et les antithèses, si l’unité même n’était venue tout simplifier, par un
mystère formidable.
Le Verbe se fit chair. Ainsi les deux choses que nous avons appelées de
ces deux noms _Sapientia_, _Virtus_, se réunirent dans un être visible.
Ainsi le Verbe s’offrit à l’intelligence de l’homme, et à ses yeux
donnant un corps au λογος qu’avait rêvé Platon, substituant l’idée aux
figures Judaïques, et l’homme entier put adorer Dieu, tel qu’il est.
«Judæi signa petunt (thèse). Græci sapientiam quærunt (antithèse). Nos
Christum prædicamus crucifixum, Judæis quidem scandalum, gentibus autem
stultitiam, ipsis autem Judæis vocatis atque Græcis Christum Dei
_virtutem_ et Dei _sapientiam_.» (Synthèse.) (Saint Paul.)
Le christianisme est l’occupation de la chair par le Verbe. Or, quel est
l’objet de cette incarnation?
C’est de mettre Dieu en rapport avec nous par toutes les parties de
nous-mêmes, par toutes nos facultés, par tout ce qui nous fait hommes.
Le Dieu fait chair entre dans l’homme par tous les pores.
Le Dieu véritable est donc à la fois une idée et un fait, un principe
immatériel et un signe sensible: protestants et catholiques nous en
convenons. Mais l’œuvre est-elle terminée à la mort du Christ? Oui, dans
un sens. Non, dans l’autre. Jésus-Christ n’est resté sur terre, sous
forme humaine, qu’un instant et dans un endroit. Il n’a occupé qu’un
point imperceptible du temps et de l’espace. Et cependant il a vécu, il
est mort pour tous les hommes. Il est venu pour nous qui ne l’avons pas
vu marcher, parler, boire, manger, dormir? Et alors, que nous
reste-t-il, puisqu’il est mort?
La doctrine, direz-vous? mais une doctrine, c’est une idée, ce n’est pas
un fait. Et puisque nous avons besoin du fait avec l’idée, du signe avec
le principe, puisqu’il convient à la bonté de Dieu de satisfaire les
besoins qu’il a mis en nous, son œuvre resterait incomplète si, après le
départ de Jésus, rien de sensible et de divin à la fois ne persistait
sur la terre déshéritée.
Si au contraire Jésus-Christ, idée et signe, a laissé une idée et un
signe, cette merveille de spiritualité et de plasticité est en tous
points digne de lui.
Or, la chose est faite. Il a laissé l’idée, il a laissé le fait suprême,
l’assemblée universelle que nous appelons en grec Église catholique. Le
Dieu _un_ a fondé l’Église une, universelle, immuable.
Toute parole qui a une fois varié n’est pas la sienne, et il n’y a
qu’une parole qui n’ait jamais varié. Consommer l’unité de tous, et
garder l’individualité de chacun, tel était le problème. L’individu tire
à lui, c’est la force centrifuge, l’assemblée universelle tire à elle,
c’est la force centripète, bonne et utile à l’humanité comme
l’agrégation moléculaire à la matière inorganique.
Le fait sur terre est le gardien de l’idée. Nous ne brûlons pas le
portrait de nos pères morts. Le peuple dit que les petits cadeaux
entretiennent l’amitié. Rien n’est plus vrai. L’Église est le grand
cadeau fait par Dieu aux hommes pour entretenir l’amitié entre le ciel
et la terre. Jésus-Christ a dit: Je serai avec vous jusqu’à la
consommation des siècles. Je bâtirai mon Église sur une pierre. Dieu a
donné sa parole au monde, et l’Église est légitime dépositaire de la
parole donnée. L’homme est un être pensant: il a la doctrine. L’homme
est un être pratique: il a le culte et les œuvres. Les sacrements
administrés par l’Église sont les canaux dont elle se sert pour que
l’idée soit versée en nous.
Mais nous sommes toujours libres de nous égarer, et deux grandes sources
d’erreurs s’ouvrent devant l’homme:
1º Embrasser le fait seul, s’attacher au signe, et oublier l’idée. Ainsi
font les superstitieux, qui, ardents aux pratiques, oublient la vérité
elle-même. Le _signe_, chose merveilleuse! au lieu de leur rappeler la
chose _signifiée_, les aide à l’oublier. Ainsi font les schismatiques
qui ont retenu certaines pratiques aussi, certaines formes chrétiennes,
sans retenir la vie circulante. Ils sont tombés stériles, comme la
feuille morte, qui ne communie plus à la sève du tronc.
2º Embrasser l’idée seule et négliger le fait. Ceux-ci oublient que
l’homme a un corps. Et les hérétiques, se promenant de ruines en ruines,
les hérétiques, niant l’Église, ont fait la guerre à toute la matière.
Ils ont nié les sacrements, la présence réelle du Christ dans l’hostie,
enfin ils ont chassé du temple les tableaux et les statues, formes
sensibles de l’art données sur terre à l’homme pour s’élever au beau
invisible. L’hérésie, en général, continue l’œuvre de la philosophie
grecque, et en ce sens Tertullien avait vu bien avant dans les choses,
quand il a appelé Platon le patriarche des hérétiques. L’hérésie a la
haine du signe extérieur: et les hérétiques deviennent aisément
grossiers et charnels: Luther et beaucoup d’autres nous offrent ce
profond enseignement: quiconque se vante de mépriser trop la matière, et
veut se passer d’elle, l’adore pour sa punition.
Incrédulité.
Superstition.
Voilà les erreurs humaines.
Incarnation du Verbe: assemblée universelle.
Voilà la vérité.
L’Église catholique possède le Verbe fait chair dans sa plénitude et
dans son étendue.
Comme, en attaquant le culte extérieur, les sacrements, l’art, le
protestantisme attaquait, sans s’en rendre compte, l’incarnation même du
Verbe, la pratique, qui ne pardonne jamais, a conduit quelques esprits à
cette seconde négation qui dépasse les projets des fondateurs. La chair
du Verbe mangée par l’homme suit dans les desseins de Dieu la chair du
Verbe, prise par lui pour l’homme. Calvin avait attaqué la chair mangée;
Socinius plus hardi a attaqué la chair prise. Calvin avait attaqué la
société des âmes, l’unité dans l’amour, la communion des saints;
Socinius a attaqué la divinité même du Christ, en qui s’associent les
âmes, en qui s’aiment les hommes, en qui communient les saints. A la
victime absente le protestantisme n’en a substitué aucune. Il a offert
au monde le spectacle inconnu d’une religion sans sacrifice, et d’un
temple sans autel. Seulement suivez et admirez. Calvin et Luther,
séparés de l’unité, n’ont pu créer une unité. Excommuniés de la société
catholique, leur société brisée n’a pu se tenir debout, attendu qu’elle
avait pour base la négation même de l’unité.
Calvin a brûlé un de ses amis; il l’a brûlé inutilement; ses descendants
ne se souviennent plus de lui; son œuvre est morte: les assassinats se
terminent souvent par des suicides.
Le protestantisme, ce corps décomposé d’avance, tombe maintenant en
pourriture, afin qu’un grand spectacle soit donné au monde. Ceci se
passe sous les yeux de l’Europe inattentive, qui devrait regarder et qui
ne regarde pas. Si elle regardait la carte du monde intellectuel, elle
comprendrait pourquoi la société humaine s’est désorganisée, en
réfléchissant à la désorganisation de la société religieuse, et
peut-être, avertie par le sang et par le feu, elle s’habituerait à
traiter sérieusement les crimes de la pensée.
Nous assistons aujourd’hui au désossement du protestantisme. Ayant nié
le fait de l’Église, il a nié le fait de l’incarnation. Ceux qui étaient
déistes il y a dix ans sont athées aujourd’hui. Il ne restera bientôt
plus que deux camps dans la plaine: la vérité et l’erreur, le oui et le
non, le catholicisme et l’athéisme. La lutte du bien et du mal, à mesure
que les siècles marchent, se fait plus gigantesque. Les vérités se
serrent, les erreurs se serrent, toute chose aspire à la synthèse.
Les intermédiaires s’effacent peu à peu, afin qu’il reste un jour deux
athlètes seulement en face l’un de l’autre, visibles et nus: l’Église
catholique, la cité de Dieu, l’affirmation, l’amour, et, en face, la
cité de Satan, la négation, la ruine, la mort et la haine. Et quand les
temps seront finis, selon que chacun aura adhéré à la vie ou adhéré à la
mort, il ira vivre dans l’amour ou mourir dans la haine, et subira
pendant l’éternité le sort qu’il se sera préparé dans le temps.
De cette grande scission faut-il conclure que l’homme, qui ne voit pas
la vérité révélée, ne _peut_ rien voir; qu’il est _nécessairement_ voué
à la nuit absolue s’il refuse la lumière chrétienne; qu’en dehors de la
foi la raison n’a pas d’existence; qu’à celui qui ignore la rédemption,
la notion de Dieu, la notion de l’âme, la notion du bien et du mal
échappent _nécessairement_? Rien ne serait plus faux. Cette erreur
effacerait la distinction fondamentale de l’ordre naturel et de l’ordre
surnaturel. Cette affirmation, à la fois fausse et maladroite,
tournerait contre elle-même: elle attaquerait le christianisme en
voulant le glorifier à contre-sens. Voici comment s’explique la grande
séparation qui s’opère sous nos yeux.
Le péché que l’homme porte en lui est un poids qui l’entraîne
incessamment vers l’abîme. Le péché est la négation pratique; il est la
force centrifuge qui tend sans relâche à écarter l’homme de son centre.
A la force centrifuge du péché, l’Église oppose la force centripète de
la prière et des sacrements, force immense dont l’action fréquemment
répétée lutte contre la puissance dissolvante du mal, et tend à retenir
l’homme dans la sphère active de l’aimant.
Mais qu’arrive-t-il si l’homme repousse volontairement la planche de
salut? Séparé de la grande unité extérieure, il perd bientôt l’unité
intérieure de son être; il entre dans l’empire des ténèbres, et entraîné
non pas par la nécessité intrinsèque et logique des principes qui lui
commanderaient encore de rester homme, même s’il renonce à devenir Dieu,
mais bien par la pesanteur spécifique de sa propre personne, il roule
d’abîme en abîme et finit par abandonner la loi naturelle comme il a
abandonné la foi catholique. Cet homme _pourrait_ rester debout sur le
bord du précipice; il le pourrait rigoureusement, il ne le fera pas: le
vertige qui le saisit n’est pas une nécessité logique de sa situation,
c’est une infirmité de sa nature. L’homme n’est pas un point
mathématique; c’est un être vivant, compliqué, multiple, qui est en
relation avec Dieu, non par sa pensée isolée, mais par toutes ses
facultés: la vérité est en même temps la vie.
L’Europe, qui a renié l’Église catholique, aurait _pu, dans le sens
absolu et abstrait_, garder la loi naturelle; mais elle ne l’a pas fait
parce que l’homme ne fait pas tout ce qu’il peut, parce qu’elle a obéi à
la force centrifuge du péché originel; aussi la foi et la raison,
blessées par les mêmes ennemis, ont contracté dans ce siècle une
alliance plus étroite qu’autrefois.
Le panthéisme allemand est une des formes les plus complètes que puisse
prendre l’erreur. Il est fils cependant du protestantisme, qui, en toute
chose, est timide et incomplet. Il descend de Luther, et quoiqu’il ait
renié son père, chose remarquable, il ne le déteste pas. Il garde sa
colère pour les choses divines. L’éclectisme français est une pâle
imitation du panthéisme allemand. Son dieu à la fois dieu, nature et
humanité, est le dieu de Schelling amoindri. Pour comprendre l’état de
la France, il faut connaître l’état de l’Allemagne. Pour comprendre le
langage de Vert-Vert chez les Visitandines, il faut savoir quels gens
avait fréquentés l’oiseau avant de pénétrer si mal à propos dans le
couvent[3].
[3] Je crois que le R. P. Ventura a dit à ce propos un mot charmant,
mais je ne saurais indiquer au juste le passage.
Quoi qu’il en soit, notre panthéisme est un pauvre panthéisme d’emprunt.
La doctrine de M. Renan consiste à n’en avoir pas, comme la doctrine de
plusieurs autres consistait à faire des phrases. M. Renan, lui, est un
soldat, un tirailleur adroit. S’il n’a pas de doctrine, il a au moins
une intention: il veut attaquer Dieu au cœur.
La France, qui ignore la philosophie, et croit sur ce sujet tout ce
qu’on veut bien lui dire, à amalgamé les insinuations de M. Renan avec
la bêtise sentimentale représentée par Rousseau, père de l’opéra
comique, et la bêtise méchante représentée par Voltaire, père de la
chanson. Au point de vue de l’exégèse, la France en est encore à
Strauss, cet enfant malveillant, qui est oublié depuis longtemps de
l’autre côté du Rhin.
L’Allemagne a usé et rongé ses propres erreurs: il est temps qu’elle
vienne à la vérité qui ne s’use pas. Il faut qu’elle recommence. Elle ne
peut recommencer que par le germe des germes. Elle cherche la synthèse.
L’Église universelle, unité vivante, lui tend les bras.
Si Platon était la préface humaine de l’Évangile, Moïse en était la
préface divine: mais l’Église possède seule le _Verbum caro factum_ dans
sa plénitude, _Dei virtutem_ et _Dei sapientiam_: et cette synthèse est
fidèle à elle-même.
Vous savez que nul homme n’a jamais eu un disciple fidèle, et pas même
lui-même; vous connaissez l’homme, ce monstre d’inconstance, ce prodige
de faiblesse; vous avez contemplé, ne fût-ce qu’un instant dans votre
vie, la défaillance de toute créature; vous savez à quoi tiennent les
hommes, les institutions et ce qu’il faut de vent pour renverser tout ce
qui est debout ici-bas; pourtant vous voyez trois choses:
1º L’existence réelle des saints.
2º L’existence réelle de l’unité. Un homme dans l’Église est d’accord
avec lui-même et avec tous.
3º L’existence d’un fait social, l’Église, qui survit à tous les faits,
sans aucun moyen connu d’existence et de durée, ne cédant rien de son
esprit et de sa doctrine, faisant tout céder à sa doctrine et à son
esprit.
Pouvez-vous voir ces trois choses, demeurer calme en face d’elles, et
dire avec assurance: Cela ne signifie rien?
Les héros sont là pour nous avertir que les saints ne sont pas possibles
humainement.
Luther est là, comme type du réformateur. Il est là, racontant aux
générations ce que devient une doctrine, livrée à ses apôtres, livrée à
son apôtre, à son inventeur.
Toutes les institutions doctrinales sont là, ou plutôt ne sont plus là;
mais l’histoire nous dit combien de temps elles durent dans les pays
civilisés.
Pourtant les saints sont là.
Pourtant l’unité du dogme est là.
Pourtant l’unité de l’Église est là.
Le christianisme est naturellement impossible.
Or il est.
Donc il est surnaturellement.
Aucun progrès ne le dépasse, et il dépasse tous les progrès.
Il est assimilable à tout, et il n’est semblable à rien.
Sa présence et son absence produisent dans l’âme d’autres effets que la
présence ou l’absence d’une pensée scientifique. Aussi n’est-il pas une
opinion. Il est une foi, et la foi est une vertu; ce seul fait établit
entre le christianisme et toute autre doctrine une différence que
j’indique en passant.
Regardez le monde des idées. Le christianisme triomphe en lui-même.
Regardez le monde des faits. Il triomphe par ses amis, qui atteignent là
où l’homme ne peut atteindre, et qui, sans jamais se ressembler, sont
fondus dans le même esprit. Il triomphe par ses ennemis qui le
glorifient à leur manière, et semblent mettre je ne sais quelle
affectation à nous montrer ce qu’on devient sans lui.
Aucun hommage ne lui manque; mais l’hommage de la haine est un des plus
significatifs. Il agit avec la perfection infaillible de l’instinct. Il
est aveugle et par là même éclairé. Cette haine a un caractère
particulier: c’est une fureur d’un genre à part, à laquelle ses plus
doux ennemis échappent rarement; c’est la haine d’un obstacle que l’on
sent invincible.
C’est la colère du bœuf qui se casse les cornes contre un mur. Or,
l’hommage de cette haine précieuse ne s’adresse qu’au catholicisme. Le
catholicisme est le point central: tous les coups frappent sur lui. Tout
ce qui a horreur du surnaturel a horreur de lui.
Tous les esprits puissants ont besoin de synthèse.
Il leur faut une doctrine complète qui rende compte de tout
Plutôt que de s’en passer, ils abordent hardiment l’absurde, si
l’absurde systématisé leur offre l’apparence du repos. Magnifique
démonstration! Nous avons tant besoin de croyance que nous nous
jetterions dans les bras de Fourier, plutôt que de tomber dans le vide.
Ames agitées en ce siècle terrible, âmes altérées, qui ne voulez pas
puiser à la source ouverte, jetez les yeux sur vous et sur l’univers.
Deux routes vous sont ouvertes, la route des systèmes, celle de la
vérité. Les systèmes singent la vérité; ils veulent tout embrasser,
parce qu’elle embrasse tout. Ils veulent être immenses, parce qu’elle
est immense. Mais ils sont absurdes, et elle est raisonnable.
Creusez dans le système, vous allez trouver le fond, vous apercevrez
l’orgueil d’un homme qui a égaré quelques esprits faibles. Mais le fond
de la vérité, vous ne le trouverez pas. Elle vous plongera dans un abîme
fécond dont les richesses se multiplieront devant vous, à mesure que
vous vous en approprierez davantage. Plus vous chercherez, plus vous
trouverez, et plus vous trouverez, plus vous chercherez; car l’avidité
de l’infini grandit dans l’homme avec sa jouissance. La loi de l’infini,
contraire à la loi du fini, c’est de nous apparaître d’autant plus
désirable que déjà nous avons plus goûté de lui. Les systèmes trompent
pour un jour votre inquiétude de l’absolu. Le christianisme la
reposerait vraiment. Mais vous préférez le mensonge à la vérité pour
deux raisons.
D’abord, la vérité oblige, et le mensonge n’oblige pas. Aussi l’éternel
cri de la foule retentit de siècle en siècle: _Qu’on délivre Barrabas!_
Ensuite, le christianisme vous apparaît comme un fait accompli, tandis
que les systèmes, par cela même qu’ils sont inapplicables, gardent le
charme de la nouveauté et semblent le secret des siècles futurs.
Retournez votre raisonnement: le christianisme a eu le passé; donc il
aura l’avenir. Est-ce que l’univers va changer de Dieu? Pensez-vous que
le Créateur fatigué remette ses pouvoirs à un successeur quelconque? Or,
si Dieu ne change pas, la religion ne changera pas. Celle qui a été
vraie une minute sera vraie tant que Dieu sera Dieu. Craignez-vous que
l’homme ne dépasse Dieu, que nos progrès ne l’étouffent et que l’infini
ne soit plus assez grand pour nous?
Mais non: le christianisme irrite l’homme autant qu’il l’attire, tandis
que l’erreur, qui n’est rien, n’agit pas sur lui. Il n’est pas rare
d’entendre un homme, raisonnable d’ailleurs, mais ennemi de
Jésus-Christ, déraisonner en approchant de lui et abjurer le bon sens,
s’il entrevoit l’Église dans le lointain. C’est là, c’est au centre des
mystères que les aveugles voient et que les voyants ne voient plus.
Le Verbe se fait chair: il prend place dans notre monde; vous abordez un
homme et vous lui dites: Quel accueil lui sera-t-il fait?--Dieu, nous
répondra-t-on, est l’Éternel vainqueur. Il se servira, pour sa gloire,
de la nature et de l’humanité. Les hommes seront des saints; ils feront
des miracles que la création subira, et la terre sera transformée.
Vous quittez cet interlocuteur, vous en abordez un autre, et vous lui
posez la même question: Dieu, vous répondra-t-on, est l’Éternel vaincu;
on va le railler, le battre, le crucifier.
Un troisième passe; vous l’abordez encore et vous lui citez les deux
réponses: Voilà ce que deux hommes m’ont assuré, dites-vous; lequel des
deux dois-je croire?--Tous les deux, répondra le troisième, et le
troisième aura raison. C’est qu’en effet Dieu, qui par son attraction
réunit dans l’amour les êtres le plus naturellement faits pour ne pas
s’entendre, qui triomphe de toute race, de toute haine, de tout préjugé,
Dieu, par sa force de répulsion, unit aussi dans la haine de lui-même,
s’il est permis d’appeler union la communauté de la mort, les êtres les
plus faits pour ne pas s’entendre.
Et certes ils ne s’entendent pas. Mais ils se pardonnent toutes leurs
dissidences, en faveur d’un seul accord, la haine de Dieu. Leur nom est
toujours légion; mais ce point donne à la légion je ne sais quelle unité
horrible, parodie de l’autre. Gœthe aime Voltaire, que certes il est
digne de haïr; mais il l’aime, parce que tous deux haïssent le
christianisme.
Pourtant ils ne le haïssent pas de la même façon.
La position de Voltaire, vis-à-vis du christianisme, est franche; c’est
l’aveuglement complet. C’est la tranquillité qui vient de la stupidité
absolue. N’entrevoyant rien, il évite jusqu’au trouble. D’ailleurs, son
cœur aide son esprit: Voltaire, pour le définir en passant, est un
imbécile malpropre. Gœthe, au contraire, est un homme intelligent. Aussi
est-il conduit, à chaque instant, dans la direction du christianisme;
mais comme la main de Dieu est la seule qui introduise dans le temple,
Gœthe, qui veut se réduire à ses propres forces, n’entre pas. Par là il
proclame deux choses, la tendance des grands esprits, et la punition des
volontés mauvaises. A chaque instant, il constate une vérité qui serait
comme le pressentiment du christianisme. Mais il est condamné par la
haine à ne pas avancer dans la connaissance. Il commence la route et ne
pousse pas jusqu’à Dieu. Cette situation d’esprit ne lui est pas
particulière. Elle est commune à tous les hommes intelligents qui
volontairement ne sont pas chrétiens. Frappés à tout moment par quelque
idée qui les rapproche du christianisme, ils s’abjurent eux-mêmes et
s’arrêtent dans leur élan plutôt que d’aller vers lui. Ils repoussent
toute lumière qui menacerait de devenir la lumière chrétienne. Ils
s’interdisent les horizons qui attireraient la vue de ce côté. Le
christianisme rayonne de tous côtés. Ils sentent son approche
inquiétante. Car les vérités naturelles lui servent de prélude,
d’introduction, et _l’âme est naturellement chrétienne_. Il semble voir
des exilés volontaires qui étouffent sur la terre étrangère. L’air
respirable pour eux, c’est l’air de la patrie. Mais, dans cette patrie,
il faut être citoyens. Or, ils veulent être rois et détestent le seul
roi légitime. Ils s’éloignent pour ne pas le voir, mais ils étouffent en
s’éloignant. Rappelés par l’intelligence, ils sont écartés par la haine.
Ils rôdent alors, comme des malfaiteurs, autour des murs qu’ils se sont
fermés, ont peur et besoin de la lumière, font un pas en avant, un pas
en arrière, aspirent une bouffée d’air, la rejettent et s’enfuient. Ce
qui ressemble à la cité habitable leur plaît. La cité elle-même leur
déplaît; car elle impose à tous ses lois. Dans leur course folle, ils se
heurtent de temps en temps le front contre les murs sacrés des palais
qui pourraient être à eux, puis s’écartent épouvantés, reviennent encore
et regardent avec une haine mêlée de désir les douze grandes portes de
la ville qui pourrait devenir leur patrie!
Si le christianisme est d’une nécessité évidente pour l’immense majorité
des hommes qui n’ont pas le temps de chercher leur croyance, et qui
pourtant ont besoin de croire, il n’est pas moins nécessaire au penseur
qui a besoin de croire aussi, qui est un homme aussi, un enfant
quelquefois, et qui, livré à lui-même, peut s’attendre à tout, de la
part de lui-même. Hégel en est un solennel exemple. Nous ne l’avons pas
quitté, même quand nous avons prononcé d’autres noms que le sien. Il
représente la synthèse de l’erreur moderne; il est l’aboutissant des
erreurs précédentes; nous allons le résumer en le quittant, et résumer
nos vues sur l’Incarnation, considérée comme synthèse de la vérité.
La contradiction, en tant qu’elle est le mal et le néant, Hégel la
regarde comme éternelle, nécessaire et définitivement victorieuse. Il
affirme l’identité du bien et du mal, la nécessité, la fatalité de tous
les deux. Il appelle harmonie cette chose qui ne devrait pas avoir de
nom, et Dieu la substance qui supporte cet accident épouvantable; aussi
promet-il au mal un règne éternel comme au bien. Hégel croit que la
collision dont nous sommes les acteurs et les victimes est l’état
définitif et nécessaire des êtres. Ayant oublié la liberté de l’homme,
il croit le péché nécessaire. Il lui ôte son nom, et par conséquent son
caractère; il en fait une des formes du développement universel. Ayant
oublié Dieu, il oublie, en même temps que la différence du bien et du
mal, la victoire de l’un sur l’autre, et le triomphe éternel de l’être.
Par exemple: