diversités, les oppositions qui, loin de nuire à l’harmonie, la font
resplendir d’un éclat nouveau. Ils ont méconnu la grandeur vraie, celle
qui résulte des choses telles qu’elles sont, pour adopter une hypothèse
gigantesque en apparence, mais inconsistante en réalité, qui ruine
l’ordre et l’homme avec la prétention de les glorifier tous deux. Un
enfant de douze ans qui sait son catéchisme les avertirait de leur
erreur.
Chose remarquable, cette doctrine détruit absolument l’amour dans sa
racine; l’amour s’adresse à la vie. Quel être a jamais pu aimer un
mécanisme? Donnez-nous un dieu machine, un homme machine, un univers
machine, personne n’aimera plus personne. Aussi le panthéisme, froid
comme la tombe, écrit-il à la racine de l’homme, sur la première page de
l’âme, sa condamnation en lettres noires; il apporte la tristesse.
Entrons dans le détail de quelques oppositions, et, avant d’insister sur
la solution absolue du problème, essayons de trouver quelque ébauche de
synthèse.
Que deux voyageurs montent la même montagne, l’un par le versant de
gauche, l’autre par le versant de droite, ils apercevront deux paysages
tout à fait différents, et celui-là seul aura le secret de leur
désaccord qui aura atteint la dernière crête et dominé l’horizon à
droite, à gauche, en avant, en arrière. Les lanternes sourdes
n’éclairent qu’un point du paysage; mais tout dissentiment ne
s’apaiserait-il pas si la lumière pouvait se placer assez haut pour
illuminer à perte de vue?
Jetons donc sur nos œuvres un coup d’œil préparatoire.
Quand l’ordre tend à apparaître, les oppositions tendent à se concilier.
Il est réservé à l’art de nous présenter dès ce monde des créations
accomplies, ébauches d’harmonie qui promettent la grande harmonie. Le
sentiment de l’harmonie n’est-il pas un pressentiment de l’éternité?
C’est lui qui manifeste _déjà_ le beau, tandis que, partout ailleurs,
nous ne faisons que le préparer. C’est lui qui anticipe _déjà_ sur
l’éternité, réalisation suprême de l’art absolu. C’est à lui que nous
nous adresserons d’abord pour surprendre les secrets de la création et
saisir, s’il est possible, la lumière en travail. Il ne nous présentera
aucune harmonie parfaite. L’art est un essai qui nous réjouit. Quelle
est donc cette joie qu’il nous apporte? Cette joie est un commencement
de délivrance.
L’art est l’opposition que présentent l’idée et la forme se résolvant
dans l’harmonie où elles se pénètrent l’une par l’autre.
L’harmonie n’est jamais l’identité des deux termes, mais leur
conciliation.
Le drame, c’est l’opposition entre l’idéal et le réel, manifestée par la
lutte du devoir et de la faiblesse, manifestée par l’épreuve. Dans le
dénouement doit apparaître l’harmonie, la conciliation; le dénouement
c’est la part de Dieu.
La force humaine qui pousse l’opposition vers l’harmonie, c’est le
sacrifice. La miséricorde et la justice éternelles opèrent la
conciliation. L’histoire et la vie offrent des instants de lumière et de
bonheur; ce sont les invasions de l’art dans la réalité; ce sont les
apparitions de l’idéal qui, par instant, fond sur le réel et l’embrasse.
Il semble alors que la Providence, qui a l’habitude de se cacher,
intervienne sensiblement. Notre joie dans ces moments suprêmes de la
réalité, notre joie dans les grandes apparitions de l’art, vient de
cette conscience intime qui nous révèle une opposition vaincue. Au lieu
de nous apparaître dans leur isolement et leur obscurité, les choses
nous apparaissent reliées les unes aux autres et transfigurées dans la
lumière qui donne à tout la beauté. Au coucher du soleil, un objet par
lui-même dépourvu de beauté, une maison, une écurie, devient beau dans
le coup d’œil général, grâce aux flots de lumière dont il est inondé.
Ainsi, la chose qui nous semblait laide quand nous la regardions en
elle-même et dans la nuit, illuminée dès que nous la voyons d’en haut,
participe aux splendeurs de l’universel rayonnement.
Dans l’art, miroir magique où la vérité se reflète à l’état symbolique,
sensible, et, si je puis le dire, prophétique, on nomme _inspiration_
l’intuition de l’accord et _travail_, la réflexion par laquelle
l’opposition cherche à se résoudre. L’inspiration est l’action de l’idée
dans l’artiste; le travail est l’action de l’artiste dans l’idée. Par
l’inspiration, l’idée saisit l’artiste et lui apparaît dans son essence,
dans son type, dans son unité. Par le travail, l’artiste saisit l’idée
et l’élabore; il lui prépare un moule où elle doit prendre forme. La
forme concrète, c’est ce qui la détermine, ce qui la définit; c’est la
puissance en vertu de laquelle l’œuvre est ce qu’elle est, et non pas
autre chose. Par l’inspiration, une idée apparaît dans son rapport avec
l’Idée absolue. Par le travail, elle se fait particulière, s’oppose à
l’absolu et revêt une forme qui lui est propre. Or, cette opposition,
qui pèse sur l’artiste en travail de l’idée, se résout dans une harmonie
d’autant plus haute qu’elle a coûté plus cher. Cette harmonie, c’est la
création artistique; la création, c’est la résultante des deux forces;
la création artistique, c’est l’idée particulière revêtue de sa
splendeur, et déclarant par sa vie montrée au dehors l’union en elle de
l’absolu et du relatif, du général et du particulier, proclamant à la
fois, dans le temps et dans l’espace, par la parole et par la lumière,
son essence, qui est son rapport avec l’Idée absolue, et sa forme, qui
est sa vie particulière.
L’inspiration est positive, l’exécution est négative; elle est négative,
puisqu’elle est une limite, une restriction (le sacrifice a sa place
dans l’art). La création est harmonique.
C’est donc perdre son temps que de se demander si le génie est la
persévérance, comme Buffon n’a pas eu honte de le dire, ou s’il serait
par hasard une inspiration aveugle et désordonnée.
Le génie n’est pas telle ou telle face de l’opposition. Il est la force
qui la résout. Vu d’en bas, il apparaît au vulgaire comme une folie
inquiétante qui n’inspire pas même de pitié. Car toute souffrance
supérieure trouve les hommes impitoyables.
Le génie est la faculté de créer. Il conçoit, et comme tel, il est
passif. Puis l’idée conçue fait en lui son travail secret. Il la porte.
Il subit son opération latente et mystérieuse. Il réagit, il est actif:
c’est la terre qui a ouvert son sein à la semence féconde et qui attend
en silence que le soleil, à l’heure marquée, fasse naître la rose qui
réjouit et embaume la création. L’action de l’idée sur l’homme c’est
l’action de la lumière sur la matière terrestre. Elle opère dans la plus
vile poussière. Mais il faut que la terre ait été ouverte, fécondée,
meurtrie, et que le cœur de l’homme ait été déchiré. Tout est conçu dans
la joie et enfanté dans la douleur. Telle est la loi.
Cette activité et cette passivité du génie, ces éclats de lumière qui
l’invitent et ces ténèbres qui le repoussent, cette force et cette
faiblesse qui lui font une vie si étrange, ces grands espoirs et ces
grands accablements, ces antinomies immenses qui évoquent en lui la vie
et la mort, que deviendront ces choses? Quel sera le sort de ces
puissances mystérieusement séparées, mystérieusement combinées qui ont
l’une pour l’autre une invincible horreur et une invincible affinité?
Une création sera faite, et le génie ne se souviendra plus de
l’enfantement douloureux parce qu’une œuvre d’art aura paru dans le
monde. Il se sentira ravi dans une harmonie inconnue.
Comme il n’aura pas observé certaines règles convenues dans les
poétiques, on dira qu’il est indiscipliné.
Pendant que vous observez vos règles et que vos adversaires, aussi
esclaves que vous, les violent systématiquement, lui, sans penser ni à
eux ni à vous, il a observé la loi. Les yeux fixés sur le type
invisible, il l’a exprimé suivant qu’il convenait. Il n’est le génie que
parce qu’il est l’expression de la loi plus haute par laquelle il crée,
et devant laquelle disparaissent abîmées les petites difficultés qui
vous agitent. Vous ne voyez de lui que le côté négatif. Vous voyez ce
qu’il n’est pas. Vous ne voyez pas ce qu’il est.
Le talent n’a pas cette puissance, parce qu’il n’a pas cette faiblesse.
Il n’est ni si actif ni si passif. Il n’habite ni les sommets ni les
abîmes.
Le génie est entraîné. Le talent marche à son pas. Il fait comme il
veut. Le génie fait comme il peut. Le génie crée suivant les lois de la
création. Le talent fabrique quelquefois suivant les lois de
l’industrie. C’est parce qu’il est de l’essence du génie d’être opposé à
lui-même qu’il est dans ses habitudes d’être blasphémé. Quiconque ne
parle pas la langue commune est mis hors la loi.
C’est pour ne pas s’être trempée dans la source vive que la littérature
française, dans beaucoup de productions qu’elle étale comme _modèles
classiques_, est restée une lettre morte, une forme vide, sans vie,
c’est-à-dire sans idéal et sans réalité. La vie de l’homme est un
incessant combat; les mouvements de l’automate échappent à toute
opposition. La rose qui s’épanouit offre au soleil le spectacle d’un
combat, celui de la lumière et du fumier. Mais la mort règne sans
inquiétude dans la fleur faite avec des coquillages.
Il y a entre le grand poëte et le versificateur la même distance
qu’entre le savant qui fait appel aux lois de la nature pour produire
une action organique, vivante, et le faiseur de tours qui cherche à
étonner par certains artifices manuels, mécaniques. L’escamoteur, si
adroit qu’il puisse être, inspirera toujours une sorte de dégoût. Le
mécanisme par lequel il opère n’a pas la vie en lui et ne s’adresse pas
au sens de la vie chez le spectateur. L’art classique, dans beaucoup de
ses représentants, avait ravalé la poésie au rang de l’escamotage qui a
pour premier mérite une difficulté matérielle vaincue, ou éludée d’après
certaines règles.
Pourquoi le cœur nous bat-il au récit d’une grande bataille, sinon parce
que notre esprit s’assimile avec bonheur cette forme de l’universelle
opposition? Et pourquoi la lutte, qui n’est pas un bien en soi,
trouverait-elle un écho dans notre âme, avide de paix, sinon parce
qu’elle conduit à l’harmonie, terme de nos désirs? Pourquoi aimons-nous
la guerre? C’est que nous aimons la paix.
L’art organique est une harmonie conquise.
L’art mécanique est une symétrie qui n’a pas fait verser de sang.
Il y a deux sortes de simplicité, l’une vraie, l’autre fausse.
La simplicité fausse, celle qui plaît au plus grand nombre, n’offre
qu’un terme à l’esprit, ne présente qu’un côté des choses. Le XVIIIe
siècle avait cette apparence de simplicité. Voilà pourquoi Voltaire
passe généralement pour un auteur clair, bien qu’en réalité il soit
absolument inintelligible. Mais pour s’apercevoir qu’il est
inintelligible, il faut avoir soi-même de l’intelligence. Quand on n’en
a pas, et qu’on rentre ainsi dans la grande majorité des hommes, on le
croit clair, parce qu’il ne fait ni n’exige aucune réflexion.
La simplicité vraie présente à l’esprit trois termes, deux termes qui
s’opposent, et le troisième en qui ils s’harmonisent. Mais comme cette
simplicité-là est vraie et profonde, elle demande des âmes vivantes qui
puissent se l’assimiler. Elle paraît obscure à ceux qui haïssent la
lumière.
Qu’est-ce que le coup de foudre, sinon le choc des deux électricités?
Jetons un coup d’œil sur l’histoire. Elle nous présentera un
commencement d’harmonie.
La vie humaine est-elle seulement l’œuvre de la liberté humaine? Non.
Nous sommes maîtres de nos déterminations, mais nous n’en tenons pas
dans nos mains les conséquences. La vie humaine est-elle entièrement
l’œuvre d’une force étrangère, et notre liberté est-elle sans puissance
sur notre destinée? Non. L’homme dépend de sa liberté. Il dépend aussi
de ce qui n’est pas lui. Une mouche qui vole empêche un homme de penser.
Un grain de sable a fait mourir Cromwell. L’homme désire. La nature
résiste. Elle ne se prête pas. La liberté veut. La nature ne veut pas.
Elle manque essentiellement de complaisance. Nos combinaisons les plus
savantes, les plus profondes sont déjouées par l’accident le plus
simple, le plus facile à prévoir et pourtant le plus inattendu.
Cependant, toute seule, que peut la liberté? Tout comme intention, rien
comme résultat. D’où vient donc que l’homme commence, entreprend? Il
n’entreprendrait pas, s’il n’espérait pas terminer. Or il sent que tout
seul, il ne peut rien mener à terme, qu’il ne peut se passer du concours
des choses extérieures, qu’il ne peut les soumettre par son propre
pouvoir, que la nature est un ennemi nécessaire, à la fois obstacle et
moyen. Si la liberté et la nature étaient irréconciliables, si ces deux
quantités restaient éternellement incommensurables entre elles, un
invincible découragement s’emparerait de l’homme. Il n’agirait plus,
n’osant plus espérer la fin de son action. Et cependant il agit. Comment
se fait-il que l’homme agisse?
Il agit en vertu d’une croyance sous-entendue dont il n’a pas toujours
conscience. Il agit, parce que la voix intérieure lui dit tout bas: la
nature n’est pas autonome, n’est pas aveugle. La nature a ses lois comme
l’homme a les siennes. Tous deux ont le même maître, quoique l’homme ait
le pouvoir de désobéir, refusé à la nature.
Plus l’homme est placé haut, plus il a confiance dans le dernier secret.
Cette confiance s’appelle des deux plus beaux noms qu’il y ait dans
notre langue: sainteté, génie.
Je puis tout en celui qui me fortifie, dit la sainteté. Le génie a
confiance, sans être tout-puissant, parce qu’il a le sentiment profond
des oppositions de ce monde et le pressentiment de l’harmonie qui les
résoudra. Le talent calcule, le génie regarde et voit. Son organe est
l’intuition; cette intuition est la conviction qu’il n’agira pas seul,
qu’il est instrument, qu’il est surveillé, que le maître qui l’emploie
ne l’abandonnera pas en route; aussi part-il sans crainte. Il sait qu’il
arrivera, car il se sent poussé. Christophe Colomb n’avait pas tout
prévu quand il posa le pied sur le navire béni. Et s’il eût tout
calculé, il eût manqué son but. Il n’eût eu que du talent. Comme il
avait du génie, il eut confiance dans la complicité divine. Il se
connaissait, il se sentait; il entendait jour et nuit la voix qui
appelle; il est parti sur parole. Sentir l’Amérique, c’était pour lui se
connaître. Il savait qu’il était, lui, incapable de la découvrir; qu’un
souffle de vent pouvait l’écarter de la terre promise; mais il savait
aussi que les vents et la mer entendraient la même voix que lui et
obéiraient à la même parole. Quand un homme de talent se prépare à
livrer bataille, il examine, il discute, il pèse le pour et le contre.
L’homme de génie voit le champ de bataille et se sent vainqueur: il a la
parole du Dieu des armées.
Le génie actif affirme Dieu d’une affirmation positive, en ce sens qu’il
affirme quelque chose de ce que Dieu est. Le génie passif affirme Dieu
d’une affirmation négative: _Silentium laus._ Il se tait devant lui, et
ce silence même est une affirmation suréminente, puisqu’il affirme
l’être comme dépassant infiniment toutes les affirmations de l’être.
Portons plus haut nos regards. Il faut maintenant les appliquer sur
celui qui est crucifié entre le ciel et la terre, celui en qui réside
toute plénitude, _in quo omnia constant_.
La vérité est une, l’erreur est multiple.
Le paganisme est l’adoration des forces extérieures, des forces animales
ou végétatives, de la nature, du non-moi de l’homme.
Le rationalisme, très-bien représenté par Fichte, est l’adoration du
moi, de la force intellectuelle et morale de l’homme; c’est une forme
plus élevée de l’idolâtrie.
Le panthéisme, représenté par Schelling, est l’adoration simultanée des
forces animales et des forces morales de l’homme, de l’animal et de la
plante, l’adoration simultanée de l’homme et de la nature, comme
puissances identiques quant à leur essence et quant à leur
développement.
Le panthéisme d’Hégel n’est que le panthéisme de Schelling systématisé.
Hégel n’a inventé que la méthode.
L’erreur d’Hégel occupe dans le désordre intellectuel cette première
place qui est celle de l’orgueil dans le désordre moral. L’orgueil dit:
_Le Néant c’est l’Être_, Hégel ne parle pas autrement; Satan non plus.
Et la formule de l’orgueil est la formule de l’absurde.
Le panthéisme représente l’erreur dans sa forme suprême, dans sa forme
absolue. De toutes les erreurs il est la plus complète; par là même il
est près peut-être de revenir à la vérité, puisqu’il a parcouru le
cercle de l’erreur; il en a fait le tour, il ne peut plus désormais se
convertir qu’à Dieu.
Le christianisme ne place l’absolu qu’en Dieu, n’adore que Dieu, sépare
Dieu de la création; mais reliant avec autant de force qu’il distingue,
il affirme que l’incarnation du Verbe unit Dieu à l’homme, et par lui à
la nature, sans jamais les confondre.
_Omnia vestra sunt; vos autem Christi, Christus autem Dei._
Le panthéisme est la synthèse de l’erreur.
Le christianisme est la synthèse de la vérité.
Le christianisme, distinguant le fini de l’infini, et les reliant à la
fois par Celui qui réconcilie toutes choses en sa personne immense,
humanisant Dieu, divinisant l’homme, sans confondre un seul instant
l’homme et Dieu, faisant la distinction d’autant plus immense qu’il fait
l’union plus intime, établissant la diversité des substances, et à la
fois posant le dogme de la transsubstantiation, le christianisme seul a
le droit de prononcer sur Dieu l’affirmation suprême qui résume ma
pensée tout entière: _Omnia in ipso constant._
Schelling a voulu parler de la même manière; cette affirmation suprême,
Schelling a voulu la poser.
Mais le panthéisme, qui aspire à cette parole, est trop petit pour la
prononcer. Il veut s’élever, les ailes lui manquent; il retombe de tout
son poids sur la terre; il s’attache à la création, il l’embrasse, il
l’adore. Il veut dire à propos d’elle la parole qui n’est vraie que de
Dieu; mais la création n’entend pas son cri, elle ne répond pas. Celui
que saint Jean et saint Paul appellent _Ipse_, le principe et la fin de
tout, _ipse ipsissima vita_, comme parle saint Athanase, le grand
_Ipse_, celui-là est le seul de qui la parole humaine, avide de
proclamer l’universelle union et l’universelle distinction, puisse dire
sans mensonge en face de Dieu, de l’homme et de la nature: _Omnia in
ipso constant._
Cette vérité, tellement ancienne qu’elle est éternelle, est en même
temps plus jeune que ce qu’il y a de plus jeune. L’humanité a tout usé,
excepté le christianisme.
Elle ne l’a pas usé parce qu’elle ne l’a pas fait. Le christianisme est
la vérité; je veux dire qu’il est la Religion. Ceci n’est pas un
pléonasme. Évitons cette confusion redoutable qui couvre le monde
d’erreurs. Le XIXe siècle est très-poli envers le christianisme. Mais ce
n’est pas la politesse que le christianisme réclame. Presque tous les
inventeurs de systèmes se donnent comme les successeurs de Jésus-Christ.
Ils croient, bien entendu, l’avoir dépassé; mais enfin ils consentent à
relever de lui.
Leur christianisme est une sorte de philosophie humanitaire, fille de
Rousseau, ou de Socinius, ou de Fourier, une religion sans dogme qui
adore l’homme et oublie Dieu.
D’autres sont plus gais: ils font du christianisme une mélodie sans
idée; ils lui permettent de bercer doucement le cœur de l’homme pendant
que la philosophie nous formera l’esprit. Leur christianisme est un rêve
sentimental qui vous endort comme le bruit d’une cascade. Les uns se
disent chrétiens parce qu’ils sont mécontents, parce qu’ils abritent
derrière le nom du christianisme leurs utopies humanitaires, les autres
parce que le ciel est bleu et qu’ils abritent derrière le nom du
christianisme leurs rêves médiocres.
Le christianisme vrai est la Religion. La première préparation pour qui
veut le recevoir, c’est le sentiment profond de l’impuissance de l’homme
à le fonder. Il contient dans ses profondeurs, non pas une série de
phrases creuses et vagues, mais des vérités révélées, les plus sérieuses
des choses connues, et la science des sciences, la théologie. Il
contient non pas des rêves, mais des dogmes.
Il est la vérité absolue révélée dans le temps et dans l’espace par la
parole absolue. _Il n’est pas un développement naturel du progrès
humain._ Cette erreur est une des plus funestes qui soient au monde. Il
est un don de Dieu, ce don libre et gratuit qui eût pu n’être pas, et
que Jésus-Christ annonçait à la Samaritaine. Quiconque l’accepte comme
un progrès naturel, comme le produit de l’ordre naturel, comme une
efflorescence de la tige humaine, le méconnaît pleinement. Jamais
l’homme déchu ne fût remonté vers Dieu. C’est Dieu qui est descendu vers
l’homme. Quelques-uns ont voulu d’un christianisme humain. Ils ont
supprimé _la grâce_: ils ont supprimé Dieu. Leur christianisme a eu le
sort de toutes leurs œuvres. Il est mort avec eux et même avant eux. Le
christianisme qui ne meurt pas, c’est le catholicisme. C’est la religion
divine. Altérée par vous dans l’hérésie, elle vous plaît, parce que vous
vous reconnaissez dans son altération qui est votre ouvrage et qui vous
ressemble. Le catholicisme, lui, ressemble à Dieu. Il en porte la
marque. Complet, absolu, absolument divin, muni de ses dogmes et de ses
sacrements, il vous est en horreur, parce que vous n’avez pas prise sur
cette chose à part qui n’est absolument pas votre ouvrage.
Voilà le christianisme, non pas complaisant et maniable, mais puissant,
immuable et divin, non tel que le voudraient les hommes, non tel qu’ils
l’auraient fait, s’ils l’avaient fait, mais tel qu’il est, tel que
l’Église l’a reçu, le conserve et l’enseigne aux nations.
L’hérésie porte la signature de l’homme. Elle est une transaction: elle
permet les transactions. L’homme lui a communiqué quelque chose de son
infirmité, de sa défaillance. Le catholicisme est tout d’une pièce. Il
est divin tout entier, on s’agenouille ou on se détourne.
Sachons-le donc, car il faut éclaircir les points de vue: en abordant le
christianisme, nous abordons la grâce, l’ordre surnaturel: nous
abandonnons les domaines que l’effort humain pouvait conquérir. Oublier
cette distinction, c’est troubler dans leurs fondements la science et la
vie; car elle domine la science et la vie. Je vous demande qu’elle soit
présente à votre pensée comme à la mienne, pendant l’étude que nous
faisons ensemble.
CHAPITRE VI.
L’INCARNATION.
Dieu a sa vie interne: il est. Il a sa vie externe: il se manifeste.
Depuis sa chute, l’homme sent en lui les mouvements d’une nature
contradictoire qui penche vers la créature, sans pouvoir se passer du
créateur. Il est incliné vers la multiplicité; mais il ne se rassasie
que dans l’unité.
Il est si petit qu’il se complaît en lui; il est si grand qu’il ne se
satisfait qu’en Dieu.
Avant la venue du Christ, l’humanité se divisait en deux parties
distinctes, le peuple juif et les autres nations.
La philosophie grecque, pour ne parler que d’elle, chercha la sagesse.
Elle constitue une philosophie. Elle n’est pas une religion. Le culte
manque. La philosophie grecque ne s’adresse qu’à la vie interne de Dieu,
cette vie qui s’appelle dans l’Écriture _Sapientia_. Elle oublie sa vie
externe, sa force, sa vertu: _Virtus_.
Le culte juif, quoique divinement institué, ne dut réaliser que des
figures. Ces figures cependant, voulues de Dieu, renfermaient l’idée en
germe. L’animal immolé était la figure de la grande victime.
Jésus-Christ n’avait pas encore dit aux hommes: _Mes enfants, mes amis._
Saint Paul n’avait pas encore célébré la liberté joyeuse des fils de
lumière. Le judaïsme était une religion: mais cette religion était
provisoire; elle s’adressait surtout à cette vie externe de Dieu que
l’Écriture appelle _Virtus_.
En parlant de la philosophie grecque et de la religion juive, n’oublions
pas la distance qui les sépare. La première était une chose humaine, la
seconde une chose divine. N’oublions, en les considérant, ni la
différence de leur origine, ni celle de leur destinée.