L’unité radicale du corps du Christ est une chose profondément ignorée.

Elle remplit l’Écriture et nous ne l’y remarquons pas. _Celui qui

accomplit tout en toutes choses doit_, selon toute apparence humaine,

être complet lui-même, puisqu’il est la plénitude; mais toute vérité est

mystérieuse, et toute doctrine qui ne s’appuie pas sur le mystère est

par là même condamnée. Aussi l’homme porte-t-il en lui deux dispositions

qui semblent contradictoires et qui ne le sont pas: l’amour de

l’évidence et l’amour du mystère. Or, Jésus-Christ en qui réside

substantiellement la plénitude de Dieu, selon saint Paul, attend

lui-même, selon le même saint Paul, sa plénitude de l’humanité. Ne

dira-t-il pas, au jour du jugement: J’ai eu faim et vous m’avez nourri.

Il a donc faim encore! Le péché, dit l’Écriture, dissout le Christ. En

effet, il arrête la formation de son corps, et voici comment. Le corps

de l’Homme-Dieu, mis en terre, comme le grain de froment, doit

ressusciter multiple, parce qu’il est mort; mais les frères du

Rédempteur, premier-né entre tant de frères, sont héritiers de la

rédemption. Que l’homme donc renonce à son rôle de Rédempteur, qu’il

refuse de prendre part à l’œuvre, qui est à la fois Passion et Action,

qu’il refuse de subir Dieu pour s’assimiler à lui, cet homme refuse

d’entrer dans le corps du Christ; il s’oppose à sa formation; il le

dissout dans la mesure de son pouvoir.

L’ancien monde, ombre et figure, avait pour but, sous le règne de la

loi, de former le corps matériel du Christ; le nouveau monde, plein de

vie et de grâce, a pour fin dernière la mission de former le corps idéal

du Christ, qui attend de la liberté humaine son achèvement et

l’intégrité de ses membres.

Toutes les créatures appartiennent à l’homme, tendent à l’homme, et

l’homme tend à Dieu par Jésus-Christ.

Ainsi, Jésus-Christ, Dieu et homme, est la fin dernière de tout ce qui

existe, et l’opération de l’univers apparaît simplifiée; il s’agit de le

faire, de l’accomplir, dans un sens très-réel. _Veritatem facientes in

charitate_, faisant la vérité dans l’amour.

Réaliser l’idée par des signes sensibles, continuer l’œuvre de la Vierge

Marie, donner naissance au même Verbe par des paroles qui sont des

actes, par des actes qui sont des paroles, lever l’opposition, préparer

l’harmonie: telle est la loi chrétienne.

Qu’ils soient consommés en un, comme mon Père et moi nous sommes un!

Quand ce cri sortit de la poitrine de Jésus, un instant après, il allait

être livré aux bourreaux; un instant avant, il venait d’instituer

l’Eucharistie.

Il prononce alors le cri suprême de l’harmonie absolue, proclamée au

sein de l’opposition absolue. Celui qui allait être trahi par ses amis,

crucifié par ses ennemis, abandonné de tous, renié par le chef de son

Église, et, dans un certain sens, délaissé par Dieu son Père, celui qui

allait perdre la figure d’un homme et prendre celle d’un ver de terre,

celui dont les soldats allaient se moquer, proclame, en face de Dieu et

de l’humanité, la paix faite. Il proclame son unité avec Dieu le Père,

l’unité des hommes entre eux, seconde unité, image de la première. Il

est un seul Dieu avec son Père, et, afin de se faire un avec les hommes

unis, il vient de fonder l’Eucharistie. Il veut être un avec les hommes

de la même unité qu’il possède vis-à-vis de Dieu. Mais comment faire?

Tout Dieu qu’il est, comment fera-t-il? Je vous le dis: il vient de

fonder l’Eucharistie, comme pour répondre à la dernière objection; ce

sera le sang de l’Homme-Dieu qui circulera dans les veines des hommes.

Commencez-vous à entrevoir, vous qui parlez d’unité, ce que l’union

hypostatique a fait du monde? Cette harmonie immense, proclamée au sein

de l’opposition immense, est la fondation de la religion chrétienne.

Aussi le médiateur domine de si haut la situation qu’il proclame déjà

son œuvre faite, comme s’il oubliait qu’il lui reste à mourir, _Opus

consummavi_.

_Et nunc clarifica me tu, Pater, apud temetipsum claritate quam habui,

priusquam mundus esset apud te._

Le condamné à mort, qui voit dressé devant lui le gibet des esclaves,

réclame de Dieu le Père la splendeur éternelle qu’il possédait dans son

sein avant que le monde fût.

En face de l’opposition immense et de l’immense harmonie, je ne connais

de réponse possible que le _Credo_ et l’_Amen_ de l’Église. Je crois à

la parole de Dieu fait homme, parole condamnée par les hommes, qui

fondera l’unité et le royaume à venir. Je crois à la vertu de son sang;

je crois à la prière exaucée de la vie éternelle qui va à la mort; je

crois à la prière exaucée de la lumière glorieuse qui, près de subir la

nuit du jardin des Olives, promet à ses cohéritiers les splendeurs de

l’éternelle union et de la vision béatifique. _Omnia in ipso constant._

CHAPITRE VIII.

LA CROIX.

Ai-je tout dit? Non. Saint Paul n’a pas cru avoir tout dit au moment où

il venait de faire sa profession de foi et sa profession de science,

déclarant qu’il ne voulait savoir que Jésus-Christ. Jésus-Christ,

principe et fin dernière des choses, ne lui suffit pas. Le Thabor ne lui

suffit pas. Il demande une autre montagne. Il ajoute au nom de

Jésus-Christ un autre mot; il veut savoir Jésus-Christ crucifié.

Jetons un coup d’œil sur le monde idéal. Il est, depuis 1800 ans,

informé, dominé par un signe étrange qui s’appelle le signe de la croix.

Jetons un coup d’œil sur la terre habitée, sur la planète. Le temps et

l’espace sont divisés en deux parties. Dans l’une la croix est présente;

dans l’autre, elle est absente.

Le signe de la croix est la distinction entre le ciel et l’enfer. Il est

le premier effort de la main de l’enfant, le dernier effort de la main

du vieillard, et partout où cela n’est pas ainsi, le ciel n’est pas.

Bientôt après, en vertu de cette habitude humaine que j’ai déjà

constatée, la terre cède la place à l’enfer, et la civilisation meurt

devant la barbarie. Les contrées où la croix ne domine pas les paysages,

où nul clocher n’apparaît au voyageur sur la montagne, sont habités par

des hommes qui généralement se mangent entre eux.

La croix greffe un Dieu sur un homme, et nulle parole, même la plus

exagérée en apparence, ne pourra dire ce qu’elle est.

Néanmoins, puisque la parole nous est donnée, disons d’elle quelque

chose.

Le monde a été créé suivant les lois mathématiques aperçues par Dieu

dans le Verbe. Le monde a été créé _in numero, in mensurâ, in pondere_.

_In numero._ Arithmétique, temps.

_In mensurâ._ Géométrie, espace.

_In pondere._ Poids, mouvement, attraction.

Il a été racheté par le même Verbe et suivant les mêmes modes. Il y

aurait probablement entre les jours de la semaine créatrice et ceux de

la semaine rédemptrice des analogies que Dieu sait.

_In numero. Sciens quia tempus venit, nunc es hora vestra._ Voici le

temps, l’heure. La Rédemption s’accomplit dans le nombre, _in numero_.

Mais cette heure est l’heure par excellence. Elle est l’heure centrale.

Mon heure n’est pas encore venue, avait dit le Verbe au moment où il ne

faisait encore qu’un miracle. Cette heure est placée au milieu des

heures, au centre du temps. Elle résume le temps. L’AGNEAU a été égorgé

dès l’origine du monde, et le sacrifice doit se renouveler sur l’autel

jusqu’à la fin des temps.

_In pondere._ Quand je serai là-haut, j’attirerai tout à moi (_omnia_ et

non pas seulement _omnes_. _Homines et jumenta salvabis_). Je serai

devenu le centre et par là l’attraction elle-même, la loi de

l’attraction et le fait de la suprême attraction, l’aimant universel.

_In mensurâ._ Écoutons la géométrie nous parler de la croix. La

géométrie, qui est la rigueur même, et qui par là semble ne rien devoir

indiquer sans en faire à l’instant l’objet d’un théorème, a encore une

fenêtre ouverte sur l’infini.

Examinons rapidement la synthèse universelle.

Quelle est la forme absolue de l’opposition morale?

C’est l’être infiniment parfait maudit de Dieu. C’est le juste portant

le fardeau du péché humain dans sa totalité.

Mais voici une parole de la vérité éternelle:

«Il est entré une seule fois dans le sanctuaire, non avec le sang des

boucs et des veaux, mais avec son propre sang, nous ayant acquis une

rédemption éternelle. C’est pourquoi il (Jésus-Christ victime sans

tache) est le médiateur du Nouveau Testament afin que, par la mort qu’il

a soufferte pour expier les iniquités qui se commettaient sous le

premier Testament, ceux qui sont appelés de Dieu reçoivent l’héritage

qu’il leur a promis.»

Quelle est la forme absolue de l’opposition métaphysique?

C’est la vie éternelle subissant la mort.

_Exanimavit semetipsum._ La vie humaine était déjà pour lui un

anéantissement. Or, il s’anéantit jusqu’à la mort humaine. Car voici une

autre parole:

«Il a plu au Père que toute plénitude résidât en lui, et de réconcilier

toutes choses avec soi par lui, ayant pacifié par le sang qu’il a

répandu tant ce qui est sur la terre que ce qui est au ciel.»

Jésus-Christ, poussant un grand cri, baissa la tête et expira.

Tout était consommé.

Quelle est la forme absolue de l’opposition géométrique?

C’est la rencontre de deux parallèles.

Un jour, par ordre du proconsul romain, un arbre fut abattu dans une

forêt. C’était un sycomore. Les ouvriers galiléens reçurent l’ordre de

le tailler. Ils ne le taillèrent pas sans peine. Il leur fallait

réaliser le plan géométrique aperçu par Dieu dans le Verbe qui allait

être cloué sur ce morceau de bois. Sur ce bois en effet fut cloué le

Verbe fait chair. Le corps fut dressé verticalement: ligne de vie; les

bras furent étendus horizontalement: ligne de mort. Ainsi se résuma le

sacrifice qui contient la vie et la mort réconciliées.

Toutes choses s’embrassèrent dans un baiser immense. Car le bois du

sycomore fut croisé. Ses lignes, parallèles tant que l’arbre avait vécu,

tant que les racines avaient été en terre, se coupèrent à angles droits,

à angles égaux. L’arbre prit la forme d’une croix et fut transporté sur

la montagne.

La vie et la mort se traversèrent, et, se coupant à angles droits,

chantèrent une musique infinie qui entraîna dans le même accord

l’essence éternelle et les choses créées, Dieu, l’homme et la nature.

Dieu le Père, revenu de sa fuite infinie, ne se repentant plus d’avoir

fait l’homme, atteignit et embrassa la création sur cet épouvantable

sommet. Il trouva encore une fois son œuvre bonne.

Or, voici un _postulatum_ de mathématique transcendante:

LES PARALLÈLES SE RENCONTRENT A L’INFINI.

_Omnia in ipso constant._ Je le dis avec une sorte de terreur: la vie et

la mort se tiennent debout ensemble, _cum stant, constant_, sur la terre

et sous les cieux.

Le panthéisme n’a pas de croix. Sa ligne, c’est la ligne horizontale. La

terre s’étend aux regards, isolée et désolée. L’infini est absent. Les

créatures sont ensemble, mais elles ne se tiennent pas debout, et aucun

Dieu ne les redresse. Du mot chrétien, du grand mot si simple et si

complet, _constant_, peut-être le panthéisme peut-il prononcer la

première syllabe _cum_, avec, _stant_ lui est refusé.

La croix janséniste, qui représente Jésus-Christ les mains levées, viole

l’angle droit, ferme les bras du crucifié et l’isole de la nature. La

croix janséniste est debout, _stat_. Mais elle est seule, le _cum_ lui

est interdit.

Le panthéisme n’a pas de tête, le jansénisme n’a pas de bras. L’un

embrasse sans s’élever, l’autre s’élève sans embrasser.

Dans la croix catholique, _Omnia constant_. La vie soulève la mort et

l’entraîne avec elle aux cieux dans sa course triomphante. Tout

s’embrasse, tout s’élève, tout se distingue, tout s’unit.

Unité, reconstruction, plénitude, synthèse, consommation en un, cris de

l’homme et cris de Dieu! Au moment où le Verbe, hypostatiquement uni à

la nature humaine, fut attaché à la croix, Dieu continuait à voir dans

ce Verbe la Vérité! Au moment où le Verbe attirait à lui toute créature,

consommant dans l’unité toute division, cette croix sur laquelle les

hommes clouaient son corps humain figurait géométriquement cette

rencontre suprême, cette plénitude, cette fusion qui apercevait Dieu le

Père, satisfait dans sa justice, dans sa miséricorde, dans toute sa

personne infinie, et se réconciliant avec l’univers en la personne de ce

Fils qu’il faisait semblant d’abandonner.

L’opposition absolue était réalisée: par elle se préparait l’harmonie

absolue.

Trois jours après, celui qui avait consommé sur la montagne l’harmonie

du temps et de l’espace par un sacrifice idéal et réel, ressuscita. Il

alla s’asseoir à la droite du Père. C’est là que les élus le

contempleront. La foi aura fait place à la vision.

Le _Credo_ sera remplacé par l’Éternel _Alleluia_, et du symbole que

nous chantons en exil il ne restera que la dernière parole: _Amen._

Nous verrons face à face Dieu tel qu’il est. Nous verrons face à face

l’Être, le Principe, Celui qui Est, Celui dont le nom est ineffable et

ne s’écrit qu’en tremblant, Dieu le Père.

Nous verrons face à face Dieu le Fils, le Verbe, la distinction dans

l’unité, Celui en qui Dieu le Père contemple éternellement les

exemplaires de tous les mondes créés et possibles, le Verbe par qui

celui qui Est communique avec ceux qui ne sont pas, le Dieu fait homme,

le Dieu fait enfant, le Dieu qui a dormi[4], le Dieu qui a eu une mère,

le Dieu qui a prié Dieu, le Dieu qui a pleuré, le Dieu qui s’est incliné

vers le néant, le Dieu qui s’est penché sur l’abîme, le Dieu qui a

trouvé moyen de faire connaissance avec l’infirmité, avec la peur, avec

l’ennui, le moyen de s’anéantir; enfin nous verrons face à face le

Saint-Esprit, l’union du Père et du Fils, leur repos dans l’amour, Celui

qui se laisse symboliser par l’huile et qui a dit de frotter d’huile les

malades en priant pour que l’harmonie qui s’appelle la santé leur soit

rendue, la paix et la joie incompréhensible du Seigneur, l’harmonie

immense, infinie, éternelle, absolue, absolument inexprimable,

absolument suradorable, l’harmonie enfin, l’harmonie, l’harmonie,

l’harmonie.

[4] Le sommeil est le signe caractéristique de la nature sensible.

CHAPITRE IX.

ADRESSE AUX UNIVERSITÉS ALLEMANDES.

Il me reste à exprimer une espérance. Ce livre dit certaines choses. Il

en sous-entend certaines autres. Les plus grandes, ce sont les

sous-entendues. Son but sera atteint, s’il réunit quelques hommes dans

une affirmation précise de la vérité, et il sera atteint surabondamment

s’il inspire à ces mêmes hommes, à ces amis dont j’ignore le nom, le

sentiment des choses supérieures. O lumière mystérieuse! ô lumière

évidente! ô chose sublime!

Dieu de Dieu, lumière de lumière, _Deum de Deo, lumen de lumine_. O vous

qui savez tout, faites-nous savoir quelque chose! O Verbe en qui tout

est vie, essence infiniment infinie en qui toute vérité est comprise, ô

lumière, je vous adore! ô lumière, brillez sur nous!

Nous vivons dans une époque où la hardiesse du mal autorise la hardiesse

du bien. Les esprits troublés se promènent sans repos, d’une extrémité à

l’autre, dans le champ de leurs pensées. Les grands troubles sont

favorables aux grands mouvements. Les éléments en fusion se pénètrent

mieux. Le jour où l’Allemagne et la France, où la science et la vie se

rencontreront dans le christianisme sera un grand jour dans l’histoire

du monde. Messieurs les professeurs des universités allemandes, Dieu

vous demande votre coopération. Dites à vos maîtres, dites à vos élèves,

dites à vos concitoyens, que l’éternel Exilé, celui qui n’a pas où

reposer sa tête, le Christ, demande l’hospitalité au peuple germanique.

Vérité absolue prête à s’assimiler toutes les vérités, il les

transfigurera dans sa lumière, au lieu de les anéantir. Il sera votre

vie et la vie de votre science. Vous avez brisé l’Europe en scindant

l’unité.

Une idée germe dans l’intelligence de l’Allemagne. Le bras de la France

la traduit en faits. Le monde civilisé imite la France et l’Allemagne.

Jusqu’ici vous avez lancé la négation sur le monde; mais vous l’avez

épuisée, et, sous peine de mort, vous rentrerez dans le domaine de

l’être. Vous réparerez les maux que vous avez faits. Vous montrerez au

monde un peuple catholique, une science catholique. La France vous

suivra dans la vie comme elle vous a suivis dans la mort. La science et

la foi s’embrasseront. En face des grandes choses qui vous attendent

pour éclater, vous ne serez pas retenus, messieurs, par une contrainte

indigne de vous, la contrainte de l’habitude, du préjugé, du parti pris.

Mandataires de l’Europe, réfléchissez devant Dieu dans la liberté de vos

âmes.

L’Église vous attend. Elle porte, depuis la catastrophe qui vous a

séparés d’elle, le deuil éternel des mères. Elle répète sur vous les

paroles du prophète-roi sur son fils perdu: «Absalon, fili mi, fili mi,

Absalon!» Ézéchiel était en présence d’ossements brisés et glacés, quand

il entendit cette parole: «Souffle sur eux, fils de l’homme; souffle et

prophétise.» Il souffla, la vie revint et les morts se levèrent. Votre

science est un monceau de ruines gigantesques qui demandent la vie, le

souffle de l’Esprit-Saint. Vous changerez en cathédrale le caveau

sépulcral où dorment les froides dépouilles de vos aïeux. Écoutez-les.

Ils vous disent de leur grande voix que la science et la foi veulent se

réunir, que l’avenir du monde est à cette condition, que par vous le

XIXe siècle doit racheter les crimes du XVIe, que les petits-fils de

ceux qui s’égarèrent ont une œuvre à accomplir, digne de leur génie et

digne de leur courage.

Schelling est mort, Hégel est mort, l’Allemagne meurt si elle ne se

laisse étreindre dans les bras de l’universel amour, si elle ne

réchauffe sa science contre le cœur de la mère universelle, si vous ne

levez le drapeau de l’unité dans les métropoles de votre philosophie.

Tout s’abat autour de vous. L’arbre que le révolté planta en entrant à

Worms a exaucé la prière de cet homme: il a grandi comme sa doctrine, il

est tombé comme elle; l’ormeau de Luther est foudroyé. Worms a entendu

le bruit du tonnerre. Schelling a salué de ses derniers regards l’espoir

qui se réalisera.

Voulez-vous qu’un cri de paix retentisse de Notre-Dame de Paris à

Notre-Dame de Cologne! Cologne, la ville catholique! Les murs tant de

fois séculaires de sa métropole inachevée ignoreraient peut-être

l’apparition du protestantisme, s’ils n’avaient entendu Frédéric

Schlegel, célébrant son retour à l’unité catholique, réciter, avec la

profession de foi de Pie IV, le _Te Deum_ de la réconciliation! Par ces

idées et par ces souvenirs, par les aspirations de vos plus illustres

ancêtres, par la mémoire des grands hommes et par la mémoire des saints,

par ce Verbe éternel qui est le lieu des esprits, et qui rend

raisonnables les intelligences, j’ose vous prier, messieurs, de résoudre

enfin dans l’harmonie cette grande dissonance qui retarde la science et

qui désole les âmes.

EXTRAIT

DES ÉLÉMENTS DE THÉOLOGIE

DU BIENHEUREUX HIÉROTHÉE.

«La divinité du Seigneur Jésus est la cause et le complément de tout;

elle maintient les choses dans un harmonieux ensemble, sans être ni tout

ni partie; et pourtant elle est tout et partie, parce qu’elle comprend

en elle et qu’elle possède par excellence et de toute éternité le tout

et les parties. Comme principe de perfection, elle est parfaite dans les

choses qui ne le sont pas; et en ce sens qu’elle brille d’une perfection

supérieure et antécédente, elle n’est pas parfaite dans les choses qui

le sont. Forme suprême et originale, elle donne une forme à ce qui n’en

a pas; et dans ce qui a une forme, elle en semble dépourvue, précisément

à cause de l’excellence de la sienne propre. Substance auguste, elle

pénètre toutes les substances, sans souiller sa pureté, sans descendre

de sa sublime élévation. Elle détermine et classe entre eux les

principes des choses, et reste éminemment au-dessus de tout principe et

de toute classification. Elle fixe l’essence des êtres. Elle est la

durée, elle est plus forte que les siècles et avant tous les siècles. Sa

plénitude apparaît en ce qui manque aux créatures; sa surabondance

éclate en ce que les créatures possèdent. Indicible, ineffable,

supérieure à tout entendement, à toute vie, à toute substance, elle a

surnaturellement ce qui est surnaturel, et suréminemment ce qui est

suréminent. De là vient (et puissent nous concilier miséricorde les

louanges que nous donnons à ces prodiges qui surpassent toute

intelligence et toute parole!), de là vient qu’en s’abaissant jusqu’à

notre nature, et prenant en réalité notre substance, et se laissant

appeler homme, le Verbe divin fut au-dessus de notre nature et de notre

substance, non-seulement parce qu’il s’est uni à l’humanité sans

altération ni confusion de sa divinité, et que sa plénitude infinie n’a

pas souffert de cet ineffable anéantissement; mais encore, ce qui est

bien plus admirable, parce qu’il se montra supérieur à notre nature et à

notre substance dans les choses mêmes qui sont propres à notre nature et

à notre substance, et qu’il posséda d’une manière transcendante ce qui

est à nous, ce qui est de nous.»

(_Œuvres de saint Denis l’Aréopagite_, traduites du grec; précédées

d’une introduction par l’abbé Darboy, p. 361.)

TABLE.

Introduction 5

PREMIÈRE PARTIE.

Chapitre premier. Négation de la religion 7

Chap. II. Négation de la société 27

Chap. III. Négation de la science 41

Chap. IV. Négation de l’art 66

DEUXIÈME PARTIE.

Chap. V. L’Allemagne et le christianisme 87

Chap. VI. L’incarnation 116

Chap. VII. La rédemption 139

Chap. VIII. La croix 158

Chap. IX. Adresse aux Universités allemandes 166

Extrait des éléments de théologie du bienheureux Hiérothée 171

PARIS.--IMPRIMERIE DE W. REMQUET ET Cie, 5, RUE GARANCIÈRE.

M. Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle · 第 8 / 8 段