Dieu est le support de la science, comme il est le support de la

création. _Omnia in ipso constant_, le monde idéal, et le monde réel.

Tous les êtres visibles et invisibles peuvent répéter la parole de

l’Apôtre: _In ipso vivimus, movemur et sumus._ Tous les verbes sont

l’écho du verbe être: toutes les pensées sont l’écho de la pensée par

laquelle l’homme pense l’être. Si vous voulez l’édifice solide,

donnez-lui un fondement inébranlable. Un inexplicable préjugé, qui est

né de l’ignorance, qui s’appuie sur l’ignorance, qui grandit par

l’ignorance attache l’idée de progrès à l’idée de négation. On dirait, à

entendre certains hommes, que l’affirmation est un mouvement rétrograde

et que l’avenir est à ceux qui ne croient plus à rien. S’il y a pourtant

au monde une vérité évidente et d’une évidence niaise, c’est que le

progrès est le développement des principes connus, et non leur oubli,

que le progrès est l’expansion de la vie, et non la mort. Cependant

voyez le nihilisme! Il marche le front haut comme s’il était maître du

monde.

On dirait, à le voir, que l’Être était le Dieu du passé, mais que le

néant sera le Dieu de l’avenir.

Le XVIIIe siècle a déraciné la raison: les principes les plus

élémentaires du sens commun ressemblent aujourd’hui à des paradoxes. La

pensée chancelante à besoin d’effort pour se tenir debout sur sa base.

La doctrine opposée au nihilisme, c’est la doctrine de l’Être,

l’ontologie. Entre ces deux doctrines se place le psychologisme.

L’ontologie est la science des lois de l’être. Elle place le point de

départ de la pensée là où est le point de départ de toute chose. Elle

donne la première place à la première idée; elle construit sur la pierre

angulaire de toute construction; elle pose la science sur

l’inébranlable, et, ainsi posée, la science pourra marcher sans

inquiétude. Elle ne se retournera plus à chaque pas pour regarder,

tremblante, derrière elle. Les principes sont assurés, et voilà la loi

de tout progrès. Les esprits trop faibles pour l’ontologie débutent par

la psychologie. Ceux-ci, au lieu d’étudier avant tout l’être, étudient

avant tout l’homme; au lieu d’asseoir la science sur Dieu, ils

l’associent sur eux-mêmes. Je ne nie pas l’intérêt de leurs travaux et

la somme de vérités qu’il leur est permis de voir ou d’entrevoir: je dis

seulement que, si ma vue ne me trompe pas, le psychologisme est un pas

fait par l’homme pour s’éloigner de l’Être et s’approcher du néant.

Toutes les paroles sont l’écho de la première parole, et la somme d’être

que possède la science se mesure à la somme d’être que possède son point

de départ. Descartes, comme tous les chefs d’école, est un esprit

vigoureux, mais étroit, qui appuie sur une formule. L’école cartésienne,

que nous avons sous les yeux, représentée par des hommes lesquels se

croient des hommes de progrès, a reculé de plusieurs siècles la pensée

humaine. Ils seront étonnés, le jour où ils comprendront que la devise

qui flotte sur leur bannière, la devise de la pensée moderne, de la

pensée affranchie, de la pensée hardie, est le mot d’ordre de la

timidité, de la routine, le point d’arrêt qui a tenu l’idée en suspens

pendant trois siècles. Le _cogito ergo sum_ est en retard sur la

philosophie qui l’a précédé, puisque celle-ci partait de Dieu et que

celui-là part de l’homme. Or, je le demande, où est la liberté, où est

la grandeur, où est la source de l’Être, et par conséquent du progrès,

sinon dans l’Être?

Serait-il le père du progrès, celui qui, possédant un levier pour

soulever le monde, briserait l’instrument que lui ont légué ses pères et

restreindrait sa puissance à la force de son bras?

_Non in arcu meo sperabo et gladius meus non salvabit me_, disent à la

fois l’homme et la science.

Qu’on le sache bien! nul n’a le droit de rester indifférent aux idées;

elles n’ont pas besoin, pour être importantes, d’être traduites en faits

extérieurs et écrites dans l’histoire de ce monde. Néanmoins cette

consécration dernière ne leur manque jamais. L’espoir de M. Renan, qui

voudrait placer la théorie dans un lieu inaccessible et la soustraire à

toute tentative de réalisation, trahit l’erreur profonde d’un esprit

exercé, mais égaré. Isoler la science de la vie, c’est méconnaître

pleinement la nature de la science et de la vie. Elles se rejoindront

malgré vous. Les années ne sont pas logiques peut-être, les siècles le

sont toujours, et si nous échappons aux conséquences de vos pensées,

c’est que nous aurons échappé à vos pensées elles-mêmes. Démembrez

l’espèce humaine; créez certains hommes qui n’aient que des têtes, et

certains autres qui n’aient que des bras, peut-être les têtes ne

feront-elles que penser; mais, tant que vous n’aurez pas modifié ainsi

la création, il faut vous résoudre à voir les hommes se précipiter là ou

vous leur aurez montré un attrait quelconque. La réalisation de vos

souhaits détruirait la société, nous l’avons dit; mais, sachez-le, elle

détruirait aussi la science. La science est une force qui ne trouve pas

en elle-même sa satisfaction. L’homme qui sait qu’une chose doit être,

désire invinciblement qu’elle soit. Vous avez tué la science en lui

arrachant son principe et sa fin dernière, qui est la vérité; vous la

tuez une seconde fois en ne voulant pas qu’elle se tourne, comme dit

Bossuet, à aimer et à agir.

Je sais bien que M. Renan et quelques esprits du même genre aiment la

recherche pour elle-même, et craindraient de trouver, parce que,

pensent-ils, quand on a trouvé on ne cherche plus. Ils ignorent que la

vérité, infiniment profonde, réserve aux vrais chercheurs de telles

lumières que plus l’homme la cherche plus il la trouve, et plus il la

trouve plus il la cherche. Que restera-t-il donc à cette science vaine

et stérile qui n’aura ni principe ni fin, et qui sera frappée, au point

de départ, d’une impuissance absolue d’arriver?

«Il est en un sens plus important, dit M. Renan, de savoir ce que

l’esprit humain a pensé sur un problème, que d’avoir un avis sur ce

problème; car, lors même que la question est insoluble, le travail de

l’esprit humain pour la résoudre constitue un fait expérimental qui a

toujours son intérêt, et, en supposant que la philosophie soit condamnée

à n’être jamais qu’un éternel et vain effort pour définir l’Infini, on

ne peut nier du moins qu’il n’y ait là pour les esprits curieux un

spectacle digne d’attention.»

Je prends note de cet aveu. Souvenons-nous, à ce propos, que le

rationalisme affecte de prendre, contre le christianisme, la défense de

la science et de la philosophie. Il accuse quelquefois l’Évangile d’être

contraire à la raison. Pris en lui-même, et considéré théoriquement, ce

reproche est vide de sens; il ne représente rien à l’esprit. Craindre

que la foi ne soit incompatible avec la raison, c’est craindre que la

lumière ne fasse schisme avec elle-même, et que la vérité ne se

contredise. Cette incompatibilité est un non-sens; elle est

inintelligible; elle ne peut pas être pensée. A la lumière de la pensée,

cette crainte est absurde. Considérons-la à la lumière de l’histoire.

Qui donc, du christianisme ou de la sophistique, a estimé l’homme et sa

légitime raison? Le christianisme a élevé tous les grands monuments

philosophiques qui ont vu le jour depuis dix-huit siècles. Les sciences

physiques l’ont attendu pour naître, comme si elles avaient eu peur de

livrer à l’homme la clef de la nature, avant l’apparition humaine du

Créateur, qui a livré à saint Pierre la clef du ciel. Le christianisme

compte parmi ses enfants saint Denis, saint Anselme, saint Thomas, et

tant de grands inconnus qui ont agi sans se montrer, qui ont vivifié le

monde, sans lui permettre de les apercevoir, comme la sève invisible qui

fait la beauté des fleurs et la douceur des fruits. Le christianisme,

c’est l’union hypostatique elle-même, c’est le Verbe uni à la nature de

l’homme. Donc, la raison divine ne réside pas seule dans nos

tabernacles; la raison humaine est sur l’autel catholique, en tant

qu’elle est la raison de l’Homme-Dieu.

Voilà la conduite du christianisme vis-à-vis de notre intelligence. Il

l’emploie, il la dirige, il la consacre; il la touche de ses mains

divines; il l’illumine de ses regards divins. Voulez-vous savoir

maintenant comment la sophistique traite cette même raison, comment elle

traite la philosophie. Ce n’est pas moi qui vous le dis, c’est

elle-même; je ne commente pas, je cite: «En supposant que la philosophie

soit condamnée à n’être jamais qu’un éternel et vain effort pour définir

l’Infini...»

Voilà les deux places qui sont offertes à la raison: choisissez au nom

de Dieu et choisissez au nom de l’homme.

Que vous restera-t-il, si vous choisissez la sophistique? La recherche

stérile, désespérée, absurde, de l’introuvable, la critique isolée. Mais

la critique, cette dernière vivante, est-elle assurée de sa vie? Non;

elle périra sous ses propres coups. Écoutez-la elle-même: «Qui sait,

dit-elle par la bouche de M. Renan, qui sait si la finesse d’esprit ne

consiste pas à s’abstenir de conclure?»

Vous l’entendez: elle a perdu même le droit de conclure, cette

souveraine isolée et désolée d’un monde où il n’y a plus rien, cette

reine du vide! Elle ne peut que raconter! Voilà le pouvoir unique que

lui laissent ses glorificateurs! La critique n’a sa raison d’être que là

où il y a quelque chose à critiquer. Mais quand _la finesse d’esprit_ a

chassé toute conclusion, quand le vrai et le faux sont devenus

indifférents, aussi curieux, mais aussi inutiles l’un que l’autre, la

critique n’a plus que faire de son discernement, de sa sagacité, de sa

profondeur. Il faut que la société ait encore une croyance, il faut au

moins qu’elle en cherche une, avec l’espoir de la trouver, pour que le

critique ait encore un travail, un but, une mission. Mais s’il renonce

même à discerner (κρινειν), s’il se borne à détruire, s’il n’ose pas

conclure, le jour où il aura réussi, il deviendra lui-même aussi

inutile, aussi impossible que ses victimes. Le jour où il aura tout

détruit, il ne lui restera plus qu’à terminer par un suicide

l’universelle destruction. Il a ouvert les cataractes, tout a été

submergé. Le critique voguera quelque temps dans l’arche qu’il se sera

construite, puis les eaux grandiront et enseveliront bientôt, avec le

reste du monde, l’unique et solitaire nautonnier de l’abîme!

Arrivée là, la parole, qui se refuse à elle-même le droit de rien

savoir, de rien croire, de rien affirmer, doit, comme l’idée, s’abîmer

dans le néant. Mais alors aussi la contradiction vient à son secours. Si

le nihilisme ne se contredisait pas, si cette ressource lui était

enlevée, il ne pourrait ni penser ni parler. Mais la nature le soutient,

comme dit Pascal, et l’oblige à affirmer quelquefois malgré lui. Ainsi,

M. Renan parle de la nécessité où nous sommes de connaître la vérité

presque aussi souvent que la nécessité où nous sommes de ne la connaître

pas.

Il blâme ceux qui détruisent les religions établies; il blâme ceux qui

les respectent et sacrifient à un vain scrupule les intérêts de la

vérité.

Quelle vérité, s’il vous plaît?

Tantôt il parle d’elle comme s’il la connaissait, tantôt comme s’il ne

la connaissait pas, tantôt comme s’il était impossible de la connaître,

tantôt comme si elle n’était pas.

Tantôt: «_La critique ne détruit pas l’admiration, elle la déplace._»

Ici M. Renan se regarde comme possesseur de la vérité.

Tantôt il répond avec Mahomet: «L’âme est une chose dont la connaissance

est réservée à Dieu. Il n’est donné à l’homme de posséder qu’une bien

faible lueur de science.» Ici M. Renan se regarde comme ne possédant pas

la vérité, mais semble croire qu’elle existe.

Ailleurs enfin: «_Si le monde est le cauchemar d’une divinité malade._»

En ce cas la vérité n’existe plus.

Dans un autre endroit: «Le critique, exclusivement occupée de la vérité,

est rassuré d’ailleurs sur les conséquences, parce que les résultats de

ses recherches ne pénètrent pas dans les régions où les illusions sont

nécessaires.» Ici la vérité existe; mais heureusement elle est ignorée,

car, si elle était connue, elle serait fatale à la société.

Tantôt les religions sont pour M. Renan la forme la plus respectable de

la pensée. «La civilisation a des intermittences, dit-il; la religion

n’en a pas.» Tantôt il affirme que l’Europe doit propager son dogme,

_qui est la civilisation_. Il n’y a donc plus de dogme en dehors de la

civilisation? Que deviennent ces religions qui tout à l’heure n’avaient

pas d’intermittences, tandis que la civilisation en avait?

Enfin, quelquefois M. Renan lève le masque et montre le visage de

Proudhon. Par exemple, après avoir discuté les origines de l’islamisme,

il ajoute:

«J’ai longtemps insisté sur l’infirmité native de l’islamisme. Il y

aurait injustice à ne pas ajouter qu’aucune religion et aucune

institution ne résisterait à l’épreuve que nous pouvons faire subir à

celle-ci.»

Et cependant M. Renan semble professer pour _les religions_, si fausses

qu’elles soient, un respect inexplicable dans son esprit.

La logique accompagne et récompense naturellement la vérité. Elle

déroule sans effort les anneaux de la grande chaîne. L’erreur est

naturellement contradictoire. Ayant le faux pour principe et pour fin,

tantôt elle entre courageusement dans les conséquences de ses principes,

tantôt recule devant elle et se cache derrière les mots. Quelquefois M.

Renan parle des religions avec une indulgence profondément méprisante

qui mérite d’être remarquée:

«_Les religions_, dit-il, _étant les œuvres les plus complètes de la

nature humaine, celles qui l’expriment avec le plus d’unité, participent

aux contradictions de cette nature et excluent les jugements simples et

absolus._»

Peut-on dire aux religions avec plus de politesse qu’elles sont

absolument humaines, et, par conséquent, absolument fausses?

Pour réfuter le sophiste, il suffirait de rapprocher les textes qu’il

nous présente éloignés, disséminés, égarés, mélangés.

Dans le premier chapitre de ce travail, j’ai montré la négation pure et

simple de la religion. J’ai réservé les contradictions relatives à cette

négation au troisième chapitre, au chapitre de la science, parce

qu’elles constituent un attentat contre les lois essentielles de la

raison. Mais c’est surtout sous la pression du christianisme que M.

Renan semble en proie à je ne sais quelle fièvre. Quelquefois

Jésus-Christ lui semble presque avoir mérité la mort:

«L’intérêt de la pureté religieuse de l’histoire exige de répéter sous

toutes les formes que l’école chrétienne n’est nullement acceptable,

quand elle a ramené ce qui regarde le conseil suprême des Juifs, dans ce

conflit solennel, à une question de basse jalousie, à une affaire de

tribunal, quand elle a accablé la nation juive, à qui elle devait la

naissance et dont elle s’appropriait les plus beaux ornements, sous

prétexte du crime volontaire que ses anciens auraient commis en

prononçant contre Jésus un arrêt qui avait été annoncé d’avance et

provoqué par toute la théorie du maître sur l’accomplissement des

Écritures.»

Ces paroles sont de M. Salvador: M. Renan les cite avec une complaisance

qui équivaut, dans sa bouche, à l’approbation. «A l’en croire,

ajoute-t-il, le sanhédrin n’aurait fait qu’appliquer les lois

existantes. Jésus lui-même avait cherché la mort, et dès qu’on ne

l’envisageait que comme citoyen (tel devait être nécessairement le point

de vue des Juifs), il la méritait... Pour nous, Dieu nous garde

d’émettre sur une telle question un autre avis que celui de Jésus

lui-même: il fallait que le fils de l’homme mourût. Sans cela, il n’eût

pas représenté l’idéal du sage, odieux aux superstitieux comme aux

politiques, et payant de sa vie sa beauté morale. Une mort vulgaire pour

couronner la vie de Jésus! Quel blasphème! Quant à rechercher ce qui se

passa dans l’âme de ceux qui le condamnèrent, c’est là une question

vaine et stérile, lors même qu’elle ne serait pas insoluble. Qui sait

s’il est digne d’amour ou de haine? Qui peut bien analyser ce qui se

passe au fond de son cœur? Celui qui dit comme Caïphe: _Expedit unum

hominem mori pro populo_, est certes un détestable politique et

pourtant, chose triste à dire, ce peut être un honnête homme.»

Ces paroles élégantes et obliques, qui se traînent en spirales,

découvrent la pensée de M. Renan, tout en la cachant dans leurs replis.

Mais tout à coup Jésus-Christ lui apparaît immense. Il approuve le saint

qui peignait à genoux la face du Verbe fait chair, et dans un transport

vraiment étrange, il écrit ces belles paroles:

«Sorti d’un petit canton très-exclusif quant à la nationalité et

très-provincial quant à l’esprit, il est devenu l’idéal universel:

Athènes et Rome l’adoptèrent; les barbares tombèrent à ses pieds, et

aujourd’hui encore le rationalisme n’ose le regarder un peu fixement

qu’à genoux devant lui.»

Glorieusement vaincu par la vérité, M. Renan vient d’avouer que

Jésus-Christ n’a payé aucun tribut ni à une nation ni à une époque: mais

tout à coup revenu à lui-même, il ajoute:

«Dans le Christ évangélique une partie mourra; c’est la forme locale et

nationale, c’est le Juif, c’est le Galiléen: mais une part restera,

c’est le grand maître de la morale. Le thaumaturge et le prophète

mourront; l’homme et le sage resteront.»

Et ce sont deux passages d’un même article.

Ce Jésus mystérieux contre qui les coups n’ont pas de prise, excite chez

M. Renan une colère qui change à chaque instant de forme et de couleur,

une colère mouvante, et quel hommage que cette colère! ce Jésus

inexplicable l’irrite: quel plaisir, s’il était possible de le nier tout

à fait! Du moins faut-il n’en pas tenir compte; car, pour M. Renan,

l’inexplicable est simplement l’inexpliqué.

«Certes, dit-il, il faut désespérer d’arriver jamais à la complète

intelligence d’apparitions surprenantes, que le manque de documents bien

plus encore que leur nature mystérieuse couvrira pour nous d’une

éternelle obscurité. Dans la solution des problèmes d’un ordre aussi

élevé, et l’hypothèse surnaturelle et les hypothèses naturelles trop

simples, celles du XVIIIe siècle par exemple où tout est réduit aux

proportions ordinaires d’un fait d’imposture ou de crédulité, doivent

être également rejetées. On me proposerait une analyse définitive de

Jésus, au delà de laquelle il n’y aurait plus rien à chercher, que je la

récuserais. Sa clarté serait la meilleure preuve de son insuffisance.

L’essentiel n’est pas ici de tout expliquer, mais de se convaincre

qu’avec plus de renseignements tout serait explicable.»

Cherchons la pensée; dépouillons-la des mots. Que trouvons-nous? Nous

trouvons l’intention bien arrêtée de chercher toujours, et de ne savoir

jamais. En effet, en face d’un phénomène mystérieux, il faut de deux

choses l’une, lui attribuer une cause surnaturelle, ou lui chercher une

explication naturelle. M. Renan repousse ces deux procédés; il repousse

la cause surnaturelle gratuitement, sans motif, sans discussion, il

l’écarte parce qu’il l’écarte, et quant à la cause naturelle, il

l’écarte encore, parce que l’admettre ce serait conclure, ce serait

manquer au devoir qu’impose _la finesse d’esprit_, enfin et surtout,

parce qu’admettre une explication ce serait se soumettre soi-même à la

critique. «On me proposerait une analyse définitive de Jésus que je la

récuserais.» Pourquoi donc? Comment! vous déclarez qu’il y a une

explication naturelle, et vous en rejetez une qui semblerait bonne, par

cela seul qu’elle serait claire! Cette explication est donc condamnée à

être obscure? Mais si l’on vous en présente une qui soit obscure, vous

la rejetterez parce qu’elle est obscure. Par ce procédé très-habile,

vous renverrez les esprits à une explication naturelle qui n’est pas

encore venue, qui ne viendra jamais, et qui aura ainsi sur toutes les

autres l’avantage de ne pouvoir être jugée, puisqu’elle sera toujours

dans l’avenir et toujours dans l’inconnu. Si vous proposiez vous-même

votre explication, nous sentirions l’insuffisance de cette explication,

comme des autres. Car toute explication naturelle de Jésus est une

explication qui n’explique rien. Mais cette explication inconnue, dont

vous affirmez l’existence sans la prouver, échappe à la discussion. Elle

vous permet de vous passer de Dieu, et vous dispense de dire comment

vous faites pour vous en passer.

Au point de vue de la science historique, examinons la situation que M.

Renan nous fait, vis-à-vis du miracle.

L’histoire nous offre une série de faits surnaturels. Nous, qui les

admettons, nous leur faisons leur place. Ils ne dérangent en rien les

sciences naturelles. Ils les dominent, ils ne les détruisent pas.

Une guérison miraculeuse ne contient aucune négation de la médecine. Ce

sont deux applications différentes de la force qui guérit. L’une est

conforme à l’ordre naturel, l’autre ne l’est pas. Voilà toute la

différence. Immatérielle en elle-même dans les deux cas, cette force

agit pourtant sur la matière. Que la prière ou le pain empêche un homme

de mourir, le mystère qui le ramène à la vie, est dans les deux cas

immatériel, comme la vie vers laquelle il revient, comme la loi qui

ordonne ce retour. Le pain matériel exécute une loi qui n’est pas

matérielle. La vie est l’action de la forme sur la matière. Ce n’est

donc jamais dans la matière même qu’il faut chercher la cause de la vie

ou celle de la mort. Il ne faut lui demander aucun secret. Elle n’est

que l’occasion manifestatrice de la vie. La matière est un instrument

qui prête son secours à l’harmonie: c’est le bois du violon qui porte

les cordes. Mais c’est toujours une force immatérielle qui fait la vie

ou qui fait la mort, la maladie ou la guérison. Naturelle ou

miraculeuse, la vie a sa raison d’être dans l’immatériel.

Donc l’admission des faits surnaturels ne gêne ni la raison ni

l’histoire. La raison conçoit que la cause souveraine agisse

souverainement. L’histoire admet tous les faits prouvés, et les faits

d’un certain ordre ne gênent en rien les faits d’un autre ordre.

M. Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle · 第 2 / 8 段