Mais si vous refusez à Dieu le droit d’agir surnaturellement, alors de

deux choses l’une, ou vous niez absolument tous les faits mystérieux, ou

vous les faites rentrer de force dans le domaine des faits naturels. Si

vous les niez, vous détruisez la certitude historique. Elle mourra de ce

coup: car ces faits sont aussi bien attestés que les autres, même au

point de vue de l’histoire pure. Donc, les rejetant, vous n’avez plus de

raison pour admettre quoi que ce soit. La certitude historique n’existe

plus. Les affirmations motivées ne gênent en rien les affirmations d’un

autre genre; mais une négation gratuite détruit tout, car si vous niez

une chose, pourquoi n’en nierais-je pas une autre? Si, admettant à peu

près les faits, vous les faites entrer dans les sciences naturelles,

malgré eux, et malgré elles, vous détruisez ces sciences. Car les lois

connues ne sont plus dominées, mais détruites par cette foule de lois du

même ordre, qui se croisent avec elles capricieusement. Mais si ces lois

sont d’un autre ordre, les sciences naturelles sont sauvées. La médecine

ne souffre pas, si, _miraculeusement_, Jésus-Christ Homme-Dieu ouvre

avec un peu de boue l’œil d’un aveugle. La médecine eût été détruite si

_naturellement_, un jour, en vertu de je ne sais quelle faveur, la boue

avait guéri un œil malade. Admettez l’extase, vous ne détruisez pas la

vie normale. Sainte Thérèse ne nuit à personne, et sainte Thérèse

extatique ne nuit pas à sainte Thérèse femme et chrétienne. Mais niez

l’intervention surnaturelle, vous ne pouvez plus dire où la vie

naturelle commence, où elle finit; elle est bouleversée de fond en

comble. Si vous attribuez au magnétisme tout ce qui est extraordinaire,

le magnétisme prend une telle place qu’il détruit les autres sciences à

force d’empiéter sur elles. Il n’y a plus de limites; il trouble

l’univers sans que vous puissiez savoir jusqu’à quel point, et lui

marquer sa place. Si vous ne voulez pas du magnétisme, vous êtes dans un

autre genre d’ignorance. Les lois naturelles n’ont dans les deux cas

rien de fixe. Vous leur attribuez des phénomènes qui ne dépendent pas

d’elles, qui relèvent de plus haut. Les exceptions détruisent les lois,

et là où il n’y a plus de lois, il n’y a plus de science.

Niez l’intervention divine, vous rencontrez un mystère absurde;

admettez-la, vous rencontrez un mystère lumineux.

L’entrée triomphante de Jésus à Jérusalem est peut-être une indication,

un souvenir, un rappel de l’Incarnation, telle qu’elle se fût accomplie,

sans le péché, dans la gloire et dans la joie. Le miracle et l’extase ne

sont-ils pas des souvenirs du paradis terrestre, où l’esprit ne

subissait jamais les colères de la matière révoltée? Pourquoi l’homme ne

reprendrait-il pas, dans une certaine mesure, par la sainteté, cet

empire qu’il a perdu par le défaut de sainteté?

L’extase des saints me semble un souvenir des sommeils d’Adam. Le

sommeil est le temps des révélations. Peut-être l’âme, destituée alors,

au moins en apparence, de son activité propre, est-elle plus capable de

recevoir et de subir l’activité étrangère, l’activité divine? Nous

aimons tous à parler, sans trop savoir pourquoi, du sommeil de

l’enfance. L’innocence nous semble plus auguste et plus puissante que

jamais, quand elle nous apparaît désarmée par le sommeil. Mais qui de

nous connaît le sommeil? nous a-t-il dit ses mystères? Dans le monde

déchu, il n’éveille qu’une idée d’obscurité et de nuit. Mais, grâce au

mystère de la sainteté (la sainteté ressemble toujours plus ou moins au

retour du paradis terrestre), grâce au mystère de la sainteté, un

sommeil apparent ne pourrait-il pas devenir l’instant de la vérité,

l’instant de la lumière, le réveil enfin? L’âme, qui, dans le sommeil

ordinaire, semble s’affaisser sous le poids du corps, ne pourrait-elle,

dans un état extérieurement semblable au sommeil, mais réellement

contraire à lui, se dégager des liens du corps? Le ravissement matériel

est une dérogation aux lois de la pesanteur, où plutôt la loi de la

pesanteur produit un effet particulier, quand l’âme l’emporte sur le

corps. Mon poids, c’est mon amour, a dit saint Augustin. Quand notre

amour est au ciel, pourquoi le corps ne nous prouverait-il pas, par un

ravissement matériel, qu’il est emporté par l’âme, et que l’homme pèse

en haut, parce qu’en haut est placé son centre d’attraction? La preuve

ne nous est pas toujours donnée par un fait sensible. Mais en

résulte-t-il qu’elle ne nous soit donnée jamais? Pourquoi l’extase ne

nous parlerait-elle pas, par la bouche des saints, des communications

que l’homme sans péché eût gardées avec Dieu, dans la splendeur

immaculée du paradis terrestre? Le sommeil n’est pas tout à fait

dépourvu de conscience; il n’est pas aveugle, sourd et muet. Notre

sommeil est souillé par le rêve. Le rêve, cette maladie normale de

l’homme déchu et endormi, le rêve avec ses divagations, ses terreurs,

ses folies, ses horizons lointains ordinairement affreux, quelquefois

magnifiques, ne ressemble-t-il pas à l’extase, comme le singe ressemble

à l’homme? Ne ressemble-t-il pas un peu à une contre-épreuve mal tournée

de l’extase, à une parodie satanique qui en aurait gardé jusqu’à un

certain point l’apparence, mais qui en a perdu l’esprit, l’idée, la vie?

Ainsi, ces lumières particulières se fondent dans la lumière générale,

au lieu d’en changer la nature. Elles attestent de leur grande voix la

liberté de Dieu et la majesté première de l’homme. Elles embellissent le

monde sans le troubler, et illuminent la nature au lieu de la détruire.

Niez le surnaturel, si vous voulez, mais vous allez recevoir une

admirable punition! Vous allez arriver à cette ignorance que M. Renan

attribue aux époques naïves: «Alors, dit-il, le miracle ne se présentait

pas comme surnaturel; le miracle était l’ordre habituel, ou plutôt il

n’y avait plus ni lois ni nature pour ces hommes.»

Profond enseignement! la sophistique nous ramène à cette ignorance d’où

elle prétend nous tirer. Vous niez le miracle-exception, le miracle

surnaturel. Comme les faits résistent à vos négations, vous avez le

miracle-règle, le miracle naturel, et vous n’avez plus de lois. Ainsi de

deux choses l’une: si vous admettez le surnaturel, il intervient sans

rien détruire: l’ordre naturel est sauvé; si vous niez le surnaturel,

l’ordre naturel est confondu et bouleversé.

Cette destruction est si profonde qu’il est difficile de l’analyser avec

ordre. Les points de vue se pressent au point de se confondre. Nous

avons déjà vu la science et la raison niées plusieurs fois, car elles

supposent l’existence de la vérité et la possibilité de la certitude

humaine; nous avons vu la négation contradictoire avec elle-même,

contradictoire avec une affirmation précédente, contradictoire avec

l’intention de l’auteur. Résumons-nous. Voici, quant à la religion, à la

société, à la science, le _Credo_ que nous avons découvert au fond de

cette doctrine:

Je crois en Dieu, je l’adore, mais il n’existe pas. Je crois en

l’humanité, je l’adore; mais l’humanité est une folle qui ronge un os de

mort pour essayer de s’en nourrir. Son pain quotidien, son pain

nécessaire, c’est le néant, c’est l’erreur. Je crois en l’âme humaine,

je l’adore; mais on a bien fait de déclarer que nous n’en savons pas

assez pour affirmer son existence. Je crois en la science humaine, je

l’adore; mais la notion de l’âme lui échappe comme celle de Dieu.

J’adore le bien; mais peut-être le mal, représenté par Satan, a-t-il

autant de droit que lui à mon adoration. Je veux sortir de moi-même,

m’anéantir, vivre dans un autre que moi, adorer; mais l’humanité est le

seul Dieu véritable[2], et je suis mille fois au-dessus de l’humanité,

qui vit d’erreur, puisque moi je découvre son erreur. Mais comme je

n’aperçois pas de vérité qui puisse remplacer les erreurs humaines, il

me reste à adorer en moi, sans rien conclure, la critique toute seule,

c’est-à-dire la négation universelle divinisée.

[2] «Il n’a pas existé, dit M. Renan, un individu formé par un

privilége unique de l’essence divine et de l’essence humaine,

dominant la nature, faisant des miracles, ressuscité corporellement;

il n’a pas existé un individu plus exclusivement Dieu qu’on ne

l’avait été avant lui et qu’on ne le sera après lui... L’humanité

est la réunion des deux natures, le Dieu fait homme... Elle est

l’enfant de la mère visible et du père invisible, de l’esprit et de

la nature. Elle est celui qui fait des miracles. Car, dans le cours

de l’histoire humaine, l’esprit s’assujettit de plus en plus la

matière. Elle est l’impeccable, etc., etc.»

Et c’est cette même humanité, _cauchemar d’une divinité malade_, qui

ne sait pas si elle a une âme, tant elle possède une _faible lueur

de science_!

CHAPITRE IV

NÉGATION DE L’ART.

J’arrive à la quatrième négation, la négation de l’art.

L’art est l’expression de l’idée par un signe sensible.

Mais l’idée s’exprime à une condition, et cette condition, c’est

l’amour. L’amour est la vie de l’art. L’amour procède de la

connaissance. Pour aimer la vérité, il faut la voir. Vous la contemplez,

elle est belle. Le beau vous appelle, vous allez à lui, et si vos pieds

sont lents, les ailes qu’entrevoyait Platon vous poussent d’elles-mêmes.

L’amour, c’est le fruit mûr qui tombe. Mais qu’aimerez-vous, Si vous ne

croyez rien? Supprimez la religion et la raison, vous aurez déraciné

l’enthousiasme. La négation exclut l’art, qui est affirmatif par

essence. Toute œuvre d’art est un acte de foi. L’empire de la négation

est un empire vide, c’est l’empire de la mort. Au moins la négation y

devrait régner en silence, car la parole suppose une affirmation.

Mais le silence serait logique, et rien ne le sera dans cette

destruction épouvantable. _Credidi, propter quod locutus sum_: celui-là

seul qui croit a le droit de parler. Le nihilisme ne croit ni n’aime. Il

ne voudrait pas corriger le monde, parce que les défauts du monde sont

amusants... Je suis malade, et vous ne voulez pas me guérir, parce que

ma maladie est curieuse. Mais pourquoi donc alors me parlez-vous? Vous

qui n’avez rien à m’apprendre, et qui ne voulez rien me donner, de quel

droit, au milieu de l’humanité qui a besoin et qui espère, élevez-vous

votre voix ennemie? Le nihilisme devrait être muet comme la tombe,

puisqu’il est froid comme elle, et cependant il parle! De quel droit? Je

vous le demande au nom de l’art. Il parle, et il parle de l’art! Cette

contradiction suprême, dont l’absence serait une ombre de grandeur, et

cacherait sous un manteau de deuil les autres contradictions, cette

contradiction suprême ne lui est pas épargnée. Il parle, et pourtant

voici sa devise: Vous qui entrez, laissez ici la joie! La joie, don de

l’amour, la joie, jeunesse et splendeur de l’âme! la joie, triomphe de

l’art, soulèvement radieux qui rend léger le poids de la vie! la joie,

qui fait la beauté du matin, le calme de la journée, la clarté des nuits

et la solennité des soirs!

Pitié pour ceux qui ont desséché chez eux-mêmes et chez les autres la

source sacrée de la joie! La négation est froide et triste! Ils ont

renoncé au ravissement!

Ils ont renoncé à l’art! L’art est la splendeur royale de l’idée.

L’amour est si nécessairement la base de l’art, que l’artiste qui est

poussé par un autre mobile n’a pas même le triste honneur d’être un

coupable sérieux. L’artiste qui n’aime pas est ridicule. L’art affirme à

la fois la raison et l’amour; sa grandeur nous est parfaitement

inconnue; nous en avons fait je ne sais quel misérable et mauvais

passe-temps. Parmi les hommes vulgaires, les uns croient que l’art est

un exercice soumis à certaines règles, et dont on vient à bout au moyen

de certaines formules; les autres le prennent pour un fou qui a le

désordre même pour condition, pour essence. Or voici la vérité: la

poésie et la musique, qui vivent d’amour, ont leurs racines dans les

mathématiques, inflexibles et absolument exactes, comme si l’amour et

l’ordre, qui quelquefois nous semblent ennemis, mettaient je ne sais

quelle intention, je ne sais quelle affectation à se proclamer unis dans

ces hautes manifestations d’eux-mêmes.

Pour les hommes vulgaires, l’art, ou plutôt, pour parler leur langage,

les _arts_ sont complétement séparés de la science, laquelle est

elle-même séparée de la vie. Cette séparation des choses le plus

profondément unies ressemble à une sorte de folie et de mort

universelle. La folie et la mort, n’est-ce pas la perte complète,

l’oubli radical de l’unité?

Voulez-vous mesurer la portée intellectuelle d’un homme, ne vous

demandez pas s’il est doué de tel ou tel talent: les aptitudes spéciales

sont souvent dévolues aux hommes médiocres. Demandez-vous quelle est sa

conception de l’unité; la réponse donnera sa mesure.

Je ne veux pas faire ici une théorie de l’art, mais je dois dire en un

seul mot le sens de ce grand mot. L’art est le balbutiement de l’homme

qui, chassé du Paradis terrestre et non arrivé au Paradis céleste,

célèbre encore et célèbre déjà la beauté perdue. Il est tombé; le lieu

de la beauté est fermé pour lui; mais l’exilé trace sur la terre

étrangère une esquisse de la patrie. Peut-être l’art occupe-t-il dans

l’ordre intellectuel la même place que l’espérance dans l’ordre moral.

L’art est une initiation, un essai, un tâtonnement; c’est un coup de

main que l’homme tente pour saisir l’idéal, un pressentiment, un

souvenir.

La beauté est la forme que l’amour donne aux choses. Dieu est le poëte

suprême; il est aussi l’amour absolu. Il y a un être qui est la

contradiction vivante de l’art, c’est le premier négateur du dieu poëte

et amour, celui qui ne fait rien, puisqu’il fait le mal, celui que l’œil

humain fait pour la beauté ne pourrait contempler dans sa forme

véritable, celui qui a arraché à la grande extatique cette exclamation

extraordinaire: Le malheureux! il n’aime pas!

Son nom impersonnel est laideur, son nom personnel est Satan.

Écoutons maintenant M. Renan parler de l’art. Ici, comme presque

toujours, M. Renan parle au nom d’un autre. Il ne dit pas: Voilà ma

pensée, il se met à couvert derrière quelqu’un et propose quelques

restrictions. Dans un article fort travaillé sur Feuerbach et la

nouvelle école hégélienne, M. Renan déclare et expose, au nom de

l’Allemagne, la supériorité de l’esthétique païenne sur l’esthétique

chrétienne.

«Païen par nature et surtout par système littéraire, Gœthe, dit M.

Renan, devait peu goûter l’esthétique qui a substitué la gausape de

l’esclave à la toge de l’homme libre, la vierge maladive à la Vénus

antique, et à la perfection idéale du corps humain, représentée par les

dieux de la Grèce, _la maigre image d’un supplicié tiraillé par quatre

clous_. Inaccessible à la crainte et aux larmes, Jupiter était vraiment

le dieu de ce grand homme, et on n’est pas surpris de le voir placer

devant son lit, exposée au soleil levant, afin qu’il puisse le matin lui

adresser sa prière, la tête colossale de ce dieu.»

Il a fallu toute la haine qu’inspire à M. Renan _le supplicié tiraillé

par quatre clous_, pour lui dicter ces lignes indignes de lui. Il semble

descendre ici jusqu’à prendre l’art pour l’imitation de la beauté

matérielle, et lui assigner pour fin la copie d’un buste bien

proportionné. Cette pensée est loin de lui: elle conviendrait à

Voltaire, elle ne convient pas à M. Renan, et jamais un esprit si

distingué n’aurait pu s’y complaire, s’il n’eût été égaré par l’aspect

du crucifix.

La question de l’art est la même que la question de la vie. Où est

l’ombre, où est la lumière? La vérité première est-elle le visible ou

l’invisible?

La Grèce regardait la création, telle qu’elle nous apparaît, comme

l’expression suprême de la beauté, aussi ne désirait-elle rien au delà:

dès lors l’aspiration était un non-sens. Dans leurs Champs-Élysées, les

héros regrettent cette terre, cette vie, cette lumière. Les héros sont

des ombres; la lumière pour eux est en ce monde-ci; l’ombre est là-haut

ou plutôt là-bas: voilà le fondement de leur société, de leur art, de

leur poésie. Avez-vous jamais entendu Achille désirer et demander un

éclat de jour supérieur? Au contraire: vous l’entendez, au séjour des

ombres, regretter sa force et sa valeur d’autrefois! Si tel était

l’éclat de leur atmosphère que le ciel bleu, aperçu à travers les

colonnes du Parthénon, ne leur laissât plus, en fait de splendeur, rien

à désirer, si la plus haute expression de la beauté divine était pour

eux la beauté humaine (Hérodote raconte qu’un jeune homme, le premier

venu, fut mis pour sa beauté au rang des dieux), si Jupiter n’était rien

de plus qu’un beau Grec, si le temps et l’espace contenaient la lumière

véritable, comment le monde invisible eût-il été pour eux autre chose

qu’une ombre? Or l’esprit humain a été directement retourné. L’humanité

moderne sait que le monde visible (ombre et figure, _figura mundi_) est

taillé sur le modèle du monde invisible, suprême et idéale réalité.

Ainsi l’art moderne, logique comme l’ancien, ne voyant plus dans la

nature qu’un miroir et qu’une énigme (_per speculum et in enigmate_), la

perce à jour pour découvrir à travers elle ce qu’elle cache. De là le

type idéal manifesté par la forme matérielle; de là la poursuite et le

désir.

Possession de la beauté satisfaite et jouissant d’elle-même, tel est le

fondement du Parthénon.

Aspiration immense de l’amour non satisfait, tel est le fondement de la

cathédrale de Cologne.

Voilà la pensée grecque et la pensée moderne. Je ne veux pas dire: voilà

la pensée chrétienne et la pensée païenne. Sous l’action du

christianisme, le monde a changé de souverain; mais ne l’oublions pas,

jamais l’homme n’a vécu totalement privé de raison et de lumière. Le

paganisme n’a été qu’un accident; au fond du païen vivait l’homme, et la

lumière naturelle n’a jamais été absente de la création. L’écho des

traditions premières a été altéré, mais non pas étouffé. D’ailleurs la

Grèce n’est pas la véritable antiquité. Les pyramides d’Égypte avaient

été construites avant elle; la mythologie grecque est une mythologie

inférieure. Platon a résolu la question dans le sens moderne; mais

Platon est plutôt Chaldéen que Grec; il a déclaré le monde visible

figure et image du monde invisible le jour où les yeux fixés sur l’idéal

qu’il aimait, il aperçut dans l’extase de son génie les prisonniers de

la caverne. Si le christianisme a assis sur d’autres fondements, sur des

fondements surnaturels, le trône de l’invisible, n’oublions pas que

l’homme a toujours été pourvu naturellement du don de croire à l’âme,

d’aimer l’idéal et d’adorer un seul Dieu!

Nous blesserions Dieu même si nous portions atteinte à notre grandeur,

et toute l’économie de la vérité si nous en arrivions, égarés par

l’amour du surnaturel, à méconnaître l’ordre naturel.

Le caractère de l’art grec, qui est l’art classique, mais qui n’est pas

le véritable art antique, est un rapport d’équation entre l’idée et la

forme. La beauté est le but, la beauté est l’instrument; l’idéal de

l’artiste est réalisé. Il n’était pas trop haut pour être atteint. L’art

exprime complétement une beauté que l’artiste trouve dans son âme, mais

qu’il peut mettre à la portée de son bras. Le marbre n’est pas brisé; il

est façonné élégamment. L’horizon ne s’étend pas derrière l’œuvre; le

temple ne s’élève pas. La colonne élégante et régulière détermine le

caractère de l’esprit qui a élevé cet édifice sans grandeur. La prière

entraîne avec elle vers le ciel tout ce qu’elle touche, parce que

l’ascension est de son essence. Mais le temple grec, sans voix, sans

désir, trahit, par l’aplatissement de son sommet, la limite de sa

pensée. Le temple grec ressemble à une habitation humaine, comme le dieu

qu’on y adore ressemble lui-même à l’homme.

L’Olympe est une montagne sur laquelle on se promène. Les Grecs

risquaient d’y coudoyer Jupiter, Mars et Vénus. Du reste, c’étaient de

vieux amis et de vieux ennemis avec lesquels on s’était mesuré au siége

de Troie. Les dieux vivaient au milieu des Grecs comme des concitoyens

ou des égaux. Il faut insister sur ce fait, particulier à la Grèce, et

qui n’est pas le fait de l’antiquité tout entière, pour comprendre le

caractère de cet art, né au pied du mont Parnasse, et qui n’imagine rien

de plus beau que la vallée de Tempé. Aussi le sublime lui est-il

interdit, car si le beau est un rapport adéquat de perfection entre

l’idée et la forme, le sublime est une disproportion. Dans le sublime

l’idée écrase la forme et l’engloutit en elle. La forme humiliée

s’anéantit, afin de ne pas nous troubler dans la contemplation de

l’immense. La cathédrale de Cologne, qui respire l’infini, n’est pas

finie. Le temple grec est parfaitement fini, dans tous les sens du mot,

et le caractère général de tout l’art classique, grec, latin, français,

peut se déterminer par un mot: l’absence de l’infini.

L’art moderne, s’il est vraiment moderne, travaille la matière, presque

sans la regarder; il s’en sert comme d’un moyen: il a pour principe et

pour fin l’idée. L’art grec au contraire, part de la matière et vise à

elle; s’il frappe l’esprit, s’il éveille en nous l’harmonie, c’est que

la forme, par sa perfection propre, s’élève au-dessus d’elle-même, et

touche les confins du monde invisible. S’épanouissant dans les

splendeurs de la forme, l’art grec atteint la poésie de la ligne. La

ligne est le point de contact entre l’idée et la matière. Aussi l’homme

seul la comprend et l’admire. Si le lion poursuivant la lionne dans le

désert, admirait la beauté de ses lignes, il lui faudrait une âme

immortelle; car il aurait aperçu l’ombre de l’infini projetée sur une

créature. Mais l’art grec, au moment où, emporté par la beauté, il va

toucher l’esprit, s’arrête, vaincu par la forme, dans une espèce de

cristallisation de la pensée. Car voici une loi naturelle: toute chose

tend à son point de départ, l’art moderne à l’idée, l’art grec à la

forme.

D’où vient que l’auréole accordée aux saints par la société moderne,

l’art antique ne l’avait pas inventée pour ses dieux? C’est parce que

l’auréole est le rayonnement visible d’une vertu invisible, la

traduction de l’âme en lumière. L’auréole suppose une splendeur cachée

dont elle devient la parole. C’est la joie qui se fait visible. C’est le

caillou qui déclare l’étincelle latente en lui. Mais si la forme dit

tout, si elle ne cache rien au fond d’elle, si Jupiter apparaît tout

entier, si la beauté s’offre aux yeux tout entière, si le souffle

invisible ne la pénètre pas, si le mystère n’a pas sa place en elle,

l’auréole n’a pas de sens, puisqu’elle n’est le reflet de rien, puisque

le feu intérieur est absent. L’art grec a encore pour caractère

l’inflexibilité. Il y a quelque chose de fatal dans la beauté même de la

ligne grecque. Elle ne s’incline pas vers la faiblesse. Elle ne sourit

pas. Sa pureté est rigoureuse, sévère. Sa sculpture est sans douceur,

sans pitié. On dirait que le marbre a peur de rien relâcher de ses

droits.

La fatalité semble peser sur la Grèce, et il y a quelque chose

d’impitoyable au fond de cette majesté sophocléenne. Chez les Grecs,

Apollon tue le serpent Python. Il ne respire que la force calme et

solennelle. Chez les Égyptiens, Mercure arrache les nerfs de Python, qui

s’appelle ici Typhon, pour en faire les cordes de la lyre divine. Quelle

immense supériorité!

L’art grec est représenté par la sculpture qui n’a rien de transparent.

La sculpture c’est la matière à son maximum de densité. L’art moderne

tend à rapprocher la matière de la transparence, pour la faire entrer

dans la liberté de l’esprit. Or la présence intérieure du feu est la

condition nécessaire à la matière pour que le don de transparence lui

soit conféré. De là l’auréole des saints. Comme toute création de l’art

elle est symbolique. L’art a sa raison d’être dans le symbolisme des

formes, et sans entrer dans cette question immense, je dois l’indiquer.

Les formes ont avec les idées des relations symboliques. L’art est

symbolique par essence. Toute chose qui n’est pas symbolique peut

appartenir à la science; elle n’appartiendra jamais à l’art.

Dans l’art moderne, l’idée dérange la forme. Ne pouvant être contenue

par elle, elle la brise en éclatant, et la forme brisée laisse

apercevoir derrière ses ruines un horizon immense. Quand le sublime

apparaît, toute chose aspire autour de lui à une sorte d’anéantissement.

Les mots voudraient mourir devant l’idée. L’idéal, parce qu’il a

conscience d’être ineffable, se réfugie dans sa hauteur. Placé trop haut

pour recourir à la beauté extérieure, il renonce à elle, il s’abstient

presque de la forme; il ne lui demande que le signe rigoureusement

nécessaire à sa manifestation intelligible. Il apparaît seulement: il

néglige de resplendir. L’indifférence est le caractère propre de cette

beauté suprême qui, abdiquant l’habitude humaine, abdiquant la limite

jusqu’à un certain point, s’abdique elle-même pour se retrouver dans les

régions supérieures où se retrouvent les puissances qui ont abdiqué en

bas.

M. Renan semble préférer l’art grec, l’art classique à l’art moderne. Il

préfère de beaucoup la beauté placide de Jupiter à la maigre image _d’un

supplicié tiraillé par quatre clous_.

C’est qu’en effet le crucifix est sur la terre une terrible apparition.

C’est le brisement de la forme qui éclate sous les coups de l’idée. La

puissance terrible qui, plus impondérable que la lumière, plus subtile

que le glaive, pénétrant _usque ad divisionem animæ et spiritus_, a tout

détruit, tout bouleversé, tout créé, tout renouvelé, l’art, la science,

la vie, celle qui a tout remué de fond en comble, sans paraître toucher

à rien, cette puissance n’a pas apporté la paix, mais la guerre!

Cette puissance, voulez-vous savoir avec quelle profondeur M. Renan la

déteste? Voulez-vous savoir comment M. Renan hait l’Évangile?

Écoutez-le:

M. Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle · 第 3 / 8 段