Ainsi seraient restées en face et en guerre les oppositions, les thèses

et les antithèses, si l’unité même n’était venue tout simplifier, par un

mystère formidable.

Le Verbe se fit chair. Ainsi les deux choses que nous avons appelées de

ces deux noms _Sapientia_, _Virtus_, se réunirent dans un être visible.

Ainsi le Verbe s’offrit à l’intelligence de l’homme, et à ses yeux

donnant un corps au λογος qu’avait rêvé Platon, substituant l’idée aux

figures Judaïques, et l’homme entier put adorer Dieu, tel qu’il est.

«Judæi signa petunt (thèse). Græci sapientiam quærunt (antithèse). Nos

Christum prædicamus crucifixum, Judæis quidem scandalum, gentibus autem

stultitiam, ipsis autem Judæis vocatis atque Græcis Christum Dei

_virtutem_ et Dei _sapientiam_.» (Synthèse.) (Saint Paul.)

Le christianisme est l’occupation de la chair par le Verbe. Or, quel est

l’objet de cette incarnation?

C’est de mettre Dieu en rapport avec nous par toutes les parties de

nous-mêmes, par toutes nos facultés, par tout ce qui nous fait hommes.

Le Dieu fait chair entre dans l’homme par tous les pores.

Le Dieu véritable est donc à la fois une idée et un fait, un principe

immatériel et un signe sensible: protestants et catholiques nous en

convenons. Mais l’œuvre est-elle terminée à la mort du Christ? Oui, dans

un sens. Non, dans l’autre. Jésus-Christ n’est resté sur terre, sous

forme humaine, qu’un instant et dans un endroit. Il n’a occupé qu’un

point imperceptible du temps et de l’espace. Et cependant il a vécu, il

est mort pour tous les hommes. Il est venu pour nous qui ne l’avons pas

vu marcher, parler, boire, manger, dormir? Et alors, que nous

reste-t-il, puisqu’il est mort?

La doctrine, direz-vous? mais une doctrine, c’est une idée, ce n’est pas

un fait. Et puisque nous avons besoin du fait avec l’idée, du signe avec

le principe, puisqu’il convient à la bonté de Dieu de satisfaire les

besoins qu’il a mis en nous, son œuvre resterait incomplète si, après le

départ de Jésus, rien de sensible et de divin à la fois ne persistait

sur la terre déshéritée.

Si au contraire Jésus-Christ, idée et signe, a laissé une idée et un

signe, cette merveille de spiritualité et de plasticité est en tous

points digne de lui.

Or, la chose est faite. Il a laissé l’idée, il a laissé le fait suprême,

l’assemblée universelle que nous appelons en grec Église catholique. Le

Dieu _un_ a fondé l’Église une, universelle, immuable.

Toute parole qui a une fois varié n’est pas la sienne, et il n’y a

qu’une parole qui n’ait jamais varié. Consommer l’unité de tous, et

garder l’individualité de chacun, tel était le problème. L’individu tire

à lui, c’est la force centrifuge, l’assemblée universelle tire à elle,

c’est la force centripète, bonne et utile à l’humanité comme

l’agrégation moléculaire à la matière inorganique.

Le fait sur terre est le gardien de l’idée. Nous ne brûlons pas le

portrait de nos pères morts. Le peuple dit que les petits cadeaux

entretiennent l’amitié. Rien n’est plus vrai. L’Église est le grand

cadeau fait par Dieu aux hommes pour entretenir l’amitié entre le ciel

et la terre. Jésus-Christ a dit: Je serai avec vous jusqu’à la

consommation des siècles. Je bâtirai mon Église sur une pierre. Dieu a

donné sa parole au monde, et l’Église est légitime dépositaire de la

parole donnée. L’homme est un être pensant: il a la doctrine. L’homme

est un être pratique: il a le culte et les œuvres. Les sacrements

administrés par l’Église sont les canaux dont elle se sert pour que

l’idée soit versée en nous.

Mais nous sommes toujours libres de nous égarer, et deux grandes sources

d’erreurs s’ouvrent devant l’homme:

1º Embrasser le fait seul, s’attacher au signe, et oublier l’idée. Ainsi

font les superstitieux, qui, ardents aux pratiques, oublient la vérité

elle-même. Le _signe_, chose merveilleuse! au lieu de leur rappeler la

chose _signifiée_, les aide à l’oublier. Ainsi font les schismatiques

qui ont retenu certaines pratiques aussi, certaines formes chrétiennes,

sans retenir la vie circulante. Ils sont tombés stériles, comme la

feuille morte, qui ne communie plus à la sève du tronc.

2º Embrasser l’idée seule et négliger le fait. Ceux-ci oublient que

l’homme a un corps. Et les hérétiques, se promenant de ruines en ruines,

les hérétiques, niant l’Église, ont fait la guerre à toute la matière.

Ils ont nié les sacrements, la présence réelle du Christ dans l’hostie,

enfin ils ont chassé du temple les tableaux et les statues, formes

sensibles de l’art données sur terre à l’homme pour s’élever au beau

invisible. L’hérésie, en général, continue l’œuvre de la philosophie

grecque, et en ce sens Tertullien avait vu bien avant dans les choses,

quand il a appelé Platon le patriarche des hérétiques. L’hérésie a la

haine du signe extérieur: et les hérétiques deviennent aisément

grossiers et charnels: Luther et beaucoup d’autres nous offrent ce

profond enseignement: quiconque se vante de mépriser trop la matière, et

veut se passer d’elle, l’adore pour sa punition.

Incrédulité.

Superstition.

Voilà les erreurs humaines.

Incarnation du Verbe: assemblée universelle.

Voilà la vérité.

L’Église catholique possède le Verbe fait chair dans sa plénitude et

dans son étendue.

Comme, en attaquant le culte extérieur, les sacrements, l’art, le

protestantisme attaquait, sans s’en rendre compte, l’incarnation même du

Verbe, la pratique, qui ne pardonne jamais, a conduit quelques esprits à

cette seconde négation qui dépasse les projets des fondateurs. La chair

du Verbe mangée par l’homme suit dans les desseins de Dieu la chair du

Verbe, prise par lui pour l’homme. Calvin avait attaqué la chair mangée;

Socinius plus hardi a attaqué la chair prise. Calvin avait attaqué la

société des âmes, l’unité dans l’amour, la communion des saints;

Socinius a attaqué la divinité même du Christ, en qui s’associent les

âmes, en qui s’aiment les hommes, en qui communient les saints. A la

victime absente le protestantisme n’en a substitué aucune. Il a offert

au monde le spectacle inconnu d’une religion sans sacrifice, et d’un

temple sans autel. Seulement suivez et admirez. Calvin et Luther,

séparés de l’unité, n’ont pu créer une unité. Excommuniés de la société

catholique, leur société brisée n’a pu se tenir debout, attendu qu’elle

avait pour base la négation même de l’unité.

Calvin a brûlé un de ses amis; il l’a brûlé inutilement; ses descendants

ne se souviennent plus de lui; son œuvre est morte: les assassinats se

terminent souvent par des suicides.

Le protestantisme, ce corps décomposé d’avance, tombe maintenant en

pourriture, afin qu’un grand spectacle soit donné au monde. Ceci se

passe sous les yeux de l’Europe inattentive, qui devrait regarder et qui

ne regarde pas. Si elle regardait la carte du monde intellectuel, elle

comprendrait pourquoi la société humaine s’est désorganisée, en

réfléchissant à la désorganisation de la société religieuse, et

peut-être, avertie par le sang et par le feu, elle s’habituerait à

traiter sérieusement les crimes de la pensée.

Nous assistons aujourd’hui au désossement du protestantisme. Ayant nié

le fait de l’Église, il a nié le fait de l’incarnation. Ceux qui étaient

déistes il y a dix ans sont athées aujourd’hui. Il ne restera bientôt

plus que deux camps dans la plaine: la vérité et l’erreur, le oui et le

non, le catholicisme et l’athéisme. La lutte du bien et du mal, à mesure

que les siècles marchent, se fait plus gigantesque. Les vérités se

serrent, les erreurs se serrent, toute chose aspire à la synthèse.

Les intermédiaires s’effacent peu à peu, afin qu’il reste un jour deux

athlètes seulement en face l’un de l’autre, visibles et nus: l’Église

catholique, la cité de Dieu, l’affirmation, l’amour, et, en face, la

cité de Satan, la négation, la ruine, la mort et la haine. Et quand les

temps seront finis, selon que chacun aura adhéré à la vie ou adhéré à la

mort, il ira vivre dans l’amour ou mourir dans la haine, et subira

pendant l’éternité le sort qu’il se sera préparé dans le temps.

De cette grande scission faut-il conclure que l’homme, qui ne voit pas

la vérité révélée, ne _peut_ rien voir; qu’il est _nécessairement_ voué

à la nuit absolue s’il refuse la lumière chrétienne; qu’en dehors de la

foi la raison n’a pas d’existence; qu’à celui qui ignore la rédemption,

la notion de Dieu, la notion de l’âme, la notion du bien et du mal

échappent _nécessairement_? Rien ne serait plus faux. Cette erreur

effacerait la distinction fondamentale de l’ordre naturel et de l’ordre

surnaturel. Cette affirmation, à la fois fausse et maladroite,

tournerait contre elle-même: elle attaquerait le christianisme en

voulant le glorifier à contre-sens. Voici comment s’explique la grande

séparation qui s’opère sous nos yeux.

Le péché que l’homme porte en lui est un poids qui l’entraîne

incessamment vers l’abîme. Le péché est la négation pratique; il est la

force centrifuge qui tend sans relâche à écarter l’homme de son centre.

A la force centrifuge du péché, l’Église oppose la force centripète de

la prière et des sacrements, force immense dont l’action fréquemment

répétée lutte contre la puissance dissolvante du mal, et tend à retenir

l’homme dans la sphère active de l’aimant.

Mais qu’arrive-t-il si l’homme repousse volontairement la planche de

salut? Séparé de la grande unité extérieure, il perd bientôt l’unité

intérieure de son être; il entre dans l’empire des ténèbres, et entraîné

non pas par la nécessité intrinsèque et logique des principes qui lui

commanderaient encore de rester homme, même s’il renonce à devenir Dieu,

mais bien par la pesanteur spécifique de sa propre personne, il roule

d’abîme en abîme et finit par abandonner la loi naturelle comme il a

abandonné la foi catholique. Cet homme _pourrait_ rester debout sur le

bord du précipice; il le pourrait rigoureusement, il ne le fera pas: le

vertige qui le saisit n’est pas une nécessité logique de sa situation,

c’est une infirmité de sa nature. L’homme n’est pas un point

mathématique; c’est un être vivant, compliqué, multiple, qui est en

relation avec Dieu, non par sa pensée isolée, mais par toutes ses

facultés: la vérité est en même temps la vie.

L’Europe, qui a renié l’Église catholique, aurait _pu, dans le sens

absolu et abstrait_, garder la loi naturelle; mais elle ne l’a pas fait

parce que l’homme ne fait pas tout ce qu’il peut, parce qu’elle a obéi à

la force centrifuge du péché originel; aussi la foi et la raison,

blessées par les mêmes ennemis, ont contracté dans ce siècle une

alliance plus étroite qu’autrefois.

Le panthéisme allemand est une des formes les plus complètes que puisse

prendre l’erreur. Il est fils cependant du protestantisme, qui, en toute

chose, est timide et incomplet. Il descend de Luther, et quoiqu’il ait

renié son père, chose remarquable, il ne le déteste pas. Il garde sa

colère pour les choses divines. L’éclectisme français est une pâle

imitation du panthéisme allemand. Son dieu à la fois dieu, nature et

humanité, est le dieu de Schelling amoindri. Pour comprendre l’état de

la France, il faut connaître l’état de l’Allemagne. Pour comprendre le

langage de Vert-Vert chez les Visitandines, il faut savoir quels gens

avait fréquentés l’oiseau avant de pénétrer si mal à propos dans le

couvent[3].

[3] Je crois que le R. P. Ventura a dit à ce propos un mot charmant,

mais je ne saurais indiquer au juste le passage.

Quoi qu’il en soit, notre panthéisme est un pauvre panthéisme d’emprunt.

La doctrine de M. Renan consiste à n’en avoir pas, comme la doctrine de

plusieurs autres consistait à faire des phrases. M. Renan, lui, est un

soldat, un tirailleur adroit. S’il n’a pas de doctrine, il a au moins

une intention: il veut attaquer Dieu au cœur.

La France, qui ignore la philosophie, et croit sur ce sujet tout ce

qu’on veut bien lui dire, à amalgamé les insinuations de M. Renan avec

la bêtise sentimentale représentée par Rousseau, père de l’opéra

comique, et la bêtise méchante représentée par Voltaire, père de la

chanson. Au point de vue de l’exégèse, la France en est encore à

Strauss, cet enfant malveillant, qui est oublié depuis longtemps de

l’autre côté du Rhin.

L’Allemagne a usé et rongé ses propres erreurs: il est temps qu’elle

vienne à la vérité qui ne s’use pas. Il faut qu’elle recommence. Elle ne

peut recommencer que par le germe des germes. Elle cherche la synthèse.

L’Église universelle, unité vivante, lui tend les bras.

Si Platon était la préface humaine de l’Évangile, Moïse en était la

préface divine: mais l’Église possède seule le _Verbum caro factum_ dans

sa plénitude, _Dei virtutem_ et _Dei sapientiam_: et cette synthèse est

fidèle à elle-même.

Vous savez que nul homme n’a jamais eu un disciple fidèle, et pas même

lui-même; vous connaissez l’homme, ce monstre d’inconstance, ce prodige

de faiblesse; vous avez contemplé, ne fût-ce qu’un instant dans votre

vie, la défaillance de toute créature; vous savez à quoi tiennent les

hommes, les institutions et ce qu’il faut de vent pour renverser tout ce

qui est debout ici-bas; pourtant vous voyez trois choses:

1º L’existence réelle des saints.

2º L’existence réelle de l’unité. Un homme dans l’Église est d’accord

avec lui-même et avec tous.

3º L’existence d’un fait social, l’Église, qui survit à tous les faits,

sans aucun moyen connu d’existence et de durée, ne cédant rien de son

esprit et de sa doctrine, faisant tout céder à sa doctrine et à son

esprit.

Pouvez-vous voir ces trois choses, demeurer calme en face d’elles, et

dire avec assurance: Cela ne signifie rien?

Les héros sont là pour nous avertir que les saints ne sont pas possibles

humainement.

Luther est là, comme type du réformateur. Il est là, racontant aux

générations ce que devient une doctrine, livrée à ses apôtres, livrée à

son apôtre, à son inventeur.

Toutes les institutions doctrinales sont là, ou plutôt ne sont plus là;

mais l’histoire nous dit combien de temps elles durent dans les pays

civilisés.

Pourtant les saints sont là.

Pourtant l’unité du dogme est là.

Pourtant l’unité de l’Église est là.

Le christianisme est naturellement impossible.

Or il est.

Donc il est surnaturellement.

Aucun progrès ne le dépasse, et il dépasse tous les progrès.

Il est assimilable à tout, et il n’est semblable à rien.

Sa présence et son absence produisent dans l’âme d’autres effets que la

présence ou l’absence d’une pensée scientifique. Aussi n’est-il pas une

opinion. Il est une foi, et la foi est une vertu; ce seul fait établit

entre le christianisme et toute autre doctrine une différence que

j’indique en passant.

Regardez le monde des idées. Le christianisme triomphe en lui-même.

Regardez le monde des faits. Il triomphe par ses amis, qui atteignent là

où l’homme ne peut atteindre, et qui, sans jamais se ressembler, sont

fondus dans le même esprit. Il triomphe par ses ennemis qui le

glorifient à leur manière, et semblent mettre je ne sais quelle

affectation à nous montrer ce qu’on devient sans lui.

Aucun hommage ne lui manque; mais l’hommage de la haine est un des plus

significatifs. Il agit avec la perfection infaillible de l’instinct. Il

est aveugle et par là même éclairé. Cette haine a un caractère

particulier: c’est une fureur d’un genre à part, à laquelle ses plus

doux ennemis échappent rarement; c’est la haine d’un obstacle que l’on

sent invincible.

C’est la colère du bœuf qui se casse les cornes contre un mur. Or,

l’hommage de cette haine précieuse ne s’adresse qu’au catholicisme. Le

catholicisme est le point central: tous les coups frappent sur lui. Tout

ce qui a horreur du surnaturel a horreur de lui.

Tous les esprits puissants ont besoin de synthèse.

Il leur faut une doctrine complète qui rende compte de tout

Plutôt que de s’en passer, ils abordent hardiment l’absurde, si

l’absurde systématisé leur offre l’apparence du repos. Magnifique

démonstration! Nous avons tant besoin de croyance que nous nous

jetterions dans les bras de Fourier, plutôt que de tomber dans le vide.

Ames agitées en ce siècle terrible, âmes altérées, qui ne voulez pas

puiser à la source ouverte, jetez les yeux sur vous et sur l’univers.

Deux routes vous sont ouvertes, la route des systèmes, celle de la

vérité. Les systèmes singent la vérité; ils veulent tout embrasser,

parce qu’elle embrasse tout. Ils veulent être immenses, parce qu’elle

est immense. Mais ils sont absurdes, et elle est raisonnable.

Creusez dans le système, vous allez trouver le fond, vous apercevrez

l’orgueil d’un homme qui a égaré quelques esprits faibles. Mais le fond

de la vérité, vous ne le trouverez pas. Elle vous plongera dans un abîme

fécond dont les richesses se multiplieront devant vous, à mesure que

vous vous en approprierez davantage. Plus vous chercherez, plus vous

trouverez, et plus vous trouverez, plus vous chercherez; car l’avidité

de l’infini grandit dans l’homme avec sa jouissance. La loi de l’infini,

contraire à la loi du fini, c’est de nous apparaître d’autant plus

désirable que déjà nous avons plus goûté de lui. Les systèmes trompent

pour un jour votre inquiétude de l’absolu. Le christianisme la

reposerait vraiment. Mais vous préférez le mensonge à la vérité pour

deux raisons.

D’abord, la vérité oblige, et le mensonge n’oblige pas. Aussi l’éternel

cri de la foule retentit de siècle en siècle: _Qu’on délivre Barrabas!_

Ensuite, le christianisme vous apparaît comme un fait accompli, tandis

que les systèmes, par cela même qu’ils sont inapplicables, gardent le

charme de la nouveauté et semblent le secret des siècles futurs.

Retournez votre raisonnement: le christianisme a eu le passé; donc il

aura l’avenir. Est-ce que l’univers va changer de Dieu? Pensez-vous que

le Créateur fatigué remette ses pouvoirs à un successeur quelconque? Or,

si Dieu ne change pas, la religion ne changera pas. Celle qui a été

vraie une minute sera vraie tant que Dieu sera Dieu. Craignez-vous que

l’homme ne dépasse Dieu, que nos progrès ne l’étouffent et que l’infini

ne soit plus assez grand pour nous?

Mais non: le christianisme irrite l’homme autant qu’il l’attire, tandis

que l’erreur, qui n’est rien, n’agit pas sur lui. Il n’est pas rare

d’entendre un homme, raisonnable d’ailleurs, mais ennemi de

Jésus-Christ, déraisonner en approchant de lui et abjurer le bon sens,

s’il entrevoit l’Église dans le lointain. C’est là, c’est au centre des

mystères que les aveugles voient et que les voyants ne voient plus.

Le Verbe se fait chair: il prend place dans notre monde; vous abordez un

homme et vous lui dites: Quel accueil lui sera-t-il fait?--Dieu, nous

répondra-t-on, est l’Éternel vainqueur. Il se servira, pour sa gloire,

de la nature et de l’humanité. Les hommes seront des saints; ils feront

des miracles que la création subira, et la terre sera transformée.

Vous quittez cet interlocuteur, vous en abordez un autre, et vous lui

posez la même question: Dieu, vous répondra-t-on, est l’Éternel vaincu;

on va le railler, le battre, le crucifier.

Un troisième passe; vous l’abordez encore et vous lui citez les deux

réponses: Voilà ce que deux hommes m’ont assuré, dites-vous; lequel des

deux dois-je croire?--Tous les deux, répondra le troisième, et le

troisième aura raison. C’est qu’en effet Dieu, qui par son attraction

réunit dans l’amour les êtres le plus naturellement faits pour ne pas

s’entendre, qui triomphe de toute race, de toute haine, de tout préjugé,

Dieu, par sa force de répulsion, unit aussi dans la haine de lui-même,

s’il est permis d’appeler union la communauté de la mort, les êtres les

plus faits pour ne pas s’entendre.

Et certes ils ne s’entendent pas. Mais ils se pardonnent toutes leurs

dissidences, en faveur d’un seul accord, la haine de Dieu. Leur nom est

toujours légion; mais ce point donne à la légion je ne sais quelle unité

horrible, parodie de l’autre. Gœthe aime Voltaire, que certes il est

digne de haïr; mais il l’aime, parce que tous deux haïssent le

christianisme.

Pourtant ils ne le haïssent pas de la même façon.

La position de Voltaire, vis-à-vis du christianisme, est franche; c’est

l’aveuglement complet. C’est la tranquillité qui vient de la stupidité

absolue. N’entrevoyant rien, il évite jusqu’au trouble. D’ailleurs, son

cœur aide son esprit: Voltaire, pour le définir en passant, est un

imbécile malpropre. Gœthe, au contraire, est un homme intelligent. Aussi

est-il conduit, à chaque instant, dans la direction du christianisme;

mais comme la main de Dieu est la seule qui introduise dans le temple,

Gœthe, qui veut se réduire à ses propres forces, n’entre pas. Par là il

proclame deux choses, la tendance des grands esprits, et la punition des

volontés mauvaises. A chaque instant, il constate une vérité qui serait

comme le pressentiment du christianisme. Mais il est condamné par la

haine à ne pas avancer dans la connaissance. Il commence la route et ne

pousse pas jusqu’à Dieu. Cette situation d’esprit ne lui est pas

particulière. Elle est commune à tous les hommes intelligents qui

volontairement ne sont pas chrétiens. Frappés à tout moment par quelque

idée qui les rapproche du christianisme, ils s’abjurent eux-mêmes et

s’arrêtent dans leur élan plutôt que d’aller vers lui. Ils repoussent

toute lumière qui menacerait de devenir la lumière chrétienne. Ils

s’interdisent les horizons qui attireraient la vue de ce côté. Le

christianisme rayonne de tous côtés. Ils sentent son approche

inquiétante. Car les vérités naturelles lui servent de prélude,

d’introduction, et _l’âme est naturellement chrétienne_. Il semble voir

des exilés volontaires qui étouffent sur la terre étrangère. L’air

respirable pour eux, c’est l’air de la patrie. Mais, dans cette patrie,

il faut être citoyens. Or, ils veulent être rois et détestent le seul

roi légitime. Ils s’éloignent pour ne pas le voir, mais ils étouffent en

s’éloignant. Rappelés par l’intelligence, ils sont écartés par la haine.

Ils rôdent alors, comme des malfaiteurs, autour des murs qu’ils se sont

fermés, ont peur et besoin de la lumière, font un pas en avant, un pas

en arrière, aspirent une bouffée d’air, la rejettent et s’enfuient. Ce

qui ressemble à la cité habitable leur plaît. La cité elle-même leur

déplaît; car elle impose à tous ses lois. Dans leur course folle, ils se

heurtent de temps en temps le front contre les murs sacrés des palais

qui pourraient être à eux, puis s’écartent épouvantés, reviennent encore

et regardent avec une haine mêlée de désir les douze grandes portes de

la ville qui pourrait devenir leur patrie!

Si le christianisme est d’une nécessité évidente pour l’immense majorité

des hommes qui n’ont pas le temps de chercher leur croyance, et qui

pourtant ont besoin de croire, il n’est pas moins nécessaire au penseur

qui a besoin de croire aussi, qui est un homme aussi, un enfant

quelquefois, et qui, livré à lui-même, peut s’attendre à tout, de la

part de lui-même. Hégel en est un solennel exemple. Nous ne l’avons pas

quitté, même quand nous avons prononcé d’autres noms que le sien. Il

représente la synthèse de l’erreur moderne; il est l’aboutissant des

erreurs précédentes; nous allons le résumer en le quittant, et résumer

nos vues sur l’Incarnation, considérée comme synthèse de la vérité.

La contradiction, en tant qu’elle est le mal et le néant, Hégel la

regarde comme éternelle, nécessaire et définitivement victorieuse. Il

affirme l’identité du bien et du mal, la nécessité, la fatalité de tous

les deux. Il appelle harmonie cette chose qui ne devrait pas avoir de

nom, et Dieu la substance qui supporte cet accident épouvantable; aussi

promet-il au mal un règne éternel comme au bien. Hégel croit que la

collision dont nous sommes les acteurs et les victimes est l’état

définitif et nécessaire des êtres. Ayant oublié la liberté de l’homme,

il croit le péché nécessaire. Il lui ôte son nom, et par conséquent son

caractère; il en fait une des formes du développement universel. Ayant

oublié Dieu, il oublie, en même temps que la différence du bien et du

mal, la victoire de l’un sur l’autre, et le triomphe éternel de l’être.

Par exemple:

M. Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle · 第 6 / 8 段