoire, c’est l’acceptation du sacrifice. _Hoc signo
vinces._ Il y a une telle gloire à céder, que Dieu même ne se manifeste
jamais plus glorieusement qu’en se laissant vaincre: de là le miracle.
Les fautes sont-elles personnelles?--Oui.
Chacun se sent personnellement responsable. Personne n’a de remords des
fautes d’autrui; cependant chacun se sent fier ou honteux des gloires ou
des ignominies de ce qui le touche. D’où viennent chez l’homme ces
convictions intimes, naturelles, et en apparence contradictoires?
L’humanité, qui hait l’injustice, aime pourtant l’idée du juste
souffrant et mourant pour tous. Vous pouvez ne pas comprendre; mais vous
ne pouvez pas ne pas voir. Dieu frappe son Fils innocent, qui représente
les hommes coupables, et voilà la solidarité. Dieu pardonne aux hommes
coupables pour l’amour de son Fils innocent, et voilà, avec la
solidarité, le triomphe personnel de l’individu. Je n’explique pas, je
constate.
Et que faisait au moment décisif cette victime? Frappait-elle un grand
coup? Non; elle le recevait. Et que font les religieux, que font les
carmélites? Rien, n’est-ce pas? Les paratonnerres aussi perdent leur
temps sur les monuments. Supprimons ces pointes de fer. Que faisait
Jésus-Christ sur la croix? Il avait les jambes clouées et immobiles. Je
le répète, l’action par laquelle l’Homme-Dieu a fermé le combat et
vaincu son Père a été la Passion. Cette attitude de crucifié, signe
sensible de l’extrême impuissance, symbole de la Passion, a été
l’attitude de la victoire choisie par le triomphateur doux et terrible
dont les coups visaient à Dieu. Je ne sais pas si je finirais. La croix
est entre le ciel et la terre; la croix est au centre du temps, au
centre de l’espace, au centre même du mouvement. On allait à elle
pendant 4,000 ans, on revient à elle depuis 1,800 ans. Les regards de la
terre et ceux du ciel se tournent vers la montagne qu’elle a couronnée.
Elle est la base de tout, le centre de tout, le sommet de tout; elle a
fondu la science et la vie dans l’unité immense d’une théorie divine
réalisée entre le ciel et la terre par un Homme-Dieu.
Comme, dans l’humanité, l’homme représente la liberté et la femme la
nature, ainsi, sur le globe habité, l’Orient est la terre de la nature,
et l’Occident celle de la liberté. Jésus-Christ, qui fait appel à la
liberté pour redresser et reconquérir la nature, meurt en Orient et
meurt tourné vers l’Occident. C’est à l’Occident qu’il tend les bras;
c’est à l’Occident que va son regard; c’est à l’Occident qu’il a
construit Rome.
Dans le monde ancien, Rome et la Grèce avaient déjà, au nom de la
liberté, vaincu l’Asie, Troie, la Perse, qui représentaient la nature.
La nature avait plié sous la force conquérante. C’est en Occident
qu’Alexandre avait dompté Bucéphale pour vaincre ensuite le monde.
Le cheval, c’est la nature ardente et indomptée que l’homme dresse,
assouplit, excite ou calme comme il veut.
Plus tard, la chevalerie est née en Occident. C’est à l’Occident que la
victime expirante laisse la croix; c’est l’Occident qui le premier
arborera cet étendard.
La civilisation et la science ont été léguées d’abord à cette Europe qui
devait, la première, recevoir la croix, et les nations qui possèdent la
croix sont les seules qui possèdent le paratonnerre! _O altitudo!_
L’Occident est le champ de bataille; mais quand la liberté humaine aura
vaincu la nature, alors viendra l’âge de l’intuition. L’Orient viendra
sans doute alors et arborera la croix à son tour. Enfin, l’Orient et
l’Occident seront réunis dans la vallée de Josaphat, et la croix
apparaîtra triomphante, ouvrant le règne éternel de Dieu.
Plus un homme est placé haut, plus il demeure seul.
L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du
cœur. Et pourtant les grands hommes, les grands isolés deviennent les
liens qui unissent entre eux les hommes ordinaires. Du fond de leur
solitude, ils lancent dans la société humaine les grandes découvertes,
les grandes œuvres qui en deviennent le ciment. Transportez cette vérité
naturelle dans l’ordre surnaturel et dans le domaine de l’infini. La
croix est l’isolement absolu. Pourtant le crucifié réconcilie toutes
choses entre elles et attire tout à lui.
_Si exaltatus fuero, omnia ad me traham._ Il est la synthèse
universelle.
Par une légèreté et une ignorance dont les causes mériteraient d’être
recherchées, quelques-uns en sont venus à adopter la morale chrétienne,
du moins en théorie, et à rejeter le dogme chrétien. Ils ont oublié que
la morale chrétienne étant l’expression pratique des vérités dont le
dogme est l’expression théorique, admettre l’une et rejeter l’autre,
c’est admettre la conséquence et rejeter le principe.
Ici encore Jésus-Christ apparaît comme conciliateur. La contemplation de
cet être immense ferait fondre les ténèbres. Le dogme de l’Incarnation
est la démarche de Dieu vers l’homme. La morale chrétienne est la
réponse complète de l’homme qui retourne à Dieu. Jésus-Christ comme
lumière de Dieu est la raison et la substance même du dogme.
Jésus-Christ, comme lumière de l’homme, est la raison et la substance
même de la loi. En tant qu’il est l’art divin, il préside à la conduite
de Dieu. En tant qu’il est la fin dernière, il préside à la conduite de
l’homme. Or, sur la croix Jésus-Christ réalise et consomme absolument
les desseins de Dieu, et, à la fois il réalise le salut du monde. Il
apparaît comme sacrifice. Il apparaît comme sacrement. Il apparaît comme
Dieu: Il est le dogme de la Rédemption. Il apparaît comme homme. Il est
la sainteté absolue. Prêtre et victime en même temps, il est la vérité
absolue, vérité à la fois dogmatique et morale. _Omnia in ipso
constant._
Il est à remarquer que Dieu se réserve, en général, la science de
l’équilibre. Livré à lui-même, l’homme est le paysan ivre de Luther, qui
penche tantôt à gauche, tantôt à droite. Jésus-Christ a le secret de
l’équilibre, et son nom de _pontife_ en est le signe. En dehors de lui,
l’homme penche. Je demande la permission de signaler, à propos de la
croix, comme type de l’équilibre, une analogie que je trouve frappante.
L’attraction est la loi du monde. L’attraction est une loi, elle n’est
pas une force. Le mot _force_ impliquerait une puissance attachée aux
corps, inhérente à eux; le mot _loi_ indique l’être absolu comme source
de toute-puissance.
L’attraction est la loi du monde. Les corps s’attirent en raison directe
de leur masse, et en raison inverse du carré des distances. La terre est
attirée par le soleil. Mais comme la force centrifuge, laquelle n’est
encore qu’une loi, contre-poids naturel de la force centripète,
maintient dans l’ordre de l’univers le système de la pondération, la
terre prend un terme moyen, et tourne autour de l’astre qui l’attire au
lieu de se jeter sur lui. L’homme est attiré par Dieu. Il crie, il
hennit vers lui: c’est la force centripète. De l’autre côté, la matière,
le fini, le limité l’attire aussi. Il est tombé: sa chute réclame ses
droits. Ainsi embarrassé et tiré en sens contraire, que fera l’homme? Il
ira vers Dieu, et la matière sera sa voie; non pas la matière
victorieuse et indomptée, celle-là l’écarterait du but, mais la matière
soumise, la chair du Verbe, le médiateur. Sans figure de style, au bord
de l’abîme, il rencontrera le _pontife_. Dans l’ordre primitif, l’homme
innocent eût traversé sans douleur. Mais l’homme déchu paye le passage,
et le pont est une croix. L’obstacle devient un moyen, suivant l’usage
de Dieu.
Poursuivons. L’homme, ayant découvert la loi de notre rotation, s’est
dit: Si deux forces peuvent s’unir pour en composer une qui soit la
résultante des deux autres, une force peut sans doute aussi se
décomposer en deux forces qui, réunies, équivalent à la force unique
dont elles procèdent. Puisqu’il y a synthèse, il peut y avoir analyse.
Voici un pont suspendu. Posons sur lui une force que nous nommerons _x_,
et ne divisons pas la charge. Le pont sera trop faible. Il ne supportera
pas son _épreuve_. Mais si, profitant de la loi que nous avons
constatée, nous pouvons décomposer la force qui tire en bas et faire
peser non plus sur un point, mais sur plusieurs, si nous pouvons
partager l’épreuve entre les diverses forces de résistance devenues
solidaires de l’effort commun, peut-être l’équilibre que nous cherchons
sera-t-il réalisé. De là la merveille des ponts suspendus, sublime image
de la solidarité.
C’est ici que je fais appel à l’attention de ceux qui croient que le
monde visible manifeste et reflète le monde invisible qui en est le type
et l’explication.
J’aime mieux indiquer le mystère que de porter la main sur le voile qui
le couvre. Souvenons-nous que le _pontife_, chargé de son _épreuve_,
chargé de sa croix, n’a pas dédaigné un secours humain. Simon le
Cyrénéen n’a pas été inutile. Et nous, qui marchons ensemble, côte à
côte, sur la route, regardons Celui en qui réside substantiellement la
loi de l’équilibre, Celui qui nous a dit de porter les fardeaux les uns
des autres, et qui a promis de se trouver là où deux ou trois âmes le
prieraient réunies ensemble.
Rattachons cette pensée aux pensées que la croix fait naître. Qu’est-ce
que l’épreuve des justes? C’est la lutte du bien et du mal qui se
manifeste en eux.
Avec leur fardeau, ils portent celui des autres. Si nous fixions nos
regards sur la réversibilité, l’aspect du monde changerait pour nous. On
dit souvent que les méchants prospèrent, que tout leur succède, et que
les bons sont traversés dans leurs entreprises. Mais qui réussit? Qui ne
réussit pas? Savons-nous ce que c’est que réussir? Qu’est-ce qu’agir?
Qu’est-ce que perdre son temps? Au moment où vous dites: _Je travaille,
et cet homme ne fait rien_, peut-être c’est vous qui ne faites rien,
malgré le mouvement que vous vous donnez: peut-être cet homme immobile
vous sauve de la mort et de la damnation: peut-être, pendant que vous
dormez, c’est lui qui veille, peut-être il agit comme médiateur. Qui
sait si le succès des méchants ne s’explique pas quelquefois par
l’absence de la croix! Absorbés tout entier par le réel, ils ne sont pas
traversés par l’idéal. Mais il n’est pas inutile de dire aux hommes bons
et mauvais la vérité que voici: La douleur n’est pas la souffrance, et
le plaisir n’est pas la joie. La douleur et le plaisir sont deux
accidents qui se passent dans notre âme, mais qui ne l’atteignent pas
toujours dans sa racine, dans ses derniers retranchements. La joie et la
souffrance la pénètrent et l’ébranlent dans ce fond intime que la main
de Dieu se réserve peut-être le pouvoir de remuer: ce sont des
attouchements profonds, intérieurs et redoutables, supérieurs aux choses
sensibles qui leur servent quelquefois d’occasion. Ce sont les mystères
de l’âme, ils se passent dans un sanctuaire où l’œil humain ne pénètre
pas, et la parole humaine ne peut pas les raconter. La joie est le
transport idéal dont a parlé le prophète quand il a dit: _Exaltationes
Domini in gutture eorum_, et la souffrance a arraché à la grande Victime
ce cri suprême: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?
Or, voici un fait que je crois incontestable: Ceux-la seuls connaissent
la joie, qui ont traversé la souffrance; la souffrance c’est
l’opposition sentie, la joie c’est l’harmonie pressentie. Enfin les
saints déclarent (et si leur témoignage nous étonne, qu’importe?), les
saints déclarent qu’ils trouvent la joie dans la souffrance. Cette
opposition, si insoluble en apparence, est levée au fond des âmes: elle
est levée par la croix, en faveur de ceux qui sont entrés déjà dans le
domaine de l’harmonie.
Et ce mot terrible, _Croix_, y avez-vous réfléchi? La contrariété
n’est-elle pas l’épreuve? Si les églises de pierre ont, depuis dix-huit
siècles, la forme visible de la croix, les âmes humaines, que saint
Augustin appelle des temples, n’ont-elles pas la forme idéale de la
croix?
Saint Paul déclare qu’il accomplit ce qui manque aux souffrances de
Jésus-Christ. Il leur manque donc quelque chose? Nous entendons dire
tous les jours que Jésus-Christ est la tête, et que l’église est le
corps; mais nous y pensons peu. Nous sommes pourtant _en vérité_ les
membres d’un même corps. Cela est ainsi: ce n’est pas, comme vous le
croyez peut-être, une phrase, c’est une réalité. Nul homme ne fait mal à
un autre homme, sans se faire mal à lui-même. Si la solidarité nous
disait quelques-uns de ses secrets, nous tomberions la face contre
terre. Nous nous voyons quelquefois agir sur un homme. Mais nous
agissons continuellement sur tous les hommes, sans y penser. Nous
apercevons quelquefois une des conséquences de l’une de nos actions.
Mais cette conséquence, pour être la seule visible, est-elle la seule
réelle? Pensons-nous à ce rayonnement universel de nous-mêmes, de notre
âme, de notre corps, de notre action, de nos paroles? L’univers est une
immense plaque photographique, et tout exerce sur tout un reflet
mystérieux.
Dans l’ordre physique, nous ne saisissons notre rayonnement que dans le
point précis où une plaque préparée le fixe sensiblement. Il est partout
cependant, moins visible mais aussi vrai.
Chacun de nous remplit l’univers de son image, et si nous ne nous voyons
pas partout, c’est que la chimie ne dresse pas partout d’appareil
photographique: l’image est toujours là, c’est la plaque seule qui
manque. L’acide pyrogallique révèle le rayonnement; mais il existe sur
la plaque avant lui: il le constate, il ne le crée pas. Dans l’ordre
moral, nous ne croyons aux rayons qui partent de nous que là où nous les
voyons s’arrêter et agir sensiblement. Nous ne pensons pas que nos âmes,
victorieuses des lieux et des siècles, apportent un peu de vie ou un peu
de mort à l’autre extrémité du temps et de l’espace, et que des âmes
innombrables, qui n’ont avec nous aucun commerce sensible, profiteront
de nos victoires ou souffriront de nos défaites.
Les effets de l’électricité, les réservoirs, les décharges, les chocs,
les chocs en retour, toutes ces choses qui, soupçonnées plutôt que
connues, nous remplissent déjà d’une admiration mystérieuse et
terrifiée, ne reproduisent-elles pas ces courants d’une espèce à part,
ces courants absolument immatériels qui remplissent le monde? Ne
symbolisent-elles pas ces combats de la lumière qui, incessamment reçue,
repoussée, envoyée, renvoyée, cherchée, évitée, reflétée, opère dans le
monde des esprits et marche où il lui plaît, suivant les angles qu’elle
choisit? Le télégraphe électrique, pour ne citer que lui, eût paru il y
a quelques années l’impossible: ne semble-t-il pas symboliser et
indiquer sensiblement certaines choses qui paraissent encore aujourd’hui
aux esprits arriérés l’impossible? Le progrès, dans toutes les
directions, consiste à reculer les limites de l’impossible, et pour
reculer les limites de l’impossible, la disposition la plus favorable,
c’est la croyance au mystère.